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Full text of "Marie de Médicis dans les Pays-Bas 1631-1638"

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MARIE DE MÉDICIS 



DANS LES PAYS-BAS 



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BIBLIOTHEQUE SAINTE ■ GENEVIEVE 



D 910 500096 8 



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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 



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BRUXELLES 

Typographie de M. H'eisseiibrucb 
45, rue du Poinçon, 45 






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1631 



. 1638 U^ ?&■ 



MARIE DE MÉDICIS 



LES PAYS-BAS 



PAUL HENRARD 

MAJOR D'ARTILLERIE 

MEMBRE TITULAIRE r>E L'ACADÉMIE D'ARCHÉOLOGIE DE BELGIQUE 




BRUXELLES 

LIBRAIRIE EUROPÉENNE C. MUQUARDT 

LIBRAIRIE DE LA COUR 

RUE DE LA RÉGENCE, 45 

MÊME MAISON A LEIPZIG 

1876 

TOUS DROITS RÉSERVÉS 






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■2* 



AVANT-PROPOS 



Il est peu de périodes historiques plus remarquables 
que cette terrible guerre de trente ans qui, après avoir 
ravagé l'Allemagne entière , vint se terminer dans nos 
provinces et , après avoir été une guerre de religion , 
devint une guerre de suprématie. Remplissant à elle 
seule presque toute la première moitié du XVII e siècle , 
elle se rattache par tant de points à la politique et 
à l'existence même de la plupart des États de l'Europe ; 
directement ou indirectement tant d'événements ont 
conspiré à la faire durer et se transformer lorsque 
les causes qui, à l'origine, l'avaient fait naître, depuis 
longtemps avaient disparu, qu'on ne peut l'embrasser 
dans son ensemble sans faire une étude approfondie, 
et en quelque sorte minutieuse, de tous les incidents 
qui contribuèrent à sa longue existence. 



— G — 



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La fuite de Marie de Médicis et du duc d'Orléans 
dans les Pays-Bas, le séjour prolongé qu'ils y firent, 
les intrigues et les conspirations qu'Us y ourdirent 
sous la protection, avec l'assentiment e1 souvent avec 
la complicité de l'Espagne, furent au nombre des causes 
qui amenèrent dans nos provinces les armées du roi 
de France : si ces deux puissances continentales, 
rivales depuis plus d'un siècle et qui, pendant tant d'an- 
nées, avaient en quelque sorte choisi l'Italie pour y 
vider en champ-clos leurs différends, finirent par prendre 
pour théâtre de leurs luttes la terre hospitalière asile 
de l'ennemie irréconciliable du cardinal de Richelieu, 
c'est que cette terre était devenue le foyer où se 
concentraient toutes les haines soulevées par cet illustre 
homme d'État, et d'où partaient toutes les entreprises 
hostiles à son autorité et tous les attentats contre sa 

personne. 

Depuis que, grâce à sa fermeté H a son habileté, 
la tranquillité régnait en France , le cardinal av;ut 
repris les projets ambitieux inspirés jadis par Sully 
à Henri IV , et remis en honneur la politique 
de conquête. Attentif à saisir l'occasion d'intervenir dans 
les démêlés des nations voisines , habile à profiter des 
moindres prétextes , plus habile encore à les faire naître 
pour jeter dans la balance l'influence , les trésors ou 
l'épée de la France , le but qu'il se proposait d'atteindre 
était toujours , en définitive , l'extension des frontières 
du royaume qu'il gouvernait avec tant d'autorité. Ses 



rare désintéressement , le résultat de ses patientes 
recherches. Nous lui en témoignons ici notre bien vive 
reconnaissance. 

Nous n'avons pas la prétention d'avoir dit le dernier 
mot sur les faits que nous exposons : il reste encore bien 
à glaner dans les dépôts d'archives que nous avons 
exploités , et nous avons dû passer , sans doute , à côté 
de bien des filons précieux sans nous douter de leur 
existence. Les grandes collections de Vienne et de Paris 
nous auraient aussi probablement fourni les moyens de 
combler bien des lacunes , s'il nous avait été donné 
de les consulter. 

Forci'' de borner nos recherches , nous avons tâché 
d'en tirer paru pour reconstituer aussi fidèlement que 
possible ces quelques pages de l'histoire du passé : c'est 
au lecteur de juger du mérite de notre restauration ; si 
nous parvenons à l'intéresser , nous serons pavé de 
nos peines. 






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vues s'étaient d'abord portées vers la Savoie et le Mila- 
nais, à l'occasion de l'affaire de la succession de Mantoue ; 
puis vers l'Allemagne , dont il espérait bien détacher au 
profit de la France quelques lambeaux de territoires 
pour prix de l'alliance intéressée qu'il avait signée 
avec la Suède et les princes électeurs protestants. Inci- 
demment , le défi que lui avait étourdiment porté le 
duc de Lorraine lui avait permis d'absorber , presque 
sans coup férir , la presque totalité de ses Etats. 

Mais c'était surtout vers la frontière du Nord que 
Richelieu portait ses aspirations annexionistes. Là , de 
riches provinces bien déchues déjà de leur ancienne 
splendeur, mais dignes encore d'exciter l'envie , étaient , 
depuis Louis XI surtout , l'objet de l'ardente convoitise 
des rois de France. Réduites à leurs seules ressources , 
peut-être eussent-elles difficilement résisté aux efforts 
de leur puissant voisin ; mais elles étaient l'héritage 
des successeurs de Charles-Quint qui les devaient pro- 
téger et défendre : les attaquer , c'était rompre non 
seulement avec l'Espagne , mais avec la maison d'Au- 
triche tout entière. Le cardinal n'y pouvait penser 
qu'après s'être assuré de nombreuses alliances et qu'à 
la condition d'avoir à venger des injures ou à en retirer 
des avantages tels , qu'une guerre dans les Pays-Bas 
devint , en France , ou populaire ou nationale. Les 
bénéfices d'une telle lutte étaient certains si l'on en 
sortait vainqueur. Les raisons pour l'entreprendre que 
l'Espagne , consciente de sa propre faiblesse , mettait 



■<4 

I 



— 8 — 

tous ses soins à éloigner, la retraite de Marie de Médicis 
et de Gaston d'Orléans en Belgique les fournit surabon- 
damment. 

C'est moins l'histoire de la fuite et du séjour de ces 
princes de la maison de France dans notre pays , que 
celle des événements qui s'y rattachent directement ou 
indirectement , que nous nous sommes efforcé d'exposer 
dans ce livre. Tous les faits dont elle se compose sont 
empruntés aux sources originales , aux mémoires et 
aux publications du temps , ainsi qu'aux recueils 
historiques dont les auteurs ont eu pour principale 
préoccupation la recherche impartiale de la vérité. Les 
riches collections des archives du royaume nous ont 
fourni la plus grande partie des documents , la plupart 
inédits , que nous avons mis en œuvre , et nous devons 
à l'obligeance de M. Piot, l'archiviste érudit qui en 
est l'un des plus intelligents conservateurs , bien des 
renseignements sans lesquels nos recherches eussent 
couru le risque de s'égarer ou de rester stériles. 

Les archives de Simancas nous ont aussi fourni un 
contingent assez respectable de pièces inédites qui 
portent une vive lumière sur bien des points controversés 
et éclairent souvent d'une manière fort inattendue la 
politique espagnole de cette époque agitée. Toutes celles 
dont nous avons tiré parti ainsi que tous les docu- 
ments empruntés à la bibliothèque nationale de Paris , 
nous ont été communiqués par M. le comte de Villermont, 
qui a bien voulu mettre à notre disposition , avec un 



MARIE DE MÉDICIS 

DANS LES PAYS-BAS 



CHAPITRE PREMIER 

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■^îrr^rs Lf r : ^ -- ■ paroles 

-Peines. Vous av ,. z p * , ^ ^^ceme^ t de vos 
-jour vous parerez l.,-,,,,,,, T * mais ï uel «8« 

- maîtr^ ses souvent vous ont dXT ""f"*»*- Mes 
• évitere Z -vous d'être un Zl * ï ^ ******** 

- qui posséderont son esprit ^ par ceJ]es 






— 12 — 

- Madame, el lui opiniâtre, vous aurez assurément 

- maille à départir ensemble '. - 

Ce ue fui pas drs maîtresses de Louis XIII que la 
reine-mère eut à se plaindre, ce roi timide et vertueui 
n'en eut jamais dans toute l'acception du mot, mais si sa 
politique n'écouta pas les inspirations du boudoir el de 
l'alcove . elle fui toujours à la merci de eeui donl il 
avail t'aii ses favoris el Bes ministres. L'avènement de 
de Luynes, qui s'était fait un marche-pied du cadavre 
du maréchal d'Ancre, fui pour Marie de Médicis le 
signal des malheurs que lui avail prédits Henri IV : elle 
dut quitter le Louvre el s'exiler de Paris. Bientôt après, 
prisonnière, puis fugitive, révoltée el vaincu.-, elle «lut 
accepter la paix : pais humiliante qui la taisait l'obligée 
de son (ils, mais lui laissai! encore les dehors du pouvoir 
qu'elle avail perdu , sans lui en rendre la possession. 
'roui.' autre que la Florentine s'en sérail contentée : 
veuve d'un grand roi , mère ou belle-mère de ceux 
«pu possédaient les plus belles couronnes de l'Europe 
ci dont le prestige rejaillissail sur elle ; assez riche 
pour se livrer à son goûl pour le luxe el la magni- 
ficence; sachant apprécier le beau el aimant à s'entourer 
de tout ce que les arts <>ni produit de plus remar- 
quable, elle pouvail vivre heureuse a côté du trône : 
elle n'eut d'autre ambition que de le partager. Mlle avait 
bu à la coupe enivrante du pouvoir, n'en avait oublié 
que les amertumes et brûlait du désir de la ressaisir. 

Aussitôt après la mort de île Luynes (décembre 1621 , 
non contente d'assister aux conseils et d'y avoir voii 
délibérative , (die voulut le composer de ses créatures 

i M. Mnal en Ki< iiki.iki , t. 1. |'. il. éd. Pti I 



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13 — 



et surtout v faire entrer son ministre favori celui 
qui avait partage sa disgrâce e, lavait suivi,, dans 
sa mauvaise fortune , dont elle avait fait son surv- 
endant et qui lui devait déjà son chapeau de cardinal 
L aver S1 on du roi. pour Richelieu , aversion remonta* 
a 1 époque de sa première brouille avec sa mère et 
qu avait entretenue de Luynes, semblait devoir cepen- 
dant lui fermer à jamais les portes du conseil ; nia s 
le marquis de La Vieuville , surintendant des fin ne" 
sentant son pouvoir chanceler , chercha un appui dans 
™ mère .parvint à vaincre les répugnances du 
roi et fit entrer le cardinal au ministère 

Richelieu à ce qu'il nous assure lui-même i, re fu Sa 
longtemps 1 honneur qu on voulait lui faire , fatan 
vabxr le mauvais état de sa santé qui I'empécS 
d être assidu au conseil, de recevoir des audTence 
particulières et de se trouver aux levers du roi, d bo 
dans une presse don, l'extrême déhm ,,„' ' 

plexion lui rendrait les fatigues intolérables : ce furent 
ces rayons ^ mêmes qui engagèrent davantage encor 
La \ienille a insister pour l'avoir pour collé,,,, 
Devaii-il craindre la compétition d'un Lnnne quf ]e 
om de sa santé éloignerai, toujours de toute dé 

7m ïïa ^t" ent - d0 ---nistére;n;ÏÏ 
Çehzt à la façon de Sixte-Quint sortant du conclave- 
m un jeta ses béquilles. Trois mois n'étaient pas 
écoulés qu'il était premier ministre et que J™ 
tendant renversé et disgracié, était «JS , ris, r 
au château d'Amboise (12 août 1624) 

Si La Vieuville , au lieu d'un collègue timide et com- 



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1 Mémoires, t. 2, p. ->H4. 



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plaisant , avait rencontré un rival habile et heureux , 
la reine-mère ne trouva pas davantage en Richelieu le 
serviteur obéissant et aveugle qu'elle avait espéré : tout 
en conservant pour elle tout le respect et toute la grati- 
tude qu'il devait à sa bienfaitrice , à la mère de son roi , 
il avait une personnalité trop haute pour être jamais 
l'instrument docile et complaisant d'une politique qu'il 
n'aurait pas avouée. Aussi des divergenees d'opinion , 
qui se manifestèrent bientôt entre eux , ne tardèrent 
pas à les diviser. 

Toutefois les dissentiments ne furent pas bien graves 
tant qu'ils n'eurent pour objet que la politique intérieure ; 
sur ce sujet , s'ils différaient d'opinion , ce n'était que 
par des nuances, et le cardinal, attentif à ne pas soulever 
le mécontentement de la reine , savait à propos lui faire 
des concessions dont elle lui savait gré *. Mais quand 



1 C'est ainsi qu'en 1628 , pendant le siège de La Rochelle , Bou- 
theillier , secrétaire des commandements de la reine, informe Richelieu 
qu'elle est peu satisfaite de lui, et qu'elle a dit qu'on voulait la faire 
servir de marote. Aussilôt le cardinal proteste dans les termes les 
plus humbles des regrets qu'il éprouve de lui avoir déplu lorsque 
tout son désir est de la satisfaire : « Je ne demande pas pardon à 
x Dieu , lui écrit-il , s'il se peut trouver personne qui ayt plus de 
« passion que j'ay toujours eue et auray jusqu'à ma fin à vostre 
» service. Quand je recevrais autant d'injures de vostre part comme 
» j'en ay receu de bienfaits, je ne changerais pas cette résolution. » 
Il terminait en lui assurant que sa grandeur et sa gloire étaient 
arrivées au point que toute la chrétienté la considérait comme la 
plus célèbre personne qui de longtemps eût été au monde. 

La reine, touchée de ces éloges et de ces protestations, lui ré- 
pondait : •• Il est vrai que je suis un peu colère ; mais vous savez 
» que je croyais avoir raison.... Je vous assure qu'il faut que le ciel 
» m'abandonne de tout avant que je perde le souvenir des fidèles 
» services que vous m'avez toujours rendus. » (Avenel , Lettres et 
instructions diplomatiques et papiers d'État du cardinal de Richelieu , 
t. III , pp. 92 et 115 , note. 



— 15 — 

la France apaisée au dedans , débarrassée des fac- 
tions qui depuis la mort de Henri IV n'avaient cessé 
de l'inquiéter , voulut reprendre sa place dans le concert 
européen et que la politique étrangère devint le sujet 
des délibérations du conseil d'État , entre la reine-mère 
et le cardinal le désaccord devint complet : leurs vues 
étaient diamétralement opposées , et l'un ne pouvait 
rien concéder à l'autre sans lui faire l'entier abandon 
de ses opinions. 

Dès les premiers jours de sa régence , Marie de Mé- 
dicis s'était montrée le partisan convaincu de l'alliance 
espagnole , qu'elle avait cru cimenter à jamais par 
un double mariage dynastique. Richelieu au contraire 
voulait fonder la grandeur de la France sur l'abais- 
sement de la maison d'Autriche et la replacer au 
rang que les constants succès de l'empereur Ferdinand II 
en Allemagne lui avaient fait perdre , poursuivre en 
un mot le but qu'avait rêvé Sully et qu'allait réaliser 
Henri IV quand la mort l'avait frappé. 

Aussitôt après la prise de La Rochelle , ces deux 
politiques se trouvèrent en présence à propos de l'affaire 
de la succession de Mantoue. Les vues de son ministre, 
accueillies avec faveur par Louis XIII malgré l'opposi- 
tion de la reine-mère, décidèrent de l'intervention armée 
de la France en Italie pendant les années 1629 et 
1630, et Marie de Médicis, après avoir vu triompher au 
sein du conseil les idées de son adversaire , dut assister 
également au triomphe de la cause qu'il avait défendue. 

Cette âme impérieuse et hautaine ne sut pas sup- 
porter sa défaite, et la blessure faite à son orgueil 
transforma bientôt en une haine profonde l'affection 
qu'elle avait vouée si longtemps à Richelieu , servi- 






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teur. infidèle, poussé par elle au faîte des grandeurs, 
et qui lui ravissait l'influence qu'avec tant d'habileté et 
de prudente circonspection elle avait fini par ressaisir 
sur l'esprit du roi. Elle dissimula quelque temps avec 
cette science profonde qu'elle devait à sa double nature 
de femme et d'Italienne ; puis, quand elle se fût assuré 
de nombreux alliés autour du trône , à la cour et dans 
les rangs les plus influents de la haute aristocratie, 
elle entra délibérément en lutte avec le cardinal dans le 
but de provoquer sa disgrâce et son renvoi des affaires. 
Depuis six ans qu'il occupait le pouvoir, Richelieu 
avait soulevé contre lui tout un monde de mécontents. 
Les ambitieux d'abord qui aspiraient à le remplacer ; 
les envieux que ses constants succès et sa haute for- 
tune empêchaient de dormir; puis ceux que sa politique, 
ferme jusque la sévérité , avait ramenés dans le devoir 
et qui espéraient se venger. A la cour, le garde des 
sceaux, Michel de Marillac , cherchait à le supplanter; 
la duchesse d'Elbœuf, sœur du duc de Vendôme et 
du grand-prieur , tous deux prisonniers d'Etat depuis 
la conspiration de Chalais , n'espéraient leur délivrance 
que par sa chute ; le duc de Guise l y cherchait les 
moyens de recouvrer les prérogatives de gouverneur 
de Provence et d'amiral du Levant que le cardinal , 
en sa qualité de surintendant-général des mers, de la 
navigation et du commerce, lui avait enlevées ; sa sœur, 
la princesse de Conti 2 , et la duchesse d'Ognano , 



1 Fils du Balafré. 

2 Louise-Marguerite de Guise , si célèbre par sa beauté, sou esprit 
et sa galanterie et l'auteur des Amours du Grand Alcandre. Elle 
était la maîtresse de Bassompierre , qui lui dut probablement ses treize 
années de Bastille. 



17 — 



fille du dernier duc de Mayenne faisaient cause com- 
mune avec lui , et cette dernière surtout , fort avant 
dans la confiance de la reine-mère , était des plus 
ardentes à la lutte. Au-dessus d'eux, Anne d'Autriche 
n'avait pas pardonné à Richelieu les souffrances que 
lui avaient fait supporter l'orgueil et la domination de 
Marie de Médicis lorsqu'il était son favori et en quelque 
sorte son complice, et elle lui en voulait comme provoca- 
teur des hostilités dirigées contre la maison dont elle 
était issue ; Gaston d'Orléans, frère du roi, le détes- 
tait à cause de l'autorité qu'il exerçait et de la con- 
fiance que lui témoignait Louis XIII. Au-dessous, 
Madame du Fargis , dame d'honneur de la reine Anne, 
et Beringhen, premier valet de chambre du roi, par 
esprit d'intrigue conspiraient contre lui. Enfin Vautier, 
premier médecin de la reine-mère , au premier plan 
complétait le tableau , pendant qu'au second et au 
troisième une multitude de prélats , de gentilshommes, 
de soldats , d'abbés , de valets, complaisants, favoris ou 
créatures des premiers , leur servaient de complices 
et d'agents. « Jamais faction ne fut plus forte , dit 
» Richelieu dans ses mémoires ; il serait plus aisé 
i de rapporter ceux qui n'y trempaient pas que ceux 
- qui y étaient engagés. » 

Contre eux tous , il n'avait que son génie et l'appui 
d'un roi maladif, faible et inquiet de caractère : non. 
de ce genre de faiblesse qui se laisse maîtriser avec- 
docilité car , aussi impatient à supporter le joug que 
prompt à s'y présenter , Louis XIII , destiné à tou- 
jour obéir , se sentait perpétuellement enclin à la 
révolte contre tous ceux qui avaient su gagner sa 
confiance. Toujours préoccupé des cabales obstinées à 



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— ]H — 

le perdre el appréhendant sans cesse une disgrâee . 
le cardinal sentait bien que pour avoir le droit de 
ne ménager personne il lui fallait sans cesse user 
avec le roi de toutes sortes de ménagements ; aussi 
était-il l'homme qui témoignait le plus de peur de 
lui déplaire l . L'on comprend ses angoisses chaque 
fois que les événements l'obligeaient à se séparer de 
lui et à le laisser à la merci de ses ennemis ; l'on 
s'explique son découragement lorsque le jour de la 
S'-Martin 1630, troublant en forçant la consigne une 
entrevue matinale entre Louis XIII et sa mère au 
Luxembourg , il vit son royal maître fuir ses expli- 
cations et se sauver h Versailles sans l'entendre. 

L'histoire de la Journée des Dupes et des faits qui 
la précédèrent est trop connue pour que nous la repro- 
duisions ici. Les événements qui la suivirent le soni 
moins et tiennent trop intimement à notre sujet pour 
qu'on ne nous pardonne pas de nous y étendre un 
peu longuement. 

Marie de Médicis avait ressenti profondément l'at- 
teinte portée à son autorité par la faveur plus grande 
que jamais du premier ministre après cette journée, 
et par la disgrâce des deux frères de Marillac , le 
maréchal et le garde des sceaux. Elle s'en était vengée 
en chassant d'auprès d'elle tous ceux qui lui avaient 
été donnés par le cardinal , la Meilleraye , Boutheillier 
de Rancé et M'" e deCombalet. Richelieu, de son côté, 
s'était cru trop près de sa chute pour ne pas cher- 
cher désormais à la prévenir ; aussi, publiquement res- 



1 Voir le portrait de Louis XIII tracé par M. Avenel dans l'introduc- 
tion de sos Lettres, etc., du cardinal de Richelieu, t. I. p. c. 



— 19 — 

pectueux jusqu'à l'humilité envers la mère de son roi 1 , 
l'entoure-t-il secrètement d'espions qui la surveillent à 
toute heure , à tout instant , et qui lui rendent compte 
de ses moindres paroles : paroles souvent imprudentes 
qu'il redit à son maître en les commentant 2 . 

Le roi cependant n'avait pas perdu tout espoir de 
les réconcilier. Le 19 novembre il manda sa mère à 
S* Germain 3 et , en présence du père Suffren , son 
confesseur, il essaya de la ramener à des sentiments 
moins hostiles envers le cardinal ; mais elle refusa 
obstinément de se retrouver en contact avec lui et 
même d'assister au conseil, tant qu'il y serait. « Je 
mourrai plutôt , » ajouta-t-elle. 

Quelques jours plus tard , Louis XIII vint encore la 
voir à Paris et ne réussit pas mieux à l'apaiser. 
Espérant alors que d'autres auraient plus d'influence 
sur son esprit, il la fit visiter par le cardinal de Bagny 
qui eut un entretien avec elle le 7 décembre. L'homme 
d'Eglise fut sans doute plus persuasif : elle commença 
à céder , mais en mettant à sa rentrée au conseil 
des conditions inacceptables. Le nonce revint à la 
charge et la fit consentir à recevoir Richelieu au 



1 Voir sa lettre aux ambassadeurs, Aubery, Mémoires pour servir à 
l'histoire, etc., t. V, p. 488. 

2 Ce sont les notes de ces espions qui, retrouvées après la mort du 
cardinal , forment la première partie du Journal de M r le Cardinal de 
Richelieu qu'il a fait durant le grand orage de la cour, es années 1630 
et 1631, imprimé chez Abraham M'olfgank, Amsterdam, 1644. 

3 De Clercq, secrétaire du résident de l'Infante à Paris au secrétaire 
d'État Prats. Paris, du 21 novembre 1630. (Négociations de France, 
t. VII, Archives du Royaume). Le ministre du gouvernement. des Pays- 
Bas à Paris était le conseiller Meulevelt , mais depuis 15 ans environ il 
avait cessé de résider dans cette ville et le secrétaire De Clercq dirigeait 
seul les affaires de la mission. 



— 20 — 



Luxembourg. L'entrevue eut lieu le 23 décembre, en 
présence du roi, du cardinal de Bagny et du père Suifren ; 
mais l'accueil de la reine fut si glacial que tous ceux 
qui étaient présents blâmèrent sa conduite. 

Trois jours après, le 26, fête de S 1 Etienne , à l'oc- 
casion de laquelle les prédicateurs prennent habituel- 
lement pour texte de leur sermon le pardon des injures, 
elle' témoigna au père Suffren le désir de parler au 
cardinal-ministre, et celui-ci, après avoir obtenu l'agré- 
ment du roi, se rendit encore une fois au Luxembourg 
accompagné du père confesseur. Marie de Médicis, en 
demandant cette nouvelle entrevue, n'avait évidemment 
obéi qu'à des scrupules de conscience : Suffren l'avait 
rappelée à l'humilité chrétienne , l'avait persuadée 
d'oublier et de pardonner, et elle y avait consenti comme 
à un acte de dévotion. Richelieu, de son côté , encore 
aigri par le souvenir de l'accueil reçu le 23, sentant 
que la démarche à laquelle la reine le conviait n'avait 
que peu de chances d'amener une réconciliation sérieuse 
et ne voulant à aucun prix d'une apparente qui n'aurait 
servi qu'à mieux masquer les projets auxquels elle ne 
pouvait avoir renoncé, se rendit au Luxembourg sinon 
avec humeur , du moins sans empressement. Dès le 
début on put constater de sa part l'absence du désir 
de réconciliation : il refusa avec une humilité trop 
grande pour ne pas être feinte , trop opiniâtre pour 
ne pas être blessante, de s'asseoir en présence de la 
reine, prétextant qu'ayant été assez malheureux pour 
avoir perdu ses bonnes grâces il ne pouvait accepter 
un honneur auquel il ne pouvait prétendre. Marie de 
Médicis l'assura que son intention n'avait jamais été 
de l'éloigner des affaires. — « Cependnnt vous .nvez dit 



21 



„ publiquement, » répliqua-t-il , - qu'il fallait qu'un de 
» nous deux sortît du conseil. « Le père Suffren inter- 
vint aussitôt pour excuser la reine , assurant qu'elle 
n'avait prononcé ces paroles que dans un moment de 
co lère. — Mais pourquoi cette grande colère? reprit 
le cardinal , et que lui avait-il fait pour être traité 
de la sorte? Qu'elle voulût bien le lui dire, il était 
prêt à se justifier. S'il lui avait réellement manqué il 
ne demandait pas de grâce , mais si elle reconnaissait 
son erreur, qu'elle lui fit au moins l'honneur de le lui 
avouer ; il l'avait servi quatorze ans et connaissait 
assez son humeur pour savoir qu'il ne pouvait jamais 
espérer rentrer chez elle , bien qu'il le dût toujours 
désirer respectueusement l . 

Le père Suffren joignit ses instances à celles de 
Richelieu ; mais la reine refusa de donner d'autres 
motifs de son mécontentement que le déplaisir qu'elle 
avait ressenti en apprenant que le cardinal avait été favo- 
rable au mariage de Monsieur et de Marie de Gonzague. 

Il protesta vainement , et avec vérité , sa correspon- 
dance nous le prouve 2 , qu'il était resté tout à fait 
étranger à cette affaire. Avec cette opiniâtreté qui la 
caractérisait la reine persista à l'accuser sans tenir 
aucun compte de ses paroles, et après quelques autres 
propos elle termina l'entretien en disant qu'elle se 
comporterait à l'avenir avec lui selon qu'il agirait 
envers elle. 

Après cette entrevue , le roi espéra la voir repa- 



1 Al'BHKY, Histoire du card.de Richelieu, chap.X, liv. IV, t. I, éd. de 
Cologne , 1666. 
1 Ave.n'el, t. III, p. 341 et suivantes. 



Il 



— 22 — 

raître au conseil. En effet , elle y fut le lendemain ; 
mais soit hasard ou perfide intention, ce fut précisé- 
ment ce jour là qu'on y décida de rendre la liberté 
à M r de Vendôme , d'éloigner de la cour M mc du Fargis 
et d'inviter le marquis de Mirabel, ambassadeur d'Es- 
pagne , à ne plus paraître au Louvre, où la jeune reine 
le recevait sur le pied de l'intimité, que lorsque les néces- 
sités de sa mission l'y obligeraient l . 

Marie de Médicis crut comprendre que l'on n'avait 
autant désiré sa présence au conseil que pour la 
rendre complice des mesures de rigueur prises envers 
sa belle-fille , afin de la brouiller avec elle : elle n'y 
reparut plus. 

M me du Fargis ne fut pas seule de l'entourage de 
la jeune reine à prendre le chemin de l'exil : sa fille , 
femme de M r de Lingendes , dona Catharina de Castro ] 
deux autres dames encore , ses femmes de chambre 
et Michel Dause , son apothicaire , durent aussi quitter 
la cour 2. Il semble qu'Anne d'Autriche fût sensible 
surtout à la privation de ce dernier , car on rapporte 3 
qu'elle s'écria que le cardinal ne lui était ce fidèle 
serviteur que pour la faire empoisonner par les mains 
d'un autre , afin de faire épouser au roi M me de 
Combalet, sa nièce. Obscurs comparses dans le drame 
qui se jouait à la cour , ils étaient frappés afin d'isoler 
la reine et de la soustraire à l'influence de Marie de 
Médicis dont les uns servaient le ressentiment, ou 



1 Griffet, Histoire du règne de Louis XIII, t. II, p. 08. 

2 De Clercq au secrétaire d'État Prats, 2 janvier 1631. (Négociations 
de France, t. VII. 

* Griffet, t. II, p. 105. 



aux inspirations du cabinet de Madrid dont les autres 
'servaient la politique. 

Avec Gaston d'Orléans on agit tout autrement. Pre- 
mier prince du sang, héritier présomptif de la couronne, 
Monsieur avait tout jeune encore été un centre de 
ralliement pour les mécontents. En 1626 son nom 
avait servi de drapeau à cette conspiration de grands 
seigneurs qui avait coûté la tête au comte de Chalais 
et la liberté aux deux frères de Vendôme. Pour l'ar- 
racher à une vie de dissipation et d'oisiveté qui le 
livrait à la merci de tous ses compagnons de plaisirs , 
on l'avait alors marié à M elle de Montpensier, femme 
d'un caractère ferme et résolu qui devait , on l'es- 
pérait du moins , avoir sur lui la plus heureuse in- 
fluence. Veuf, après dix mois de mariage , il était 
bientôt retourné à sa vie de dissipations et plus 
que jamais était retombé sous l'empire de ses favoris, 
Le Coigneux , son chancelier , et Antoine de Laage , 
sieur de Puylaurens. Le premier , d'une extraction 
assez obscure , et dont la mine , selon Tallemant des 
Réaulx , était un peu celle d'un arracheur de dents , 
avait pendant quelque temps été tout à la dévotion 
de Richelieu qui l'avait placé près de Gaston. Mais 
avide autant qu'ambitieux , il avait été bientôt fatigué 
de ce rôle secondaire dont les profits ne lui sem- 
blaient pas en rapport avec l'emploi qu'il occupait. 
Maître de l'esprit de Monsieur , autant qu'on pouvait 
l'être de ce caractère inquiet , turbulent , léger , in- 
souciant , sans consistance , sans honnêteté et sans 
courage , il s'était résolu de faire servir le prince à 
l'édification de sa fortune en le brouillant et le rac- 
commodant tour à tour avec le roi , et en se faisant 



I 



— 24 — 



payer en beaux deniers comptants les soins qu'il 
prenait pour ménager la réconciliation. Le duc d'Or- 
léans était en effet un personnage trop considérable 
dans l'Etat , et il y avait encore en France trop peu 
d'homogénéité , trop de partis , trop de ferments d'ir- 
ritation , pour qu'il n'y eût pas danger à laisser se 
produire son mécontentement. Le rôle de Le Coigneux 
n'était pas sans péril : il lui fallait beaucoup d'habileté 
pour souffler ainsi tour à tour le froid et le chaud sans 
devenir suspect au cardinal , et pour éviter le sort 
funeste que s'étaient attiré d'autres ambitieux qui , trop 
pressés de parvenir , dans leur chute inattendue avaient 
vainement compté sur l'appui de leur maître. La prison 
et la mort de Chalais et du maréchal d'Ornano étaient 
de tristes exemples de l'indifférence et de l'abandon 
de Gaston envers ceux qui l'avaient servi ; par la suite 
il devait donner bien d'autres preuves encore de son 
manque de cœur et de gratitude. Ce qui , plus que 
tout autre chose , avait mis jusqu'alors Le Coigneux 
à l'abri de la colère du cardinal , c'est qu'ayant lame 
vénale il était toujours à vendre , et que , lui écarté , 
il eût peut-être été plus difficile de transiger avec 
ceux qui l'auraient remplacé. 

Puylaurens avait des visées plus hautes. Bon gen- 
tilhomme , grand et de bonne mine , il avait été 
dabord pour Gaston moins un conseiller politique qu'un 
compagnon de plaisir ; mais favorisé de la confiance 
du prince auquel devait bientôt revenir la couronne , 
si les prédictions des astrologues se vérifiaient, il 
n'aspirait à rien moins qu'au rôle jadis joué , près de 
Louis XIII , par le connétable de Luynes : infatué 
de sa personne il se croyait de taille à le remplir. 



— 25 



En attendant , et dans un but facile à comprendre, 
il cherchait à obtenir pour son maître la plus grande 
somme de pouvoir possible : de beaux apanages et 
de lourdes pensions , et faisait cause commune avec 
Le Coigneux. 

Jusqu'alors les intrigues des deux favoris avaient 
été couronnées de succès : en 1629, après l'arrestation 
de Marie de Gonzague que Gaston voulait épouser, 
ils avaient provoqué la sortie de Monsieur du royaume, 
et sa fuite en Lorraine, puis négocié sa réconciliation 
avec le roi (2 janvier 1630). A cette occasion ils 
avaient eu bonne part aux grasses pensions aux prix 
desquelles le duc d'Orléans avait consenti à rentrer 
en France, et ils avaient partagé son autorité lorsque 
cette même année , pendant la campagne d'Italie , il 
avait été nommé lieutenant-général du royaume poul- 
ies provinces situées au Nord de la Loire. 

A cette époque, pendant que les deux reines com- 
plotaient à Lyon la perte du cardinal, le duc d'Orléans . 
resté a Paris , s'y était entouré d'une cour où les 
beaux-esprits du temps et les assidus de l'hôtel de 
Rambouillet tenaient une place importante. Après la 
Journée des Dupes , Richelieu, pour empêcher le parti 
de la reine-mère de se renforcer do celui du duc , 
décidé à s'attacher ce dernier , jeta les yeux pour 
négocier cette alliance sur le marquis de Rambouillet. 
La faveur du cardinal paraissait en ce moment si bien 
établie , que les conseillers ordinaires de Monsieur 
jugèrent à propos d'accueillir ses propositions. Gaston 
promit solennellement au roi d'être désormais entière- 
ment sous sa dépendance, de s'attacher tout particu- 
lièrement à son service, d'aimer, d'estimer et de protéger 



I 



— 26 - 

le cardinal et de ne pas souffrir que personne en 
médit ; lui et les siens s'engagèrent en outre à faire 
tout ce qui dépendrait d'eux pour le faire rentrer en 
grâce près de la reine-mère. Pour prix de leur concours 
dans cette négociation , Puylaurens reçut 50,000 écus 
et la promesse de faire revivre en sa faveur le titre do 
duc s'il achetait une terre qui fût duché ; Le Coigneux 
eut une charge de président au Parlement de Paris 
et l'assurance prochaine d'un chapeau de cardinal ; 
enfin l'entremise du marquis de Rambouillet lui fut 
payée 100,000 francs , tant on était satisfait du résultat 
de sa mission. 

La jeune reine isolée , Gaston d'Orléans gagné , 
Richelieu, n'ayant plus à surveiller que les intrigues 
de la reine-mère , crut pouvoir respirer un peu ; mais 
sa quiétude ne fut pas de longue durée. Il avait rempli 
avec la plus entière bonne foi les conditions du traité 
avec les favoris de Monsieur : Le Coigneux avait été 
installé sur le siège devenu vacant par la promotion 
du président Le Jay, les dépêches pour sa nomination 
au cardinalat avaient été expédiées et M r de Brassac , 
ambassadeur à Rome, ainsi que les cardinaux Benti- 
voglio et Barberini avaient été priés d'agir de toute leur 
influence pour que la demande fût accueillie favorable- 
ment par le Sacré Collège 1 ; Puylaurens , payé exac- 
tement , avait bientôt été en marché avec le duc de 
Montmorency pour l'achat du duché d'Amville , et on 
s'était hâté de lui en préparer les lettres-patentes. Ce 
fut justement l'empressement qu'on y mit , pour lui 
être agréable , qui rompit la bonne entente. 

1 Aubehy , t. V, p. 487 , 488 , 537. 



— 27 — 

Le Coigneux , déjà veuf, avait épousé clandesti- 
nement , paraît-il , la fille d'un sergent , fort belle 
personne , nommée Marie Droguet ; il s'en défit gail- 
lardement , dit Tallemant l , parce qu'elle était un 
obstacle à sa nomination au cardinalat. La mère lui 
intenta une action , et il fut facile de prévoir que 
les procédures allaient retarder , si non empêcher , 
sa promotion. Pressentant que Puylaurens allait avoir 
le duché avant lui le chapeau , il s'imagina qu'on 
voulait les diviser et lui porter préjudice. Ses plaintes 
étant arrivées aux oreilles du garde des sceaux Cha- 
teauneuf, celui-ci eut la maladresse d'engager M me de 
Yerderonne sa cousine , tante de Puylaurens , à per- 
suader son neveu de ne pas autant hâter son marché 
pour ne pas éveiller la jalousie de Le Coigneux. Il 
n'en fallut pas davantage à ces deux esprits inquiets 
et méfiants pour croire qu'on les voulait jouer. Chan- 
geant aussitôt de conduite , ils recommencèrent leurs 
intrigues , prétendirent que leur maître n'était pas 
traité à la cour comme il le devait être et qu'il n'y 
était pas en sûreté. Ils aigrirent de nouveau Monsieur 
contre le cardinal , le rapprochèrent de la reine-mère 
et le décidèrent à s'éloigner encore une fois pour 
aller semer le mécontentement dans les provinces , 
pendant que Marie de Médicis resterait à la cour 
pour leur donner des avis et y fomenter des cabales 
contre le premier ministre. Mais voulant rompre avec 
éclat , ce fut accompagné d'une suite nombreuse de 
gentilshommes et de valets que Gaston vint prendre 
congé de Richelieu et lui dire, avec toute l'insolence 



Tallemant des Réaulx , t. V, p. 62. 



— 28 - 

qu'il put y mettre , qu'il venait retirer la promesse 
qu'il lui avait faite de l'aimer , puisque lui-même ne 
tenait pas les siennes et , interrompant le cardinal 
qui voulait s'expliquer, il ajouta qu'il n'avait pas besoin 
d'éclaircissements , qu'il se retirait chez lui où , si 
on le pressait, il saurait fort bien se défendre. Puis, 
remontant dans son carosse , il partit le jour même 
pour Orléans suivi de toute sa petite cour. 

Ce fut le 30 janvier 1631 que se passa cette scène 
singulière. En se rendant chez le cardinal ainsi accom- 
pagné, Gaston n'avait-il eu en vue que de lui témoigner 
plus solennellement sa mauvaise humeur ? Richelieu , 
dans ses Mémoires , insinue qu'on lui avait donné 
des conseils plus violents, mais qu'ils étaient si con- 
traires à la grandeur et à la générosité de sa naissance, 
ainsi qu'à la bonté de son naturel, qu'il ne les voulut 
pas recevoir 1 . Nous, qui avons été mis, par l'indis- 
crétion de Montrésor , dans la confidence du projet 
conçu quelques années plus tard, à Amiens, par Monsieur 
et le comte de Soissons , et qui n'allait à rien moins 
qu'à assassiner le cardinal 2 , nous sommes tentés de 
croire que cette étrange visite cachait quelque secret 
dessein, que fit échouer moins peut-être le bon naturel 
de Gaston que l'indécision de son caractère. Il y avait 
à peine douze ans (12 juillet 1618) que le cardinal 
Clésel, ministre tout puissant de l'empereur Mathias, 
et qui, comme Richelieu, avait pour ennemis les premiers 
princes du sang, avait été arrêté en plein jour, à Vienne, 
dans le palais impérial même, par ordre des archiducs, 



1 Mémoires de Richelieu, t. VI, p. 443. 

2 Mémoires de Montrésor, p. 205, éd. Miehaud. 



— 29 — 



et conduit prisonnier en Styrie *. Ce moyen héroïque 
de se débarrasser d'un minisire détesté, moins brutal 
et moins odieux que celui dont on s'était servi envers 
le maréchal d'Ancre, avait trop bien réussi pour ne pas 
tenter des imitateurs 2 . Quoi qu'il en soit de cette con- 
jecture, il est probable que le roi lui aussi imagina que le 
cardinal avait couru quelque danger, car aussitôt qu'il 
apprit l'escapade de son frère , il accourut de Versailles 
visiter son ministre et l'assurer de sa protection. 

Quant à la reine-mère , elle envoya dire au roi 
qu'elle avait été si étonnée du départ de Monsieur, dont 
elle n'avait pas jusqu'alors ouï parler, qu'elle avait failli 
s'évanouir ; mais personne ne fut dupe de ses protesta- 
tions, car on apprit que deux jours auparavant elle avait 
remis à Gaston les pierreries de sa femme, qui étaient 
de grand prix et qu'elle avait jusqu'alors toujours eues 
entre les mains : c'étaient les arrhes de leur alliance. 

Dès ce moment Richelieu comprit qu'il n'y aurait 
plus ni repos pour lui , ni tranquillité pour la France , 
s'il ne se décidait à renoncer au système des concessions 
et à employer les mesures de rigueur. Il connaissait 
assez le caractère de Marie de Médicis pour être assuré 
de l'inutilité des efforts qui pourraient encore être tentés 
pour la faire céder. Il fallait donc ou qu'il quittât le 
pouvoir , ou qu'il la mit dans l'impossibilité de lui 
nuire , et puisque le roi se montrait décidé à lui 
conserver sa faveur, la reine-mère, de gré ou de force, 
devait quitter la place. 

Mais pouvait-on agir envers elle, comme, au temps 



I 



I 



1 Voir une brochure de M p DE Villermont , intitulée Le cardinal 
Clésel, Namur, Bouxflls, 1857. 
8 Mémoires de Gaston ij'Ori.éan's, p. 582, éd. Michaud. 



— 30 — 



de sa régence, elle avait agi envers le prince de Condé: 
lui donner des gardes ou l'interner dans quelque 
château-fort? Il fallait être prudent. A Paris elle 
avait, même parmi le peuple, de nombreux partisans 
qu'il n'eût pas été difficile d'émouvoir, peut-être jusqu'à 
faire revivre en sa faveur quelqu'une des plus sombres 
journées de la Ligue. Il était facile heureusement de 
l'éloigner de la capitale. Depuis le jour de la S^Martin 
qu'en laissant le roi partir seul pour Versailles elle 
avait ainsi laissé le champ libre au cardinal , elle 
avait juré que désormais , partout où irait son fils , 
elle l'y suivrait. Richelieu décida le roi à se rendre 
à Compiègne. Le 17 février Louis XIII arrivait dans 
ce château accompagné de toute sa maison militaire : 
deux jours après Marie de Médicis y entrait à son tour. 

On a souvent dit que jusqu'à ce moment rien n'avait 
encore été décidé sur son sort. Certes le conseil des 
ministres n'en avait pas délibéré, et le roi, peut-être, 
n'avait pas encore imaginé de lui demander son avis. 
En attirant sa mère à Compiègne , il pensait ne la 
soustraire qu'à la funeste influence de ses conseillers 
ordinaires et servir les nobles efforts que le maréchal 
de Schomberg voulait à son tour tenter sur elle , par 
l'intermédiaire de son premier médecin Vautier, pour la 
persuader de reprendre sa place au conseil et de par- 
donner au cardinal. Mais ce dernier, à n'en pas douter, 
s'était tracé tout son plan à l'avance, et il l'exécuta 
avec la froide impassibilité qui le caractérisait, lorsque 
l'échec du maréchal eut convaincu une dernière fois 
Louis XIII de l'inutilité de nouvelles négociations. 

Le 22 février le conseil fut réuni. Après s'être 
longuement étendu sur les vaines concessions faites 



31 



à ceux par qui Monsieur se laissai! guider et avoir 
rappelé les vains efforts employés pour ramener l'esprit 
de la reine-mère, Richelieu conclut en disant qu'il ne 
restait plus que deux remèdes : ou de l'autoriser à 
quitter les affaires ou de dissiper promptement les 
cabales qui entouraient Marie de Médicis , en l'invitant 
à s'éloigner de la cour jusqu'au moment où les mécon- 
tents , frappés de mesures sévères, cesseraient leurs 
intrigues contre le gouvernement. 

Le choix du roi ne fut pas long : il était blessé 
de l'opiniâtreté que sa mère avait montrée et du peu 
de cas qu'elle avait fait de ses remontrances et de 
ses supplications ; aussi fut-ce sans déchirement qu'il 
se décida à se séparer d'elle pour quelque temps, « afin 

- que cependant son esprit eût loisir de désabuser 
» et éloigner d'elle pour toujours ceux qui étaient les 
* auteurs de ses maux , pour les empêcher de les 

- entretenir et de lui en faire de semblables à l'ave- 

- nir l . » 

Jusqu'au lendemain matin rien au dehors du conseil 
ne transpira de cette décision. A l'aube du jour le 
garde des sceaux Chateauneuf vint frapper, à la porte 
d'Anne d'Autriche encore couchée , et aussitôt qu'il 
put être reçu il lui apprit que le roi l'attendait au 
couvent des Copucins où il la priait de le rejoindre, sans 
voir la reine-mère que, pour des raisons d'État, il laissait 
a Compiègne sous la garde du maréchal d'Estrées. 

La visite matinale du garde des sceaux avait fait 
appréhender à la reine quelque malheur personnel , 
tranquillisée et surprise à la fois de ce qu'elle appre- 

1 Mémoires de Richelieu, t. 6, p. 465. 



I 



— 32 — 



■ 



nait , elle ne pensa qu'à rendre moins douloureux à 
Mari'' de Médicis le coup qui la frappait en lui appre- 
nant elle-même la fatale nouvelle. Cependant sur le 
conseil de M""' de Senecey, sa dame d'honneur, afin 

de pouvoir excuser ^ sa désobéissance à la volonté du 
roi, elle fit prier la reine-mère de lui demander un 
moment d'entretien, puis courut chez elle, à peine 
vêtue. Marie l'attendait, assise sur son lit et tenant 
ses genoux embrassés. -Ali! ma fille, s'écria-t-elle 
» en l'apercevant , suis-je morte ou prisonnière i Le 
„ roi mé laisse-t-il ici et que veut-il faire de moi. - 
Les deux reines se jetèrent dans les liras l'une de 
l'autre en pleurant. L'entrevue fut courte, car le roi 
attendait , et bientôt ces deux princesses longtemps 
divisées, mais que leur commune haine pour le cardinal 
avait réunies, se séparèrent pour ne plus se revoir l . 

Le maréchal d'Estrées vint , quelques heures plus 
tard , confirmer à la reine-mère les paroles d'Anne 
d'Autriche et lui dire qu'il avait ordre de rester auprès 
d'elle avec huit compagnies des gardes royales pour 
raccompagner dans ses promenades et lui obéir 2 . 

Ce qui, plus encore' que sa propre infortune, remplit 
d'une tristesse amère le cœur de cette malheureuse 
princesse, fut d'apprendre bientôt que des mesures de 
rigueur avaient aussi été prises à l'égard de tous ceux 
qui l'approchaient ; que la princesse de Conti , les 
duchesses d'Ognano , d'Elbeuf et la connétable de 
Lesdiguières avaient été exilées dans leurs terres ; 



' Mémoires de M"' e dk MoTTKYiixH, 1. 1. p. 39, éd. d'Amsterdam, 17-23. 

2 22 février 1631. — Instructions pour M. le maréchal d'Estrées il 
que le roi lui donne charge de faire lorsqu'il sera parti de Compiegne. — 
Avknel , t. IV, p. 94. 



— 33 - 






que l'abbé de Foix, emprisonné à la Bastille, n'y avait 
précédé que d'un jour le maréchal de Bassompierre, 
que le père Chantelouve était relégué dans la maison 
de son ordre à Nantes, que Vautier enfin avait été 
arrêté à Senlis où il avait suivi le roi. Ces persécu- 
tions dont étaient frappés tous ceux qui lui étaient 
attachés , durent lui ouvrir les yeux sur la gravité 
de la situation et lui faire comprendre que les mauvais 
jours avaient encore une fois recommencé pour elle. 
Mais l'espoir, qui ne s'éteint jamais au fond du cœur 
même des plus misérables, la berçait d'illusions: elle 
se disait que la nouvelle de son arrestation allait rallier 
autour de son fils Gaston tous les ennemis du cardinal , 
que la noblesse toute entière, que le peuple de Paris dont 
elle était aimée se soulèveraient pour la délivrer, et ces 
pensées retrempaient encore l'inflexible opiniâtreté avec 
laquelle elle repoussait toute transaction. 

Richelieu n'était pas non plus sans appréhender 
quelque mouvement dans la capitale. Compiègne était 
bien près de Paris , et quoique le roi eût pris soin, 
le jour même de son départ du château , de mander à 
son peuple , par une lettre adressée à ses parlements et 
à ses gouverneurs de province les raisons qui l'avaient 
décidé « quoy qu'avec une indissible peyne , » à se 
séparer de la reine sa mère , il était à craindre que 
quelque tentative ne fût faite pour délivrer celle-ci. 
Aussi le jour même M r de la Ville-aux-Clercs était-il 
envoyé à Compiègne pour engager Marie de Médicis 
à se rendre à Moulins , et lui assurer qu'à cette con- 
dition son premier médecin lui serait rendu et ses 
pensions exactement payées. 

Mais la reine se tint pour aussi offensée de cette 



t 



34 



proposition que de la rigueur dont on avait usé envois 
elle en la retenant prisonnière : elle se répandit en 
invectives contre le cardinal auquel elle imputa tous ses 
malheurs et prétendit qu'on ne voulait la faire partir pour 
Moulins qu'afin de la renvoyer ensuite en Italie ; mais 
qu'elle souffrirait les derniers outrages plutôt que d'y 
consentir, « jusqu'à se laisser tirer de son lit toute nue, » 
persuadée qu'elle exciterait la compassion des plus insen- 
sibles. L'envoyé du roi et le maréchal d'Estrées firent tout 
au monde pour la fléchir, mais inutilement. En la quittant 
pour la laisser à ses réflexions , ils persuadèrent Cot- 
tignon, secrétaire de ses commandements depuis la dis- 
grâce de M. de Rancé , d'user à son tour de toute son 
influence pour l'engager à se rendre aux désirs du 
roi. Cottignon eut plus de succès. Marie fit appeler 
M. de la Ville-aux-Clercs , et après lui avoir dit de 
rapporter au roi qu'elle le priait en grâce de ne 
pas prendre les avis du cardinal en ce qui la con- 
cernait , sachant par expérience qu'il ne pardonnait 
jamais à ceux qu'il avait une fois haï), elle lui remit 
la lettre suivante que le sieur Lucas alla aussitôt 
porter au roi l . 

« Monsieur mon tils , lui écrivait la reine , bien que 
v l'éloignement que vous m'ordonnez, par les lettres 
» que le sieur de la Ville-aux-Clercs m'a rendues de 
r, vostre part , soit bien sensible à une mère qui vous 
7, a tousiours si tendrement aimé , puisqu'il me force à 
y, me séparer de vous, voiant néantmoins que vous 
v le désirez, je me suis résolue de vous rendre l'entière 
» obéissance que vous demandez de moi et de me 

1 Mimoires du Comte DE BrienNE , p. 57, Ed. Michaud. 



retirer à Moulins , en attendant que Dieu , protec- 
teur de mon innocence , vous ave touché le cœur 
et fait reconnaître le tort que la séparation d'avec 
vous nie fait , non seulement dans votre royaume , 
mais aussi par toute la chrétienneté. Et parce que 
ceste ville a esté infectée de la maladie contagieuse 
pendant l'automne et mesme durant ceste hiver et 
qu'elle n'en est pas à présent du tout exempte , 
aussi que d'ailleurs le chasteau est si fort ruiné qu'il 
n'y a pas une seule chambre où je puisse loger, 
je vous supplie de trouver bon qu'au lieu de passer 
jusques à Moulins , je demeure à Nevers , en atten- 
dant que ledit chasteau soit logeable et que la ville 
soit tellement purgée de laditte maladie que j'y 
puisse loger sans soubsçon (la distance des lieux 
est si peu différente que je ne croi pas, y allant 
de ma conservation, que vous y retrouviez à redire). 
Pour le regard du gouvernement du Bourbonnais 
que vous m'offrez par vos dittes lettres , je ne désire 
pas que vous vous mettiez en peine de le retirer , 
n'estant de longtemps résolue de n'en accepter aucun 
et de n'avoir autre establissement dans vostre Estât 
que la part en vos bonnes grâces que vous devez , 
Monsieur mon fils , à vostre très-humble et affec- 
tionnée mère et subjette. 

v Marie *. » 
Cette lettre était à peine entre les mains du roi , que 



1 Marie de Médicis à Louis XIII, Compiègne , 24 février 1631. — 
Bibl. nationale de Paris, F d » Dupi'y , 49, fol. G v°. 






i^M 



I 



■ 



— 30 - 

la reine parut se repentir de l'avoir écrite. Elle n'avait 
demandé d'abord que huit à dix jours pour préparer 
son départ , bientôt elle réclama un délai plus long , 
prétextant le manque d'argent. Le roi crut comprendre 
qu'elle n'avait paru céder qu'afin que Vautier lui fût 
rendu pour s'aider de ses conseils. « J'ai estimé , * 
écrit-il de Paris le 26 février au maréchal d'Estré'es, 
« j'ai estimé que le mieux , persistant touttefois en la 
» promesse que je luj ay faicte de le luy renvoyer , 
» de le faire ammener en cette ville d'où je le luy 
» renvoyeray au rencontre sur son chemin , ne voullant 
a pas d'un costé que son arrivée auprès d'elle face 
> changer lestât des choses ny par un trop grand 
» retardement préjudicier à sa santé , et de cela vous 
« pouvez vous ouvrir lorsqu'on vous pressera de son 
- retour , vous en adventageant mesmè pour la convier 
» à partir i. „ Et en mémo temps il ordonna au ma- 
réchal d'Effiat , le surintendant de ses finances , de 
délivrer sur l'heure à M. d'Argouges , trésorier de la 
reine , les arriérés de son revenu. 

Mais en apprenant que Vautier avait été mené à 
Paris : - Voilà les belles promesses que l'on me fait ! » 
s'écria Marie tout éplorée , - il en sera de mesme de 
n tout le reste , et lorsque je seray à Nevers , je seray 
» pis que je ne suis 2. „ __ Et anss [ tôt eUe écrivit de 
nouveau à son fils pour le supplier très-humblement 
de lui rendre son médecin , « considérant , » dit-elle , 
- combien il m'est nécessaire pour la conservation de 



1 Louis XI11 au maréchal A'Estrées , loc. cit. , fol. 5. 
8 Le maréchal dEstrées à Louis XJU. Compiègne , ce premier jour 
de mars 1631 , ibid. fol. 30. 






— 37 — 

» ma santé , en laquelle il a tousiours heureusement 
» réussi par la cognoissance qu'il a de mon naturel et 

- do ma complexion , . . . affin que me purgeant je me 
r puisse garentir d'une grande maladie dont je suis 

- menacée à cause des desplaisirs que j'ai reçeus et 
» reçois tous les jours de me voir séparée de vous *. à 

On lui offrit de lui envoyer de Paris d'autres médecins 
à son choix, mais elle refusa obstinément : c'est Vautier 
qu'elle voulait. Ses instances ne servirent qu'à fortifier 
le roi dans sa résolution de ne pas le lui rendre avant 
qu'elle eût quitté Compiègne , persuadé que c'était bien 
plus l'esprit d'intrigue du conseiller que la science du 
médecin dont elle réclamait le secours. Vautier lui 
devint même si suspect que Cottignon , en causant 
avec le maréchal d'Estrées , ayant dit qu'il serait à 
désirer que la reine eût perdu tout espoir de ravoir 
son médecin , Louis XIII , aussitôt qu'il eût connais- 
sance de ces paroles , chargea le maréchal de s'assurer 
secrètement si , sans accabler entièrement sa mère , on 
pourrait ne pas le lui rendre. « Ce n'est pas , ajoute-t-il , 
» que je veuille advancer mes affaires au préjudice de 
» ma parole , mais il est bon de scavoir jusques à 
» quel point il tient en la confiance et en l'esprit de 
» sa maistresse et de ceulx qui sont auprès d'elle 2 . » 
On lui aurait cédé sur ce point, du reste , que Marie 
eût fait naître de nouvelles difficultés pour retarder 
son départ : le délabrement du château de Moulins et 



) Marie de Médicis « Louis XIII. Compiègne , le 1" mars 1631. 
loc. cit. fol. 35. 
2 Lu,ùs XIII au maréchal cCMstrées. Paris , le 10 mars 1631. — 

ilii.l. fol. 50. 



■ ■ 



38 — 



UN 



la présence de la contagion dans cette ville lui avaient 
d'abord servi de prétexte pour le différer ; ce fut bientôt 
après l'itinéraire qu'on lui avait désigné qui lui déplut , 
puis l'argent qui lui manqua. Le roi pourvut à tous 
ses^ besoins et consentit à changer ses lieux d'étape. 
Mais ce qui manquait par dessus tout à la reine , 
c'était « la volonté pour se mettre en voye i , „ et 
il était bien difficile de la lui inspirer. 

Jusqu'alors on n'avait employé que la persuasion , 
on voulut essayer si la contrainte n'aurait pas un meil- 
leur résultat. Dans les premiers temps de son séjour 
à^ Compiègne , on avait eu pour elle toutes sortes 
d'égards : au lieu de lui donner, comme elle s'y at- 
tendait , une escorte de cavalerie quand elle désirait 
se promener dans la forêt, le maréchal d'Estrées 2 
s'était borné à l'accompagner avec les officiers des 
gardes et quelques gentilshommes ; on lui avait permis 
de recevoir les personnes qui allaient la visiter, et 
même M. de Montions, envoyé par le duc d'Orléans , 
avait pu l'entretenir. « J'ay pris ce parti , écrit le 
» roi au maréchal , pour d'un côté me satisfaire et au 
» public. » Cette préoccupation de l'opinion publique 
à cette époque et de la part de ce prince , mérite 
d'être remarquée. Il est vrai qu'il ajoute aussitôt : 
« Jugeant aussy qu'il n'y a point de péril et qu'il ne 
- serait pas possible , nestant resserrée , # d'empescher 
« qu'elle n'eust des nouvelles de mon frère , ce qui 



1 Louis XIII au maréchal d'Estrées. Paris, le 10 mars 1631. — 
Loc. cit. , fol. 50. 

2 Le maréchal d'Estrées à M. de la Ville-anx-Clercs. Compiègne 
■>6 février 1631. ibid. fol. 17. 



— 39 






» vous aura pourtant détenu de faire vueiller les actions 
» dudit Montions , et essayer d'apprendre ce qui luy 
» aura dit et ce qui luy aura esté respondu 1 . » 

Marie de Médicis jouissait donc d'une liberté rela- 
tive. En remplaçant les compagnies des gardes par 
d'autres troupes plus nombreuses et surtout moins bien 
composées , on la menaça d'une réclusion plus étroite. 

- Je croy que l'arrivée de douze compagnies de Na- 
» varre Festonneront et ceux qui sont auprès d'elle , 
„ ce qui ne nuira point à luy faire prendre autre conseil 

- que celuy dans lequel elle semble affermie » — écrit 
le roi au maréchal , puis il ajoute ? « et vous en 
» profiterez pour mesnager les choses selon mes sen- 
» timents 2 . » 

Mais ce changement n'eut aucune influence sur la 
détermination de la reine ; elle reçut le 6 mars au 
soir la visite des officiers des gardes qui venaient 
prendre congé d'elle , et leur témoigna par quelques 
mots de pure politesse le déplaisir quelle avait de leur 
départ ;* si elle pressentit que sa captivité allait être 
plus resserrée elle n'en laissa rien paraître , toute- 
fois , depuis , plus souvent on la vit répandre des 
larmes. Les seules appréhensions fondées sur l'arrivée du 
régiment de Navarre furent pour le maréchal d'Estrées , 
qui en augura que le roi pourrait bien s'accommoder 
au peu de désir que la reine avait de quitter Compiègne 
et l'y laisser lui-même plus longtemps qu'il ne l'avait 









i Louis XIII m i imaréchal ii'Eslrées. Paris , le 10 mars 1631. Loc. cit. 

roi. 50. 

i Louis XIII au maréchal d'Estrées. Paris, l r mars 1631. — ibid. 
loi. -2'. ». 



40 



cru i , et pour les habitants de cette ville qui , ayant 
appris que ce régiment n'avait depuis longtemps touché 
aucune solde , n'étaient nullement satisfaits de la nou- 
velle garnison qu'on leur envoyait 2. 

Le roi jugea alors que pour vaincre la résistance de 
sa mère , il lui fallait d'abord détruire les espérances 
qu'elle pouvait fonder sur son fils Gaston et que M. de 
Montions avait sans doute eu charge d'encourager. 

Ce n'était pas en effet , comme l'année précédente , 
par une bouderie sans conséquence que Monsieur voulait 
cette fois marquer son mécontentement , mais bien par 
une révolte à main armée. Son chancelier Le Coigneux, 
avant de quitter Paris , s'était ménagé du crédit chez 
les banquiers les plus riches de la place 3 : on i u i 
avait promis tout l'argent que son maître pourrait 
désirer ; mais pour le rassembler il fallait du temps , 
et ce fut pour en gagner , tout autant que pour donner 
le change sur ses projets , que Chaudebonne puis Mon- 
sigot furent tour à tour envoyés à la cour pour protester 
du désir de Monsieur de rester en paix avec le roi. 
En attendant on levait des troupes dans le Poitou et 
le Limousin, où Puylaurens avait de nombreuses rela- 
tions de famille , on réunissait dans la Beauce des 
grains pour en approvisionner Orléans, et on faisait 
appel à tous les mécontents pour courir sus au car- 
dinal. Mais celui-ci s'était prémuni à l'avance contre 
de telles entreprises : de ceux qui , comme chef de 



1 Le maréchal d"Estrées à M. de la Ville-aux- Clercs. Compiégne 
l r mars 1631. loc. cit. fol. 33. 

2 Le maréchal d'Estrées à M. de la Ville -aux -Clercs. Compiégne 
7 mars 1631. ibid. fol. 60. 

3 Mémoires de Gaston d'Okléans. Ed. Michaud , p. 584. 



— 41 — 

parti, étaient vraiment à craindre par leur rang , leur 
influence ou leur esprit d'intrigue , les uns comme le 
prince de Condé et la duchesse de Chevreuse venaient 
detre rappelés à la cour ; les autres , comme le duc 
de Vendôme , obtenaient leur liberté à la condition 
de quitter la France, ou, comme le maréchal de Toiras, 
étaient surveillés de si près cpie , pour n'être pas 
compromis , ils préféraient plutôt que d'y répondre 
envoyer au roi les lettres par lesquelles Gaston récla- 
mait* leur concours. Seuls le duc de Roannez, le comte 
de Moret et quelques autres gentilshommes se joignirent 
au duc d'Orléans. 

Avant d'user de rigueurs envers son frère , Louis 
lui envoya toutefois le cardinal de La Valette l ; mais 
ce prélat, bien qu'agréable à Gaston, ne put rien contre 
l'influence de ceux qui possédaient son esprit et l'avaient 
persuadé que le roi ne désirait son retour à Paris que 
pour le mettre à la Bastille. En apprenant bientôt après 
que Louis XIII , à la tête d'une petite armée , quittant 
sa capitale le 11 mars était arrivé à Étampes , à 
mi-chemin d'Orléans , la terreur de Monsieur fut même 
si grande que , renonçant à la lutte , il s'enfuit en 
Bourgogne. Un petit nombre de gentilshommes, com- 
posant sa cour et suivant sa fortune , l'accompagnaient , 
criant sur le chemin : « Vive Monsieur et la liberté 
■n du peuple ! » 

Depuis la guerre du Bien public , il avait toujours 
été de mode dans la noblesse de mettre une fausse 
étiquette populaire sur le drapeau de la rébellion ; mais 



1 26 février 1631. Instructions pour M r le cardinal, de La Valette 
envoyé par le roy vers Monsieur sur le sujet de son second esloigne- 
ment de la cour. Avenei. , Corresp. de RichcUcj^U IV. p. 96. 




••' .* 






M 



■ 

i 



— 42 ~ 

cette fois personne ne s'y laissa prendre, bien que toutes 
es récriminations du duc eussent , dans ses manifestes 
1 apparence de griefs publics. 

^ Quand, poursuivi d'étape en étape par l'armée royale 
Gaston dut passer de Bourgogne en Franche-Comté ' 
alors sous le gouvernement de l'Espagne , pour y né- 
gocier avec Charles IV, duc de Lorraine , sa retraite 
dans ses Etats , sa petite troupe ne s'était grossie que 
des ducs de Bellegarde et d'Elbeuf , du marquis et de 
la marquise du Fargis et du père Chantelouve qui 
avait préféré s'exiler que se condamner à l'inaction par 
une retraite anticipée dans un couvent de son ordre. 
Toujours sur les pas de son frère , le roi était arrivé 
le 26 mars à Dijon. Après avoir augmenté les gar- 
nisons des places de Bourgogne, pour s'opposer à toute 
entreprise sur cette province , et fait vérifier par le 
parlement une déclaration du 31 mars par laquelle le 
comte de Moret , les ducs de Roannez , d'Elbeuf et- 
de Bellegarde , Le Coigneux , Puylaurens , Monsigot 
et Chantelouve étaient convaincus du crime de lèse- 
majesté pour avoir provoqué par leurs mauvais conseils 
la sortie de Monsieur du royaume , il partit le 2 avril 
pour Bayeux et se rendit à Fontainebleau pour y atten- 
dre M. de S'-Chamont qu'il avait envoyé de Dijon vers 
sa mère * pour lui dire nettement , écrivait-il au ma- 
» réchal d'Estrées , que je la prye et que je veulx 
» qu'elle aille où je luy ay fait dire que je la priais 
» de demeurer quelque temps L „ 

Mais la sortie de Monsieur du royaume et l'anéan- 

1 Louis XIII au maréchal d'Estrées. Dijon, 2 avril 1631. - Loc cit. 
loi. 36. - Voir l'Instruction pour le sieur de S^-Chamont allant à 
tompiegne. Dijon, 2 avril. Avknel , t. IV, p. 117. 



— 43 



tissement de ses espérances de ce côté , loin d'avoir 
sur l'esprit de Marie de Médicis le résultat que le roi 
en attendait, ne tirent cpie la confirmer davantage 
dans la décision qu'elle avait prise de ne pas quitter 
Compiègne. Sans plus chercher de nouveaux prétextes, 
elle refusa absolument de partir pour Moulins , préten- 
dant qu'on voulait par la Loire jusqu'à Roanne , puis 
de Lyon par le Rhône , la conduire à Marseille où clés 
galères l'attendaient pour la mener en Italie. Les prières 
et les raisonnements du marquis de S'-Chamont , à qui 
se joignirent le père Suffren et le maréchal d'Estrées , 
ne purent la dissuader , et la seule réponse qu'ils en 
eurent fut que leurs instances ne faisaient qu'aug- 
menter le soupçon qu'elle .avait qu'on voulait l'envoyer 
à Florence ; mais - qu'on ne la ferait jamais partir 
- (pie par les cheveux. » Un second voyage de M. de 
S'-Chamont de Fontainebleau à Compiègne n'eut pas 
de meilleurs résultats. 

Le roi ne se découragea pas encore. Le 20 mai il 
envoya à sa mère le maréchal de Schomberg et 
M. de Roissy , doyen de son conseil d'État , pour l'as- 
surer en son nom qu'elle n'avait à craindre , ni au 
lieu où elle allait , ni sur sa route , la présence de 
gens de guerre pour la conduire ailleurs qu'où elle 
le voudrait ; mais que le bien de l'État exigeait qu'elle 
fût moins rapprochée de Paris que ne l'était Compiègne. 
Ils devaient lui dire encore qu'ils avaient ordre d'éloigner 
les troupes qui garnissaient cette ville et , si Moulins 
lui répugnait tant, lui offrir en échange Angers et 
le gouvernement de l'Anjou L 






1 Mémoires de Richelik.u . t.. VI . p, 493. 



m 



— 14 — 



Ces nouvelles offres ne forent pas mieux accueillies 

que toutes colles qui les avaient précédées. Marie de 
Médicis répondit qu'elle refuserait de quitter Compiègne 
quand bien même on lui proposerait d'aller habiter 
Monceaux ou le Luxembourg, et ses derniers mots 
aux envoyés de son fils furent : - qu'il en arriverait 
» ce qui plairait à Dieu. „ Malgré toutes les protes- 
tations contraires, elle était convaincue qu'on ne voulait 
l'éloigner que pour la conduire plus aisément en Italie ; 
elle manifestait même la crainte qu'on ne voulût l'en- 
lever de force pendant ses promenades dans la forêt , 
et pour montrer sa défiance elle refusa de donner 
le mot d'ordre au maréchal d'Estrées , comme elle 
l'avait toujours fait , et de quitter sa chambre d'où 
elle ne sortit plus que pour se promener sur une 
terrasse , de plein-pied avec son cabinet de toilette. 
Son caractère aigri par le chagrin, par les déceptions 
et par cette réclusion volontaire à laquelle elle se con- 
damnait , se manifesta le lendemain du départ des deux 
conseillers d'État par la lettre suivante, trop bien écrite 
pour être de son style, mais trop tière et trop passionnée 
pour qu'elle ne l'ait pas inspirée toute entière : 

- Monsieur mon fils ; Depuis vous avoir escrit par 

- mon cousin le mareschal de Schomberg et par le 
» S r de Roissy, ayant considéré le subject de leur 
» voiage , ce qu'ils ont fait icy et tous les discours 

- qu'ils m'ont tenu en trois audiences que je leur ai 
» donné à différents jours, je ne doibs point mettre 
» en doute qu'ils n'ayent esté choisis et envoiez ici 

- par mon cousin le cardinal de Richelieu pour sur- 

- prendre une femme destituée de tout conseil, excepté 



43 — 



de celui de Dieu , qui sera , s'il lui plaist , protecteur 

de mon innocence ; et qu'ils n'ayent dressé de grands 
procès verbaux où ils n'auront pas manqué de me 
faire parler à leur mode et selon l'intention de celui 
qui les emploie , affin de s'en servir pour vous porter 
à prendre , s'ils peuvent , des résolutions contre moy 
que je peux juger violentes , sur ce qu'ils m'en ont 
tesmoigné, et telles que les appréhensions seules mon 
donnent la mort. Quelles formes inouïes de procéder 
contre la mère du Roy? Quels actes et quels juge- 
ments en seront faits ? Si je ne cognoissais l'esprit 
de celui qui conduit cet ouvrage et qui travaille à 
ma ruine et le danger où je suis , estant du tout 
en sa puissance et exposée à sa passion , maintenant 
qu'il a entièrement réoccupé le vostre , je ne pourrois 
m'imaginer les maux qui me sont préparez, et croirais 
que vostre bon naturel arresterait sa passion ; mais 
par qui serai-je deffendue , puisque je ne serai pré- 
sente quand ses commissaires vous feront leur rapport, 
et qu'il y a longtemps que personne ne vous approche 
ni ne vous parle qui ne soit à luy , et n'oserait vous 
tenir autre langage que le sien , que vos oreilles ne 
sont plus ouvertes que pour entendre les gens de 
bien , et qu'il ne m'a esloigné de vous et ne me 
veult encore chasser plus loing que parce qu'il scait 
bien que je cognois ses desseins et ses artitices , 
et que seule je pouvois à cause de ma qualité de 
mère vous en informer et détromper l Qui sera celui 
aujourd'huy si ennemi de soi-même qui osera vous 
dire la vérité ? Y aura-t-il un homme dans le conseil 
lorsque ces relations s'y feront , qui soit si hardi 
d'addoucir la violence , s'il ne veull loger dans la 



4fi — 






» Bastille ] Que deviendra donc vostre mère parmi tant 
» d'escueils ? Quels maux ne doit-elle attendre des ap- 
» préhensions qu'ils vous donneront ? Sans doute que 
v ma demeure en ce lieu est très préjudiciable à vostre 
» Estât , trop proche de Paris , que tout le mal qui 
» s'y fait vient de moy (comme si j'avais à répondre 
» de tous les mouvements de la France) , qu'il me fault 
» esloigner si loin- que je sois hors du commerce et 
» de la mémoire des hommes , que vous devez cela à 
v vostre Estât , et c'est le prétexte dont il se sert pour 
» couvrir sa vengeance envers moy. Il y aurait quelque 
» raison si je vous avais offensé ou vostre Estât , mais 
* vous scavez que non , et que je n'ay aultre crime 
» que de l'avoir osté d'auprès de moy ; mais il s'est 
» bien vengé de m'a voir osté d'auprès de vous , et si 
. l'on m'accuse d'aultre chose , je demande d'estre ouïe 
. de vous pour m'en justiffier. Il sçait assez que je ne 
i puis rien icy entre quatre murailles, que personne 
■ hors mes domestiques ne m'abborde que par la per- 
mission de celui qui me garde , que je n'ay aucun 
conseil près de moy , et pour toute consolation et 
secours que mes larmes continuelles et mes prières 
pour demander secours à Dieu pour vous et pour 
moi : pour vous , affin qu'il vous face cognoistre au 
vrai Testât où vous estes , et d'où viennent les maux 
pour les faire cesser , et pour moi affin que vous 
cognoissiez mon innocence et la condition misérable 
où je suis reduitte sans aucune cause ni raison. 
L'esloignement aux lieux que vous m'avez fait proposer 
n'est pas seulement ce qu'il demande , sa pensée va 
plus loing. Il sçait bien que j'ay trop de courage 
pour souffrir cette honte publique en cent ou six 












vingt lieues de chemin qu'il me veult l'aire l'aire 
contre ma volonté , sans y Irouver la fin de ma vie 
qu'il veult sacrifier à la seureté de la sienne et de 
ses ambitieux desseins que vous eognoistrez un jour , 
mais trop tard. Il n'y a point d'homme si peu sensé 
dans vostre royaume , en quelque condition que ce 
soit , qui ne vous en peust dire la vérité si vous 
le commandiez à quelqu'un qui ne fust point intéressé 
ou intimidé par lui. Ce sera Dieu seul qui vous fera 
ceste grâce et à moy qui no vous dis point tout ceci 
pour soin que j'aye de me conserver la vie qui m'esi 
à charge en Testât où je suis , ni pour la deffendre , 
mais pour vous faire veoir mon innocence , et , en 
m'acquittant du debvoir de mère , vous advertir du 
tort que les violences que l'on me propose feront ;'t 
vostre réputation , non seulement dans vostre royaul- 
me , mais par toute la Chrestienté , si vous venez à y 
consentir. Je vous supplie très humblement de prendre 
en bonne part les remonstrances que je vous faits , 
puisqu'elles ne procèdent que de l'excès d'affection qu'a 
pour vous , Monsieur mon fils , vostre très humble 
et 1res affectionnée mère et subjette 



Marie. 



A Compiègne , 25 mai 1631 l . 



A cette ardente philippique à l'adresse du cardinal , 
ce fut Richelieu qui répondit sous la signature du roi ; 
il n'est pas douteux en effet que la lettre suivante , 



1 



ni 



1 Loc. cit. , 49—50 , fol. 1" 



1 



— 48 — 

froide , nette , inflexible comme la lame d'un poignard , 
n'ait été toute entière dictée par le premier ministre : 

- Madame , Après avoir sceu par mon cousin le 
» maréchal de Schomberg et le sieur de Roisy ce qui 
» s'est passé au voiage qu'ils ont fait vers vous par 
•» mon ordre , et cogneu , tant par ce que vous m'avez 
r, escrit par d'Aligny que par ce qu'ils m'ont rapporté , 
» qu'il ne me reste aucun moien de vous faire changer 
■n la demeure de Compiègne par quelque juste propo- 
» sition que je vous puisse faire , je ne puis que je 
» ne vous tesmoigne par le S r marquis de S'-Chaumont 
» que je vous envoie exprès , que je ne scaurais en 
» aucune façon me départir de la prière que je vous 
» fais encore de choisir dans quinze jours pour re- 
» traitte un des lieux que je vous ai proposez ; et affin 
v que l'on cognoisse le respect dont je veux user en 
» vostre endroit , je donne ordre à mon cousin le 
» mareschal d'Estrées de retirer les trouppes qui sont 
" dans Compiègne , affin que plus librement vous puis- 

- siez vous disposer à ce que j'attends de vous , et qui 
» est du tout nécessaire pour le bien de mes affaires. 

» Toutes sortes de considérations vous obligent à 

- tous conformer à mes volontez en une chose dont il 
y m'est impossible de me dispenser , et d'autant que 
r, par vos lettres il semble que vous m'accusiez d'avoir 
» moins la cognoissance de mes affaires que les bons 
» succès qui me sont arrivez ne justifient à tout le 
» monde , et que vous supposiez que j'aye les oreilles 
» fermées à ce que l'on me pourrait dire contre ceux 
» qui me servent dans mes conseils ; je veux bien vous 
r tesmoigner qu'encores que vous m'ayez tousiours dit 






— 49 — 

- ce qu'il vous a pieu contre eux , vous pouvez m'es- 

- crire ce que vous estimerez à propos , sans crainte 

- qu'aucun puisse ni voulust mesme empescher que vos 

- lettres ne viennent à ma cognoissance. Il est vrai 
» que comme je reçois très volontiers ce qu'on peut 

- justifier estre important à mon service , et qu'il n'y 
r ait personne auprès de moi qui ne me conseille d'en 

- user ainsi , mes propres intérests ne me permettent 

- pas de souffrir que l'on calomnie ceux dont la fidélité 
» est si cogneue que leurs propres ennemis n'en sçau- 
» raient doubter ; au contraire , ils m'obligent à les 
v protéger et les garantir de ce que l'on leur pour- 

- roit mettre à sus sans fondement. Je n'ai rien à 

- adjouster à ce que dessus , sinon qu'en me rendant 

- les devoirs d'une bonne mère envers son roy, vous 

- recevrez de moy tous ceux que vous pouvez attendri' 
s de celui qui est, Madame , votre très humble et très 
« obéissant fils. 

- Louis. 

- De Courance , ce I er juin 1631 '. - 

Il est presque superflu de dire que le marquis de 
S'-Chamont , dans la nouvelle entrevue qu'il eut avec 
la reine , no put rien changer à sa détermination. 

Le 15 juin , le maréchal d'Estrées , en se rendant 
de Fontainebleau au siège de son gouvernement , vint 
encore la visiter ei la supplier au nom du roi de 



1 Bibl. nationale de Paris. F ds Dupi'v , 49—50 , fol. 199 , et Avknei. 
t. IV, p. 150. 



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— 50 — 






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vouloir bien user , dans l'intérêt de sa santé , de la 
liberté qu'elle avait de se promener partout où il lui 
plaisait , lui offrant d'éloigner encore les troupes qui 
gardaient la province et qu'on venait de cantonner 
à deux lieues de Compiègne, vers Paris, et à Senlis. 
Elle répondit que son désir n'était pas de s'éloigner 
du lieu de sa réclusion , et à cette occasion se dé- 
fendit surtout avec aigreur de l'intention qu'on lui 
prêtait de s'enfuir en Flandre, comme le bruit en 
avait couru. Le maréchal promit de lui procurer une 
entrevue avec le roi si elle voulait se diriger sur 
Angers par Blois , et bientôt après Louis XIII lui fit 
proposer de la rencontrer à Mantes ou à Chartres. 
Mais elle refusa encore , parce qu'on ne voulut pas lui 
assurer qu'après l'entrevue elle serait libre de se retirer 
où cela lui conviendrait , et le 14 juillet elle déclara 
catégoriquement que si son fils voulait la voir, il la 
verrait à Compiègne d'où elle ne sortirait que par 
la violence l . 

La crainte d'être enlevée et transportée en Italie 
était-elle la seule cause des refus opiniâtres de Marie 
de Médicis? En se confinant aussi étroitement dans 
le château où elle se plaisait à se dire .prisonnière et 
en augmentant volontairement les rigueurs de sa cap- 
tivité avait-elle conçu l'espérance d'émouvoir l'opinion 
publique en France et à l'étranger, et d'apitoyer sur 
son sort ses gendres , les rois d'Angleterre et d'Espagne 
et le duc de Savoye , qui l'avaient fait visiter par leurs 
ambassadeurs? En se refusant à s'éloigner de Paris, 
crédule aux prédictions des astrologues dont plusieurs 



1 Jlf'nwircs -le Richelieu, t. Vl , p. 493. 






)1 — 



étaient d'accord pour annoncer la fin prochaine du 
roi , voulait-elle se ménager le moyen d'y courir aussitôt 
pour s'emparer de la régence au nom du duc d'Orléans 
et se venger du cardinal par de dures représailles * ? 
Ces diverses conjectures , fort répandues à la cour de 
France , pouvaient expliquer sa conduite ; nous ajou- 
terons cependant que sa répulsion pour Moulins et 
Angers avait surtout pour motif l'éloignement de ces 
deux villes des frontières de la Lorraine , foyer des 
intrigues de Monsieur , avec lequel , malgré une active 
surveillance , elle était en rapports suivis ; et il lui 
convenait d'autant moins en ce moment de quitter 
Compiègne pour se rapprocher du midi de la France, 
qu'elle venait de donner son consentement à un plan 
de fuite dont l'exécution devait lui permettre de se 
réunir à son fils pour lever l'étendard de la révolte et 
soulever la France contre le cardinal. 



1 Le maréchal d'Estrées à Louis XIII. — 15 avril 1631. — " Cependant 
elle ne veut pas sortir; il faut qu'il y ait quelque dessein caché la 
dessous. Elle ne veut pas s'esloigner de crainte d'estre trop loin si 
un changement survenoit.... » (Affaires étrangères, France, t. 50, 
fol. -224. — AvENKi. , note p. 142 , t. IV.) 



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I 



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CHAPITRE II, 

I 



Charles IV, duc de Lorraine. — A quelles «militions il accorde un refuge dans ses filais 
au duc d'Orléans. — Négociations entre ce dernier et l'infante Isabelle , gouvernante des 
Pays Bas , pour obtenir aide et protection de l'Espagne. — Mission du greffier Jacques 
de Crédit en Lorraine. — Le commandeur de Valençay envoyé à Bruxelles. — Circon- 
spection du gouvernement espagnol. — Bubons cliargé d'écouduire le commandeur. — 
Charles IV demande à l'infante d'accueillir Marie de Médicis dans les Pays-Bas. — Béponse 
dilatoire. — Le duc d'Orléans l'ait proposer à sa mère de se retirer à La Capelle dont 
il a gagné le gouverneur. — La reine-mère s'enfuit de Compiègne. — Elle apprend en 
route que les portes de La Capelle lui sont fermées. — Elle se réfugie dans les Pays-Bas. 



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Le duché de Lorraine était à cette époque gouverné 
par un prince comblé par la nature des qualités les 
plus accomplies : beau, courageux, spirituel, éloquent, 
adroit aux exercices du corps , habitué au travail et 
rompu à la fatigue , mais doué d'une ambition trop 
vaste pour les étroites limites de ses États et qui 
devait le porter, pendant tout le cours de sa vie aven- 
tureuse , à risquer sans cesse le repos , le bonheur 
de ses sujets et l'existence même de son pays dans 
des expéditions hasardeuses qui ne lui rapportèrent 
qu'un peu de gloire et lui coûtèrent en revanche deux 
fois la couronne et une fois la liberté l . 

Quand Monsieur, fuyant devant son frère (mars 1631), 



1 D'Haussonville, Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, 
t. 1 , p. 191 , 2 e édition. Cet ouvrage remarquable nous a servi de 
guide pour tous les faits relatifs à l'histoire de la Lorraine dont nous 
n'avons pas indiqué les sources. 



— 53 — 



do Besancon où il s'était retiré, réclama du duc de 
Lorraine aide et protection, Charles IV ne se dissi- 
mula pas d'abord le danger qu'il y avait à l'accueillir ; 
mais les conséquences heureuses que pouvait avoir pour 
ses vues ambitieuses l'alliance de l'héritier présomptif 
de la couronne de France , tirent bientôt cesser ses 
appréhensions. Seulement, persuadé que l'asile qu'il 
allait lui offrir était la seule issue à l'impasse où Gaston 
s'était aventuré , il feignit d'abord d'être peu natté du 
périlleux honneur que ce prince voulait lui faire , afin 
de le forcer à accepter les conditions qu'il avait ima- 
giné de lui dicter et dont la principale était de lui 
taire épouser sa sœur , -Marguerite de Vaudemont. 

Pendant les quelques mois qu'il avait passés en 1629 
a la cour de Lorraine , le duc d'Orléans s'était épris 
de cette jeune princesse, âgée seulement alors de quinze 
ans , et avait bien vite oublié près d'elle la belle Marie 
de Gonzaguo que peu de temps auparavant il avait 
voulu épouser. La maison de Lorraine avait ressenti 
une joie mêlée d'orgueil en s'apercevant de cette re- 
'chcrche , et si quelques-uns de ses membres s'en étaient 
montrésinquiets pour l'avenir, d'autres , et parmi eux la 
princesse de Phalsbourg , sœur de Marguerite , avaient 
au contraire pris à tâche de favoriser les amours des 
deux jeunes gens. 

Henriette de Vaudemont , par raison d'Etat , contre 
son gré et pour obéir à son oncle le feu duc Henri II , 
avait épousé le prince de Phalsbourg, fils bâtard du cardi- 
nal de Lorraine, tué à Blois. Ambitieuse comme son frère 
Charles , vive , spirituelle et douée à un degré éminent 
de l'esprit d'intrigue, elle avait bientôt deviné l'influence 
considérable de Puylaurens sur Gaston , et parmi les 



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— 54 — 

aventures amoureuses qu'avait fait naître , à la cour 
leste et galante de Nancy , la présence des « petits 
» maîtres i de l'entourage du duc d'Orléans , on n'avait 
pas tardé à signaler la touchante harmonie qui s'était 
établie entre elle et le gentilhomme français. En accueil- 
lant les hommages du favori , elle s'était promis de le 
faire l'instrument des projets ambitieux que l'inclination 
de Monsieur pour sa sœur avait inspirés à sa famille. 
On ne doutait pas alors que le duc d'Orléans ne dût 
occuper un jour le trône de France , et la princesse 
Henriette se voyait déjà, dans un avenir peut-être 
peu éloigné , par Marguerite et par Puylaurens , l'ar- 
bitre souverain de ce beau royaume. 

Quant à Charles IV, il comptait sur cette alliance 
pour aplanir les difficultés qui , depuis peu , s'étaient 
élevées entre les deux couronnes , et il rêvait pour sa 
maison le rétablissement de l'influence prépondérante 
dont les Guise , ces cadets de Lorraine , avaient joui 
en France moins d'un demi-siècle auparavant. 

La réconciliation de Gaston et de Louis XIII avait 
paru ajourner et peut-être anéantir toutes ces espé- 
rances. Rentré en France, Monsieur avait semblé 
oublier Marguerite , comme il avait oublié Marie de 
Mantoue ; mais puisque les événements le ramenaient 
en Lorraine , il était naturel , avant de l'y recevoir et 
de lui permettre de reprendre auprès de la jeune princesse 
les assiduités d'autrefois , d'exiger de lui un engagement 
ou une promesse formelle qui le liât pour l'avenir. 

Il est bien vrai que le mariage d'un prince du sang , 
selon la loi française , n'était valable qu'après avoir 
été soumis au préalable à l'approbation du roi ; mais 
H n'était pas invraisemblable d'espérer que le consen- 



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tement roval deviendrait le prix de la réconciliation 
des deux 'frères. Certes, on ne pouvait supposer 
qu'avec l'aide de la seule Lorraine le duc d'Orléans 
serait assez puissant pour dicter lui-même les condi- 
tions de son accommodement ; mais on avait quelque 
raison de compter sur l'appui de l'Espagne , et il était 
permis d'imaginer que les eiforts réunis de ces deux 
puissances parviendraient à triompher des résistances 
de Louis XIII ; peut-être même celui-ci se déciderait-d 
à faire d'avance toutes les concessions qu'on exigerait 
de lui , pour empêcher son frère de s'allier à l'ennemie 
irréconciliable de la Franco. 

Lors de sa première retraite en Lorraine, le duc 
d'Orléans avait en effet reçu de Philippe IV des offres 
de service dont il s'était empressé de le remercier 
aussitôt après l'arrangement de ses affaires l ; a Pans il 
avait été depuis en relation constante avec le marquis 
de Mirabol , et il avait tout lieu de croire que le 
concours de l'Espagne ne lui ferait pas défaut. Aussi, 
des son arrivée en Bourgogne , dans le gouvernement 
du duc de Bellegarde où il avait pensé d'abord se 
maintenir contre les forces de son frère , il s'était em- 
pressé de réclamer de l'infante Isabelle, gouvernante des 
Pays-Bas , aide et protection contre les violences du roi 
de France et particulièrement du cardinal de Richelieu. 
Depuis la mort de l'archiduc Albert (31 mars 1621) 
l'infante n'était plus la souveraine presqu'indépen- 
dante qu'elle avait été pendant plus de vingt ans ; 
mais seulement la gouvernante générale de provinces 

i RelacHW que hteo a LoMti el seai'etavïo de linguas del marques 
,1, Miravtf. En B*u*ela«, a 30 de «bril de 1630. -(Bibliothèque 
royale de Bruxelles, manuscrit 1614», fol. 21.) 



— 56 — 






■ 



auxquelles la métropole entendait dicter sa ligne de 
conduite politique. En l'absence d'instructions, n'osant 
m promettre son aide ni la refuser , elle s'était bornée 
d abord à assurer Gaston de son bon vouloir- puis 
craignant que cette marque de sympathie , toute pla- 
tonique qu'elle était, n'encourageât le prince à chercher 
un refuge dans les Pays-Bas ou en Franche-Comté 
elle lui envoya secrètement Jacques de Brecht , gref- 
fier de ses finances, personnage trop peu en vue 
pour que son absence et sa mission fussent remarquées 
afin de l'engager à passer en Lorraine. Jacques de 
Brecht emportait une somme de 25,000 écus qui ne 
devait être remise au duc d'Orléans que par l'inter- 
médiaire du duc Charles et seulement quand il aurait 
mis le pied dans ses États i. Presqu'en même temps 
le marquis de Mirabel envoyait à Nancy , de son 
autorité privée , d'autres secours en argent. On en 
conclut en Lorraine que l'Espagne était disposée à 
prendre en main la cause de Monsieur. Comme celui-ci 
venait de prendre, secrètement, l'engagement d'épouser 
la princesse Marguerite , on ne fît plus aucune difficulté 
de le recevoir, et ce fut par des fêtes et des réjouis- 
sances de toute espèce qu'il fut accueilli à Épinal où 
s'était réfugiée la petite cour , chassée de la capitale 
du duché par une maladie contagieuse. 

Charles IV commença aussitôt à lever des troupes 
ouvertement destinées à renforcer les armées impé- 
riales dans leur campagne contre Gustave-Adolphe 



i L'infante Isabelle à Philippe IV, Bruxelles, le 4 avril 1631 
Archives de Simancas , Estado 2045, fol. 14. Le marguis XAytona 
a Philippe IV, Bruxelles. 30 juillet 1631, Ibid. fol. 29 et Bibl 
royale , manuscrit 16149 , fol. 60. 



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mais qui , en réalité , devaient servir sous le duc 
d'Orléans à soulever la France , quand le Languedoc 
et la Provence , obéissant aux excitations de quel- 
ques-uns de ses partisans , se prononceraient en sa 
laveur. En même temps, Achille d'Étampes, plus 
connu sous le nom de commandeur de Valençay et 
qui avait pris parti pour Monsieur , muni de lettres 
de créance de son maître et du duc de Lorraine , fut en- 
voyé à l'infante Isabelle pour lui demander son concours. 
On venait justement de recevoir à Bruxelles les 
instructions du cabinet de Madrid. A la suite de la 
séance du conseil d'État du 24 avril, où avait été' lue 
la lettre de l'infante relative à la mission de Jacques 
de Brecbt, Philippe IV avait fait savoir à sa tante 
« qu'il approuvait le secours en argent donné au duc 
„ d'Orléans et l'envoi qu'elle lui avait fait d'une per- 
- sonne de bon conseil ; mais que pour le moment 
* il ne désirait pas aller plus loin L - Il négociait 
en ce moment , par l'intermédiaire de Henri Teller , 
son représentant en Angleterre depuis le départ du 
marquis de Coloma , une ligue entre tous les gendres 
de Marie de Médicis pour réclamer sa délivrance 
par des négociations pacifiques d'abord , puis par la 
force s'il le fallait , et il ne pouvait s'engager avant 
de connaître le résultat des propositions qu'il avait 
présentées à ses beaux-frères. « Si je me déclarais 
„ plus ouvertement , disait le roi , on me laisserait 
„ l'affaire sur les bras, et l'Angleterre dont les intérêts 
„ sont les mêmes que les miens ne bougerait pas, ce 



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i Consulte du couseil d'État du 24 avril 1631. (Archives de Simaneas , 
Estadn 2045, loi. 13.) 



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— 58 — 

- qui me serait fort préjudiciable Je ne désire donc 

- pas sortir de mon rôle de médiateur i. * 

Cette résolution du cabinet de Madrid était le ren- 
versement des espérances des Lorrains. Aussi le com- 
mandeur de Valençay reçut-il à Bruxelles un accueil 
tres-réseryé ; l'infante l'adressa au marquis d'Aytona , 
et celui-ci, sous prétexte que les préparatifs " de la 
campagne contre les Provinces-Unies absorbaient tout 
son temps , chargea Rubens de l'entendre 2. 

L'illustre peintre flamand était alors au lendemain 
de l'acte le plus important do sa carrière diplomatique. 
Créé en avril 1629, par Philippe IV, secrétaire de 
son conseil privé , il avait bientôt après joué un rôle 
marquant dans les négociations de paix avec l'Angle- 
terre , et Charles I er l'avait nommé chevalier de son 
ordre de l'Éperon d'or en récornpense des services qu'il 
y avait rendus. C'était moins une charge qu'un titre 
honorifique que lui avait donné le roi d'Espagne , car 
ses immenses travaux artistiques lui laissaient peu le 
loisir de s'occuper de politique ; mais dans la conjonc- 
ture présente, alors qu'il s'agissait d'une négociation 
secrète, son concours était précieux, car son atelier 
d'Anvers, qu'aucun étranger de distinction ne manquait 
de visiter à son passage dans les Pays-Bas , pouvait , 
sans compromettre le gouvernement de l'infante , servir 
de salle d'audience au gentilhomme du duc d'Orléans. 



1 •• Si yo hiziesse una declaracion tan expressetados, me dexerian 
« este negocio sobre mi espaldas .... que yo me conservio in termine* 
•• de medianero sin haverme declarado en otra cosa ny obrar por mi 
« orden con nadie y en las demas como pareze. » 

« Le marquis d'Aytona à Philippe IV, Bruxelles , 30 juillet 1631 , 
déjà citée. 



59 — 



Achille d'Élampes arrivai! avec un pista de cam- 
pagne tout tracé. Ce qu'il venait demander à l'infante 
n'était rien moins que le concours de la flotte de 
Dunkerque pour tenter une expédition ou tout au moins 
une démonstration sur les côtes de France , pendant 
que par la frontière opposée Monsieur pénétrerait dans 
le royaume avec les troupes lorraines. 

D'après ce qu'on savait à Bruxelles des dispositions 
du cabinet de Madrid , cette proposition rie pouvait 
être accueillie que par un refus ; mais une telle réponse 
aurait eu pour résultai de décourager le duc d'Orléans 
el les Lorrains au point de leur l'aire abandonner tous 
leurs projets , et il était trop dans les habitudes po- 
litiques de l'Espagne de chercher à causer des em- 
barras à la France pour qu'on adoptât franchemenl 
cette ligne de conduite. Rubens reçut donc l'ordre de 
temporiser , el comme les pouvoirs de Valençay se 
trouvèrent insuffisants, on profita de cet incident pour 
l'engager à retourner les compléter à Nancy. 

Les hésitations de la cour de Bruxelles n'avaiem pas 
échappé au commandeur ; il crut en deviner la cause et 
à son retour en Lorraine, en rendant compte de sa mis- 
sion , il assura qu'aucun secours efficace ne pouvait être 
espéré du gouvernement espagnol tant que la cause de 
Monsieur resterait distincte de celle de Marie de Médicis. 
Charles IV pensa aussitôt que rien ne serait plus 
opportun pour les intérêts dont il avait pris la défense 
(pie d'arracher la reine de sa prison et , la Lorraine 
étant trop éloignée de Compiègne , de lui donner pour 
refuge les Pavs-Bas qui en étaient voisins : il y gagnait 
du même coup de compromettre l'Espagne. L'évasion 
ne lui paraissait devoir offrir aucune difficulté, depuis 






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surtout que , pour donner un semblant de liberté à sa 
mère , Louis XIII avait fait retirer ses troupes à deux 
lieues de Compiègne. Le seul obstacle à vaincre , 
croyait-il , était que la gouvernante des Pays-Bas se 
refusât de devenir complice de cette fuite en recevant la 
reine dans ses États : un gentilhomme lorrain fut donc 
chargé d'aller demander à l'infante quel accueil serait 
fait à Marie de Médicis , et comme la discrétion n'était 
pasla vertu de l'entourage du duc d'Orléans, ce fut 
à l'insu de celui-ci que cette démarche se fit. 

L'émotion fut des plus vives à Bruxelles quand l'en- 
voyé du duc de Lorraine fit connaître la mission dont 
il était chargé (1 er juillet). On ne s'y dissimulait pas 
qu'en recevant Marie on déviait de la ligne de con- 
duite tracée par le cabinet de Madrid ; mais pouvait-on 
se refuser à accueillir la belle-mère du roi dans un 
pays qui avait toujours tenu à honneur d'accorder 
une large hospitalité à tous les princes qui s'y étaient 
réfugiés ? Le marquis d'Aytona et le cardinal de la 
Cueva, les principaux des conseillers espagnols de 
l'infante , ne le pensaient pas ; mais quelques autres 
étaient d'un avis contraire et on résolut de demander dos 
instructions à Madrid. Cependant comme une prompte 
réponse était réclamée et qu'un second envoyé lorrain 
venait encore d'arriver à Bruxelles pour la hâter , l'in- 
fante leur fit dire enfin , le 10 juillet , qu'elle allait 
soumettre à Philippe IV la demande du duc, mais 
que la reine pouvait, être assurée d'un honorable 
accueil dans les Pays-Bas , si les événements ne lui 
permettaient pas d'attendre la décision du roi K 



' Lettre du marquis d'Aytoua du 30 juillet, déjà citée. 



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— 61 — 



Pendant que cette négociation se poursuivait , le duc 
d'Orléans en ouvrait une autre avec sa mère par 
l'intermédiaire de Besançon , un de ses gentilshommes , 
et du marquis de Mirabel avec lequel il avait toujours 
entretenu une correspondance secrète. Nous avons dit 
avec quelle aigreur la reine s'était plainte au maréchal 
d'Estrées du bruit qui avait couru de ses prétendus 
projets de retraite en Flandre. Ses récriminations 
étaient sincères , on n'en saurait douter. Elle avait 
trop longtemps été mêlée aux affaires pour ignorer 
qu'elle se perdrait irrévocablement dans l'esprit du roi 
et dans l'opinion publique en se jetant dans les bras 
des Espagnols ; il est probable que le plus grand 
obstacle à la réussite des projets du duc de Lorraine 
fût même venu d'elle-même. Mais s'il eût été malaisé 
de la persuader de fuir à l'étranger, autre chose était 
de la décider à se réfugier dans une place forte du 
royaume, qui lui serait livrée et où elle pourrait 
réunir ses partisans pour tenir en échec les forces 
du cardinal , pendant que Gaston de son côté entrerait 
en France à la tête d'une armée. Or tel était le plan 
qui lui fut présenté. La ville forte était La Capelle. 
Son ancien gouverneur , le vieux marquis de Vardes , 
avait cédé depuis peu son commandement à son fils 
qui venait d'épouser Jacqueline de Bueil , ancienne 
maîtresse de Henri IV et mère du comte de Moret , 
l'un de ceux qui avaient suivi la fortune de Monsieur : 
la promesse d'une charge de chevalier d'honneur près 
de la future duchesse d'Orléans avait décidé le jeune 
marquis à livrer la place. 

Pour persuader la reine-mère , Besançon devait lui 
représenter le danger qu'il y avait pour elle à se 



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— 62 — 

trouver à Compiègne au moment de la prise d'armes 
de Monsieur , Richelieu pouvant s'en autoriser pour 
1 arracher de vive force du château et la reléguer dans 
quelque province éloignée , tandis que La Capelle lui 
offrait un asile assuré , voisin de la frontière des Pays- 
Bas d'où des secours pouvaient facilement lui parvenir 
et où , en cas d'échec , il lui serait facile de se réfugier! 
Il ne fallut pas longtemps au gentilhomme du°duc 
d'Orléans pour décider Marie de Médicis ; ce plan lui 
réservait dans la conspiration contre le cardinal un rôle 
actif qui lui souriait d'autant mieux , qu'en lui rappelant 
sa fuite du château de Mois , douze ans auparavant, il 
avait pour elle toute la piquante saveur du renouveau. 
Elle donna bientôt son consentement et , le plus se- 
crètement possible , tout fut préparé pour son évasion 
Ce lut pendant la nuit du 18 au 19 juillet qu'elle 
s'exécuta. 

Quelques jours auparavant M. de la Mazure , lieu- 
tenant des gardes de la reine, avait obtenu du concierge 
du château qu'il laisserait sortir chaque soir quelques 
gentilshommes désireux d'aller chasser à l'affût dans 
la forêt. Cette nuit là ils revinrent bientôt demander 
(pie les portes restassent ouvertes pour leur permettre 
de rapporter un énorme sanglier qu'ils disaient avoir 
tué. Au coup de minuit , Marie de Médicis , la tête 
couverte d'un voile , quitta ses appartements : elle 
était accompagnée de M. de la Mazure , d'un autre 
gentilhomme, d'une dame d'honneur et de son aumô- 
nier. On dit au concierge que la dame voilée était 
une tille d'honneur de la reine , autorisée par elle à 
se marier secrètement dans un ermitage voisin et qu'on 
ne devait être absent qu'une demi-heure environ; comme 



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— G3 — 

- livrées de nopces * on lui donna quelques quarts 
d'écus , des pisloles pouvant éveiller ses soupçons , et 
quelqu'un lui fut laissé sous prétexte de le tenir éveillé 
jusqu'au retour des mariés. 

Au sortir de Compiègne les fugitifs trouvèrent dans 
un vallon le carrosse de M' ne de Fresnay, tiré du château 
depuis la veille ; des relais avaient été préparés sur 
toute la route et ce fut avec la plus grande rapidité 
que la reine se dirigea vers La Capelle. Elle n'en 
était plus qu'à deux lieues quand , au village de 
Rosny , elle apprit du chevalier de Vardés , venu à 
sa rencontre avec un autre gentilhomme , que le joui- 
précédent le vieux marquis, ayant su que son (ils 
voulait livrer la place, y était arrivé tout à coup, 
s'était fait reconnaître de la garnison , l'avait ha- 
ranguée et , reprenant le commandement , avait fait 
fermer les portes de la ville. 

Que restait-il à faire à Marie de Médias >. Retourner 
à Compiègne , il n'y fallait pas songer : rester en 
France , c'était s'exposer à être arrêtée par les ordres 
du cardinal et conduite dans une prison plus dure 
ou tout au moins plus éloignée de Paris ; passer la 
frontière , c'était l'exil , mais aussi la liberté. Elle 
n'hésita pas longtemps : des chevaux frais furent attelés 
au carrosse qui l'emportait et , après une traite de plus 
de trente lieues depuis son départ de Compiègne , elle 
passa la frontière et vint coucher a Estœung, à une 
lieue d'Avesnes. Le lendemain 20 juillet , à quatre 
heures de relevée, elle entra dans cette dernière ville l. 



i Tous ces détails sont tirés d'un.' relation sans date ni signature, 
ernrnent de la main qui a écrit les lettres du baron de Crève- 



mais evillel 






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On a voulu voir la main de Richelieu dans cette 
intervention in extremis du vieux marquis de Vardes , 
comme on a dit aussi que Besançon , en négociant avec 
la reine-mère , n'avait fait qu'obéir aux ordres du car- 
dinal. Parce que seul il a profité de la faute commise 
par Marie en s'enfuyant dans les Pays-Bas, on a 
prétendu que lui seul l'avait provoquée. Mais cette 
assertion ne repose sur aucune preuve , et en l'adoptant 
on ne s'expliquerait plus sa lettre au duc de Chaulne, 
gouverneur de la Champagne , dont La Capelle res- 
sortissait : - Nous venons présentement d'apprendre 
r, que la reine-mère est sortie de Compiègne et s'est 
» retirée à La Capelle , lui écrit-il le 19 juillet ; je 

- vous fais ce mot afin que vous ne manquiez pas , 
r aussitost que vous l'aurez receu , de monter à cheval 

- avec le plus de vos amis que vous pourrez pour vous 

- rendre le plus près de cette place qu'il vous sera 
» possible , afin d'empêcher qu'on ne puisse entre- 
» prendre sur aucune autre au préjudice du roi... K ~ 

Du reste personne ne pouvait prévoir en' ce moment 
les conséquences de cette retraite de Marie dans les 
Pays-Bas, et ses amis ne la jugeaient alors ni si 
dangereuse ni si coupable , puisque c'était pour la 
faciliter (pie Charles de Lorraine avait négocié avec 
l'infante. 

Il paraît aujourd'hui hors de doute que ce furent 

cœur , gouverneur d'Avesnes (Collection de l'Audience , farde 460 aux 
archives du royaume). La traduction espagnole de cette relation 
aux archives de Simancas , estado 2045 , fol. 28 , porte la date du' 
22 juillet 1631. Sans aucun doute elle est le résultat des renseigne- 
ments que la reine et les gens de sa suite ont fournis au baron 
de Orôvecœur. 

1 Aubery. t. V, p. :,.%. 



— 65 — 



les relais préparés d'avance à Stein , sur la route de 
La Capelle, qui donnèrent l'éveil. Or, le mariage du 
jeune marquis de Vardes avec la mère du comte de 
Moret l'avait déjà rendu suspect ; à tout hasard Riche- 
lieu le manda à Paris : il s'y rendit , mais bientôt il 
quitta la capitale sans congé. Cette conduite ne manqua 
pas de confirmer les soupçons et détermina le cardinal 
à prévenir le vieux marquis , ancien serviteur qu'on 
désirait ne pas désaffectionner en agissant à son insu 
contre son fils aîné. L'empressement que mit le vieux 
gentilhomme à se rendre à La Capelle prévint l'arrivée 
de la reine ; mais il est à présumer que s'il avait 
agi d'après les ordres de Richelieu , au lieu d'en fermer 
les portes, il les eût tenues toutes grandes ouvertes 
pour y retenir Marie de Médicis prisonnière aussitôt 
qu'elle y serait entrée. 

Il nous semble superflu, après cet exposé, de défendre 
l'infante Isabelle accusée par un grand nombre d'his- 
toriens , et Richelieu tout le premier , d'avoir favorisé 
la fuite de la reine. Nous nous bornerons à ajouter 
que le baron de Crèvecœur , gouverneur d'Avesnes , 
désigné par quelques uns d'entre eux comme ayant pré- 
paré les relais et comme étant accouru à la frontière 
au devant de la reine , au moment où elle arrivait 
à Estœung , se trouvait à Mons à l'assemblée des états 
provinciaux du Hainaut 2 . 






» Mémoires de Fontenay-Mareuil. 

' Le baron de Crèvecœur à V infante , 22 juillet. Audience, 640. 






CHAPITRE III 



Marie de Médicls à Avesnes. — Elle envoie M. de la Barre à Louis XIII. - Entrevue 
de ce gentilhomme avec le roi. — Lettre de la reine-mère. — Réponse du toi. — Sa 
harangue aui députés du Parlement. - Nouvelle lettre de la reine. - Le prince d'Epinoy 
la visite au nom de l'infante. - Sa cour à Avcincs. - Elle reçoit le marquis d'Aytona. 
— Elle nomme La Vieuville pour la représenter auprès du marquis. — Ribens est désigné 
pour lui servir d'intermédiaire avec le gouvernement espagnol. - Il parlage les illusions 
de la reine et des émigrés fraoçai». — Il fait connaître à Madrid leurs espérance». — 
Il est appuyé par le marquis d'Aytona. — Motifs de lïnacliou de l'infante. 









En arrivant à Avesnes , Marie de Médicis envoya 
le baron de Guesprez à l'infante pour l'informer de 
son entrée dans les Pays-Bas , et M r de la Mazure 
en Lorraine avec une mission semblable pour le duc 
d'Orléans et Charles IV. 

En même temps, M. de la Barre prenait le chemin 
de Paris, portant à Louis XIII une longue lettre 
qui ne devait lui être remise qu'en main propre. 
En plein champ , près de Monceaux , il rencontra le 
carrosse du roi. L'endroit ne convenait guère à une 
audience, et l'ambassadeur de la reine allait se mettre 
à l'écart pour laisser passer le train royal et le suivre 
ensuite où il se rendait , quand un garde vint lui 
demander qui il était. M. de la Barre répondit qu'il 
l'apprendrait lui-même au roi , et s'avançant vers lui , 
tout en s'excusant de remplir sa mission en lieu si 
peu opportun , il lui remit la lettre dont il était por- 






— 67 — 



teur. Ce ne fut que plus tard , à Presnes , à six lieues 
de Paris , qu'il eut avec Louis XIII un entretien 
dont il rendit compte à la reine le 26 juillet au soir , 
à son retour à Avesnes *. 

Le roi lui demanda d'abord quel sujet sa mère avait 
eu de se retirer en Flandre. Il répondit que personne 
mieux que Sa Majesté ne connaissait les mauvais trai- 
tements que la reine avait reçus dans sa prison. — 
Le roi répartit que cette prison était imaginaire et 
que sa mère n'avait aucune raison de s'en plaindre. 
— Et ces sentinelles à toutes les fenêtres , et ce corps 
de garde dans son antichambre , est-ce aussi imagi- 
naire , reprit le gentilhomme ? — Tout cela lui avait 
été ôté , répondit le roi , et on lui laissait toute 
espèce de liberté. — Cependant les troupes qui la 
gardaient n'avaient été éloignées que de quelques 
lieues ! La reine du reste n'avait point eu en quittant 
Compiègne l'intention de sortir de France ; si elle avait 
été obligée de s'enfuir dans les Pays-Bas , c'est que , 
pour la tromper , la méchanceté du cardinal lui avait 
fait offrir la place de La Capelle , dont le gouverneur 
lui était acquis. — Le roi coupa court à ces récri- 
minations : Je m'aperçois assez que l'on s'en prend 
au cardinal parce qu'on n'ose se plaindre de moi , 
dit-il , mais plus on l'attaquera , plus je l'aimerai et 
le défendrai. 

Il prit ensuite congé de de la Barre en l'autorisant 
à se rendre à Paris porter à Anne d'Autriche les com- 
pliments de Marie de Médicis. 



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1 Le baron de Crèvecœur à Vaudiencier Verreyken. 
27 juillet 1631. — (Archives de l'audience, 640). 



Avesnes , 



— 68 — 



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La lettre de la reine-mère n'était que l'amplification 
de tout ce que son envoyé avait dit au roi. C'est , 
disait-elle , afin de sauver sa vie compromise par la 
dureté de la prison qu'elle s'était décidée à quitter 
Compiègne. « Sans mettre mes larmes en ligne de 
» compte , j'y ay souffert ce qu'une femme de moindre 
» condition que moy auroit bien de la peine de souffrir 
» avec patience. L'on m'a arrestée en criminelle dès 
y le commencement pour n'avoir pas voulu obéyr aux 
» volontez du cardinal , depuis l'on m'a traitée comme 
» la plus grande ennemie de la France.... A toutes 
» mes submissions et la douceur que j'ay apportée dans 
» mes traictemens avec vous , on ne m'a opposé que des 
» menaces de violence et d'enlèvement , qui m'eussent 
» infailliblement mise au tombeau , veu mon naturel , 
y> si Dieu n'eust fortifié mon courage d'une généreuse 
» résolution ; et pour la candeur dans laquelle je 
y procédais, on ne m'a payée que de feintes et d'ar- 
r> tifices. On n'a fait retirer les gardes aux environs 
» de Compiègne que pour abuser les gens de bien qui 
r> compatissaient à ma prison et pour me surprendre 
» par embuscade sous l'apparence de la liberté qu'on 
r> me laissait pour la pourmenade , qui devait estre 
n suivie d'enlèvement, ainsi que j'ay esté bien avertie 
r, par des gens qui pouvaient sçavoir quelquechose 
» des mauvaises intentions du cardinal contre moy. » 
Elle accusait ensuite ceux qui lui avaient été envoyés 
afin de négocier son départ de Compiègne pour Moulins 
de l'avoir menacée ; le maréchal Schomberg l'avait même 
gourmandée jusque dans la ruelle de son lit. « J'ay 
r> souffert tout cela avec résignation , ajoutait-elle , 
* pour tesmoigner à toute la France que je respectais 



~~ 69 — 

» votre authorité entre les mains mesme de mes enne- 
» mis.... J'ay eu patience pendant cinq mois pour 
» vous donner le loisir de recognoistre mon innocence, 
, et vous faire voir que je n'ay jamais eu d'intelligence 
, avec d'autres de mes enfans qu'avec vous; que 
. malicieusement le cardinal ait persuadé vostre esprit 
, du contraire , et le tout pour venir à bout de ses 
, intentions, qui estaient de chasser la mère et les 

* enfans hors de vostre royaume afin de venir au 
» bout de ses desseins qui est de perdre vostre Estât ; 

* et un jour vous le recognoistrez , mais possible trop 
. tard.... Comme j'ay veu que mon corps diminuait 

* bien fort et mes forces de jour à autre s'abattoisnt, 
> et que l'intention du cardinal estoit de me faire 
, mourir entre quatre murailles , je me suis résolue , 

* pour sauver ma vie , ma réputation et pour donner 

* un peu de relasche à mes maux , de recevoir l'offre 
, que m'a fait faire le marquis de Vardes , et dont il 
„ m'a fait presser le jour mesme que je suis partie , 
, d'aller à La Capelle , dont il est gouverneur. » Elle 
racontait ensuite comment elle avait appris que les 
portes de cette ville lui étaient fermées et que le 
cardinal avait mis de la cavalerie à sa poursuite dans 
le dessein de la faire sortir du royaume « qui estoit, 
disait-elle , tout ce qu'il désiroit de moy et ce que je 
craignois le plus. » Elle ne doute pas que Richelieu 
n'ait tout arrangé pour la pousser à cette extrémité; 
mais elle a confiance dans la justice du roi et déclare 
ne tenir à la vie que pour la consacrer à rétablir 
entre ses deux fils l'union , détruite par les artifices 
du cardinal. « Si je suis assez heureuse que de retourner 
, près de vous, dit-elle en terminant, je me promets 









70 — 



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» de vous faire cognoistre qu'en quelqu'endroit que 
» j aye a estre , je n'ay j'amais rien eu de plus cher que 
» 1 utilité de vostre service 1 . » 

Ecrite un peu hâtivement, alors que la reine n'était 
encore entourée que d'un petit nombre de ses fidèles 
cette lettre se ressentait par le fond comme par là 
ïorme de l'absence de ceux à qui elle confiait habituel- 
lement la rédaction de ces sortes de manifestes La 
réponse du roi fut faite de main de maître ; Louis ne 
laissait à sa mère aucune illusion sur sa ferme intention 
de conserver au cardinal l'autorité qu'il lui avait dé- 
partie , et le ton dont elle était empreinte prouvait 
surabondamment que Richelieu lui-même l'avait dictée 2 
« Madame, disait cette lettre, je suis d'autant plus 
» tasché de la résolution que vous avez prise de vous 
» retirer de mes Estats , que vous n'en aviez point de 
» véritable sujet. La prison imaginaire, les persécutions 
*■ supposées dont vous vous plaignez , et les appré- 
» hensions que vous témoignez avoir eues à Compiègne 
» de vostre vie, n'ont pas plus de fondement que la 
» poursuitte que vous mettez en avant vous avoir esté 
» faite en vostre retraite, et l'intelligence que vous 
» escnvez que l'on a eue avec le fils aisné du sieur 
» de Vardes. Ces inventions sont un artifice semblable 
» à la crainte qu'il y a trois mois vous feigniez avoir 



1 Mercure Français, T. 17, p. 342. 

' d - id - P- 34 9; M. Avenel la donne aussi dans sa 

correspondance du cardinal. Dans sa dépêche du 6 août Z631 au comte 
duc dOhvarés, le marquis de Mirabel , en parlant de cette lettre 
qu il attribue à Richelieu , dit que le cardinal y donne tant de preuves 
de sa vertu qu'il espère qu'on le fera canoniser avant sa mort. -Estado 
£<Jiï> , fol. 33. 



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— 71 — 

* que je voulusse vous renvoyer en Italie , à quoy vous 
- sçavez bien que je n'ay point pensé , comme les offres 
» que je vous ay faites de diverses demeures et gou- 
m vernemens du tout esloignez de ce costé là le tes- 

* moignent assez. Telles calomnies ne me descrieront 
» pas , grâces à Dieu , en la Chrétienté où mes actions 

* me font assez cognoistre. Tout ce que vous dites de 
» ceux qui me servent n'ont pas seulement d'apparence, 
„ et je m'estonne que les autheurs de vos lettres n'ont 

* honte de mettre en avant contre eux des choses que 
„ vous sçavez bien en vostre conscience ne leur pouvoir 
„ estre imputées. Je recognois par beaucoup d'espreuve 

* l'affection et la sincèreté de mon cousin le cardinal 
» de Richelieu : la religieuse obéissance qu'il me rend 
„ et le fidelle soin qu'il a de tout ce qui regarde ma 
« personne et le bien de mes Estats parle pour luy. 
„ Vous me permettrez , s'il vous playt , de vous dire , 
„ Madame , que l'action que vous venez de faire et ce 
„ qui s'est passé depuis quelque temps , fait que je ne 

* puis ignorer quelles ont été cy-devant vos intentions , 
„ et ce que j'en dois attendre à l'avenir. Le respect 

* que je vous porte m'empesche de vous en dire davan- 
r, tage; je prie Dieu cependant qu'il vous donne bon 
„ conseil, et que vous puissiez vous persuader de l'affec- 
„ tion de celuy qui sera toujours, etc. 

Cette lettre hautaine fut livrée à l'impression et 
répandue dans tout le royaume en même temps que celle 
de la reine. Le cardinal chargea de plus l'un des 
écrivains qu'il avait à sa solde , Balzac , l'académicien , 
croit-on, de réfuter point par point cette dernière, et 
bientôt parut sous le titre de : Discours d'un vieil 
courtisan désintéressé sur la lettre que la Reine 



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Mère _du Roy a escrite à Sa Majesté après estre 
sortie du Royaume, un opuscule très-habilement 
écrit où les principales assertions de la reine étaient 
discutées et réduites à leur juste valeur. Il en était 
notamment ainsi du fait qu'elle avançait de l'obligation 
où elle s'était trouvée de se réfugier dans les Pays-Bas 
pour se dérober à la cavalerie qui la poursuivait. 
« Quelle cavalerie , disait l'écrivain anonyme , et dans 
quels lieux a-t-elle passé? En vérité personne ne l'a 
vue, et ce serait grand miracle, lors même qu'elle 
eût existé , qu'un carrosse , si bien attelé qu'il fût , se 
serait soustrait à une telle poursuite. » 

Mais tous ces écrits portaient la marque de leur 
origine et on aurait pu leur reprocher de n'être que 
l'expression de la pensée du cardinal, juge et partie 
dans ce débat , si le roi ne s'y était associé d'avance 
par la déclaration qu'il fit aux députés du parlement 
qui vinrent , le 25 juillet , recevoir au Louvre ses com- 
mandements. « Vous avez entendu, leur dit Louis XIII, 
« comme la Reine ma Mère estoit sortie du Royaume 
* pour aller trouver mon frère et se mettre tous deux* 
» entre les mains des Espagnols ; mais je ne les 
v crains pas et empescherai bien qu'ils me fassent du 
» mal. Ils disent que M r le Cardinal veut chasser la 
» maison royale ; cela est faux , je me suis toujours 
«bien trouvé de ses conseils. Si j'eusse creu ceux que 
» l'on me vouloit donner toutes mes affaires seroient 
„ ruinées ; quiconque l'aymera , m'aymera et je le 
r, sçaurai bien maintenir i. » 
En recevant la lettre du roi, Marie de Médicis, 



1 Mercure français , t. 17. 



irritée du ton dont elle était empreinte , ne voulut pas 

tarder à y répondre ; elle écrivit de nouveau , plus 

habilement cette fois , mais avec non moins de passion : 

« Monsieur mon fils , je ne mérite pas ce me semble 

, tant de rigueurs que vous me témoignez par votre 

lettre, et si le même sentiment de la nature vous 

„ pressait aussi fort en bon fils comme je le suis 

„ pour vous en bonne mère , il ne faudrait personne 

„ pour nous accommoder. Ce que je vous dis sont 

- menteries , ce que je souffre sont imaginations ; voyez 
• quels bons compliments votre bon naturel me fait ! 
„ Ce sont mes écrivains, dites-vous, qui empruntent 

- ma main pour vous écrire , et vous ne voyez pas 

- que vous en avez un seul qui me dérobe votre 
„ cœur pour me maltraiter. Malheur sur lui , mon fils ! 
„ Dieu est trop bon pour souffrir qu'il vous traite 
» aussi cruellement; car quoique vous me disiez ou 
„ fassiez , je vous vois pleurer de regret dans votre 

- âme. Vous m'entendez bien , et quoiqu'il vous dise 
„ contre moi , je sais aussi très assurément que vous 
„ n'en croyez rien , et cependant , encore que vous 
„ soyez le maître , il nous arrache l'un à l'autre et 
„ nous tient aussi séparés que si nous étions ennemis. 
, Vous m'écrivez que je n'ai jamais été en prison. Je 
a le crois , de votre intention ; mais que cela aussi 

- n'ait été fait sous votre nom , il ne faut qu'aller à 
„ Compiègne et parler à ceux qui m'ont gardée pour 
„ le justifier. Voyez , mon fils , par cette action que 

- vous désavouez ', comme il vous surprend , et combien 

- d'autres extrémités , par cet échantillon , vous avez 
„ à craindre de la violence de son humeur. Il est ou 
„ il désire , parce qu'après ce qu'il m'a fait , n'y ayant 






- 74 — 






plus de sûreté pour moi, il n'y a plus personne 
aujourd'hui qui osât parler contre lui , quand bien 
il sagirait de votre vie. Et pour vous rendre un 
parfait témoignage de ce que je dis , considérez 
quil ma toujours fait proposer de m'éloigner et 
jamais de retourner auprès de vous ; je n'entends pas 
pour me mêler de vos affaires et assister à vos conseils 
mais pour vous voir seulement , tant il meurt de peur 
que la nature ne rejoigne ce que sa cruauté divise ' 
Il m'impute des cabales et des factions afin de 
couvrir les siennes , et veut découvrir en moi ce 
que je n'ai pas seulement pensé , et couvrir en lui 
ce que j'offre de justifier. Mais, mon fils, ceci est 
bien plus court que tant d'écrits et de répliques ■ 
Voulez-vous recevoir votre mère et votre frère à vos 
pieds et remettre votre esprit et la France en repos? 
Donnez la sûreté nécessaire , et vous verrez s'il vous 
attendra, et s'il ne s'enfuira pas aussitôt qu'il en- 
tendra que vous nous voulez voir Si je suis 

dénaturée , comme il dit , je ne veux plus vivre ; si 
cela n'est pas aussi , pouvez-vous excuser un serviteur 
qui choque atrocement l'honneur de votre propre 
mère? Voyez donc, s'il vous plait, qui a raison- et 
comme il est ma partie et moi la sienne, ne nous 
croyez ni l'un ni l'autre , remettez-en le jugement à 
votre Parlement ; je m'y soumettrai si volontiers 
que je ne veux aucun privilège ni considération 
pour ma personne. Vous seriez bientôt détrompé.... 
Tout n'aboutit qu'à vous demander justice d'un mau- 
vais serviteur et à vous faire voir ses crimes et ses 
desseins contre votre Estât. Et si vous voulez que je 
lui pardonne, je le ferai de bon cœur pour l'amour 



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— 75 - 

y, de vous ; mais comme je suis sortie de la France 
n pour sauver ma vie et me mettre à couvert de sa 
„ persécution , quand bien je voudrais de rechef pour 
y, votre service l'hazarder entre ses mains, je ne lui 
» puis relâcher l'intérêt de mon honneur; il faut 
» auparavant, s'il vous plait, qu'il soit juridiquement 
* condamné ; et lors , si vous lui donnez la vie , je 
„ lui rendrai aussi volontiers tous mes ressentimens.... 
y, Quand bien vous me diriez encore plus d'injures , 
» vous êtes mon Roy et mon fils , faites-moi justice 
y, comme l'un et m'aimez comme l'autre. C'est ce que 
„ je vous demande à mains jointes. Ce sera une 
y, action digne de vous , de rendre en ce faisant la vie 
- à celle qui a eu le bonheur de vous la donner l . » 

Rendre le parlement juge du différend qui s'était 
élevé entre elle et le cardinal était un expédient assez 
original , mais, il faut l'avouer , fort peu pratique. Des 
juristes ne pouvaient que déclarer leur incompétence 
quand il n'existait ni crime , ni délit ; quand tout le 
débat reposait sur une incompatibilité d'humeur, fort 
déplorable assurément , mais qu'un jugement ne pouvait 
faire disparaître. La reine-mère ne le pensait pas ainsi 
toutefois ; elle trouvait Richelieu criminel , croyait que 
juridiquement il méritait la mort , et ne consentait à 
lui pardonner que si son fils lui faisait grâce de la vie. 



i M. Cousin, qui publie cette lettre en entier dans l'appendice de 
son beau livre sur M me de Hautefort , nous apprend qu'elle a été 
trouvée en copie dans les papiers du P. Caussin, et semble insinuer 
qu'elle est celle que ce prêtre présenta au roy en 1637. Il n'en peut 
être ainsi , et nous lui avons rendu, croyons-nous , la vraie place qu'elle 
doit occuper dans l'histoire de Marie de Médicis. M. Cousin a emprunté 
cette lettre aux Archives des affaires étrangères, France, t. 88, fol. 28. 



— 76 






Le roi était trop décidé à soutenir et à donner raison 
à son premier ministre pour être touché en quoi que ce 
fût par les raisonnements et les objurgations de sa 
mère : il ne répondit pas à sa lettre , et comme s'il 
prenait son parti de son absence et ne voulait en aucune 
façon empêcher son établissement à l'étranger , il lui 
permit de faire retirer de Compiègne sa garde-robe et 
ses bijoux , et autorisa même tous ceux qui étaient 
alors attachés à son service à la suivre dans son exil 
volontaire ; seuls M r d'Argouges , son trésorier , em- 
prisonné depuis le 24 juin , et le médecin Vautier 
ne lui furent pas rendus. 

Au lendemain de son arrivée à Avesnes , la reine 
se trouvait du reste entourée déjà d'un train de maison 
assez considérable. Le prince d'Épinoy , gouverneur du 
Hainaut , qui avait été chargé de lui porter la réponse 
de l'infante et de l'inviter à se retirer à Mons où elle 
serait plus en sûreté , écrit le 21 au soir 1 que sa suite 
se compose de trois dames , de sept filles d'honneur et 
de cinq à six femmes de chambre , non comprises celles 
des filles d'honneur. La demande des logements récla- 
més des magistrats d'Avesnes pour les officiers de bouche 
et autres et les divers services de sa maison , présente 
également une liste aussi complète que le serait celle 
d'un château royal. 

Au nombre des membres de la noblesse française qui 
l'avaient déjà rejointe, on comptait alors M r de Baradas, 
le baron de Guesprez et sa femme , la marquise de' 
Sourdeac, M me du Fresnay , le baron de S'-Romain 



« Le prince d'Épinoy à l'infante, Avesnes , le 21 juillet 1631 à onze 
heures du soir. 



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— 77 — 



et quelques autres. A chaque instant il s'en présentait 
de nouveaux aux portes de la ville ; leurs noms étaient 
immédiatement communiqués à la reine qui décidait si 
l'on devait ou non les recevoir i ; on lui faisait connaître 
ensuite par des coups de cloche le nombre de cavaliers 
qui entraient 2 . 

Parmi les personnes qu'elle refusa de voir , il tout 
noter Jacqueline du Bueil , marquise de Vardes, qu'elle 
accusait de l'avoir trahie en ne lui livrant pas LaCapelle. 
Au bout de quelques jours arrivèrent de Compiègne 
et de Paris huit carrosses , dont quelques-uns extrême- 
ment ornés, deux litières et vingt-deux mulets fortement 
chargés , ce qui permit à la reine de compléter son 
installation , et bientôt on la vit , comme dans son palais 
du Luxembourg , manger en public , entourée de gardes 

le pistolet au poing. 

Le 26 au soir le marquis d'Aytona vint la compli- 
menter au nom du roi d'Espagne et le lendemain matin , 
avant la messe , il eut avec elle une entrevue par- 
ticulière. Il lui dit que l'infante était disposée à faire 
tout ce qui dépendrait d'elle pour lui rendre agréable 
le séjour de ses États , et qu'elle irait même au devant 
de ses désirs. Marie de Médicis répondit en riant que 
le roi d'Espagne , au pouvoir duquel elle se trouvait , 
pouvait faire d'elle tout ce qu'il voulait. Elle paraissait 
encore assez indécise sur ses projets futurs , et ce fut 
assez vaguement qu'elle parla de demander à Philippe IV 
un secours de 200,000 écus et l'autorisation de lever 
des troupes. 






1 L'audiencier Verreyken à l'infante. 24 juillet 1631. 
« Le baron de Crèvecœur à Vinfante. ibid. 






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— 78 - 

Comptant peut-être que Louis XIII, à la nouvelle de 
*a fuite, s empresserait de lui faire des propositions 
d accommodement , elle avait paru jusqu'alors P Tp res 

i l ;rr k n Wière - Le marquis " ui fit —2 

sans peine quelle n'y était pas en sûreté et que vu 

lansl L m °rr entS dG tr ° U P eS ^ 1>0n o'ser'vait 

se mettre^ r ï , *?" ' * *** prudent ^ elle de 
se mettre al abn derrière des remparts mieux défendus 

que ne 1 étaient ceux d'Avesnes. E /le consentit à ^rt 
le surlendemain pour Mons. 

aui D ']W° na k P* al ° rS de ld dési ^ ner ' P armi «** 
qui 1 entouraient, un gentilhomme avec lequel il pût 

de G t f!7 GS / ffaireS C ° UranteS ■ SanS -- besoin 
de la fatiguer de ses audiences. Elle lui désigna le 
marqu de ]a Vieuville ( ^ ^ ^ g 

délie en ce moment, en qui elle avait le plus de 
confiance. Cet ancien surintendant des finances de 
France , renversé par Richelieu., était accouru se mettre 
a la disposition de la reine dès qu'il avait connu sa fuite ■ 
elle pouvait compter sur lui , la haine qu'il portait au 
cm dmal 1 assurait de sa fidélité et de son dévouement 
Le marquis d'Aytona eut aussi à désigner quelqu'un 
qui put être son intermédiaire auprès de la Vieuville 
et son interprète près de la reine. Le prince de 
Barbançon s était offert ; mais alors déjà on commen- 
çait a soupçonner la haute aristocratie belge d'être 
antipathique au gouvernement espagnol , et ce fut cette 
fois encore le secrétaire du conseil privé , Pierre Paul 
Kubens , qui fut choisi i. Marie de Médicis le con- 

sLtZlZÏÎSW^I' A —' 29 juillet 1631. (Arch. de 
oimancas. Jistado 2048, f. 29). Le même à Philippe IV, Mon» le 30 iuiïW 
(ibid. et Bjbl. royale, MS. 16149, fol. 60). ^juillet, 



— 79 — 

naissait depuis longtemps; elle l'avait souvent entretenu 
avec intimité dans les heureux jours de sa splendeur 
passée, quand il illustrait pour elle les salles de son 
palais du Luxembourg et faisait revivre sur la toile, 
à côté de son image , celle du grand roi dont pendant 
dix ans elle avait partagé le trône. Elle agréa donc 
ce choix , et l'illustre peintre abandonna encore une fois 
ses pinceaux pour la plume du diplomate. 

Comme tous les exilés , la reine-mère, la Vieuville 
et tous les Français qui avaient embrassé sa cause se 
faisaient de singulières illusions sur la force de leur 
parti. Homme d'imagination plutôt qu'homme d'État , 
Rubens n'avait pas la froide clairvoyance qu'il eût 
dû posséder pour discerner le vrai du faux dans la 
peinture qu'on lui fit de la lassitude que la France 
ressentait du gouvernement du cardinal, de l'impatience 
du peuple et de la noblesse à secouer le joug pesant 
sous lequel il les comprimait , de la fiévreuse ardeur 
avec laquelle on attendait le signal de la délivrance, 
qu'il partît des Flandres ou de la Lorraine. Embrassant 
avec enthousiasme la cause de ceux en qui il voyait 
des opprimés , il eut l'art de faire partager ses illusions 
au marquis d'Aytona et à l'infante , et ce fut par leurs 
ordres que le 1 er août il écrivit au cabinet de Madrid , 
dans cette belle langue italienne qu'il avait apprise dans 
sa jeunesse à la cour du duc Vincent de Mantoue et 
qu'il aimait à employer dans ses correspondances l , 
pour lui faire connaître les espérances des partisans 
de la reine-mère et du duc d'Orléans et lui demander 
les secours qui devaient leur permettre de les réaliser. 



» Voir la Correspondance de Rubens, éditée par Cachet. 



— 80 — 



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■ 



Il résultait en effet des assurances de la Vieuville 
et de quelques uns des gentilshommes du parti de 
Monsieur , qui se trouvaient alors dans les Pays-Bas , 
que l'émigration se croyait certaine du concours des 
ducs de Guise et d'Épernon, gouverneurs de la Provence 
et de la Guyenne , et qui pouvaient faire soulever ces 
deux provinces en sa faveur ; du duc de Bouillon , 
maître de Sedan, place très-forte, admirablement 
située sur les frontières de la Lorraine et. des Pays- 
Bas , et qui pouvait devenir le principal boulevard 
de la rébellion ; du duc de Caudale et du marquis 
de la Valette. Elle comptait aussi sur les huguenots 
et sur la complicité de quelques gouverneurs de places 
fortes , entre autres du frère du commandeur de 
Valançay , Jacques d'Étampes , qui devait livrer 
Calais ; enfin elle évaluait à 15,000 hommes d'infanterie 
et 2500 de cavalerie les troupes qu'elle pouvait réunir 
et n'hésitait pas à affirmer qu'une partie de l'armée 
française , entre autres la garde royale , ferait défection 
pour passer dans ses rangs aussitôt que les hostilités 
seraient commencées l . 

En réclamant l'appui de l'Espagne, ce n'était toutefois 
pas une déclaration de guerre à la France que les émigrés 
demandaient : la reine-mère et les siens s'en défendaient 
même absolument ; c'était surtout le concours de ses 
finances qu'il leur fallait et l'autorisation de lever des 
troupes dans les Flandres. A cette époque ces pratiques 
n'étaient pas considérées comme aussi contraires au droit 
des gens qu'elles le seraient de nos jours , et depuis de 



1 Nous ne possédons pas cette lettre de Rubens que nous ne con- 
naissons que par l'analyse qu'en fit Olivarès au conseil d'État. 



— 81 — 

longues années déjà, la France, en paix avec l'Espagne, 
entretenait cependant de ses subsides et même de ses 
propres soldats, enrôlés sous les drapeaux des Provinces- 
Unies , la guerre que celles-ci faisaient aux Pays-Bas 
espagnols. Fournir les mêmes armes au duc d'Orléans 
et aux partisans de Marie de Médicis était donc tout 
au plus user de représailles et paraissait sans dangers 
pour la paix entre les deux nations. Aussi le marquis 
d'Aytona, en peignant à Philippe IV les espérances des 
réfugiés , ajoutait : « Jamais il ne s'est présenté une 
y, occasion comme celle-ci d'humilier vos plus grands 
» ennemis; Votre Majesté, ni aucun de ses royaux 
» prédécesseurs, n'a jamais eu comme maintenant entre 
» les mains une reine qui , après avoir si longtemps 
* gouverné la France , a obligé tant de gens et un 
r, frère du roi , le seul héritier de la couronne l . » 

« Jamais , écrivait-il le même jour au comte-duc 
» d'Olivarès , jamais Votre Excellence n'a été en pré- 
» sence d'événements aussi importants et n'a trouvé une 
» semblable occasion d'avoir satisfaction des offenses 
» que l'Espagne a reçues de la France.... La justice 
» et la raison font un devoir au roi notre maître de 
« délivrer sa belle-mère de l'oppression violente que 
« lui fait subir le cardinal.... Bien que j'hésite à con- 
r, seiller de nouvelles dépenses , je les crois cependant 
» nécessaires ; la gloire de S. M. et la vôtre en dé- 
» pendent.... Tant que Monsieur sera hors du royaume, 
» il n'est pas à craindre que le roi de France rompe avec 



1 Dépêche du marquis d'Aytona à Philippe IV, in 30 juillet, déjà citée. 

2 ld. id. au comte-duc. Mons , 30 juillet. — 



(Arch. de Simancas , estado 2045 , f. 31.) 



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— 82 — 

» nous , et s'il s'y décidait il se perdrait assurément , 
» car aucun pouvoir n'est assez fort pour résister simul- 
» tanément à une guerre étrangère et à une guerre 
« civile.... Je ne saurais donc trop vous engager à 
« prendre une résolution prompte , car tout retard 
* pourrait faire perdre une occasion unique , qui peut- 
« être ne se représentera plus.... Tous les Français 
» qui sont ici voudraient voir les choses marcher aussi 
» rapidement que possible ; car si Monsieur n'entre 
» pas en campagne avant l'emmagasinement des 
» grains dans les villes et les places fortes , il aura 
» de grandes difficultés à nourrir son armée. » 

On le voit , laissés à eux-mêmes les conseillers de 
l'infante , partageant toutes les illusions des émigrés , 
se seraient rapidement compromis vis-à-vis de la France 
et auraient attiré dès lors sur nos provinces tous les 
maux d'une guerre entreprise pour une cause qui leur 
était absolument étrangère. Mais ils n'étaient pas assez 
sûrs , en cette circonstance , d'être approuvés par le 
cabinet de Madrid pour oser prendre une initiative 
peut-être dangereuse. Une autre raison encore les forçait 
à l'inaction : les finances des Pays-Bas étaient dans 
un état fort précaire ; les impôts , quoique bien lourds , 
ne suffisaient pas à l'entretien de l'armée considérable 
qui , depuis si longtemps , devait être sur pied d'une 
manière permanente pour poursuivre la guerre avec la 
Hollande , et l'Espagne devait chaque année combler 
les vides du trésor. Les banquiers d'Anvers refusaient 
de faire des avances hypothéquées sur le produit des 
gallions des Indes occidentales , dont l'arrivée était 
toujours fort problématique ; ils ne voulaient fournir 
d'argent qu'à bon escient, sur des traites dûment re- 






— 83 — 



vêtues des signatures les plus autorisées, et les dépêches 
dont nous avons reproduit des fragments se terminent 
toutes par le vœu de voir bientôt arriver ces précieuses 
lettres de change. 

Force donc était d'attendre ce que Philippe IV aurait 
résolu , et l'on s'efforça de tromper l'impatience de la 
reine-mère en lui prodiguant des fêtes et des honneurs. 



D 



CHAPITRE IV 



Mari» de Médicis se rend à Mons. — Sa réception. — L'infante nient l'y rejoindre. — Elle 
la conduit à Bruxelles par Mariemont. — Entrée des deux princesses dans la capitale. — 
Indisposition de la reine-mère. — Elle se rend avec l'infante à Anvers. — Elle assiste à 
la procession de la kermesse. — Visite l'imprimerie plautinienne. — Les ateliers de Rubens 
et de Van Dvck. — Ce dernier peint son portrait. — Elle visite la Houille de Jean de Nassau. 
— Défaite de la flottille. 






Marie de Médicis quitta Avesnes le 29 juillet. Après 
une halte de quelques heures à Maubeuge pour dîner, 
elle fit son entrée à Mons vers 7 heures du soir. Son 
carrosse, garni de velours noir avec broderies d'argent, 
était accompagné du prince d'Epinoy et de plusieurs 
gentilshommes ; deux litières qui le suivaient renfer- 
maient les dames d'honneur. Don Alberto de Velasco , 
avec la compagnie des gens d'armes de l'infante , 
dont il était capitaine , l'escortait depuis Avesnes. 

Les magistrats de Mons reçurent la reine-mère à 
la porte de Bertaimont avec le cérémonial usité lors 
de l'entrée des souverains des Pays-Bas dans la capitale 
du Hainaut , et ce fut le pensionnaire Guy Vivien qui 
la complimenta. 

Cette harangue officielle nous a été conservée ; elle 
est bien de son époque et montre que le style ampoulé , 
que de médiocres écrivains avaient mis à la mode en 
France , avait trouvé des imitateurs de ce côté de la 



— 85 — 



frontière ; mais , à défaut d'autre mérite , elle avait au 
moins celui d'être courte. 

« Madame , lui dit Guy Vivien , il faudrait que nos 
„ cœurs nous servissent de langue pour exprimer 
„ dignement la joie de nos âmes en cet heureux jour 
„ de l'arrivée de V. M. , parce que dans nostre silence 
„ mesmes nos pensées ne sauroient la représenter que 
„ confusément ; toutefois cette confusion sera plus 
„ éloquente que nos discours , puisque aussi bien dans 
» un tel excès de contentement et de bonheur, il ne 
» nous est pas permis d'ouvrir la bouche que pour 
* assurer V. M. que nous sommes ses très humbles et 
» très obéissants serviteurs. » 

Marie remercia les magistrats , puis au son de l'artil- 
lerie, des cloches, des trompettes et des tambours, 
entre une double haie formée par les jeunes gens et 
les serments de la ville , elle se dirigea vers l'hôtel 
de Naast, demeure du grand-bailli, mis à sa dispo- 
sition. La marquise de Mirabel , femme de l'ambas- 
sadeur d'Espagne à Paris et que l'infante avait 
attachée à sa personne , l'y attendait ; elle lui remit 
trois riches scribans, présents d'Isabelle. Dans la soirée 
les chanoinesses du chapitre noble de S te -Waudru vinrent 
la saluer ; le lendemain ce fut le tour des députés des états 
du Hainaut , assemblés en ce moment ; Jérôme de la 
Barre , leur pensionnaire , la complimenta en leur nom. 
Pendant les quinze jours qu'elle passa à Mons , la 
reine-mère alla visiter tour à tour les principales églises, 
notamment celle de S te -AVaudru , et celle des pères 
jésuites le 31 juillet , jour où l'on y célébrait la fête 
du fondateur de cet ordre célèbre. Un bal lui fut aussi 
offert à l'hôtel de ville , et elle assista à un autre encore 






— 86 — 






I 



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que le duc de Varaguas , grand d'Espagne , donna à 

M el16 de Montmorency, chanoinesse de S te -Waudru; toutes 

ses compagnes y assistèrent , vêtues de blanc , portant 

des fraises à l'espagnole et la tête couverte d'un voile 

qui leur cachait à demi le visage. S'il faut en croire le 

sieur de la Serre , historiographe de France qui nous 

a laissé une Histoire curieuse de tout ce qui s'est 

passé à l'entrée de la reine-mère du roi très-chrestien 

dans les villes des Pays-Bas i , « elles s'y firent ad- 

» mirer vestues à leur advantage et parées de mille 

» agréables afféteries qui rehaussaient l'esclat de leurs 

» beautés criminelles. Je dis criminelle , ajoute l'histo- 

» riographe , puisqu'elles furent convaincues d'avoir 

» blessé les cœurs les plus innocens, tant elles estaient 

» malicieuses. » 

Les émotions et les fatigues du voyage causèrent 
cependant à la reine une légère indisposition qui l'obligea 
à se renfermer quelques jours chez elle ; le 5 août , 
elle y reçut Puylaurens qui venait d'arriver à Mons 
avec une suite de 80 chevaux , et le 6 l'ambassadeur 
d'Angleterre vint la saluer. Le 9, se sentant rétablie, 
elle fit un pèlerinage à Notre-Dame de Bon-Vouloir 
dans le bois d'Havre , à une lieue et demie de Mons , 
accompagnée du prince d'Épinoy et de plusieurs gentils- 
hommes du pays , et fit présent à la madone d'une robe 
magnifique. Deux jours après, elle alla au devant de 
l'infante Isabelle qui venait de Mariemont à Mons pour 
la visiter. 

Les deux princesses se rencontrèrent entre le bois 



1 A Anvers , en l'imprimerie plantinienne de Balthasar Moretus 
1632. In-folio. 









87 



de S'- Antoine en Barbefosse et le pont de Busselières ; 
Son Altesse mit aussitôt pied à terre et courut vers le 
carrosse de la reine pour l'empêcher d'en faire autant ; 
mais elle avait été prévenue , et ce fut au milieu du 
chemin que ces deux femmes illustres se jetèrent dans 
les bras l'une de l'autre. 

C'est cette scène que le graveur , qui a illustré 
l'œuvre du sieur de la Serre , a reproduite au frontispice 
de son Histoire curieuse. L'infante y est représentée 
en costume religieux. Depuis la mort de l'archiduc 
Albert elle avait en effet pris la robe grise des Pauvres- 
Claires , et c'est ainsi vêtue que Van Dyck l'a peinte 
dans le beau portrait que l'on admire actuellement au 
Musée de Berlin l . 

L'infante , née en 1566, était alors âgée de 65 ans. 
Sans être maigre, elle n'avait plus rien de cette opulence 
de formes que Rubens s'est plu à lui donner dans le 
splendide portrait qui , dans le grand salon du Musée 
de Bruxelles , fait pendant à celui de l'archiduc Albert ; 
mais ses traits étaient encore remarquables. Son grand 
œil noir et intelligent n'avait rien de cet aspect glauque 
et somnolent que l'on retrouve déjà dans les portraits 
de Charles-Quint et qui ne fait que s'accuser davantage 
dans ceux de ses descendants ; sa bouche était à peine 
déformée par la lèvre autrichienne, cet héritage dis- 
gracieux que l'empereur Frédéric III tenait de sa 
mère, la Polonaise Cimburga , et qu'il a transmis à 
toute sa race : tous ses traits , en un mot , rappelaient 
plutôt ceux des Valois dont était sa mère , l'infortunée 
reine Elisabeth. 









Van Sompel , Hondeus, Gaywood et Vosterman ont gravé ce portrait. 



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Los deux princesses entrèrent à Mons vers six heures 
du soir au milieu des acclamations d'une foule consi- 
dérable accourue pour les contempler. Elles descendirent 
à l'hôtel de Naast , la reine marchant devant l'archi- 
duchesse qui lui cédait le pas. 

Isabelle logea à l'hôtel de S'-Gîuslaïn , où elle reçut 
le jour même les autorités ; puis le lendemain , après 
avoir entendu la messe à S te -Waudrû et dîné chez la 
reine , elle partit avec elle vers quatre heures pour le 
château de Mariemont où les deux princesses passèrent 
la nuit avant de prendre la route de Bruxelles l . C'était 
en effet dans la capitale de ses États que l'infante 
avait résolu de donner , au moins provisoirement , l'hos- 
pitalité à son hôte royal, soit qu'elle jugeât Mons trop 
près des frontières de France, soit que cette ville 
n'offrit pas d'hôtel assez commode pour y loger la 
maison de la reine , soit enfin qu'on craignit de rendre 
les Français qui l'accompagnaient témoins de la mésin- 
telligence qui régnait à cette époque entre le gouver- 
nement des Pays-Bas et la noblesse du Hainaut. 

Une lettre de l'audiencier Verreyken à l'infante nous 
a conservé le détail des honneurs que les magistrats de 
Bruxelles voulurent rendre à Marie de Médecis à son 
entrée dans la capitale. 

- En premier lieu , dit-il , on a desseigné de faire 
sortir les cinq compagnies ou guides et les dix com- 
pagnies de la garde bourgeoise , environ 3000 hommes 
commandés par le sergent-major de la ville , et de 
recevoir la reine par trois salves de mousquet teric. 



1 Séjour de Marie de Médicis à Mons, par L. Devillers. — Annales 
de l'Académie d'archéologie de Belgique, l r »«érie,t. 14, p. 497. 



■ 



89 — 



» Planter une partie de l'artillerie sur la porte cl'An- 
derlecht et les boulevarts adjacents par où on croit que 
la reine fera son entrée , les dits boulevarts étant garnis 
de la fleur de la bourgeoisie , scavoir de ceux qui par 
voie de composition ou de rédemtion se sont affranchis 
desdites confréries et compagnies. 

„ Que la reine approchant do la ville , on sonnera 
la grosse cloche de S'-Nicolas , qu'au mesme temps 
l'artillerie et une grande quantité de grenades colloquées 
à l'entour de ladicte porte sera laschée et deschargée 
par trois fois. 

* Que toutes les bouttiques seront serrées.... 

* Hors de la porte sera dressé un passet relevé tendu 
de drap rouge où le magistrat attendra la reine et à 
sa première vue descendra vers son carrosse pour s'y 
conjouir de son arrivée , compliment fait par le pen- 
sionnaire.... 

„ Faict à noter que comme anciennement à la récep- 
tion de semblables princes et princesses on leur pré- 
sentait du vin blanq et rouge en des tonneaux peints 
de couleur rouge à bandes dorées , au lieu qu'aux 
princes de moindre qualité on présentait du vin es 
cannes de la ville , ce qui s'observe encore pour l'heure , 
néantmoins l'on fera aussy le mesme. 

„ On fera sonner forces trompettes sur la dicte porte. 

„ Les guides et confréries suivront les carrosses de 

la reine. 

* Au grand marché on plantera des barrières pour 
l'honneur et la débarrasser de toute foule et confusion. 

„ On fera des feux au grand marché , luminaire à 
la tour S'-Nicolas et à l'hostel-de-ville. 

- A l'arrivée de la reine au grand marché l'on y 







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— 90 — 



■ 









fera jouer des haubois et autres instruments colloques 
aux galleries dudict hostel-de-ville , qui seront tendues 
de drap rouge aux armes du Roy, de Son Altesse , du 
pays de Brabant et de la ville. 

» Pendant que la reine ayant mis pied à terre 
prendra la route de la cour, on jouera l'artillerie des 
ramparts des portes de Namur et de Louvain i. * 

En marge de cette pièce l'infante écrivit en espagnol 
qu'elle approuvait le tout , en observant toutefois qu'on 
pourrait tirer moins d'artillerie et brûler moins de 
poudre. 

Ce cérémonial fut suivi avec exactitude. Le marquis 
de Santa-Cruz , gouverneur des armes c'est-à-dire 
généralissime de l'armée des Pays-Bas , accompagné de 
dix enseignes de milice bourgeoise commandées par 
le sergent-major Charles de Locquenghien , seigneur 
de Melsbroek , alla recevoir la reine à une lieue de 
Bruxelles ; plus près de la ville , les cinq serments 
rangés en bataille , et entre les deux portes d'Ander- 
lecht, qui formaient une sorte de double donjon avec 
cour intérieure , sur une estrade tapissée d'écarlate , 
l'amman et les magistrats de la cité l'attendaient. 
Le pensionnaire Cb. Scboote prononça la harangue 
de bien venue. Après avoir rappelé que cent ans 
auparavant la reine Éléonore , sœur de Charles-Quint 
et femme de François I er , roi de France , avait aussi 
honoré Bruxelles de sa présence : '« Si les termes 
r, nous manquent encore , dit-il , pour exprimer à quel 
r, prix nous mettons l'honneur qui rejaillit à plein 
» sur nous, par l'esclat de la royale présence de la 



1 Mons, 12 août 1631. Audience 641. 






— 91 — 

» mère de nostre Reyne, mère de tant de roys , et de 
v tant de vertus tout ensemble , nous tirons vanité de 
» ce défaut, parce qu'il n'appartient qu'au silence de 
« publier sa gloire , tandis que nous graverons la vérité 
» et dans nos cœurs et dans le plus beau livre des 
» événemens de la ville l . » 

« Puis les canons et les mortiers , s'écrie l'histo- 
riographe de France dont nous avons déjà parlé , 
les autres pièces de fer, les mousquets et les trompettes 
prirent la parole, et chacun en son langage ht une 
nouvelle harangue à S. M. ; mais comme ils parlaient 
trop haut tous à la fois , il fallut deviner ce qu'ils 
voulaient dire , les ayant ouys sans les entendre. * 

Ce fut l'ancien palais des ducs de Brabant que 
Marie de Médicis alla occuper à son arrivée à Bruxelles. 
Il venait d'être restauré complètement , le parc et les 
jardins avaient encore été embellis l'année précédente , 
et dans son ensemble il offrait un séjour digne en 
tous points de l'hôte royal qu'il recevait. Bien que la 
reine ne dût l'habiter que peu de temps , pensait-on , 
car on était indécis sur la question de savoir si elle 
irait résider à Malines ou à Gand 2 , les somptueux 
appartements qu'avait occupés feu l'archiduc Albert 
avaient été préparés pour elle et pour sa maison , 



1 De la Serre, Histoire curieuse, p. 17. 

2 « Avant-hier arriva en cette ville la reyne-mère accompagnée de 
.. Son Altesse et de toute la noblesse de cette cour , fort satisfaite 
» de l'accueil et des honneurs extraordinaires qu'elle y a reçeu , 
» comme aussy en toutes les autres places de ces pays. Maintenant 
» on commence à discourir de sa retraicte en quelqu'autre ville, et 
» semble qu'elle ait jette l'oirs sur celle de Gand ou Malines. « — 
Le secrétaire Prats à M. de Clercq. - Négociations de France . t. 7, 
p. 162. 







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— 92 — 






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montée sur un pied très-considérable ; une somme de six 
mille livres par mois lui fut allouée pour son entretien , 
et le comte de Noyelles lui fut donné pour premier 
maître-d'hôtel. 

Dès le lendemain de son arrivée, après avoir reçu 
les diverses autorités , la reine commença la visite des 
églises que renfermait Bruxelles : S te -Gudule , Notre- 
Dame de Bon Secours , Notre-Dame de Laeken , l'église 
et la maison des jésuites , etc. ; le 15 août elle fît ses 
dévotions et assista à un sermon du père Suffren. 
Cet ecclésiastique l'avait en effet rejointe un des pre- 
miers ; il fut bientôt suivi du père Chantelouve et de 
l'abbé de S'-Germain. Une indisposition qui fut la suite 
d'une visite qu'elle fit à pied , le dernier dimanche du 
mois d'août au cloître des Carmélites déchaussées , 
retarda de quelques jours une excursion qu'elle devait 
faire à Anvers. Accompagnée de l'infante , elle partit 
cependant pour cette ville le 4 septembre, et après 
avoir accepté au Grand-Willebroek une collation que 
lui offrit dans sa maison de plaisance le baron de La 
Faille, seigneur de Nevele , elle s'embarqua avec toute 
sa suite au Petit- Willebroek , sur les frégates et les 
galères que les magistrats d'Anvers avaient mises gra- 
cieusement à la disposition des deux princesses. 

Les mêmes honneurs qui avaient accueilli Marie de 
Médicis à Mons et à Bruxelles lui furent rendus dans 
la ville qui portait alors si magnifiquement le nom de 
métropole des arts , mais qui déjà était bien déchue de 
son importance commerciale. Le pensionnaire Jacques 
Edelheere la harangua , et elle descendit à l'abbaye 
de S'-Michel où les ducs de Brabant avaient coutume 
d'habiter quand ils visitaient Anvers , pendant qu'Isa- 



1 



— 93 



belle prenait possession sur la place de Meir de l'hôtel 
de feu Simon Rodriguez , mis à sa disposition par ses 

héritiers. 

Le clergé avait fait retarder la sortie de la procession 
qui ouvre au mois d'août la kermesse d'Anvers , pour 
offrir aux deux princesses ce spectacle des splendeurs 
du culte catholique dont rien de ce que nous voyons 
de nos jours ne peut donner une idée. Les plus grands 
artistes , en effet , avaient donné les dessins des chars , 
porteurs de personnages et de figures allégoriques , 
qui composaient le cortège , et des fenêtres de l'hôtel 
d'Alexandre Van der Goes , d'où elle vit toute cette 
pompe défiler sous ses yeux , Marie de Médicis put 
se croire reportée aux jours de sa jeunesse , dans cette 
belle Italie d'où nous est venu le goût de ces repré- 
sentations religieuses. 

Notre intention n'est pas de suivre la reine pas à pas 
pendant tout son séjour à Anvers , ni de parcourir avec 
elle ces temples magnifiques dont la plupart font encore 
actuellement l'orgueil de cette cité ; le lecteur pourra , 
s'il est curieux de connaître les éloges hyperboliques 
que leur vue excita , lire l'ouvrage de de la Serre. 
Qu'il nous suffise de dire que ces chefs-d'œuvre d'ar- 
chitecture ne furent pas les seules curiosités qu'elle 
se plut à visiter : l'imprimerie de Balthasar Moretus, 
petit-fils de Plantin , eut aussi l'honneur de la recevoir , 
et le chef de cette maison composa son éloge en vers 
latins. Elle se rendit aussi à la maison de Rubens , où 
pour la seconde ibis le grand peintre avait réuni tout 
un musée de richesses artistiques et archéologiques , et 
à l'atelier où Van Dyck s'était plu à rassembler les 
œuvres du Titien qu'il avait pu se procurer dans ses 






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— 94 — 



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voyages. Ce fut pendant ce premier séjour de la reine 
à Anvers que l'illustre artiste peignit le magnifique 
portrait qui appartient actuellement à la galerie de 
Munich. Agée d'environ 58 ans (elle était née en 
1573), Marie de Médicis y est représentée de trois 
quarts , les cheveux courts et bouclés , la tête et 
les épaules entourées de cette haute et raide collerette 
dont la mode subsista si longtemps; elle est vêtue 
d'une robe de soie dont les manches sont ornées de 
crevés et tient en main quelques fleurs 1. Elle n'a plus 
ce majestueux embonpoint que Rubens lui a donné 
dans les compositions un peu théâtrales du Luxem- 
bourg ; sans doute l'âge , les ennuis de sa captivité et 
les soucis de sa condition actuelle avaient pu altérer 
sa santé ; mais il est permis de croire aussi que 
l'exhubérance de formes que l'illustre chef de l'école 
flamande a prêtée à tous ses modèles , et que l'on 
rencontre jusque dans ses tableaux de sainteté , était 
sa manière à lui de les idéaliser. 

Le 10 septembre les deux princesses allèrent ensemble 
visiter la flottille qui , sous les ordres du comte Jean de 
Nassau et du prince de Barbanson, partait le même 
soir et , descendant l'Escaut , comptait occuper les îles 
de la Flatte et de La Brille , séparer la Zélande de 
la Hollande et contribuer au succès d'une entreprise 
que voulait tenter au même instant le marquis de 
Santa-Cruz qui commandait l'armée de terre. Au 
moment de s'embarquer, les gentilshommes de la flotte 
demandèrent à la reine de bénir leurs armes : elle y 



1 P. Ponsius a gravé ce portrait avec ce titre : Maria de Medices 
Regina Franche Trium Regum Mater. 



— 95 — 



consentit ; mais cette bénédiction ne devait pas leur 
porter bonheur. 

L'expédition était composée de cinquante chaloupes 
et de dix pontons , portant six à sept mille hommes avec 
des vivres pour quatorze jours , et armés de 10 demi- 
canons , de 12 tiers de canon * , de 4000 pots-à-feu 
et de 400 petites pièces d'artillerie en cuir 2, semblables 
à celles dont le roi de Suède se servait comme artillerie 
légère. Après avoir éprouvé le lendemain matin devant 
Romerswal un retard d'une marée , par suite du temps 
que l'on mit à relever une dizaine de chaloupes qui 
s'étaient échouées , en arrivant dans la soirée à Sta- 
venisse , pays de S te -Anne , la flottille rencontra un 
petit nombre de vaisseaux de guerre , sous le com- 
mandement du vice-amiral hollandais Haller , que 
quelques autres navires sortis de Berg-op-Zoom avec 
1500 mousquetaires vinrent bientôt renforcer. M. de 
Maison-Neuve, colonel français au service des Provinces- 
Unies , commandait ces derniers ; l'un de ses capitaines 
était le vicomte de Turenne 3 , qui atteignait ce jour 
là ses vingt ans et apprenait la guerre à l'école des 
successeurs de Maurice de Nassau. 



I 



1 Extraict d'une certaine lettre escritte d'Anvers le 13 de septembre. 
— Audience. 642. — Les demi-canons étaient des pièces d'artillerie 
du calibre de 24, les tiers de canons avaient le calibre de 16. 

2 .> La flotte espagnole qui partit d'Anvers était de 35 grandes 
frégattes armées chacune à la poupe de deux pièces de six livres 
et quantité de petites pièces de cuir d'une nouvelle invention sur 
les côtés. » — Mémoires de Frédéric Henri de Nassau , p. 126 , édition 
de 1723. 

3 Lettre du vicomte de Turenne à sa mère , le 26 septembre 1631. — 
Mémoires du maréchal Vicomte de Turenne, Introduction, p. 337, 
Édition Michaud. 










— 96 — 

On combattit une grande partie de la nuit avec des 
succès divers. A l'aube , un brouillard épais , en em- 
pêchant les chaloupes de se guider et de se reconnaître, 
sema la confusion parmi elles ; ceux qui les montaient 
voulurent gagner la terre , mais avec tant de précipi- 
tation qu'un grand nombre se noya ; les autres ren- 
contrèrent sur les digues et dans les schorres les troupes 
du colonel Morgan et furent faits prisonniers. Le comte 
de Nassau, avec très-peu de monde, parvint à se sauver 
par le Prinsland et à gagner, le Brabant i. 

La nouvelle de ce désastre vint attrister le. séjour 
des deux princesses à Anvers et mit un terme aux fêtes 
qu'on avait commencé à leur donner. Elles continuèrent 
néanmoins à y résider jusqu'à la fin d'octobre ; rien en 
effet ne les rappelait au siège du gouvernement , car 
les dépêches arrivées de Madrid ne laissaient aucune 
illusion sur la ferme volonté du gouvernement espagnol 
de ne coopérer en rien , au moins pour le moment , aux 
entreprises que méditaient les émigrés. 



1 Voir les Mémoires do Frédéric Henri de Nassau, la lettre de 
Turenne citée dans la note précédente et deux autres lettres encore 
(Audience , 642) dont l'une datée du camp de Halteren prés de Bergen- 
op-Zoom. On lit dans cette dernière : " Sur ceste flotte a esté trouvé 
une bannière de satin blanq avec les armes d'Espagne ayant pour 
inscription en lettres d'or Nostra Segnora , laquelle a esté emportée du 
navire admirai. En ceste armée navale ont aussi esté trouvées deux 
cappucius en leur habit ordinaire et un jésuite... On entend que le 
nombre des prisonniers est de 4604 personnes, entre lesquels sont 
5 coronels, 29 capitaines, 12 enseignes , 1300 matelots, 600 esleus avec 
leur coronel le S r de Gits , lesquels ont servi de brigants en Flandres , 
et couppaient le nez et les oreilles à tous ceux qu'ils pouvoient 
attrapper, laquelle cruauté est plus séante aux Espagnols qu'à ceux 
du pays-bas. » 



CHAPITRE V 









Décadence de l'Espagne. — Le cabinet de Madrid met tous ses soins à éviter une rupture 
avec la France. — Eu apprenant le désir du duc de Lorraine île donner les Pays-Bas 
pour asile à la reine-mère , il donne pour instructions à l'infante d'engager celle-ci à se 
retirer en Allemagne. — Mécontentement et résolution du roi d'Espagne à la nouvelle de 
l'entrée en Flandre de Marie de Médicis. — Discours du comte-duc d"01ivarês au conseil 
d'Etat a la réception des lettres de Kubens et de d'Ayloua. — Dépêche de Philippe IV a 
l'infante lui prescrivant l'inaction. — Réponse de l'infante ; elle expose les raisons qui 
l'ont fait agir contrairement aux ordres du roi. 

A l'époque à laquelle remontent les événements que 
nous venons de rapporter , le royaume des Espagnes 
était bien encore cet État immense pour lequel , selon le 
mot de Cliarles-Quint , le soleil ne se couchait jamais : 
les provinces les plus industrieuses de l'Europe , les 
colonies les plus merveilleuses du Nouveau-Monde 
étaient encore sous sa domination ; mais les germes de 
dissolution , que la politique inintelligente et intolérante 
de Philippe II avait semés , s'étaient rapidement déve- 
loppés sous ses successeurs et ce grand empire s'affaissait 
de toute part. Tout au commencement du siècle , la 
France , souffrante encore des blessures de trente années 
de troubles et de guerres civiles mais réparant ses forces 
sous l'administration sage et énergique de Henri IV, 
l'avait forcé à reconnaître sa suprématie et , depuis , 
avait su la maintenir, malgré les discordes de la régence 
et la lutte contre les Huguenots terminée par Riche- 
lieu. L'Espagne avait profondément souffert dans son 



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— 98 



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orgueil ; mais sentant son impuissance à ressaisir le pre- 
mier rang , elle espérait tout au moins voir son ancienne 
rivale le perdre à son tour , et ses vœux , dans la lutte 
qui depuis treize ans ensanglantait l'Allemagne , étaient 
pour la maison d'Autriche à laquelle sa dynastie appar- 
tenait et dont elle comptait partager l'éclat , mais non 
les dangers. Elle pressentait cependant qu'il lui serait 
difficile de rester neutre bien longtemps encore , en ce 
moment surtout que l'étoile de l'empereur Ferdinand II 
semblait pâlir devant celle de Gustave-Adolphe ; mais 
il lui fallait auparavant faire sa paix avec les Provinces- 
Unies, le désordre de ses finances ne lui permettant 
d'augmenter que dans une certaine mesure le nombre 
de ses armées et de tenir tête à deux ennemis à la fois. 
Aussi le cabinet de Madrid mettait-il tous ses soins 
à éviter une rupture avec la France : dans l'affaire 
de la succession du duché de Mantoue , s'il n'avait 
pu s'empêcher d'être pendant quelque temps l'adver- 
saire de Louis XIII , il s'était arrangé de façon à 
rendre la campagne stérile et à la terminer même 
à la honte de l'Espagne , pourvu qu'elle le fût. 

Lors de la fuite de Gaston d'Orléans en Lorraine , 
les ministres de Philippe IV avaient , comme nous 
l'avons vu , accueilli avec extrêmement de froideur les 
demandes de secours que le prince leur avait adres- 
sées ; de même aussi pas une plainte ne s'était élevée 
à Madrid contre l'ordre qui avait été intimé au marquis 
de Mirabel de cesser ses visites assidues à la reine- 
infante Anne d'Autriche , au Louvre ; on ne 's'y 
était pas ému davantage quand le comte de Fuentès, 
envoyé extraordinaire chargé de visiter la reine-mère 
à Compiègne , s'en était vu refuser l'autorisation , 



— 99 



accordée cependant au même moment aux ambassa- 
deurs de Savoie et de la Grande-Bretagne. 

Aussi fut-on dans une grande perplexité à la cour 
d'Espagne quand on y apprit , par les dépêches de 
Bruxelles du 10 juillet , la demande du duc de Lor- 
raine relative à l'accueil qui serait fait à la reine- 
mère si elle s'enfuyait dans les Pays-Bas , et la réponse 
de l'archiduchesse Isabelle. 

Dans la séance du conseil d'État du 5 août , le 
comte-duc d'Olivarès , premier ministre de Philippe IV, 
exposa d'une façon très-claire les raisons qui auraient 
dû engager l'infante à plus de circonspection et à 
décliner l'honneur qu'on voulait faire aux Pays-Bas 
en les donnant pour asile à la reine fugitive. « Il 
« est vrai , dit-il , que l'on ne peut lui en refuser 
r, l'entrée si elle persiste à s'y retirer ; mais ne nous 
» faisons pas illusion sur les mouvements qui écla- 
» teront en France à la suite de sa retraite. Le but 
» du cardinal de Richelieu étant de l'éloigner des 
t affaires , il sera également atteint , qu'elle aille en 
» Flandre ou à Florence. Mieux vaudrait pour la 
» reine unir sa cause à celle du duc d'Orléans afin 
y, d'obtenir un bon accommodement. Dès qu'elle sera 
» chez nous , nous ne pourrons traiter que sur les 
r, bases d'une restitution intégrale de tous les hon- 
» neurs dont elle jouissait avant ces' événements , et 
r, il est à présumer que le cardinal , enchanté de 
» la voir loin du roi , rendra ces négociations ex- 
» trêmement difficiles. Il pourra même arriver que 
» nous nous trouvions engagés si loin que nous 
» soyons obligés de recourir aux armes , et cette éven- 
r, tualité , aventureuse toujours , l'est encore bien plus 



■ -, 







I 



H 






■ 



■ 



K* 






— 100 — 

» dans les circonstances difficiles où se trouve actuelle- 
» ment l'Espagne. Il est donc à désirer que la reine-mère 
» renonce à se retirer dans les États de Sa Majesté ; 
» d'autant plus qu'il peut arriver que le roi très-chrétien 
■n nous attribue la pensée et le conseil de cette retraite , 
r> et n'en prenne prétexte pour rompre avec nous et pour 
» envahir nos frontières des Flandres ou , tout au 
« moins , ne nous force pour y veiller à interrompre 
« nos opérations militaires dans les Pays-Bas. Je pense 
■n donc que , sans blâmer la réponse de la sérénissime 
y> infante , on doit lui faire sentir les inconvénients qui 
« pourraient résulter de l'arrivée de la reine-mère et 
» l'inviter à engager celle-ci , si elle persiste à quitter 
» la France, à se retirer dans quelque cité impériale , 
» séjour plus digne d'elle qu'aucune ville des Flandres , 
» et où les négociations pourront bien mieux se pour- 
» suivre sous la protection de l'empereur , médiateur 
r, naturel des rois ] . » 

Ces paroles sont d'un véritable homme d'État. Don 
Gaspar de Guzman , comte d'Olivarès et duc de San- 
Lucar , ministre aussi puissant en Espagne que Richelieu 
l'était en France , n'était pas , tant s'en faut , un homme 
ordinaire, et si les vingt-deux années (1621—1643) pen- 
dant lesquelles il occupa le pouvoir ont laissé dans 
l'histoire des traces moins glorieuses que celles qu'y 
imprima son illustre contemporain , c'est qu'il eût fallu 
plus que du génie pour sauver la monarchie décrépite 
qu'il avait à gouverner. Il a laissé la réputation d'un 
grand travailleur ; mais son humeur jalouse et impérieuse 



1 Madrid 5 de agosto 1631. — (Estado 2045 , f, 42 , arch. de Simancas). 



— 101 — 

ne souffrait pas le partage de l'autorité. Voulant tout 
régler et tout centraliser dans cet immense empire 
espagnol qui embrassait les deux mondes , il détruisit 
chez les autres toute initiative ; mais moins maître du 
temps et de l'espace qu'il ne l'était de la volonté royale , 
il voyait le plus souvent les résolutions qu'il avait prises 
prévenues et trompées par les événements. Cette fois 
encore il devait en être ainsi ; car le jour où le roi 
d'Espagne , d'accord avec tout son conseil , décidait que 
la ligne de conduite tracée par Olivarès serait prescrite 
à l'infante, Marie de Médicis depuis deux semaines déjà 
se trouvait dans les Pays-Bas. 

La surprise et le mécontentement furent des plus grands 
à Madrid quand on y apprit cet événement par une dépêche 
du marquis de Mirabel , et qu'on sut que Richelieu avait 
déjà publié que la reine avait depuis longtemps des intel- 
ligences avec l'Espagne. « Personne ne manquera de le 
» croire, écrivit Philippe IV à l'infante l , et ils se per- 
» suaderont en France et partout que cette fuite a été 
» exécutée avec mon consentement et mon concours : 
» donner la reine-mère comme Espagnole sera un excel- 
» lent moyen de la discréditer. On dira que nous seuls 
K avons fait naître toutes ces dissensions, ce qui ne ren- 
» forcera pas son parti et n'améliorera pas sa cause... La 
y, France , qui cherche un prétexte pour nous attaquer , 
» pourra s'emparer de celui-là, et ceux qui sont autant 
» que moi intéressés à embrasser la cause de la reine 
» s'en retireront en la voyant dans mes Etats, et donneront 



i Dépêche chiffrée de Philippe IV à l'infante Isabelle , Madrid 13 août 
1631. — Voir la correspondance de l'infante Isabelle avec Philippe IV, 
t. 29, fol. 78; Secrétairie d'État espagnole aux archives du royaume. 



— 102 — 



MF- 



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! 



ffe> 



» à entendre qu'en l'y recevant j'ai assumé l'obligation de 
•n la secourir, r, 

Aussi le roi n'a-t-il qu'une préoccupation : se débar- 
rasser le plus tôt possible de cet bote si compromettant , 
en le décidant à se retirer dans quelque ville d'Allemagne 
sous la protection de l'empereur , « par sa dignité plus 
» propre qu'aucun autre à arranger les discordes entre 
» les princes et à les ramener à la raison. » Mais , 
comme honteux de sa pussillanimité , il n'ose faire pro- 
poser directement à la reine de quitter les Pays-Bas , 
et il charge l'infante de s'entendre avec l'empereur et 
avec le duc de Lorraine pour que l'initiative de cette 
proposition semble venir de ce dernier , « en ayant soin , 
» ajoute-t-il, que la reine ne se doute pas que nous 
y. l'avons inspirée, car cette circonstance la lui ferait 
r, accueillir plus difficilement. » 

Allant au devant des demandes de secours qui pour- 
raient lui être adressées par les réfugiés , le roi avertit 
l'archiduchesse que pour le moment il n'entend leur 
fournir ni armes , ni gens de guerre ; qu'il no peut aider 
la reine que dans les négociations qu'elle et son fils 
voudraient tenter pour traiter de leur accommodement , 
et afin de pouvoir les servir plus efficacement et ne rien 
laisser au hasard , il demande que les satisfactions que 
tous deux réclament lui soient communiquées. 

Dans une autre dépêche l : « Nous prendrons une 
» résolution quand nous connaîtrons le concours que 
» nous pouvons attendre de la Lorraine , écrit-il 
» encore, car nous ne devons pas nous considérer 
» plus intéressés que l'Angleterre et la Savoye aux mal- 



1 13 août. Ibid. p. 82. 



m 






— 103 — 

heurs de la reine-mère, ni plus peines de ses disgrâces. . . 
Mais il faudrait aviser aux moyens de s'entendre , 
nommer des commissaires chargés d'examiner cette 
affaire assez embarrassante, et tâcher de réunir en 
Angleterre ou ailleurs , hors de mes Etats , ceux qui 
seraient désignés par le roi de la Grande-Bretagne , 
les ducs de Lorraine , de Florence et de Savoye , par 
Monsieur et, si cela se peut, par la reine-mère. 
L'abbé Scaglia me paraît très-propre à cette négo- 
ciation et je l'en charge ; qu'il agisse avec son habileté 
ordinaire k II correspondra avec Votre Altesse , ainsi 
qu'avec les marquis de Mirabel et d'Aytona, qui devront 
l'aider de tout leur pouvoir. V. A. sera informée des 
bases de la négociation et de ce qu'on attend des divers 
intéressés. Toutefois , si la réunion ne pouvait avoir 
lieu et que V. A. fût dans la nécessité de faire con- 
naître quel secours j'offrirais au duc d'Orléans , elle 
pourra déclarer que je donnerai 100,000 écus , quand 
on sera d'accord avec le roi d'Angleterre et les ducs 
de Savoye et de Florence sur les moyens de lui venir 
en aide. Monsieur devra faire connaître à mes ministres 
les projets de son parti , les intelligences qu'il possède 
en France et hors de France , et quand on se sera 
, assuré de la véracité de ses déclarations , si l'exécution 
, de ses desseins paraît praticable, on le subsidiera 
, mensuellement , proportionnellement à ce qu'il voudra 



i Les négociations dont était, chargé l'abbé Scaglia , ambassadeur 
extraordinaire du duc de Savoie en Angleterre , devaient alors déjà 
être ouvertes , car les instructions que lui envoie le roi d Espagne 
sont du 2<> mai 1631. (Voir la correspondance de l'abbé Scaglia; Se- 
crétairie d'État espagnole , n° 467 , fol. 1 , aux archives du royaume.) 



— 104 — 



: 



" ent f 1>rendre : c ' esl le seul moyen de faire produire 
» quelque fruit à l'argent qu'on lui donnera. , 

On voit que le cabinet de Madrid ne voulait ni s'en- 
gager seul , ni se compromettre ; il ne prétendait agir 
que pour autant que les autres gendres de la reine-mère 
fissent cause commune avec lui , et c'était à longues 
échéances, par petites portions à la fois, qu'il promettait 
alors son concours ; concours bien restreint puisqu'il 
n'allait qu'à fournir 100,000 écus , justement la somme 
que l'mfante , malgré la pénurie de ses finances , avait 
déjà trouvé moyen de faire donner au duc d'Orléans 
comme l'écrivait au roi le marquis d'Aytona quelques 
jours après i. On devine donc aisément l'accueil qui fut 
fait aux lettres de Rubens et du marquis d'Aytona , dont 
nous avons parlé, et à d'autres du marquis de Mir'abel , 
parfaitement d'accord avec eux. 

Ce fut le 19 août qu'il en fut donné lecture au conseil 
d'Etat 2. Aussitôt après, le comte-duc prit la parole et 
s'adressant au roi, suivant l'usage de ces réunions prési- 
dées le plus souvent par Philippe IV : « Je n'ai pas besoin, 
» dit-il, de justifier le droit que possède V. M. de se mêler 
» de cette affaire, il est clair qu'elle ne peut consentir à 
. laisser maltraiter la reine, sa belle-mère ; j'admets aussi 
» que V. M. a la raison et la. justice de son côté quand 
» elle cherche à inquiéter la France et à ruiner le cardi- 
» nal qui a toujours été mal intentionné envers sa maison 
■n et sa couronne , bien qu'il soit vraisemblable que le 



1 Dépêche du 19 août 1631. Bibl. royale, ILS. , 16149, fol. 63 v«. 

2 Archives de Simancas. Estado 2045, fol 25. - Les lettres de 
Rubens adressées à Olivarés ne se trouvent pas à Simancas ; nous 
ne les connaissons que par l'analyse que le comte-duc en donne dans 
son discours au conseil d'État. 



I 



— 105 — 



ministre qui lui succédera sera pire et , s'il est prudent , 
qu'il vous sera plus préjudiciable encore. Mais dans 
tout ce qu'on nous écrit , je ne vois rien qui puisse 
nous assurer même une apparence de succès. 
« Examinons en effet les choses de près. Ouvertement 
ou secrètement les émigrés français comptent pouvoir 
réunir une armée, que Rubens, en enchérissant un peu, 
porte à 15000 fantassins et 2500 chevaux ; mais leur 
déclaration n'est pas parole d'Évangile. Non seulement 
cette réunion n'est pas certaine , mais sa durée est 
inconnue , et il est probable que quatre jours après 
que ces Français se seront rassemblés dans leur place 
d'armes , il n'en restera plus aucun. On promet le 
concours des ducs de Guise et d'Épernon , on nous 
dit que le duc de Bouillon livrera Sedan à Monsieur ! 
Tout cela me parait fort peu fondé et uniquement 
parole de Français ; mais lors même qu'il en serait 
ainsi , il n'y aurait pas encore là de bien sérieux 
motifs d'espérer un succès et il est à prévoir qu'après 
avoir fourni, comme on nous le demande, 400000 écus 
en deux mois , nous serons aussi avancés que si nous 
les avions jetés par les fenêtres. De plus nous aurons 
■ irrité le roi de France , et la reine-mère nous restera 
i sur les bras, sans moyens de nous en débarrasser. 

v Supposons même, chose peu probable, Monsieur à 
, la tête de 20000 fantassins et de 6000 cavaliers , on 
. ne peut imaginer qu'il parvienne à en réunir jamais 

> davantage, et supposons encore toute cette armée payée 

> pour six mois. Que pourra-t-il faire contre le roi de 
, France entouré de tous ses vieux régiments et de ceux 
î de sa garde , renforcés encore d'une nuée de recrues , 
t et ayant pour couvrir sa personne et son armée toutes 






— 106 









H 









« les forteresses du pays % S'il assiège une place , il 
» risque de voir ses troupes se dissoudre , et vraisem- 
- blablement le roi accourra au secours des siens ; s'il 
. la prend et s'y fortifie , le roi en l'y bloquant et en lui 
» coupant les vivres rendra ce succès inutile. N'ayant 
y> qu'une seule armée , ce serait sa perte qu'agir de la 
n sorte ! Cherchera-t-il une bataille ? Le roi est puissant 
» et ses troupes sont bien supérieures en qualité , ce qui 
» est un grand désavantage pour Monsieur. 

» Compter que les compagnies de la garde passeront 
* au duc d'Orléans, c'est ce que n'admettra aucune 
« personne sensée ; que Guise et d'Épernon se décla- 
» reront pour lui , c'est vanité de le croire. D'ailleurs 
> le premier ne jouit en France d'aucune considération , 
» le second n'a plus d'influence ; quant au duc de 
. Caudale, il n'obéit qu'à ses appétits et n'est d'aucun 
. parti , et le marquis de la Valette est le meilleur ami 
du cardinal son frère, qui est celui de Richelieu.... 
» Les marquis d'Aytona et de Mirabel trouvent une 
excuse à la rupture avec la France dans la justice de 
la cause et la gloire qu'on en retirerait. J'admire beau- 
» coup tout cela; mais je pense qu'il ne faut pas provo- 
quer la guerre pour la reine-mère , et c'est cependant 
ce que nous ferions en lui accordant publiquement 
des secours d'argent. Prétendre que la France ne 
rompra pas avec nous tant que Monsieur tiendra la 
campagne, c'est avouer qu'elle le fera aussitôt après ; ce 
ne serait donc qu'un ajournement de deux ou trois mois. 
» Il me paraît évident qu'en suivant la voie conseillée 
par les dépêches de Flandre on n'arrivera à aucun 
bon résultat , et que probablement on en atteindra un 
détestable. 



— 107 



» Les résolutions que V. M. a prises lors des dernières 
dépêches qui ont été expédiées me semblent les seules 
convenables ; car si l'empereur, le roi d'Angleterre et 
i les ducs de Savqye et de Lorraine s'embarquent avec 
. nous dans cette affaire, elle change totalement de face : 
i en mettant leur fortune sur le navire , ils assurent la 
. réussite de l'expédition. Une fois unis , à leur ombre 

> et sous leur nom , on peut tout espérer , former une 
, ligue avec la reine-mère et Monsieur et les aider de 
, nos subsides jusqu'à leur rentrée en France. Ce n'est 

> plus rompre de couronne à couronne , quand bien 
, même V. M. serait obligée de faire une diversion sur 
» les côtes de Provence. Mais s'embarquer dans cette 

• aventure avec le duc de Bouillon et les autres pour 
» nautonniers , et dès le premier jour y contribuer 
» pour 400,000 écus , c'est pure folie. Pour obtenir 
» 20,000 écus des banquiers il a fallu nous jeter à 
» leurs pieds , que ne devrions-nous pas faire pour en 
» obtenir 400,000 : somme considérable qui pourrait 

* être bien plus utilement employée à renforcer la flotte 
» de Dunkerque et à équiper 60 à 80 vaisseaux , avec 
» lesquels nous pourrions ravager la moitié de la Hol- 
r, lande , détruire la pêche des rebelles dans la Baltique 
» et peut-être soulever une de leurs îles. Si le parti de 
» la reine-mère y réfléchissait bien , il nous aiderait à 
r, négocier une trêve avec les Provinces-Unies ; ce serait 
» un retard de quelques mois , il est vrai , mais il en 
, profiterait pour réunir ses forces , et au bout de ce 
, temps , débarrassés de cette guerre , nous pourrions 
„ l'assister bien plus efficacement, » 

Quand le comte-duc , avec cette éloquence naturelle 
et un peu triviale qui le caractérisait , eut achevé son 





















— 108 — 

discours, dont nous avons reproduit les parties princi- 
pales d'après le compte-rendu de la séance , les divers 
conseillers d'Etat prirent successivement la parole La 
plupart approuvèrent les considérations qu'Olivarès avait 
fait valoir. Le comte de Onate rappela le peu de fruits 
que 1 intervention de Philippe II dans la Ligue avait eus 
pour 1 Espagne et proposa l'envoi immédiat à Paris du 
comte de Terra-Nova , chargé de négocier un accord 
entre Louis XIII et sa mère, intervention toute pacifique 
et qui ne présentait aucun danger. Le marquis de 
Léganès i , gendre de Spinola, et qui, sous le nom de 
don Diego de Messia, avait longtemps séjourné dans 
les Flandres , insista sur les inconvénients qu'il y avait 
a laisser la reine à Mons : il ne convenait pas , selon 
lui, de rendre une cour étrangère, appartenant à cette 
nation qui a toujours eu des vues sur le Hainaut 
témoin du mécontentement de la noblesse de cette 
province ; ^ il rappela à ce sujet les embarras causés 
jadis , à l'époque du gouvernement de don Juan d'Au- 



Le marquis de Léganès était arrivé à Bruxelles le 9 novembre 1627 
pour proposer aux états, qui furent rassemblés dans cette ville le 

les Sairr "f S \ UD ^f 6 d ' Uni ° n 6ntl ' e t0US l6S ™y™™ s <* tous 
es Etats sous la domination de l'Espagne , de façon à mettre sous 

les armes une armée permanente de 20,000 fantassins et 4 000 chevaux 
qui selon les circonstances, pourrait être augmentée successivement 
et être portée en définitive au chiffre de 140,000 hommes , réparti, 
uLl Ç ° a SU1V T te ^ e r ° yaUme d6 Caille et les Indes fourniraient 

vf ZT \ Z PayS - Bas 12 ' 000 ' rAra 6° n 10 > 000 - le royaume de 
\alence 6,000, la Catalogne 16,000, le Portugal 16,000 , le royaume 
de Naptes 16,000, la Sicile 6,000, le duché dl Milan 8,000, les iL 
de , la .Méditerranée 6 000. Malgré les efforts du marquis , qui demeura 
tout I hiver dans les Pays-Bas , courant de province en province pour 
achei de fonder l'union, il ne put aboutir à aucun résultat. (Voir 
les propositions du marquis de Léganés dans le carton intitulé : Affaires 
de cour a cour, Espagne 1627, aux archives du royaume ) 



— 109 — 



triche , par les intrigues , au profit du duc d'Alençon , 
de la reine Marguerite de Navarre se rendant aux eaux 
de Spa et il exprima le désir de voir la reine-mère inter- 
née dans tout autre ville , même si c'était possible à 
Aix-la-Chapelle , ce qui serait mieux encore. Le comte 
de Puebla et le duc d'Albe furent aussi d'avis qu'il serait 
bon de conseiller à Marie de Médicis de prendre pour 
résidence cette ancienne cité impériale. 

Don Gonzalo de Cordova jugea assez sévèrement la 
légèreté avec laquelle Rubens avait accueilli les assu- 
rances sans fondement de La Vieuville , que le marquis 
de Mirabel , dans une lettre à Olivarès J , qualifiait : 
- d'homme violent , aux résolutions audacieuses et de 
» qui il fallait se défier. » Il fit ressortir les inconvénients 
que pourrait avoir pour l'Espagne l'occupation d'une 
ville de France livrée par les partisans du duc 
d'Orléans, et les avantages de la céder au roi d'An- 
gleterre afin d'intéresser particulièrement ce prince , 
surtout si cette ville était Calais. Plusieurs des conseil- 
lers d'État, entre autres le confesseur du roi, appuyèrent 
cet avis ; mais Philippe IV , fidèle , même contre ses 
intérêts , à son titre de roi catholique , ne le partagea 
pas et écrivit au bas du consulte ou procès-verbal de 
la séance : « Le roi d'Angleterre étant hérétique et cette 
» place catholique , je pense qu'il ne convient pas de la 
r, lui livrer. » 

Les dépêches en date du 23 août, expédiées à l'infante, 
furent le résumé des divers avis développés au sein du 
conseil. Les considérations qu'avait fait valoir le comte- 






1 Le marquis de Mirabel au comte duc de San Litcar. Paris , 6 août 
1631. Arch. de Simancas , Estado 2045, fol. 33. 



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110 — 



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duc d'Olivarès y sont même reproduites presqu'intégra- 
lement. « J'ai cru devoir les mettre sous les yeux de 
» V. A., lui écrit le roi d'Espagne i , je ne doute pas 
» que vous n'y ayez déjà pensé , ainsi qu'à d'autres 
.« encore que vos ministres n'auront pas manqué de 
» soumettre à la reine-mère. Faites-lui connaître que 
» je m'offre à la servir de toute mon influence si elle 
■» désire négocier son retour en France ; mais qu'il ne 
» m'est pas possible de l'aider à y pénétrer de vive 
» force tant que durera la guerre avec la Hollande. 
r, Il serait bon que Monsieur exprimât aux Provinces- 
■„ Unies son désir de les voir revenir à la raison en 
» faisant la paix avec nous, qu'il les menaçât même, si 
» elles persistent à nous faire la guerre, de les considérer 
» perpétuellement comme ses ennemis déclarés , et qu'il 
» rappelât à son service les régiments français qui 
m servent sous les drapeaux des États. » 

Ainsi , l'Espagne non seulement refusait de s'associer 
aux projets des émigrés , mais imaginait encore de se 
servir de l'influence de leurs chefs pour terminer une 
lutte ruineuse pour ses finances et périlleuse pour sa 
gloire. C'était une interversion de rôles au moins singu- 
lière. Toutefois une trêve avec les Provinces-Unies était 
tellement dans les nécessités de la situation , pour peu 
que le gouvernement des Pays-Bas intervînt dans les 
entreprises projetées par Monsieur et la reine-mère , 
que celle-ci y avait déjà pensé et avait chargé Rubens de 
faire à ce sujet au prince d'Orange des propositions, dont 
l'illustre artiste rendit compte à Olivarès dans une lettre 



1 Correspondance de l'infante Isabelle et de Philippe IV; t. 29 
fol. 95 et 97. 



— 111 



du 19 août. Mais les prétentions de l'Espagne, qui se 
refusait à séparer ses intérêts particuliers de ceux des 
Pays-Bas , devaient rendre ces négociations inutiles. 
Philippe IV voulait bien troquer Bréda contre Bois-le-Duc, 
la conquête de Spinola contre celle de Frédéric-Henri de 
Nassau , mais il voulait aussi ravoir Fernambouc que 
lui avait arrachée la marine hollandaise ; il entendait 
être le seul maître des Indes occidentales et se refusait 
à laisser le commerce étranger prendre pied en Amé- 
rique. Pour avoir plus facilement raison des états , il 
insinuait qu'un excellent moyen serait de provoquer la 
rébellion des régiments français servant sous leurs dra- 
peaux, et de leur faire occuper sur le territoire hollandais 
quelque place forte qui servirait de gage jusqu'à l'éva- 
cuation de la colonie L Mais ni la reine , ni Monsieur 
n'avaient assez d'influence sur ces troupes pour obtenir 
leur complicité. Les Provinces-Unies , que leur dernier 
succès sur l'Escaut rendait moins traitables encore , ne 
voulurent négocier que sur le pied de la trêve de 1609 , 
en conservant le statu quo 2 . Il fut impossible de 

s'entendre. 

Quand les dépêches de Madrid du 23 août arrivèrent 
à Bruxelles , on s'était déjà tant écarté de la ligne de 
conduite tracée à l'infante par le cabinet espagnol , qu'il 
était bien difficile d'y revenir. Le voyage de Puy- 
laurens dans les Pays-Bas avait encore augmenté 
les illusions des principaux conseillers de la gouver- 
nante ; le favori de Monsieur avait affirmé (pie le 






1 Philippe IV à l'infante Isabelle, 15 septembre 1031. - 
pondance , t. 29, p. 117. 

2 Isabelle à Philippe IV, 21 octobre 1631. — id. id. p. 1E 



Corres- 



— 112 — 









F" 



nombre des mécontents ne faisait qu'augmenter en 
France, que les intelligences qu'y possédait son maître 
étaient plus grandes que jamais et , en quittant 
Bruxelles le 15 du mois d'août i , il avait emporté 
avec lui une somme d'environ 100,000 écus avec 
laquelle il se faisait fort d'entrer bientôt en campagne 2. 
Depuis lors, bien d'autres encouragements encore avaient 
été donnés aux émigrés. L'infante, forcée de faire con- 
naître les raisons qui l'avaient déterminée à agir d'une 
façon si opposée à celle qu'on lui prescrivait , s'en 
expliqua dans sa dépêche du 30 septembre 3. „ L;x 
» reine-mère a pris d'elle-même la résolution d'entrer 
» dans mes États , comme je l'ai écrit précédemment 
» à Votre Majesté , y disait-elle ; aucune considération 
» ne pouvait me dispenser de la recevoir et de la 
» traiter comme je l'ai fait. Bien que les Français 
» sachent parfaitement que ni V. M. ni moi "ne 
» l'avons engagée à s'y réfugier, ils ne laissent cepen- 
■» dant pas de prétendre le contraire et de calomnier 
» V. M. pour obéir à l'aversion qu'ils ont pour ses 
» peuples et sa couronne. Nous chercherions donc 
» vainement à nous justifier sur ce point près du 
» roi très-chrétien et du cardinal de Richelieu. 

» La France , depuis un grand nombre d'années , 
» assiste les Hollandais , sujets rebelles de V. M. ; 






1 C'est la date du passeport qui lui est délivré « pour s'acheminer 
dois ceste ville de Bruxelles , vers Bourgogne , avec une suite 
d'environ 100 chevaux. ». — Audience, 641. 

* Dépêche du marquis d'Aytona à Philippe IV, Bruxelles 19 août 
M. S. 16,149 , fol. 63 v°. 

3 Dépêche de Vinfante à Philippe IV, 30 septembre 1631. — Cor- 
respondance , t. 29 , p. 128. 



— 113 — 

à diverses reprises elle vous a fait la guerre en Italie ; 
dernièrement encore elle s'est liguée avec le roi de 
Suède , les princes hérétiques d'Allemagne et le 
Turc , elle est secrètement alliée au duc de Bavière, 
et cela dans le but de ruiner la maison d'Autriche. 
Toutes ces considérations m'ont déterminée à profiter 
des démêlés de son roi avec la reine-mère et 
Monsieur pour aider ceux-ci à fortifier leur parti 
et à semer la discorde dans ce pays , afin de forcer 
son gouvernement à abandonner ses autres entre- 
prises en l'obligeant à se défendre chez lui. » 
» Il est vrai que nous ne connaissons des ressources 
de la reine et de Monsieur que ce qu'ils nous en 
disent , c'est-à-dire rien de certain ; mais ils espèrent 
que le peu de troupes qu'ils possèdent actuellement 
augmentera rapidement dès qu'elles pénétreront en 
France , et il est plus que probable que , vu le 
caractère de cette nation et le mécontentement 
général produit par la manière de faire du cardinal, 
leur espoir ne sera pas déçu. V. M. n'aurait voulu 
les assister qu'après s'être informée de ce que se 
proposent de faire en leur faveur l'empereur , le 
roi d'Angleterre , les ducs de Savoye et de Flo- 
rence , dont les intérêts sont les mêmes que les 
siens ; mais il faudra du temps avant de s'être 
concerté avec eux , et ils seront d'autant moins 
portés à promettre leur concours que Votre Ma- 
jesté , qui est la plus puissante et la plus offensée , 
semble hésiter à agir seule. 

« Si nous parvenons , avec le temps ,] à former 
une ligue , nous ne pourrons nous proposer de but 
plus utile à nos projets que d'exciter des troubles en 






— 114 



! 



H 



NpL 



» France , et c'est ce que nous faisons actuellement. 
» De quelque manière que nous agissions, nous sommes 
r> donc forcés de nous confier aux Français de la suite 
r, de la reine-mère et du duc d'Orléans , tels qu'ils sont , 
» puisque sans eux nous ne pouvons rien ; ils sont la 
r> base de toute entreprise , et il n'est pas indifférent 
» d'avoir dans son parti la mère du roi et son frère 
» unique , son successeur immédiat à la couronne , 
» puisque le roi n'a pas d'enfants ni d'espérance d'en 
» avoir. Nous ne ferons rien du reste , comme V. M. 
» nous le prescrit, sans en rendre compte au duc de 
» Lorraine et à son père , le comte de Vaudemont. » 
Tout en recommandant à l'infante cette entente mu- 
tuelle avec le duc de Lorraine , Philippe IV s'était 
cependant montré inquiet du mariage projeté entre 
Gaston et la princesse Marguerite ; il y voyait pour 
l'avenir une menace de réunion de la Lorraine à la 
France , ce qui aurait fermé à l'Espagne la route suivie 
habituellement par les régiments qu'elle envoyait d'Italie 
dans les Pays-Bas. Il ajoutait que pour s'assurer un 
passage pour ses troupes , il serait forcé dans ce cas 
de conserver le Palatinat , héritage du beau-frère du 
roi d'Angleterre , ce qui pourrait mécontenter celui-ci 
et rendre plus difficile son accession à la ligue. On 
avait confondu à Madrid la sœur du duc Charles IV 
avec les princesses Nicole et Claude, filles de Henri II, 
les véritables héritières de la couronne de Lorraine, la 
loi salique ne réglant pas l'ordre de succession dans ce 
duché comme en France. Le mariage de Charles avec 
l'aînée des deux princesses avait aplani les difficultés 
qui auraient pu surgir de ce côté ; mais bien que son 
frère n'eût p~s d'enfants, la future duchesse d'Orléans, 



I 



115 — 



la plus jeune des filles de François de Vaudemont , 
n'avait que bien peu de chances de lui succéder jamais. 
C'est ce que l'infante expliqua à son neveu ; elle ajouta 
que le mariage de Gaston était très-avancé et qu'il 
ne serait guère possible de l'empêcher de se conclure , 
Monsieur ayant reçu déjà , en avance sur sa dot et 
pour lever des troupes, une assez forte somme. 

Dans la même lettre, l'archiduchesse informait égale- 
ment le roi d'Espagne des négociations qu'elle avait 
entamées avec la France pour le retour de la reine- 
mère. Dès l'arrivée de Marie de Médicis dans les Pays- 
Bas, François de Carondelet, doyen de Cambrai, avait 
été chargé d'aller en informer le roi de France. Bientôt 
après, sur les instances de la reine-mère et en suite du 
désir manifesté par Louis XIII et Richelieu de la prendre 
pour médiatrice , l'infante avait de nouveau renvoyé 
Carondelet à Paris pour s'informer des conditions 
proposées comme bases de la négociation. Le doyen 
de Cambrai avait eu à Monceaux , le 8 août , une 
audience particulière du roi de France, et l'accueil qu'il 
en avait reçu avait paru d'un très-heureux augure pour 
la réussite de sa mission. L'entrevue qu'il eut aussitôt 
après avec le cardinal fut également des plus cordiales, 
et l'on remarqua que le tout puissant ministre l'avait 
écouté « sans altération ny se mettre hors de ses 
y, gonds, comme parfois il luy arrive avec les ministres 
» d'Espagne et de l'empire, bien qu'il donnait en son 
s dire, en tout et partout, les torts à la dicte reine i. » 









1 De Clercq au secrétaire d'État Prats, Paris, 14 août 1631. Négocia- 
tions de France, t. VII. 



- 116 



H 
mit 






■ 



Mais cette ambassade extraordinaire, qui rendit inutile 
la mission que Louis XIII avait eu l'intention de con- 
fier au marquis de S'-Chamont chargé de se rendre 
à Bruxelles près de sa mère * et qui ne pouvait 
déplaire au cabinet de Madrid sur le point d'envoyer 
à Paris le duc de Terra-Nova 2 , non seulement n'eut 
pas les résultats qu'on en espérait, mais en eut d'autres 
d'étrange sorte sur lesquels nous aurons à revenir. 
Enfin pour en finir avec la dépêche de l'infante à 
son neveu, voici comme elle appréciait le conseil qu'elle 
en avait reçu de décider Marie de Médicis à se retirer 
à Aix-la-Chapelle : « Il ne me paraît pas convenable 
r> lui disait-elle , que la reine aille y résider, ni dans 
» aucune autre cité impériale ; ce n'est ni sûr , ni 
» décent et cela n'avancerait en rien sa cause.... Et 
» quelle honte ne serait-ce pas pour nous ! Les Français 
r, ne manqueraient pas de publier partout que nous 
» avons eu peur, et la reine, au lieu de reconnais- 
» sance, n'éprouverait que du ressentiment contre ceux 
» qui, après l'avoir reçue , l'obligeraient à se retirer 
v dans une ville étrangère où elle ne trouverait ni 
» commodité, ni protection. Cette semaine, en parlant 
» à la marquise de Mirabel, elle lui disait que si la 
» chrétienté lui refusait du secours , elle irait en 
n demander au Turc, chez qui elle se rendrait seule 
» avec son confesseur pour l'assister spirituellement. 
» J'ai trouvé ce propos digne d'être rapporté à V. M., 
» il lui démontrera plus encore combien est impraticable 



1 De Clercq au secrétaire d'État Prats, Paris, 11 septembre 1631. — 
Négociations de France, t. VII. 

* Le duc de Terra-Nova au duc de Médina de Las Torres. Madrid, 
22 septembre 1631. Kstado, 2045, fol. 92. 



- 117 — 

» le projet qu'elle a émis d'éloigner la reine de ses 
y, États. Tenter de l'y décider par l'intermédiaire du 
» duc de Lorraine serait donc non seulement inutile, 
* mais aussi très-dangereux ; car si ce dernier vient 
y> à supposer que c'est par crainte de la France que 
» V. M. s'excuse de donner asile à la reine, il n'aura 
» plus aucune foi dans les promesses que vous lui avez 
» faites de le protéger contre cette couronne. » 

Or la Lorraine était en ce moment le principal 
foyer des intrigues de l'émigration qui, pour mettre 
à exécution quelques-unes des entreprises qu'elle avait 
conçues, comptait particulièrement sur le concours du 
duc Charles. 











CHAPITRE VI 









A la nouvelle de la fuite de la reine-mère, le duc d'Orléans se met en mesure de recruter 
des troupes. _ Secours qu'il attend de Wallenstein et de l'empereur. - Mesures de pré- 
caut.ons prises par Richelieu. - Il menace le duc de Lorraine. - 11 l'oblige a passer 
en Allemagne avec son armée. - Monsieur veut se retirer dans les Pays-Bas. - Le 
maréchal de la Force poursuit dans le Luxembourg et défait le régiment de Mars appartenant 
au duc d'Orléaus. - Projet d'entreprise sur Sedan. - 11 échoue. - Monsieur demande à 
faire entrer ses troupes dans le Luxembourg. _ L'infante lui propose de les employer 
dans le Palatinat au service de l'empereur. - Situation des affaires de l'émigration à 
la fin de 1031. - Richelieu triomphe. - Vers satiriques de Beaulru. - Le cadeau 
de S'-N.colas à la reine-mère. - Elle fait imprimer une nouvelle lettre au roi. 



La nouvelle de la fuite de la reine avait été accueillie 
avec une joie extrême à la cour de Lorraine ; on n'y 
avait pas douté un seul instant du concours de l'Espagne 
puisqu'elle accordait l'hospitalité à Marie de Médicis , 
et le duc d'Orléans s'était immédiatement décidé à faire 
succéder à la guerre de plume , aux manifestes et aux 
pamphlets qui avaient été jusqu'alors les seuls traits 
échangés entre lui et le tout puissant ministre qu'il 
avait pour adversaire , de plus sérieuses hostilités. Il 
avait levé des troupes dans le comté de Montbéliard 
et dans les lieux voisins enclavés pour la plupart dans 
la Franche-Comté , et pour ne pas compromettre trop 
ouvertement le duc de Lorraine , après avoir fait de- 
mander au gouverneur de Besançon (28 juillet) l'autori- 
sation de passer quelques jours dans cette ville , il y 



— 119 — 



était bientôt arrivé à la tète de sa maison *. C'est là 
qu'il distribua à tous ceux qui voulurent s'attacher à 
sa fortune les patentes par lesquelles il les autorisait 
à recruter des troupes en son nom. Elles débutaient 
par cette déclaration que nous empruntons à l'une 
d'elles , destinée à l'un des capitaines des vingt com- 
pagnies de cent hommes du pays de Liège dont il 
voulait former un régiment sous les ordres du sieur 
de Trouillet , l'aîné 2 : 

« Gaston , fils de France , frère unicque du roy, duc 
» d'Orléans , lieutenant général de Sa Majesté dans son 
r, royaume et soubz son authorité , contre le cardinal 
» de Richelieu et ses adhérens , au sieur Mathias de 
» Rorise , escuier , salut. L'ambition prodigieuse et 
„ l'audace effroyable du cardinal de Richelieu estant 
„ arrivée à tel excès qu'il n'y a personne qui mécon- 
» naisse le dessein qu'il a d'envahir la France , qui 
» ne voye clairement Testât où il est estably et celuy 
„ auquel il a réduit la personne du roy, notre très 
» honoré seigneur et frère, etc. » 

Il était donc bien entendu que c'était au cardinal 
de Richelieu seul que Gaston déclarait la guerre , dans 
le but de soustraire à sa tyrannie et la France et son 
frère , alors cependant qu'il se disposait à combattre 
les propres armées du roi ; distinction spécieuse qui 
fait le fond des manifestes de tous les rebelles , dans 
tous les temps et dans tous les pays. 

Monsieur quitta Besançon le 9 août , précédé de 



?ïl 



i Dépêches du 29 juillet et du l r août 1631 des gouverneurs de Besançon 
et du président de Dole à Vinfante. — Archives de l'audience (640). 

s Cette patente , datée de Besançon 5 août 1631 , se trouve dans 
les archives du conseil d'État et de l'audience, liasse 1147. 




120 — 



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Le Coigneux parti la veille avec le tiers de son train , 
et y laissant le duc de Bellegarde qui ne l'avait suivi 
qu'à regret ; il se rendit à Blamont et à Remiremont , 
en relation constante quoique secrète avec le duc de 
Lorraine *. Au commencement de septembre il était à 
Luxeuil avec une troupe de 800 chevaux environ qui 
grossissait tous les jours ; d'autres compagnies de cava- 
lerie à sa solde étaient encore logées dans la terre de 
S'-Loup , tirant leurs vivres de la Franche-Comté , au 
grand préjudice de la neutralité de cette province que 
le roi de France menaçait d'envahir et qui semblait 
devoir devenir bientôt « le tablier de la querelle des 
» deux frères 2. ■» Le marquis de Bressieux , ancien 
maréchal de camp des armées françaises et qui avait 
servi avec honneur sous le maréchal de Lesdiguières , 
mécontent du cardinal avait accepté le commandement 
des troupes de Monsieur. 

Ce n'était là du reste qu'une faible partie des forces 
sur lesquelles on comptait pour envahir la France. 
Indépendamment du concours du duc de Lorraine , 
Gaston avait recherché l'alliance de Wallenstein qui , 
disait-on , avait promis 25,000 hommes de pied et 
4000 chevaux payés pour trois ans ; mais à la condition 
d'occuper , jusqu'à l'entier remboursement des avances 
qu'il aurait faites , toutes les places dont il s'emparerait 
en France et tous les lieux qu'il ferait fortifier. Ces con- 
ditions avaient été trouvées un peu dures, et le baron de 
S'-Cyr , ambassadeur de Gaston , était retourné près de 
l'illustre et ambitieux général pour en négocier d'autres. 



1 Le parlement de Dôle à l'infante Isabelle. 25 août 1631. Audience 641. 
Id - « iit- 10 septembre ibid. 



— 121 - 

Gaston comptait aussi obtenir laide de l'empire. On 
disait même qu'en présence des menaces de Louis XIII, 
ayant dû renoncer momentanément à l'alliance de la 
Lorraine, il avait fait négocier par sa mère son mariage 
avec une archiduchesse d'Autriche ; dans les premiers 
jours d'octobre le bruit courut qu'il allait se rendre en 
Alsace où l'on assurait que l'empereur en personne lui 
amènerait la jeune princesse , lui fournirait 15000 
hommes de pied , 2000 chevaux payés , et une dot 
de 500,000 écus comptant 1 . 

Rien de tout cela n'était réel; les succès constants 
des Suédois ne laissaient à Ferdinand II ni les moyens , 
ni les loisirs de s'occuper d'autres affaires que de 
celles de son empire ; mais ce qui l'était davantage , 
c'était la réunion des troupes du duc de Lorraine qui, 
dès la fin d'août , se montaient , en y comprenant 
celles du prince de Phalsbourg son beau-frère, à 
18000 fantassins et 2050 chevaux. 

Richelieu, auquel aucun des faits qui se passaient 
si près de la frontière orientale de France ne restait 
étranger, avait rapidement pris quelques mesures de 
précaution. Quelques régiments avaient été dirigés dans 
le voisinage des points où se réunissaient les forces de 
Monsieur et, dès les premiers jours du mois d'août, le 
duc de Lorraine avait été informé que le roi voyait 
avec déplaisir son frère prolonger son séjour dans ses 
États, qu'il l'invitait à le dissuader d'épouser la prin- 
cesse Marguerite comme le bruit en courait et l'en- 
gageait lui-même à cesser ses levées de gens de guerre. 






i De Meyria-Grandvwnt à l'archevêque de Besançon. Rooy, 3 octobi 
1631. (Audience 642). 






122 — 






Charles IV avait aussitôt répondu que Monsieur, depuis 
quelque temps déjà, n'était plus en Lorraine et que, 
guidon de l'empire, possédant de nombreux domaines 
qui en relevaient, il ne pouvait quant à lui se dis- 
penser d'assister l'empereur : de là les réunions de 
troupes qui avaient porté ombrage au roi ; mais qu'avant 
la fin du mois il comptait les emmener en Allemagne, 
laissant le gouvernement de son duché à son père, le 
duc François, qui resterait à Nancy tout prêt à en 
ouvrir les portes à S. M. et à l'y recevoir si elle 
s'approchait de la frontière l . 

Richelieu n'avait qu'une médiocre confiance en Char- 
les IV et en son subit attachement pour la maison 
d'Autriche ; aussi lui envoya-t-il bientôt l'abbé du Dorât 
(23 août) pour lui demander si le roi pouvait attendre 
de lui un secours de gens de guerre dans le cas où la 
France serait attaquée et compter qu'il refuserait toute 
retraite aux troupes ennemies en Lorraine. Si le duc 
s'en excusait , l'abbé devait lui dire que le roi avait 
eu l'avis que ses levées étaient destinées à être 



1 Le. comte de Wiltz à l'audiender, Thionville, ce 16 d'août 1631 

- Monsieur, Par l'escript cy joint il vous plaira recognoistre Testât 
■• des affaires de ceste frontière , et de plus je vous diray qu'on m'at 

- escpipt de bonne part que le roy de France ayant désiré trois choses 
» de S. A. de Lorraine , scavoir qu'elle n'entretienne pas davantage 
. Monsieur , son frère , qu'elle le divertisse de son prétendu mariage 
» et qu'elle ne face point de levées , Sadite Altesse luy a donné 

- appaisement pour les deux premiers poincts , en ce qu'il y a jâ 
.. quelque temps que Monsieur, frère du roy, est hors de Lorraine 

» et pour le troisième, sadicte Altesse a fait représenter aud< roy 
« qu'elle estoit obligée d'assister l'empereur, soit comme guidon de 

- 1 empire , soit à cause des biens qu'elle a et qui relèvent de l'empire 
.. et qu ensuitte de ce sad. Alt«" se prépare d'entrer en Allemagne 
.. a la teste de son armée, etc. » (Audience 641.) 






— 123 — 



licenciées quelque jour au profit de Monsieur , et 
se plaindre de ces manœuvres perfides et de cette 
étrange conduite. 

Le duc Charles ne fit qu'une réponse évasive ; mais 
le cardinal n'entendait pas s'en contenter et l'abbé fut 
de nouveau renvoyé à Nancy pour sommer le duc de 
passer le Rhin avec son armée afin d'accomplir le 
dessein pour lequel il prétendait l'avoir réunie , s'il 
ne voulait voir le roi pénétrer dans ses États avec 
toutes ses forces. 

Cette menace , le résultat de la bataille de Leipzig 
où l'armée impériale avait été anéantie et le peu d'em- 
pressement de l'Espagne à aider le parti de l'émigration 
française, obligèrent le duc à changer ses dispositions. 
Après un conseil tenu à Nancy et auquel assistèrent , 
outre les membres de la famille ducale , Gaston et ses 
principaux conseillers , il fut décidé que Charles IV 
marcherait immédiatement au secours de l'empereur 
(18 septembre). Les exigences de Louis XIII recevaient 
ainsi satisfaction et l'on trouvait le moyen de maintenir 
sous les drapeaux et d'aguerrir une armée qui pourrait 
ensuite , si elle revenait victorieuse , être licenciée au 
bénéfice de Monsieur et servir alors plus avantageuse- 
ment à sa première et véritable destination. 

Ce n'était pas là, paraît-il, la solution qu'avait espérée 
Richelieu. Il pensait que Charles IV, voyant ses projets 
déjoués , l'empire aux abois et des forces françaises 
considérables réunies sur les frontières de ses Etats , 
se déciderait à faire amende honorable et à rechercher 
l'amitié de la France avec autant d'ardeur qu'il en avait 
mise jusqu'alors à la trahir. Le roi, qui avait été se 
mettre en Champagne à la tête de ses troupes, l'engagea 



il 




■ 

I 






■ 




— 124 — 

même à l'y rejoindre 1 pour conclure un traité d'alliance 
comptant du même coup négocier un accommodement 
avec son frère. Mais la passion du duc Charles pour 
la guerre en avait décidé autrement : dans les premiers 
jours d'octobre, pénétrant en Allemagne avec son armée 
il était allé rejoindre Tilly , suivi du prince de Phals- 
bourg qui, malheureux des galanteries de sa femme avec 
le favori du duc d'Orléans et « ne voulant plus vivre 
» avec quelque sorte de déshonneur 2 , „ allait dans 
cette expédition aventureuse chercher une mort qu'il 
n'attendit pas longtemps. 

Leduc de Lorraine, en partant, laissait ses États 
dans un tel abandon que Monsieur, ne s'y trouvant 
plus en sûreté, fit aussitôt demander un asile à l'infante 3. 
Le 14 octobre Le Coigneux arriva même à Namur pour 
y négocier avec le comte d'Emden , gouverneur du 
Luxembourg, le logement de trois à quatre cents che- 

' « Le ducq de Lorraine est attendu à Troye où la cour est main- 

- tenant , plus selon que je crois pour soigner à sa propre asseurance 

- que pour moyenner la paix, en quoy je vois fort peu de moyens 
» en cette occurence. Ores qu'il se bruict défaire du Coigneulx car- 
. dmal et de 1 envoyer à Rome, et de faire Puisloran ducq et pair 

» pour par ces deux, qui peuvent le plus, retirer le frère du roy 

" de la . re y ne -roère (Lettre de Paris du 26 septembre 1631 

communiquée le V octobre à l'audiencier par Olden Barnevelt.) - 
Audience 642. ' 

2 Mémoires de Gaston d'Orléans , p. 589. Éd. Michaud. 

a L'infante au comte d'Emden. Anvers , 5 octobre 1631 - - Mon 
. cousin , Ceste est pour vous dire en confidence que si le dur 
» d'Orléans vient en votre gouvernement avec sa suyte , que vous 
» ne luy faciez ni permettiez estre fait aulcun empeschement nv 
» aulcune réception , ains que vous faisiez semblant de ne le cognoistre 
» le laissant passer avec sadicte suyte et les gens de guerre qu'il' 
.. aura avec soy ou le suyveront après à la deffilade , en leur donnant 
* et faisant donner toutes les commoditez qu'ils auront de besoin" 
» en payant.... » (Audience 642.) 



1 






— 125 — 

vaux que son maître devait emmener avec lui l , au 
grand effroi de l'infante qui craignait de fournir par 
là au roi de France un prétexte de rupture 2. L'armée 
du maréchal de la Force n'était en effet pas bien loin 
de la frontière , et il était à craindre qu'à la suite de 
quelque rencontre avec les troupes de Gaston , la pour- 
suite ne vînt à se continuer jusque dans le Luxembourg. 
Le comte d'Einden l'appréhendait et demandait si dans 
ce cas il devait s'opposer à cette violation de territoire 
et avec quelles forces , car sa province n'avait que peu 
de gendarmerie , et les places étaient si mal fortifiées 
et si dépourvues de troupes , de vivres et de munitions , 
« qu'avant qu'on leur puisse donner secours , disait-il , 
« elles seront perdues 3 . » — « H sera besoing que le 
» comte d'Emden advertisse de ce le ducq d'Orléans 
„ ou ceulx de son concert, lui fut-il répondu, afin 
» qu'ils préviennent tels inconvéniens , puisqu'il leur 



1 Le comte d'Emden à l'infante. Namur, 14 octobre 1631. — « Madame, 
„ Je viens d'arriver bien tard en ceste ville et depuis moy arrive le 
» chancelier de Monsieur le duc d'Orléans , qui vient de me trouver 
.. et me dire qu'en chemin il a reçu lettre dud' S r duc son maistre , 
.. par laquelle il l'advise par courier exprès qu'il a changé de réso^ 
„ lution et seroit d'intention de venir en la ville de Luxembourg à 
.. desseing d'y arrester cinq ou six jours attendant avoir ses gens 
« ensemble.... » (ibid.) 

* L'infante au comte d'Emden. Bruxelles , le 17 octobre 1631. — 
« ....il sera bien que vous voyiez si vous pourrez encheminer avecq 
» son chancellier qui vous a parlé qu'il (Monsieur) entre incogneu 
» et avecq peu de gens parce que aultrement... ce seroit donner un 
» prétexte au roy de France pour rompre avecq nous.... (ibid.) 

3 Points sur lesquels le comte d'Emden demande une résolution. 
Spontin, 25 octobre 1631. (ibid.) 






-Wt 




I 



— 126 — 



■* 









WP 



» importe plus qu'à personne et à leurs affaires , sans 
- qu'il ait besoing qu 'ii 8 ' en mesle i _ 

Mais l'avertissement arriva trop tard , et ce qu'avait 
prévu le comte d'Emden se réalisa. 

Parmi lés régiments levés par le duc d'Orléans , 
il en était trois , particulièrement recrutés dans le pays 
de Liège , qui , pour gagner la Lorraine , devaient 
traverser le Luxembourg et ne se faisaient aucun 
scrupule de s'y cantonner plus ou moins longtemps : 
c'étaient les régiments d'infanterie du sieur Trouillet 
et du colonel Mars , de la maison de Coloma , ainsi 
que les compagnies de cavalerie du sieur de Bryas 
des Granges. 

A la lin d'octobre, Trouillet, avec 16 compagnies 
d'infanterie et une de cavalerie, se trouvait près de 
Montmédy et faisait savoir à Jean d'Allamont , gou- 
verneur de cette place , qu'il viendrait se mettre sous 
la protection de l'artillerie de ses remparts s'il était 
poursuivi par les troupes françaises. « Je crains , 
■» écrivait d'Allamont au comte d'Emden , en lui de- 
y> mandant des instructions, je crains que je ne me 
» voye pris comme la gauffre entre deux fers 2 . « 
Et en effet, on prêtait au roi de France l'intention 
de concentrer ses troupes à Charleville pour marcher 
sur les levées de Gaston 3 ; supposition bientôt con- 



1 Résolutions du conseil d'État sur les points présentés par le comte 
d'Emden. 28 octobre. (Audience 642.) 

2 Jean d'Allamont au comte d'Emden. Montmedi , ce 27 octobre 1631 
(ibid.) 

3 François d'Allamont au comte d'Emden. Luxembourg , 29 octobre 
1631. « Si le roy de Franco ne change de desseing, celui qu'il avait, 
passé quattre jours , estait ,1e se venir loger en personne à Charle- 






— 127 — 

firmée par l'événement, car le mois d'octobre n'était 
pas écoulé qu'une rencontre avait lieu entre elles. 

Le 29 et le 30 de ce mois , le maréchal de la 
Force et M r de Grandprey , gouverneur de Mouzon , 
étaient sortis de cette place à la tête d'un corps de 
troupes que les évaluations les mieux renseignées 
portent à 5000 fantassins et 2500 chevaux. Ils avaient 
passé le Chiers au moyen de pontons, puis, le 31 , 
s'étaient dirigés sur Muno où ils pensaient trouver 
le régiment du colonel Mars. En route ils apprirent 
qu'il en était parti avec l'intention de se loger à 
Villers-sous-Orval ; ils le poursuivirent aussitôt , dé- 
passèrent ce village sans le rencontrer et l'aperçurent 
enfin au-dessus de Florenville , dans une prairie , près 
du bois de la Haa , contre la Semoy : ils le char- 
gèrent aussitôt. Le régiment de Mars fut mis en dé- 
route complète : 45 hommes , non compris ceux qui 
furent tués dans la poursuite , demeurèrent sur le 
carreau ; le lieutenant-colonel , six capitaines , trois 
alférez et environ 120 soldats furent faits prisonniers. 
Quatorze drapeaux , la pièce de campagne que chaque 
régiment tramait à sa suite et tout le bagage restèrent 
aux mains des vainqueurs L 



ville , d'où il envoirat chercher les trouppes liégeoises levées poul- 
ie duc d'Orléans pour tâcher de les deffaire.... 

Rasse de Gavre , marquis d'Ayseau à Vin faute. Charlemont, 28 oc- 
tobre.... « Soudain mon arrivée en ce lieu j'ay despêché vers Maisières 
pour apprendre le comportement de l'armée du roi de France ,.... 
l'armée est logée séparément en divers villages sur les frontières 
depuis Rocroy jusques à la Lorraine ; le maréschal de La Force com- 
mande à tout , lequel devait venir ce jourd'huy à Chasteau Renaut 
qui est à six heures d'icy. Le roy est à Reims et il doit arriver 
dans trois jours à Maisières.. . » (Audience 642.) 

1 Le comte d'Emden à l'infante, Arlon, 5 novembre 1631. (ibid.) 




— 128 — 

Le lendemain le m c aréchal de La Force informait 
le gouverneur du Luxembourg de la victoire qu'il 
venait de remporter, en manifestant l'espérance que 
ce combat , qui avait eu lieu sur le territoire des 
Pays-Bas , n'altérerait en rien la bonne intelligence 
qui régnait entre les deux couronnes i . Le 2 novembre 
il s'avançait encore avec son corps d'armée jusqu'à 
trois lieues d'Arlon , observant la plus sévère discipline , 
puis se retirait par Florenville et rentrait le 4 à 
Mouzon. 

Cette hardie excursion du maréchal fit comprendre 
au duc d'Orléans qu'il n'était guère non plus en sûreté 
à Valderfange , d'où il comptait bientôt passer dans 
le Luxembourg , et sans attendre les conseils de pru- 
dence que l'infante chargeait le comte d'Emden de 






K 



1 - Monsieur. Sur les advis qui m'avait esté donnés que quelques 
troupes qui estoient logées à Muno , terres contentieuzes , et questant 
leurs desseins de troubler le repos des subjetz du Roy mon maistre , 
je me suis trouvé obligé de m'y opposer , et m'estant acheminé poul- 
ies charger, les trouvans deslogés, je les ay poursuyvis et attains 
auprès de ce lieu de Florenville ou les ayant deffaits , j'ay bien 
vouleu vous en donner advis et faire sçavoir ; comme je scay que 
Sad. Maté ne voudroyt rien altérer à la bonne intelligence qui c'est 
maintenue avec Sa Maté catholique et à quoy je tiendray la main 
de tout mon pouvoir , comme je veux croyre que vous fairez de 
vostre costé en tout ce qui sera de vostre gouvernement , et en ce 
que vous me jugerez propre pour vous rendre service vous c'ognoistrez 
que je désire demeurer Monsieur 



Vostre plus affectionné serviteur , 
Caumont la Force. 

Du camp de Florenville , le premier novembre 1631. » 

A monsieur le lieutenant du gouvernement de Luxembourg, com- 
mandant en l'absence de monsieur le comte d'Emden. (Audience 642.) 









— 129 — 

lui transmettre 1 , il rentra à Nancy « pour y con- 
» tinuer ses amours avec la plus jeune sœur du duc 
» et se divertir dans l'entretien de cette princesse 2 . » 

Il est manifeste que les troupes françaises , dans 
leur expédition , avaient violé le territoire des Pays- 
Bas. Renaudot dans sa Gazette prétend, il est vrai, qu'il 
en est « de la guerre comme de la chasse , qui permet 
» de poursuivre en tout lieu le gibier que l'on trouve 
» sur ses terres 3 ; » mais ce n'était pas même ici 
le cas, le gibier poursuivi n'ayant pas quitté le Luxem- 
bourg. Aussi l'agent français à Bruxelles vint-il ap- 
porter à l'infante les excuses de son gouvernement 
et lui assurer que tout ce qui avait eu lieu était con- 
traire aux intentions du roi. 

Toutefois ces explications ne furent pas jugées suffi- 
santes par les conseillers de la princesse : ils ne 
pouvaient admettre qu'un maréchal de France , ainsi 
désavoué , conservât cependant le commandement après 
en avoir aussi étrangement abusé ; ils rêvaient des 
représailles , et au sein du conseil d'État on proposa 
sérieusement de guetter l'occasion de battre avec des 
forces supérieures quelque détachement français qui 
s'approcherait trop près de la frontière et de faire 




1 L'infante au comte d'Emden, 3 novembre 1631.... " Aussi sera-t-il 
bien que vous mettiez en considération audit duc le péril de sa 
personne, estant avecq si petittes forces si proches d'autres plus 
grandes du Roy son frère , et que de s'approcher de si près serait 
le convier à intenter ce à quoy peut estre il ne penseroit , et qu'il 
seroit meilleur d'estre plus esloigné jusqu'à ce qu'il ait ce qu'il a de 
besoing pour asseurer davantage ses affaires. » (Ibid.) 

2 M. de Chamblay au card. de Richelieu , 7 novembre 1631. 
d'Haussoxville , t. I , p. 226 , not. 2. 

3 Gazette du 7 novembre 1631. 




I 



■ 

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— 130 — 

savoir ensuite à Paris que c'était une simple revanche. 
On émit aussi l'avis de charger le marquis de Mirabel 
de porter plainte au nom du roi d'Espagne et de l'infante 
près de Louis XIII et de réclamer une satisfaction 
publique. Mais l'une et l'autre de ces alternatives 
n'étaient pas sans dangers : la revanche que l'on se 
proposait pouvait entraîner d'autres combats , d'autres 
représailles et rendre la rupture imminente ; la de- 
mande de salisfaction pouvait être fort mal reçue , 
attirer au gouvernement de l'infante quelque brusque 
réponse que ses accointances avec le parti de la reine- 
mère et de Monsieur rendaient parfaitement justifiables , 
ce qui eût été une nouvelle offense ajoutée à la première 
et un nouveau motif de rupture. Après réflexion , on 
préféra paraître se contenter des excuses de l'agent 
français l . 

D'autres événements, impatiemment attendus, per- 
mettaient d'ailleurs d'espérer bientôt sinon une revanche, 
au moins une compensation. L'émigration française con- 
sidérait comme éminemment utile à sa cause la pos- 
session dans le royaume de quelques places fortes, à 
l'abri desquelles elle pourrait rallier ses forces et ses 
partisans. Malheureusement jusqu'alors toutes celles 
qu'elle avait espéré surprendre lui avaient échappé , et 
La Louvière qui tout récemment, par les intelligences 
qu'il y possédait , avait cru soulever Rue et Ardres, 
arrêté par M r de Moncaurel , gouverneur de cette der- 
nière ville, et livré au cardinal , avait payé de sa tête 
sa tentative infructueuse. On n'avait pas été plus heureux 
en Provence et dans le Languedoc , les gouverneurs des 



1 Audience, liasse 642. 



1$ 



— 131 






places sur lesquels on pensait pouvoir compter ne s'étant 
pas prononcés pour la rébellion. Calais ne devait être 
livré par Jacques d'Étampes qu'après que l'Espagne 
aurait promis son concours. Restait Sedan. Cette ville, 
sous la suzeraineté du roi de France, était le patrimoine 
du duc de Bouillon qui y entretenait une garnison à ses 
frais. Située non loin des frontières de la Lorraine , 
presque sur celles des Pays-Bas, elle offrait aux régi- 
ments formés dans l'un ou l'autre de ces deux Etats , 
une place d'armes éminemment favorable. Des négo- 
ciations avaient été entamées par l'intermédiaire de 
Rubens avec le duc de Bouillon qui, pendant que sa 
mère gouvernait sa petite principauté , servait sous 
les drapeaux des Provinces-Unies , et le vicomte de 
Turenne venait d'arriver de Hollande à Bruxelles 
pour traiter des conditions d'une alliance L 

Le duc de Bouillon n'avait jamais laissé passer 
une occasion de conspirer contre la France et, jus- 
qu'aux derniers jours de la vie du cardinal de Richelieu, 
il devait s'abandonner à son humeur frondeuse et pas- 
sionnée pour l'intrigue. Aussi son jeune frère, obéissant 
à ses instructions 2 , fut-il bientôt d'accord avec Rubens, 
le marquis de Stissac , Monsigot et d'autres Français. 



1 L'audiencier à l'infante. — 5 novembre 1631. — J'ay ensuite du com- 
mandement de V. Al. parlé au sieur Rubens touchant le tercio du vicomte 
d'Alpen; il m'a dit que le vicomte de Touraine est arrivé de Hollande et 
qu'il lui amande qu'il le viendra trouver à cest après-midi; il en traictera 
avec led. vicomte de Touraine, et sur quoy il attendra le commandement 
de V. A. par mon moyen. — (Audience 6-12.) 

' L'infante à Philippe IV. — 19 décembre 1631 ... El Duque de Billion 

me ha embiado a dezir que dexera que yo lo reciva en la proteccion 

de V. M. assegurandome que para en caso que tengo effecto, entregara 
en manos de V. M. la plaza de Sedan. — (Corresp. t. 29, p. 261.) 









— 132 






Ml 



I 



Il fut convenu que l'on s'assurerait dès ce moment 
de Sedan au nom de la reine-mère et de Monsieur, en 
y faisant entrer 2000 fantassins dont devaient faire 
partie cinq à six cents hommes du tercio que le vicomte 
d'Alpen avait levé pour le compte de Gaston L Pour 
ne pas donner l'éveil aux troupes françaises établies 
sur la frontière , on devait diriger ces hommes sur 
Givet en faisant courir le bruit qu'ils partaient pour 
l'Allemagne; des guides qu'ils trouveraient dans cette 
ville devaient les conduire à Sedan par des chemins 
détournés et par petits groupes de vingt ou trente à 
la fois. L'exercice de la religion catholique leur était 
assuré (on sait que le duc de Bouillon et Turenne 
étaient protestants) et le marquis de Stissac, pendant 
tout le temps que durerait le passage des troupes de 
Givet à Sedan , devait se tenir caché à Charlemont 
pour veiller à leur prompt et sûr acheminement 2. 

Le cardinal de la Cueva, l'un des principaux conseil- 
lers espagnols de l'infante, n'avait osé donner seul son 
consentement à cette entreprise, et ce n'était que le 
9 novembre, d'accord avec le marquis d'Aytona, qu'il 
s'était décidé cà la protéger. Mais le cardinal de Riche- 

' L'audiencier à l'infante. - 7 novembre 1631. — Le marquis de 
Stissac, Monsigot et aultres Français me sont venus trouver avec le sieur 
Rubens et me dire qu'ils sont résoluz, je dis le duc de Bouillon et son 
frère, de passer oultre avec l'affaire de Sedan en y mettant dedans jusques 
à deux mille hommes; pour accomplissement du quel nombre il font estât 
qu'il y entre cinq à six cens hommes du tercio du vicomte d'Alpen, etc. 
(Ibid.) 

2 L'audiencier à M' de Hezeaux, gouverneur de Charlemont. — 9 novem- 
bre. — Monsieur S. M. m'a commandé de vous faire ce mot pour vous dire 
que vous veuillez tenir caché à Charlemont Monsieur le marquis de 
Stissacq, mareschal de camp du duc d'Orléans, porteur de ceste, pour 
aultant de jours qu'il luy plaira. Et sur ce, etc. (Ibid.) 



■■1 

I 



— 133 — 

lieu, toujours bien informé de tout ce qui se passait 
dans le camp de l'émigration 1, n'avait pas tardé à 
connaître ce qui se préparait , et le jour même où 
les ministres de l'infante prenaient cette décision les 
troupes du maréchal de la Force apparaissaient devant 
Sedan. La duchesse douairière de Bouillon avait tout 
aussitôt montré les dispositions les plus belliqueuses; 
elle avait fait dire au maréchal qu'en sa qualité de 
princesse souveraine elle voulait se maintenir telle , 
que c'était sa volonté et celle de son fils de ne recevoir 
dans Sedan aucune garnison française, et que plutôt 
que d'y consentir tous les bourgeois , les gens de 
guerre et tous les sujets de ses terres étaient résolus 
d'y mourir 2 . Et aussitôt elle s'était mise en mesure 




i Plusieurs des Français qui paraissaient appartenir au parti de la 
reine-mère et de Monsieur n'étaient en effet que des agents de Richelieu. 
Dès le commencement d'octobre, plusieurs des gouverneurs des villes 
frontières, le comte d'Anapes à Landrecies, le comte de S' e -Aldegonde et 
M r desFouquières, appelaient l' attention de l'infante sur les faits et gestes 
d'un certain capitaine Gauche, qui jadis avait été en garnison à Arras et 
connaissait cette place, et d'un autre personnage encore qui se faisait 
appeler tantôt M r de Beaumont, tantôt M r de Cerfontaine ou de Longueval, 
se prétendait allié aux Montmorency, au duc d'Elbeuf et grand ennemi 
du cardinal, se rendait fréquemment à Bruxelles et à Anvers, mais de son 
château de Forest, près du Quesnoy, envoyait souvent et toujours la nuit 
des messages en France. Les Archives des affaires étrangères de France 
nous ont encore fait connaître, par ses rapports secrets au cardinal, un 
autre de ses agents, Bonlay, qui sous le nom de Bonlet ou M r de Bonlé, 
est souvent désigné par l'audiencier comme « celuy qui fait icy les affaires 
» du ducq d'Orléans. » Dans cette entreprise de Sedan, nous le voyons 
particulièrement chargé de demander les passeports pour les canonniers 
de Hollande du vicomte de Turenne et empressé de savoir des nouvelles. 
(Lettres de l'audiencier à l'infante. des 10 et 15 novembre, audience 642.) 

2 Avis envoyés à l'infante par le comte d'Emden , le 15 novembre ; ils 
sont datés d'Orchimont le 9, et de Montmédy le 10. « Personne ne peut 
» plus entrer à Sedan, dit celui-ci, l'on fortifie les dehors et ils se résol- 












— 134 — 






de tout préparer pour une défense à outrance ; elle 
avait fait sortir de, la ville les étrangers et le menu 
peuple pour se débarrasser des bouches inutiles et 
avait ordonné de renforcer les dehors de la place. 
Bientôt le vicomte de Turenne était arrivé, précédant 
de quelques jours dix canonniers qu'il avait fait venir 
de Hollande où ils étaient réputés pour leur habileté , 
et il avait envoyé dire au gouverneur de Charlemont', 
le marquis d'Ayseau , de lui expédier les gens du' 
tercio d'Alpen, par petites troupes et sans officiers. Mais 
en même temps un de ses gentilshommes partait pour 
Pans avec une mission secrète , et lui-même s'entendait 
avec le maréchal pour permettre aux soldats français 
d'aller librement se procurer à Sedan tout ce dont ils 
pouvaient avoir besoin , hormis les vivres i. Turenne 
avait compris sans doute que la résistance était inutile 
en présence des forces considérables qui s'étaient mas- 
sées dans les environs , rendant de plus en plus difficile 
l'entrée de tout secours dans la place , et qui avaient 



•• vent a un siège plustost que de recevoir garnison. La ville est fort bien 

- pourvue, et mesme chasque maison a son moulin pour moudre à la 
» nécessité. .. (Ibid.) 

1 Le marquis d'Ayseau à Vaudicncier.- Charlemont, 13 novembre 1631 

- Monsieur. Ce que l'armée française at faict aux environs de Sedan at 
esté de saysir quelque bourgs aux environs et s'y loger et de faire force 
patrouilles afin que rien n'y entre, sans autre hostilité que de courir les 
terres de Sedan. Depuis que le vicomte de Turaine y est entré il at 
envoyé au mareschal de la Force, et les Français vont librement ach'eptér 
tout ce qu'il y ont affaire hormis les vivres et mesmes il v est entré quel- 
ques officiers : de sorte que nous ne scavons que juger...'.. Le vicomte de 
Turaine m'at envoyé dire que les gens qui le doivent aller trouver aillent 
en fort petites troupes et sans officier de peur de se déclarer, ce qu'il ne 
désire, et mesme at envoyé à Paris vers le Roy, je ne scay pour quel 
subject (ibid,) 









— 135 — 

même ouvert les hostilités en «'emparant du fort Douzy , 
sur le Chiers, à deux lieues d'Yvoix, qu'elles se hâtaient 
de fortifier et de munir d'approvisionnements. Aussi son 
envoyé à Paris n'avait-il eu d'autre mission que de 
négocier un arrangement avec le cardinal de Richelieu : 
le 17 novembre le maréchal de la Force fit son entrée 
à Sedan et reçut au nom de Louis XIII , qui devait 
désormais la payer , le serment de la garnison , et de 
la douairière la promesse de ne plus entretenir d'autres 
troupes dans la ville que celles qui y seraient envoyées 
par le roi de France. Les quelques compagnies du 
régiment d'Alpen qui avaient pu pénétrer dans la place 
furent reléguées dans le fort Douzy, et deux jours après 
l'armée française se retira vers Châlons et Reims L 

Cet échec fut extrêmement sensible au duc d'Orléans. 
Devant renoncer à faire de Sedan sa place d'armes , 
pouvant difficilement , en présence des menaces du roi 
son frère , conserver les forces qu'il avait réunies dans 
le duché de Lorraine , il imagina de cantonner dans 
le Luxembourg les trois ou quatre mille hommes en 
ce moment rassemblés à Sierk sous le commandement 
du comte de la Feuillade , et chargea celui-ci de s'en- 
tendre à ce sujet avec le gouverneur de cette province 2. 
Mais le comte d'Emden se montra fort peu empressé de 
recevoir ces troupes mal payées , plus mal disciplinées 
encore , qui mettaient au pillage le pays qu'elles occu- 
paient. Le régiment de Trouillet venait précisément de 
quitter le Luxembourg après y avoir commis mille excès, 

1 Avis de la frontière du 20» de novembre 1631. (Ibid.) 

2 Lettre du comte d'Emden à Vaudie,icier, du 16 novembre, lui com- 
muniquant celles du duc d'Orléans et du comte de La Feuillade, des 10, 
13 et 16 du même mois. (Ibid.) 
















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— 136 



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et pour l'empêcher d'y reparaître, le comte n'avait trouvé 
cl autre expédient que de retirer sur la rive gauche de 
la Moselle toutes les barques et les pontons qui auraient 
pu. lui permettre de repasser la rivière. A l'envoyé de 
Gaston et au secrétaire Monsigot, qui passait acciden- 
tellement par Luxembourg, il s'efforça donc de démontrer 
le danger que l'entrée de ces troupes dans son gouver- 
nement ferait courir aux Pays-Bas , le roi de France 
pouvant y trouver un prétexte de rupture et en profiter 
pour les envahir ; il leur dit que cette province n'offrait 
que très-peu de ressources , et ajouta enfin qu'il ne 
pouvait s'engager à- y recevoir ces gens qu'après en 
avoir obtenu l'autorisation de l'infante à qui il allait 
expédier un courrier. 

Cette demande plaçait le gouvernement des Pays-Bas 
dans une situation très-délicate ; mais c'était là le résultat 
de sa tolérance et, disons mieux, de sa complicité. Il 
avait trop encouragé le recrutement des troupes de Mon- 
sieur pour n'être pas un peu responsable de leur entretien. 
Toutefois leur permettre de se cantonner dans le Luxem- 
bourg , c'était ouvertement se compromettre vis-à-vis de 
la France ; aussi le conseil d'État laissa-t-il écouler 
tout un mois avant de prendre une décision à ce sujet , 
espérant toujours que quelqu'incident inattendu le tire- 
rait d'embarras. Le 13 décembre le duc d'Orléans ayant 
réitéré sa demande i, il fallut prendre un parti. Peu 



TU 



i Le comte d'Emden à l'audiencier. Luxembourg, le 15 de décembre 
1631. - Monsieur. Voicy que de nouveau le duc d'Orléans me veut jetter 
toutes ses troupes sur les bras. Lorsqu'il pensait faire le mesme il y a un 
mois javois despeché un courier pour recevoir les ordres de S A comme 
j'aurais à me régler le cas arrivant, mais je n'aye heu aucune résolution 
tellement que. je ne suis pas peu embarassé s'ils viennent fondre icy tout 






— 137 — 

de temps auparavant le colonel Dumesnil , qui avait 
levé pour Monsieur un régiment de cavalerie dans les 
pays de Liège et de Cologne , s'était offert de le conduire 
en Allemagne au service de l'empereur L Pour sortir 
d'embarras , les ministres de l'infante proposèrent 
à Gaston d'envoyer toutes ses levées dans le Palatinat 
où elles seraient très-utiles pour le moment 2 , et le 
baron de Dramelay partit pour la Lorraine, accompagné 
d'un commissaire de l'Exercito , afin de les prendre en 
solde et de leur payer un mois de gage si le duc y 
consentait 3 . 

On était alors aux derniers jours de l'année 1631. 
Il y avait cinq mois que la fuite de Marie de Médicis 
et l'accueil empressé de l'infante avaient fait concevoir 
à Monsieur et à ses conseillers le plan de soulever 



à coup et en confusion qui causera l'entière ruine de ceste province, 
venans comme ils ont venu au voisinage ou tout estait de bonne prise.... 
Les troupes dudict duc d'Orléans qu'il nous veult icy envoyer sont de 
3 à 4000 hommes de pied et 300 chevaulx, selon que me dit le gentil- 
homme porteur de ceste. (Audience 643.) 

i Lettres de l'audiencier à Vinfante et de l'infante au colonel Dumesnil, 
du 3 novembre. (Audience 642.) 

2 L'audiencier à Vinfante. — Madame, Le conseil ayant vu la lettre 
que le comte d'Emden a escript à V. A. sur le subject de la réception des 
trouppes du duc d'Orléans, dont ledit duc l'a requiz , il semble audit 
conseil qu'il ne convient nullement laisser entrer lesdites trouppes au 
pays de Luxembourg afin que ne leur arrive le mesme qu'au régiment do 
Mars. Et que partant le meilleur seroit que V. A. les envoyé au Palatinat 
où elles viendront bien à point, auquel etfect V. A. pourrait envoyer vers 
le chef délies mesmes, vers le duc d.'Orléans (s'il en est besoing) le b°° 
de Dramelé ensemble un commissaire de l'Exercito pour le recepvoir a 
la solde et donner un mois de gage, mesme que ledict Dramelé les y 
conduise, selon l'advis qu'il pourra demander au comte d'Emden. Fait à 
Bruxelles, le 17 de décembre 1631. — (Audience 645.) 

3 Instructions pourleb " de Dramelay. (18décembre.)— (Audience 643.) 




— 138 — 






K0L' 



la France contre Richelieu. Des projets qu'ils avaient 
formés , des illusions dont ils s'étaient bercés , com- 
bien s'étaient réalisés? Ils n'avaient pu réunir que 
4 à 5000 fantassins et 2000 cavaliers au lieu des 
15 à 20000 hommes sur lesquels ils avaient compté , 
et la difficulté de les faire subsister, autant que le 
menaçant voisinage de l'armée française, allait peut- 
être les obliger à les divertir de leur mission pour 
les envoyer combattre le Suédois. Le duc de Lor- 
raine, parti avec l'espoir d'aguerrir ses troupes en 
attendant le moment favorable , n'avait pu déterminer 
le vieux Tilly , auquel il s'était joint , à attaquer 
Gustave-Adolphe ni à attirer celui-ci en rase cam- 
pagne. Ses succès s'étaient réduits à la prise de 
quelques petites villes et , presque sans combats ; 
mais épuisée par les maladies, les fatigues et les 
rigueurs de la saison , son armée , réduite au tiers 
de son effectif, avait été à peine suffisante pour 
fournir des garnisons aux places qu'il avait enlevées. 
En France , aucun mouvement ne s'était déclaré. 
De tous les grands seigneurs dont les noms avaient 
été mis en avant , un seul , le duc de Guise , avait 
fait mine de bouger ; mais il avait bientôt 



reçu 



l'ordre de venir à Paris rendre compte de ses actions 
au roi lui-même. Comprenant que Richelieu n'aurait 
pas plus d'égards pour lui que pour ceux qui avaient 
essayé déjà de traverser ses desseins, le tils du Balafré 
avait aussitôt manifesté le désir de faire d'abord un 
pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette et, avec la per- 
mission du roi , s'était retiré en Italie. Ni le duc 
d'Épernon , ni le duc de Candale n'avaient prêté 
l'oreille aux ouvertures qui leur avaient été faites, et 



■ 



139 — 



le marquis de La Valette avait vu les liens qui 
l'attachaient à la fortune du cardinal se resserrer 
encore par l'octroi qui lui avait été fait , le 5 sep- 
tembre, de lettres patentes érigeant, sous son nom, 
sa terre de Villebois en duché-pairie. Le duc de 
Bouillon avait bien été gagné et sympathisait de cœur 
avec l'émigration; mais nous avons vu cornaient, réduit 
à l'impuissance, il ne pouvait plus lui venir en aide 
dorénavant que d'une manière toute platonique. 

A l'étranger, aucun des souverains auxquels on s'était 
adressé n'avait répondu à l'attente qu'on s'en était 
promis. L'empereur Ferdinand , menacé par les progrès 
du roi de Suède, avait trop besoin de toutes ses res- 
sources pour en rien distraire au profit d'une cause qui 
l'intéressait peu ; Victor-Amédée , gendre de Marie de 
Médicis, avait bien dû se décider à quelque démonstra- 
tion en sa faveur ; mais préoccupé avant tout de se 
maintenir exactement en équilibre entre l'alliance fran- 
çaise et l'espagnole , toute son intervention s'était bornée 
à envoyer le cardinal de Savoie, son frère, près de 
Richelieu pour lui faire entendre quelques timides obser- 
vations , qu'il s'était bientôt hâté de retirer après que 
le tout puissant ministre lui eût déclaré que le moment 
était mal choisi et que le roi déciderait de ce qu'il 
aurait à faire quand la reine reconnaîtrait ses erreurs. 
Charles I er , déjà aux prises dans son royaume avec les 
difficultés qui devaient si tragiquement finir pour lui , 
avait fait moins encore , et les relations diplomatiques 
racontent même qu'il supportait fort patiemment les 
discours de l'ambassadeur français à Londres parlant 
de la reine-mère sans beaucoup de respect et blâmant 
fort irrévérencieusement sa conduite pour justifier celle 



— 140 — 






I 






du cardinal i. L'Espagne , s'obstinant à ne rien faire 
sans ses alliés naturels, s'était tenue dans une prudente 
réserve , toujours prête à désavouer ce qu'auraient fait 
sans son avis ses ministres des Pays-Bas ; enfin, ceux-ci, 
malgré toute leur envie de se compromettre , retenus 
par la crainte de déplaire au cabinet de Madrid et 
restreints dans leurs désirs par le mauvais état des 
finances, avaient dû se borner à des secours que 
leur insuffisance même rendit inutiles. 

Ricbelieu triomphait donc : tous ses ennemis s'étaient 
montrés impuissants à le renverser et leurs vaines 
tentatives n'avaient servi qu'à le rendre, plus que jamais, 
le maître absolu de la volonté royale. En moins d'un an 
sa prodigieuse habileté et, il faut le dire aussi, les fautes 
de ses adversaires, l'avaient affermi d'une façon inébran- 
lable au pouvoir d'où il avait été si près de tomber. On 
le sentait si bien à Paris et dans toute la France , que 
les illusions qu'on avait pu s'y faire sur la réussite 
des projets de l'émigration avaient complètement dis- 
paru , comme le certifierait, en l'absence d'autres 
preuves, la vogue qu'avaient partout à cette époque, 
à la cour et à la ville, dans les ruelles et les caba- 
rets, les chansons où Marie de Médicis et Monsieur 
étaient ridiculisés. Au milieu d'un grand nombre d'autres 
qui sont arrivées jusqu'à nous, nous nous bornerons 
à citer les derniers vers d'une pièce satirique intitulée 
Avis aux àbcens de la cour, et qu'on attribuait au 
comte de Beautru2, un des beaux esprits du temps, 



1 Séance du conseil d'État de Madrid, 26 octobre 1631 - Estado 
2046 f. 16. 

2 Négociations de France, t. 7, p. 180. 



i 



— 141 — 



un fidèle de Richelieu qui devait l'envoyer bientôt 
comme ambassadeur de France à Madrid : 



Gaston , c'est trop courir , revenez au logis 

Tout droit à Montargis 
Et ne prétendez plus que l'empire et l'Espaigne 

Puissent rien en Champaigne. 
Vous avez assez fait le chevalier errant 

Avecques Puylorant 
O mère des trois rois, puissante Epiphanie, 

Pourquoi t'es-tu hannie? 






Pendant que ces couplets, plus que médiocres mais 
à coup sûr fort peu respectueux pour Marie de Médicis, 
couraient dans tout Paris, à Bruxelles, en revanche, 
elle était traitée avec les honneurs dûs à une reine et 
à la belle-mère du roi d'Espagne : tous les soins et les 
délicates attentions qu'inspiraient à l'infante son bon na- 
turel et le désir de faire oublier à son hôte ses disgrâces et 
son exil lui étaient prodigués. A ce sujet, une anecdote 
que nous a conservé un récit du temps nous a paru , 
malgré son peu d'importance , mériter une place au 
milieu des événements que nous racontons *. 

Le soir de la fête de S'-Nicolas , le 6 décembre , 
vers onze heures, une des filles de chambre de Marie 
de Médicis , en préparant le lit de sa maîtresse, décou- 
vrit tout-à-coup , sous la couverture , un objet assez 
volumineux dont elle ne saisit ni la forme ni l'usage, 
mais dont la vue lui fit aussitôt pousser des cris de 



1 Extrait du t. 18 de la Collection dts documents inédits, collationnée 
par Wynants en 1794, aux archives du royaume. 



r 



— 142 



■I 






terreur. Elle courut tout émue trouver la reine qui, 
à cette nouvelle , changea de visage et ordonna à 
M. de la Mazure de voir ce que cela pouvait être. 
Le lieutenant des gardes n'était pas des plus rassurés ; 
car l'idée lui vint , comme aux autres , de quelque 
machine infernale que le cardinal de Richelieu avait 
trouvé moyen de faire glisser dans le lit de la reine 
et qui devait agir pendant son sommeil. Aussi fut-ce 
avec les plus grandes précautions qu'il enleva et vint 
déposer sur une table un objet ayant la forme d'un 
soulier à la mode de l'époque , mais de dimensions 
colossales , et qu'on reconnût être un scriban où se 
trouvaient réunis tous les objets nécessaires pour écrire 
et dessiner , règles , compas , perce-lettres , etc. , le 
tout entouré d'un chapelet dont les grains étaient des 
diamants. Après avoir bien examiné ce riche cadeau 
et s'être longuement étonné de son apparition mysté- 
rieuse , on se souvint que le soir même , pendant une 
visite de l'infante, M rae de Willerval, qui l'accompagnait, 
s'était approchée de la ruelle du lit, sous prétexte de 
renouer les cordons de son soulier : l'archiduchesse 
avait joué pour la reine le rôle du bon S'-Nicolas 
si cher aux enfants des Flandres , tel était le mol 
de l'énigme. 

Si la première impression à la vue de ce mystérieux 
objet s'était traduite par un injurieux soupçon à l'adresse 
du cardinal , c'est que le temps ni l'exil n'avaient encore 
en rien diminué la haine que lui portait la reine-mère et 
qu'il n'avait du reste , de son côté , aucunement cherché 
à affaiblir. L'esprit de Marie de Médicis s'était même 
aigri davantage encore à chaque nouvel insuccès de 
ses manœuvres ou de ses intrigues. La correspondance 



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— 143 — 



que pendant quelque temps elle avait échangée avec 
son fils était devenue de jour en jour plus injurieuse 
pour Richelieu et , afin d'y couper court , le roi lui 
avait fait dire qu'il ferait arrêter le porteur de ses 
lettres si elles contenaient encore quelque chose d'hostile 
pour celui que, en dépit d'elle, il persistait à garder pour 
premier ministre. 

Dès lors elle avait cessé de lui écrire , mais non 
de conspirer. Ses intrigues avec les mécontents et ses 
tentatives de soulèvement à Ardres et à Rue avaient eu 
pour résultat de faire déclarer criminels de lèse-majesté 
tous ceux qui avaient pris parti pour elle et l'avaienl 
suivie dans les Pays-Bas ; de plus, ses biens avaient 
été saisis et ses meubles inventoriés. Elle s'était tue ; 
mais à la nouvelle de l'exécution prochaine de La Lou- 
vière , qui s'était perdu pour elle , elle avait écrit au roi 
pour lui demander la vie de ce malheureux. M. de La 
Barre , chargé de remettre sa lettre à Louis XIII , 
avait aussitôt été jeté en prison, et il n'avait été rendu 
à la liberté qu'à la demande de l'infante et à sa seule 
considération , ainsi qu'on l'avait déclaré à l'envoyé de 
cette princesse. En présence de ce parti pris bien con- 
staté de briser toute relation avec elle , la reine-mère 
n'avait rien trouvé de mieux , pour faire parvenir ses 
plaintes et ses objurgations jusqu'aux oreilles de son 
fils , que de les livrer à la publicité : le 20 décembre 
1G31 elle avait adressé au roi une accusation en règle 
contre le cardinal, et l'avait fait imprimer et répandre 
dans toute la France l : « Le cardinal de Richelieu , 



1 Lettre escritte au roy par la reyne-mère de Sa Majesté. Datée de 
Bruxelles, ce XX décembre M. DC. XXXI, petit in 4°, de 23 pages. 



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y disait-elle, possède avec les premières charges de 
France, les principaux gouvernemens : avec les gou- 
vernerons , les plus fortes places et les provinces , les 
ports et les havres : avec ceux-là , les isles et les 
vaisseaux : avec les vaisseaux , les canons et les 
gens de guerre : avec les armes , les finances : avec 
les finances , l'authorité absolue dans vostre conseil. 
Vous scavez en conscience , et le moindre de vostre 
cour le scait comme vous , qu'il n'y a pas en tout 
cecy un mot d'adjousté à la vérité : et que par dessus 
ces puissances qui contiennent toutes celles de vostre 
Estât , il est encore le seul qui vous conseille , qui 
commande dans vostre cour , dans vos armées , et 
dans tout vostre royaume. Que scauriez-vous luy 
donner après cela ? Ou , pour mieux dire , à quoy se 
peuvent plus porter les desseins d'une ambition si 
desréglée, qu'à vostre vie et à vostre couronne ? Vous 
estes jour et nuict environné de ses gardes et de ses 
espions, et exposé à tout le mal qu'il vous voudra 
faire ; et luy au contraire est gardé contre vous. En 
sorte qu'il a tout pouvoir sur vous , et vous n'en avez 
point sur lui. Considérez lestât auquel il vous réduict 
et celuy auquel il s'establit de plus en plus ; et vous 
trouverez, que lorsqu'il attentera contre vostre per- 
sonne, ou qu'il se soustraira de vostre obéissance 
(à quoy vous devez croire qu'il ne tardera pas beau- 
coup) il vous sera difficile d'éviter l'un, mais impos- 
sible d'empêcher l'autre Souvenez-vous du temps 

que vous commençastes à l'employer en vos affaires, 
par les instantes prières que je vous en faisois \ 
qu'il ne demandoit que l'honneur d'assister quelque- 
fois en vostre conseil ; et protestoit qu'estant de con- 



145 



dition ecclésiastique, il n'avait plus rien à prétendre 
dans la Cour et dans le inonde ; et comme peu après 
vous ayant faict sous main persuader par le duc de 
Bellegarde, et par les autres qui estaient près de 
vous , de luy donner quelque pension il la refusa 
quand vous luy en fiâtes l'offre, pour faire semblant 
qu'il vous servoit sans intérest , et qu'il ne seroit 
jamais à charge, ny à vous, ny à vostre Estât. 
L'expérience vous a monstre depuis s'il n'est pas 
le plus intéressé de tous les hommes, jusques dans 
les moindres choses , et si au lieu d'une petite 
pension qu'il refusoit de vous, il ne prend pas luy 
mesme à ceste heure, pour sa pension, tout l'argent 
de la France 11 a assez de charges, de béné- 
fices et de gouvernemens, pour en fournir la meilleure 
partie de vostre Cour. On luy trouvera assez d'argent 
pour soulager de la taille deux ou trois ans vostre 
pauvre peuple : aussi bien ne le tient-il que de 

larrecins qu'il exerce sur vous et sur eux Ce 

n'est pas moy seule qui vous demande justice de 
luy, ce sont les Princes de vostre Estât, vos Parle- 
mens, vostre Noblesse, vos officiers, vos Peuples, et 
généralement tous vos subjects et vos meilleurs 
serviteurs.... Donnez leur la liberté de vous faire 
leurs plaintes, et vous entendrez des choses si épou- 
vantables du cardinal de Richelieu, que vous aurez 
en horreur la veùe d'un homme si détestable, et 
i advouerez de n'avoir point de plus véritables ser- 
i viteurs que ceux qui vous auront faict connoistre 
, ses tyrannies , et qui ayderont à vous en déli- 
! vrer... » 
Cet amer réquisitoire, que Marie terminait en pro- 

10 



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146 - 















testant contre la saisie de son douaire i, resta sans 
réponse. Elle devait s'y attendre. Ayant confié au 
hasard le soin de porter ses plaintes aux pieds du 
trône , elle ne pouvait espérer en être mieux servie 
.que par le dévouement de ses propres gentilshommes; 
et le cardinal , qui avait su empêcher ses récriminations 
d'arriver directement aux oreilles du roi, ne devait pas 
avoir de peine à les arrêter dans la voie détournée 
qu'elle leur avait fait prendre. 

Il lui restait un moyen encore de faire entendre la 
vérité à son fils : c'était de persuader le parlement de 
Paris d'en être l'interprète. Le 6 janvier 1632 elle lui 
écrivit : « Comme vous estes instituez entre le roy et 
» les peuples pour estre vers eux les dispensateurs de 
» la justice et de l'authorité souveraine , vous estes 
« entre eux et luy pour empescher les oppressions tant 
v générales que particulières.... C'est donc principale- 
■» ment à vous que je me dois addresser , pour m'ayder 
» à l'informer de ce qui se passe en son Estât , et des 
» malheurs dans lesquels le cardinal de Richelieu le va 
» jetter. » Mieux inspirée qu'elle ne l'avait été lorsqu'elle 
s'était proposé quelques mois auparavant de le faire 
juge entre elle et le premier ministre , l'intervention 
qu'elle lui demande n'a rien cette fois qui lui soit per- 
sonnel.; ce n'est pas pour elle qu'elle intercède, mais 
pour la France victime de la politique du cardinal, 
si différente , prétend-elle, de celle du feu roi , qu'elle 



' Avez-vous plus de droit sur le bien que j'ay apporté en PYance, par 
un contrat de souverain à souverain, que d'aller prendre celuy du Grand- 
Duc, mon neveu, ou de quelque autre prince? Si ce n'est que pour vous 
avoir mis au monde, j'aye perdu le rang que j'y ay apporté dés ma nais- 
sance, et que je ne suis subjecte que pareeque je suis vostre mère 









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s'était toujours tant efforcée de suivre et qui ne tendait 
qu'à la paix avec la maison d'Autriche , paix si précieuse 
qu'il cherche à rompre. Puis après l'avoir accusé de 
conduire le royaume à sa perte , elle évoque la mémoire 
de Henri IV, et c'est par sa bouche qu'elle conjure le 
parlement de remontrer au roi son fils les malheurs de 
la guerre et les pernicieuses intentions de celui qui l'y 
veut engager. « Exhortez-le à la paix , si importante 
» à sa vie , écrit-elle , si nécessaire à son peuple , si 
» conforme à sa piété et sa bonté , si désirée de tous 
» et de moy particulièrement , qui appréhende tant de 
» sinistres événemens du contraire. Advertissez-le de 
y destourner de luy les malédictions de Dieu et des 
» hommes, qui tomberont sur l'autheur de ces déso- 
» lations. On n'a jamais faict de semblables entreprises 
» sans en demander vos ad vis : vous avez droict de les 
» dire en tout ce qui importe au public , mais parti- 
» culièrement où il y va de la ruyne de l'Estat : vous 
» ne pouvez refuser de communiquer au roi Monsieur 
» mon fils ceste prière que je vous fais , avec offre de 
» faire apparoistre de tout ce que j'ay dict ; ne désirant 
». point que vous ayez esgard sur cecy à aucun, de. mes 
?) intérests , en tant qu'ils ne toucheront qu'à mon par- 
» ticulier , mais seulement à ce qu'ils importent au Roy 
■» Monsieur mon fils , et à la France. Réitérez-luy vos 
v remonstrances et surmontez par la force de la vérité , 
v en la bouche de la Justice , les ruses et les impostures 
» dont il est surpris. Vous estes les seuls qui avez 
t> donné , en ces occasions , des preuves de courage et 
» d'amour de vostre patrie : vous avez la gloire d'avoir 
» porté pour le public des souffrances mémorables à la 
n postérité : poursuivez avec les mesmes vertus et ceste 









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<» taesme générosité ; Dieu vous fera la grâce de sauver 
» le Roy et l'Estat ; la Maison Royale et celle qui prie 
» Dieu , Messieurs , vous tenir en sa saincte garde l . » 
Pour justifier ces cris d'alarme , cet appel passionné 
au glorieux passé du parlement de Paris afin de l'en- 
gager à prendre en mafe la défense de la paix , il fallait 
donc qu'elle fût compromise ? Pour que Marie de Médicis 
crût devoir évoquer la grande ombre de Henri IV et , 
en dépit de la vérité historique , pour qu'elle crût devoir 
mettre sous- son patronage la politique qu'elle avait tou- 
jours défendue , il fallait que celle du cardinal fût bien 
près de triompher , en un mot que la maison d'Autriche 
avec laquelle elle s'était toujours efforcée de vivre en 
bonne intelligence se trouvât bien menacée ? En effet , 
pendant qu'à l'occident du continent européen s'accom- 
plissaient les faits que nous avons rapportés , les événe- 
ments avaient marché à pas de géant au centre , et la 
fcaaison de Habsbourg, naguère si puissante, secouée par 
une main redoutable paraissait près de s'écrouler. 






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1 Lettre de la Reyne-Mère du Roy à Messieurs du Parlement de Paris. 
Datée de Bru-selles, ce vj janvier M. DC. XXXII. Petit in-4° de 26 pages. 



CHAPITRE VII 



Participation secrète de Richelieu a l'union de Gustave Adolphe et dçs princes protestant» 
d'Allemagne. — Après la bataille de Leipzig, le cardinal avoue hautement l'alliance de la France 
et du roi de Suède. — Il menace la Lorraine. — Charles IV visite Louis XIII à MeU. — Il 
signe le traité do Vie. — Discussions entre les conseillers de Monsieur. — Le père Chautelouve. 
— Disgrâce de Le Coigneux. — Mariage de Gaston et de la princesse Marguerite. — Le duc 
d'Orléans quitte Nancy et se dirige vers les Pavs-Bas. - Il attend à Longwy des propositions 
do réconciliation avec son frère. - Il entre dans le Luxembourg. - Sa réception à Namur. - 
A Bruxelles. — M" du Fargis. 

La phase nouvelle dans laquelle venait d'entrer 
cette longue et sanglante guerre connue dans l'histoire 
sous le nom de guerre de trente ans , et qui n'avait 
permis à l'empereur Ferdinand ni à Wallenstein de 
fournir aucun secours au duc d'Orléans , était l'œuvre 
de Richelieu. En 1629 , poursuivant sans hésitation 
comme sans scrupule sur le choix des moyens le but 
politique qu'il s'était tracé de fonder la grandeur de la 
France sur la ruine de la maison d'Autriche , il avait 
envoyé le baron de Charnacé négocier une trêve entre 
la Pologne et la Suède alors en lutte (15 septembre) 
et , au prix de gros subsides , il avait engagé Gustave- 
Adolphe dans le parti protestant des princes allemands 
adversaires de l'empire. A la tête de « ses hommes de 
» neige qui devaient fondre à la chaleur du soleil du 
» midi , r, comme le croyait la cour de Vienne , le 
héros du Nord avait traversé l'Allemagne comme un 
brillant météore , partout acclamé comme un libérateur 
et comptant ses combats par ses victoires. 







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Le cardinal avait eu la main heureuse en lançant 
dans l'arène ce rude soldat qui dormait sous la tente 
roulé dans sa peau d'ours comme le dernier des siens , 
ce glorieux capitaine qui devait transformer la vieille 
tactique ; aussi , après la brillante journée de Leipzig 
(17 septembre 1631) qui réduisit l'illustre Tilly à l'im- 
puissance , osa-t-il avouer ce grand victorieux pour 
l'allié' de la France. Mais Gustave qui , en battant les 
impériaux , faisait si bien les affaires du roi très-chrétien, 
se plaignit d'en être si peu aidé. Les subsides promis 
lui avaient , il est vrai , été payés ; mais ils étaient bien 
faibles ait prix des services rendus. De plus Louis XIII 
non seulement n'avait pas empêché le duc de Lorraine 
de marcher au secours de l'empire , il avait même 
paru l'y encourager, et il s'opposait à de nouveaux 
progrès des Suédois en Alsace et sur le Rhin , chez 
les princes-électeurs catholiques qu'il prenait sous sa 
protection. 

Pour se soustraire aux reproches du nouvel allié de 
la France , certain , vers la fin de décembre , que le duc 
d'Orléans se trouvait pour le moment incapable de rien 
tenter , voulant aguerrir l'armée qu'il avait réunie et par 
les mille détails des affaires militaires distraire le roi et 
l'amuser , Richelieu lui fît assiéger les petites places de 
Vie et Moyenvic , dans- l'évêché de Metz , que l'empereur 
avait soigneusement fait fortifier depuis peu et qui se 
rendirent au bout de quelques jours L Bientôt après. 



1 Le comte de WilU à l'infante, 27 décembre 1631. — Le 19 de ce 

mois le roi de France ayant visité la citadelle de Verdun avec le cardinal 
de Richelieu, il sortit aussitost sans entrer dans la ville à cause de la 
contagion , prenant le giste à Malatour, qui est la maison qu'autreffois 
Marillacq croyait fortifier, pour de là passer à Metz où ledit roi entra le 



— 151 — 

cédant aux remontrances du roi de Suède autant qua 
ses secrètes aspirations , il menaça , au nom de son 
maître , le duc de Lorraine de pénétrer dans son duché 
s'il ne cessait de poursuivre ses projets en Allemagne. 

Le duc d'Orléans, persuadé que c'était bien plus encore 
à lui qu'à Charles IV que ces menaces s'adressaient , 
pensa tout d'abord à se retirer en Franche-Comté 1 ou 
dans les Flandres , et La Vieuville en informa aussitôt 
le marquis d'Aytona qui fit donner des ordres pour la 
réception du prince 2 . Mais son départ se trouva différé 
par la mauvaise saison qui retint à Metz le roi , la reine 
el toute l'armée , et ce retard permit au duc de Lorraine 
d'arriver assez à temps pour négocier avec le cardinal. 
En apprenant l'arrivée des troupes françaises sur les 
frontières de ses États et les menaces de Louis XIII , 






21 e du courant avec ses gardes seulement sans aulcune cérémonie . 
comme fit de même la reyne le lendemain avec toute la cour, conseil 

d'estat et le surplus de l'armée Le petit fort de Moyenvicq s'est rendu 

le 21 e s'ayant les soldats qu'estaient dedans retirés dans la ville de 
Moyenvicq qui est grande et forte ("Audience 643.) 

' L'archevêque de Besançon, etc. à V infante. Dôle, le 15 décembre 1631. 
Madame , nous sommes advertiz de divers endroits et de bonne part que 

M. le duc d'Orléans doit retourner déaus peu de temps â Besançon 

Nous avons creu de nos debvoirs d'en advertir V. A. S. incontinent, à ce 
qu'elle soit servie (comme uous l'eu supplions très-humblement) de 
vouloir destouruer ce retour par les bons moyens qu'elle sçaura bien 
choisir. En quoy elle sera d'autant plus inclinée s'il luy plaist, que l'on a 
jà veu la ruyne où le premier séjour dudict duc audict Besançon a pres- 
que faicts courir audict pays, les grandes menaces, plaintes que le roi 
trés-chrestien et ses principaux ministres en ont faict, et continuent 
tous les jours et encore en qui s'en est exécuté du côté du Luxembour- 
geois. (Audience 645.) 

2 L'infante au comte d'Emden el au duc d'Xrschot. — 21 décembre. — 
Mon cousin, je vous faire ceste pour vous dire vous encharger qu'arrivant 
le ducq d'Orléans à Luxembourg (Namur) vous le recepviez el luy faites 
tout l'honneur deu à prince de sa qualité. A tout, etc. (Audience 643.) 






VI 




152 - 









Charles IV était, accouru d'au delà du Rhin, abandonnant 
à son grand regret l'armée que l'électeur de Bavière , 
cédant à ses prières , allait lui confier pour combattre le 
Suédois , et avec une suite fort peu nombreuse il était 
rentré à Nancy. 

Il s'était aussitôt rendu à Metz (26 décembre i.) Le 
roi l'y avait reçu très-froidement et l'avait longuement 
entretenu de ses griefs, lui reprochant l'alliance qu'il 
avait faite jadis avec l'Angleterre pendant le siège de 
la Rochelle, l'asile qu'il avait offert à Monsieur, les 
libelles diffamatoires qu'il avait laissé imprimer dans 
ses Etats, etc., etc. Après cette longue énumération, 
Louis XIII s'était fouteiôis offert d'oublier le passé si 
le duc voulait changer de conduite, et Charles, compre- 
nant qu'il («tait le plus faible et que , pour le moment, 
mieux valait. s'en remettre à la générosité du roi qui 
pouvait le perdre , signa à Vie un traité par lequel 
il promettait de ne plus entrer dans aucune alliance 
préjudiciable à la France. Des articles secrets l'obli- 
geaient en outre à éloigner de ses États tous les ennemis 



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1 Le comte de Wilt: à l'inftmte. Thionville, ce 29 décembre. — Le 
ducq. de Lorraine arriva vendredi dernier 26 de ce mois à Metz où le roi 
de France lui fit tout bon accueil et le défraye ; le 27 dudict mois 
Moyenvicq se rendit 6. l'obéissance dudict roi où il s'en va demain. Le 2S 
Suivant arriva un courrier des trouppes du duc de Lorraine qui sont 
encore en Allemagne, qui donna advis que le roi de Suéde était avec son 
armée à Landau et qu'il s'achemine droit sur Metz. Ledit ducq en par- 
lant au roi de France luy donna cest advis ; ledit roy luy dit tout haute- 
ment et publiquement qu'il ne debvoit s'alarmer de ceste approche, et 
qu'il n'en recepvroit aulcune disgrâce en son estât; et si ledit roi de 
Suéde voulait attenter quelque chose, que luy mesme le prieroit de s'en 
désister. Nonobstant ledit roi de France insiste d'avoir Marssal et toutes 
les autres places fortes que le duc de Lorraine possède eu l'évêché de 
Metz (Audience 643.) 



— 153 — 



du roi, à ne donner asile à Monsieur, à la reine-mère, 
ni à aucun de leurs partisans et, disait le traité, parce 
qu'il avait souvent manqué de parole à S. M. et 
qu'elle ne voulait pas se fier à lui, paroles bien dures, 
mais que le duc de Lorraine avait méritées, il s'enga- 
geait à remettre la ville de Marsal en dépôt entre les 
mains du roi pendant trois ans. En retour, ce dernier 
lui promettait de défendre ses États comme les siens 
propres h 

Pendant ces négociations, Gaston d'Orléans se trouvait 
à Épinal 2 et n'était pas éloigné lui-même de traiter 
avec son frère. Le duc de Bellegarde et Le Coigneux 
avaient réuni leurs efforts pour l'y décider. L'ancien 
favori du roi Henri regrettait amèrement l'entraînement 
irréfléchi qui, par dépit de n'être plus rien à la cour, 
l'avait engagé dans les rangs des rebelles; le chancelier 
de Monsieur trouvait qu'on avait été assez loin dans la 
voie où l'on était entré et se faisait peu d'illusions sur 
le succès des expéditions à main armée tant préconisées 
autour de lui : tous deux comptaient regagner, par leur 
intervention, l'un son gouvernement de Bourgogne qu'on 
lui avait ôté, l'autre le chapeau de cardinal que jadis on 
lui avait promis. 

Le Coigneux avait d'autant plus de hâte de voir Mon- 
sieur accepter certaines propositions d'accommodement 
que le roi lui avait transmises, qu'à la cour de Lorraine 






1 D'haussonvillk, t. 1, p. 232. 

"- Le baron de Dramelay à l'audiencier. Nancy, 30 décembre. — Je 
despesche ce courier à M. le marquis d'Aytona pour l'adve.rtir que je 
n'ay pas trouvé le duc d'Orléans en ceste ville. Je l'ay esté chercher â 
Espinal, 14 lieues d'icy, d'où je retournay au soir.... (Audience 643.)Autre 
lettre de la même date au marquis d'Aytona. (lbid.) 



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se préparait un événement qui pouvait rendre la récon- 
ciliation peut-être impossible : le mariage de Gaston et 
de la princesse Marguerite. Il y avait toujours été con- 
traire, ce qui l'avait même fait soupçonner d'être vendu au 
cardinal i, et il avait longtemps compté, pour faire man- 
quer cette alliance, sur le caractère léger et inconstant 
du prince ou sur quelque obstacle imprévu ; mais les 
loisirs que le départ de Charles IV pour l'Allemagne 
avait faits à Gaston l'avaient rendu plus assidu que jamais 
auprès de la jeune princesse ; son goût pour elle s'en 
était accru et le chancelier prévoyait que les conseils 
de Puylaurens , non moins intéressés .pie les siens , 
avaient de grandes chances de l'emporter si l'accord entré 
les deux frères tardait à se conclure. 

Depuis la mort du prince de Phalsbourg, tué pendant 
la courte campagne du duc de Lorraine en Allemagne, 
Puylaurens en effet n'avait pas discontinué ses galanteries 
auprès de sa veuve, et beaucoup de gens le croyaient 
destiné à l'épouser. Le mariage de Gaston et de Mar- 
guerite l'aurait (hit ainsi le bran-frère de son maître, 
comme jadis le duc de Joyeuse l'avait été de Henri III ; 
il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'il en hâtât là 
conclusion avec autant de passion que Le Coigneux en 
mettait à l'empêcher. Il avait sur le chancelier l'avan- 
tage de pouvoir mettre au service de sa cause des 
arguments où dominait, il est vrai, le sentiment bien 
plus que la froide raison, mais qui, taisant vibrer les 



1 Le Coigneux avait luit chasser La Rivière et Ooulas qui l'avaient 
décrié de la sorte, mais il avait été obligé, pour se disculper complète- 
ment de cette imputation , de publier un manifeste contre le cardinal, 
que le s-- de Lannes alla présenter au parlement de Paris. {Mémoires 
de Gaston d'Orléans, p. 588.) 






— 155 — 

cordes les plus nobles du cœur humain , avaient toute 
chance de l'emporter dans des conseils où une impru- 
dente et généreuse jeunesse se trouvait en majorité. 

- II irait trop de l'honneur de son maître, disait-il, 
~ s'il retournait en France sans tirer aucune raison 
» de tant d'injures reçues par le cardinal de Richelieu ; 
5- quoiqu'il arrivât, il lui serait toujours plus glorieux 

- de périr les armes à la main que par celle du cardinal 

- en se soumettant de nouveau à sa tyrannie. En agis- 

- sant autrement il serait en mépris à toute la terre 
r et se ruinerait tellement de crédit , que personne 
r> ne voudrait jamais plus le suivre ou s'attacher à sa 
r> fortune ; sa réputation et sa conscience ne lui per- 

- mettaient pas de rétracter sa parole si sainctemeni 

* donnée pour son mariage avec une princesse de venu 

- et de naissance comme était la princesse Marguerite; . . . 
r il était malséant à un grand prince qui était dans la 
» vigueur de son âge comme Monsieur , de l'aire â tous 
„ momens le fâché et ne jamais tirer l'épée ; il devail 

- pour le moins une fois tenter la fortune , et ne plus 

* faire de traités qu'il n'y trouvât son honneur et sa 
» sûreté toute entière l . » 

Tous les jeunes gentilshommes de la cour de Gaston 
partageaient ces idées , la princesse de Phalsbourg les 
approuvait ; mais celui qui les appuyait de toute l'auto- 
rité qu'il devait à l'entière confiance de la reine-mère , 
était un religieux dont le nom , déjà prononcé dans ce 
récit , y reviendra plus d'une fois encore , le père Chan- 
telouve. Depuis longtemps déjà il avait embrassé la 
cause de Marie de Médicis , car , alors qu'il portait 






I Mémoires de Gaston d'Orléans, p. 589. 



— 156 — 



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encore l'éjuâe et le nom de Jacques d'Apchon de Chante- 
louve , il avait facilité son évasion du château de Blois 
et négocié avec les princes mécontents pour les engager 
clans le parti de la reine. Il était à cette époque dans les 
meilleurs termes avec Richelieu qui l'assurait « qu'il le 
» trouverait toujours prêt à lui rendre service lorsque 
» les occasions s'en offriraient 1 ; » mais bientôt après, 
devenu prêtre de l'Oratoire, il avait embrassé avec 
passion les idées et la politique à courtes vues du 
fondateur de son ordre , le cardinal de Bérulle , abso- 
lument opposées à celles du premier ministre. Aussi , 
retiré dans la maison conventuelle de S'-Magloire 
quand la reine avait été arrêtée à Compiègne , il avait 
aussitôt dû partir pour Nantes où un ordre du roi le 
reléguait ; mais se refusant à l'inaction à laquelle on 
voulait le condamner, il avait rejoint Monsieur à Orléans 
et l'avait suivi en Lorraine, où il avait pris la plus 
grande part à la rédaction des libelles et des pamphlets 
diffamatoires contre le cardinal que les presses de 
Nancy avaient multipliées et que le tout puissant mi- 
nistre n'avait pu empêcher de se répandre dans toute 
la France et surtout dans Paris. Il avait, par une 
lettre à Louis XIII , protesté de l'innocence de la reine- 
mère et de celle du duc d'Orléans et s'était offert 
d'aller prendre à la Bastille la place de Vautier que 
la reine réclamait 2 . Aussitôt après la fuite de Marie 
de Médicis , il était devenu l'agent le plus actif des 
relations entre la Lorraine et les Flandres , et c'est à 
lui que la reine avait envoyé sa procuration pour la 

1 Avenel, Corr.de Richelieu, t. I,p. 645. Cette lettre est datée de 1619. 

2 Le père Chanlelome à Louis XIII. Bibliothèque nationale de Paris 
F d . s Dupuy, 49-50, fol. 264. 



- 15? — 

représenter au mariage de son fils auquel elle avait 
consenti. 

Au moment où le roi de France, en arrivant à Metz, 
avait paru menacer la Lorraine d'une subite invasion, 
les deux partis qui divisaient les conseils de Monsieur 
s'étaient montrés plus ardents que jamais à défendre 
leurs idées ; la discussion s'était bientôt aigrie, et Gaston, 
en se décidant enfin à suivre les avis de Puylaurens, 
avait dû congédier Le Coigneux et sa créature le 
secrétaire Monsigot l . 

Comme avec le caractère léger et versatile du duc 
d'Orléans on ne pouvait jamais compter que le lende- 
main ne détruirait pas l'œuvre de la veille, et que des 
négociations entamées entre Charles IV et le roi de 
France pouvaient naître des difficultés nouvelles rela- 
tives à son mariage , ceux qui y étaient intéressés 
résolurent de le célébrer le plus tôt et le plus secrètement 
possible. Le 3 janvier, trois jours avant la signature du 
traité de Vie, à 7 heures du soir , dans une chapelle 
intérieure du prieuré de S'-Romain , un bénédictin , le 
frère Albin Tellier, mariait Gaston et Marguerite en 
présence de M r de Vaudemont, père de la princesse, 
de l'aTabesse de Remiremont sa tante, de M" 1P de la Neu- 
villette, sa gouvernante, du comte de .Muret et de Puy- 
laurens. Le cardinal de Lorraine Nicolas-François, frère 
du duc Charles , avait signé la dispense des bans et 
autorisé le frère Tellier à bénir les deux époux. 









1 .Monsigot l'ut remplacé par Laserré, déjà attaché en qualité de secré- 
taire ordinaire à la maison du prince; quand il alla réclamer de l'ex- 
chancelier les sceaux dont il était porteur, le Coigneux refusa obstiné- 
ment de les restituer " à défaut de quoi, disent les Mémoires de Gaston. 
» on se servit du grand placcard pour les expéditions, » (p. 590.) 





158 — 



B 



Jj 



Charles IV a prétendu depuis que, n'ayant rien su 
de cette cérémonie, il avait été de bonne foi en donnant 
au roi de France l'assurance que ce mariage ne se 
ferait pas et que , en l'apprenant , il en avait été au 
désespoir. « Ce qui est assez digne d'étonnement vu la 
» qualité du parti, » observe dans ses mémoires M elle de 
Montpensier, cette tille de Gaston et de sa première 
femme, et qui en naissant avait coûté la vie à sa mère. 
« J'ai vu depuis , par lui-même , ajoute-elle , que ce 
» qui l'y avait rendu contraire était qu'il (le duc de 
» Lorraine) était amoureux de la reine (Anne d'Autriche) 
» et en grande intelligence avec elle ; il lui avait promis 
» d'empêcher ce mariage comme contraire au dessein 
y> qu'elle avait d'épouser Monsieur i. * Il est toutefois 
bien extraordinaire qu'un événement si considérable, pour 
les conséquences qu'il devait avoir , se soit passé dans 
la capitale de ses États , de connivence avec les prin- 
cipaux membres de sa famille , sans que le duc en ait 
rien su et contrairement à ses désirs : le cachet de 
duplicité dont sont marqués les principaux actes de la 
vie publique et privée de Charles IV pendant le cours 
de son aventureuse carrière , tendrait à faire supposer 
au contraire qu'il fit célébrer le mariage pendant son 
absence pour se ménager le moyen de repousser le 
soupçon de l'avoir autorisé , et que son désespoir était 
aussi faux que la raison qu'il en donna à la « Grande 
t. Mademoiselle » était ridicule. Il est bien vrai que les 
faiseurs d'horoscopes prédisaient la mort prochaine du 
roi et annonçaient que les fêtes de la Pentecôte devaient 
en marquer le terme ; mais si Gaston était appelé à 






1 Mémoires de M eUe de Montpensier, Éd. Michaux, p. 10. 



159 — 



monter sur le trône de France , le duc de Lorraine 
avait bien pins d'intérêt à y asseoir sa propre sœur 
que la reine Anne , cpielle que fût son amitié pour elle , 
et , si c'était de l'amour, il était bien difficile d'admettre 
qu'il voulût lui ménager le moyen d'être à jamais perdue 
pour lui. 

Quoi qu'il en soit , le mariage de Monsieur et de la 
princesse Marguerite ne fut pas plutôt consommé 
que les jeunes époux durent se séparer : en vertu d'un 
des articles secrets du traité de Vie , le duc d'Orléans 
et tous les siens devaient quitter la Lorraine. Il était 
naturel de supposer qu'il irait chereber une retraite 
dans les États du roi d'Espagne , en Franche-Comté ou 
dans les Pays-Bas , comme déjà deux fois il en avait 
témoigné l'intention ; mais de part ni d'autre on ne 
paraissait très-empressé de le recevoir. Le 2 janvier le 
conseil d'Etat de Bruxelles , considérant que Gaston ne 
serait guère en sûreté à Besançon et qu'il lui serait très- 
difficile de gagner les Flandres , en concluait qu'il valait 
mieux l'engager à se rendre en Italie d'où il pourrait en- 
suite gagner l'Espagne. Toutefois , écrivait l'audien- 
cier à l'infante l en lui rendant compte de la délibération 
du conseil, « avant de prendre résolution sur cest affaire, 

- il serait bien que V. A. le traistast comme de soy 
» mesme avecq la reyne-mère, en commençant le dis- 
» cours: que V. A. ressent fort que ledici ducq d'Orléans 
» ne se trouve en estât de venir par deçà, en proposant 

- par après ce que dessus à la. dicte revue àvecq l'oc- 

- casion de la réponse qu'elle feroit à V. A. - — - Tout 

- ceci me parait bien, - écrivit l'infante en marge de 



Audience 045. 



— 161) — 

» cette pièce, - et. je le transmettrai à la reine, mais 
» je crains qu'il ne soit déjà bien tard, car j'ai appris 
y qu'elle attendait son fils prochainement. » 

En effet, en quittant Nancy Gaston s'était dirigé vers 
les Pays-Bas. Le 12 janvier, un de ses gentilshommes 
arrivait à Luxembourg , porteur de lettres de créance 
par lesquelles le duc demandait à être reçu à Bruxelles 1 . 
Le marquis de S'-Martin fut aussitôt envoyé à sa ren- 
contre, et le comte d'Emden ordonna aux gouverneurs 
des places frontières devant lesquelles Monsieur se pré- 
senterait de l'y recevoir. Le 16, un autre gentdhomme 
vint annoncer son arrivée à Longwy et assura que le 
soir même il serait à Luxembourg. Mais, contre toute 
attente, son entrée dans cette ville devait encore être 
retardée de quelques jours. Voici à quelle occasion. 

Aussitôt après la signature du traité de Vie, Louis XIII 
avait désiré que le duc de Lorraine s'employât à faire 
rentrer Monsieur dans le devoir; il lui avait fait con- 
naître d'une manière générale quelles conditions il pro- 
posait et l'avait engagé à en prévenir son frère avant 
son départ de Nancy. Mais Gaston et ses conseillers, 
craignant que cette nouvelle tentative de réconciliation 
ne fût un piège dressé dans l'unique but de donner le 
temps aux troupes françaises de leur couper le chemin 



1 Le comte d'Emden à l'infante. Luxembourg, 13 janvier 1632. « Hier 
sur le soir m'arriva un gentilhomme avec lettre de credence de M r le 
ducq d'Orléans qu'il me dict estre party de Nancy pour venir en ces 
quartiers et passer à Bruxelles. J'ai si tost despêché aux places fron- 
tières afin que se présentant on le reçoive, ne sçachant de quel costé il 
prendra sa route pour l'incertitude des rencontres qu'il pourrait avoir. 
J'ay envoyé le marquis de S'-Martin l'attendre au passage afin qu'en 
arrivant il luy serve et le conduise en assurance > (Audience 645.) 



m? 



R 



161 



des Pays-Bas , avaient quitté précipitamment la capitale 
de la Lorraine, le soir, à la lueur des flambeaux, en 
promettant toutefois de ne pas passer la frontière avant 
de connaître les propositions du roi. C'est à Longwy 
qu'ils les attendirent i . 

Louis et Charles se rencontrèrent à Esme pour 
s'entendre sur les bases de l'accommodement ; mais 
ils y étaient à peine . qu'un incident inattendu 
faillit rompre les négociations. La nouvelle y arriva 
qu'une voiture portant 500,000 livres destinées au paie- 
ment de la cavalerie légère de l'armée française avait 
été rencontrée à Confians par Monsieur qui s'en était 
emparé. Le duc Charles, auquel le roi fit aussitôt con- 
naître ce fait , en témoigna tous ses regrets et tout son 
déplaisir et , afin de prouver combien il était sincère 
dans l'expression de ses sentiments , il monta sur le 
champ à cheval pour rejoindre Monsieur partout où 
il le trouverait et lui faire restituer son butin. Mais 
bientôt après on eut avis que le duc d'Orléans , recon- 
naissant combien cet acte d'hostilité pourrait causer 
de difficultés au prince dont jusqu'alors il avait été 
l'hôte , avait laissé la voiture continuer sa route avec 
son chargement intact , en déclarant aux commissaires 
des finances qui l'accompagnaient que la seule con- 
sidération du duc de Lorraine le faisait agir de la 



1 Le comte d'Emden à l'infante. Luxembourg, 17 janvier 1632. — Il y 
a trois jours que j'advisay à V. A. par une stafette le desseing que le 
ducq d'Orléans avait de venir en ceste ville. Hier arriva un sien gentil- 
homme qui m'aporta comme il estait heureusement arrivé à Longwy, à 
quatre lieues d'icy, et m'asseuroit qu'il entrerait ce jourd'huy en ceste 
ville ; mais sur le soir m'est venu advis qu'il avait changé de résolution 
et qu'il ne viendrait ce jourd'hui, sans me dire aussi si assurément sera 
demain. (Audience 645.) 

11 






— 162 — 




sorte. On dépêcha partout des courriers pour ramener 
Charles IV, et à son retour le roi lui fit connaître les 
conditions qu'il offrait à Gaston. Il consentait à oublier 
le passé, à pardonner à tous ceux qui avaient suivi 
son frère , excepté à Le Coigneux et à Monsigot qu'il 
savait en disgrâce , et à les rétablir dans tous leurs 
biens et honneurs. Si le séjour de la cour ne plaisait 
pas au duc d'Orléans , il lui était permis de résider hors 
du royaume - en quelque lieu non suspect comme la 
» Lorraine , Montbéliard ou Bâle ; auxquels lieux le 
» roi lui donnerait 50,000 livres par mois , et le lais- 
» serait jouir en outre du bien de mademoiselle sa 
» fille i. „ 

Ces conditions furent portées à Longwy par Jeannin, 
un des secrétaires du duc Charles. Mais les confidents 
de Monsieur n'entendaient pas rentrer en France dans 
l'état où ils en étaient sortis , sans avoir rien gagné 
de leur folle équipée que le ridicule et la honte de 
l'avoir entreprise ; ils n'eurent pas de peine à faire 
repousser par leur maître les propositions du roi , et 
le 19 janvier , à 4 heures du soir , le duc d'Orléans 
fit son entrée à Luxembourg accompagné d'une suite 
très-considérable 2. Les jours suivants arrivèrent ceux 



m, 

m 



1 Mémoires de Richklieu, t. 7, liv. XXIII, p. 11. 

* Le comte d' Emden àVaudiencier. Luxembourg, 19 janvier Le duc 

d'Orléans se tient tousiours à Longwy, je ne scais s'il passera icy ou 
point. 

P. S. Depuis ceste escritte le marquis de S'-Martin retournant mat 
asseuré qu'il seroit icy à 4 heures, qui m'at fait retarder ce despeche 
jusqu'à ce qu'il est arrivé avec une grosse suite qui est assez mal logée 
dans ceste ville... Le duc de Lorraine sat voulu entremettre de l'accorder 
avec le roy pourquoy il sestoit détenu quelques jours à Longwy; maisnat 
plus sceu avoi.- la patience qui l'a fait résoudre a venir icy. (Audience 6 15 ) 



163 



de ses gentilshommes qui ne l'avaient pas encore rejoint 
et son bagage : quand il partit pour Namur le 22 , 
son train se composait de trois à quatre cents chevaux ; 
le comte de Moret, le duc d'Elbeuf et un grand nombre 
d'autres seigneurs l'accompagnaient L Le marquis du 
Fargis avec environ 700 chevaux, reste de la cavalerie 
levée en Lorraine qui n'avait pas consenti à passer dans 
le Palatinat, entrait le même jour dans le Luxembourg , 
où se trouvaient déjà cantonnés, au risque de ruiner 
cette province , 14 compagnies de cavalerie impériale 
et environ 1300 chevaux levés dans les Pays-Bas et les 
pays de Liège et de Cologne pour le compte du duc 
d'Orléans 2. 

Le comte d'Emden avait fait à Gaston un excellent 
accueil ; mais ce ne fut toutefois qu'à partir de Namur 
que , conformément aux ordres de l'infante 3 , le 
prince fut reçu avec les honneurs dûs à sa qualité. 

1 Le comte d'Emden à l'infante. Luxembourg, 24 janvier 1632. — Le 

duc d'Orléans partit avant hier d'icy et crois que V. A. le voyra bientost 
par delà; je luy ays fait tous les honneurs et bon acceuil qu'il mat esté 
possible. Le jour de son arrivée il soupa avec les princes et principaux 
seigneurs de sa suite à la table que luy avois préparée, les repas suivans 
il mangea seul à sou quartier, et je tachay de regaller tant qu'il m'a esté 
possible lesdits princes et seigneurs de sa suite qui ont tousiours mangé 
avec moy. Le môme jour de son partement le s r du Fargis avec 7 â 
800 chevaux passa la Moselle pour entrer en ce gouvernement où il est 
logé sur le plat pays , tellement que si bientost on n'y ordonne, ce sera 
l'entière ruyne du Pays.... (Audience 645.) 

2 Voici, d'après une lettre du 24 janvier de l'audiencier à l'infante, les 
troupes au service du duc d'Orléans que le gouvernement des Pays-Bas 
prenait à ses gages dans le Luxembourg à partir de cette date : 700 
chevaux de Fargis, 300 de Du Mesnil, 360 de Des Granges, 150 de M r dela 
Sablonniére, 300 de de Besme, 50 de Le Oouldray-Montpensier, 100 du 
duc de Bouillon. (Audience 645.) 

3 L'infante au sieur Maulde et à l'éoéque de Namur. Bruxelles, 24 jan- 
vier 1632. (Audience 645.) 










164 






■ 






Le 25, M 1 de Maulde , lieutenant du gouverneur 
en l'absence du duc d'Arschot , et l'évèque de Namur . 
en carrosse , accompagnés de quelques gentilshommes 
à cheval et précédés de deux compagnies de cavalerie , 
allèrent au-devant de lui. Ils devaient , suivant leurs 
instructions , l'attendre aux limites du comté ; mais 
Monsieur , pressé d'arriver , les prévint et la ren- 
contre se fit vers 3 heures à trois quarts de lieue de 
la ville où l'évèque lui souhaita la bienvenue. Le prince 
continua sa route à cheval ; en approchant de Namur , 
les salves de toute l'artillerie du château et des remparts, 
les chambres et la mousqueterie (pie la bourgeoisie 
en armes tirait en son honneur , le forcèrent à prendre 
une monture moins ombrageuse que celle qu'il avait. 
Il descendit à l'évêché et , pendant que des feux de 
joie s'allumaient dans toutes les rues , il mangea en 
public à une table à laquelle il avait convié , outre 
l'évèque et M r de Maulde , les magistrats de la cité , 
les S rs Torcy , Berloz et Sivery. Au dessert , comme 
on portait la santé de la reine-mère , un de ses gentils- 
hommes , arrivant directement de Bruxelles , vint pré- 
senter au duc d'Orléans des lettres de Marie de Médicis 
dont il était porteur , ce qui augmenta encore la joie 
des convives L 

Gaston ne resta qu'un jour à Namur. Le marquis de 
Mirabel chargé par l'infante d'aller à sa rencontre 2 



1 Englebert, évêque de Namur à l'audicncier. De Namur, en haste, 
26 janvier 1632 au matin. (Audience 645.) 

! L'infante au duc d'Orléans. — Bruxelles, 25 janvier 1632.— Monsieur 
mon nepveu. Envoyant le marquis de Mirabel , ambassadeur du roy 
monseigneur et nepveu pour vous accompagner et servir, je l'ay en- 



165 



apprit en arrivant à Wavre le 21, de la bouche du père 
Chantelouve, que, pressé d'arriver à Bruxelles, le prince 
comptait le jour même coucher dans cette petite ville et 
l'invitait à l'y attendre 1 . Une lettre de Puylaurens vint 
bientôt après confirmer ces paroles 2. Le lendemain mer- 
credi 28, vers deux heures après-midi, le duc d'Orléans 
fit son entrée dans la capitale; il y fut reçu avec les 
mêmes honneurs qui avaient accueilli la reine-mère six 
mois auparavant. Le marquis de Mirabel avait pris soin 
de fixer lui-même, d'après les règles admises à la cour 
<le France, l'étiquette à suivre lors de l'arrivée et de 
la réception du prince au palais de l'infante 3 . Toute 






chargé de vous tesmoigner avec quel désir je vous suis attendant et 
combien aggréable me sera votre venue en cette ville, selon que ledit 
marquis vous dira plus particulièrement de ma part, à quoy me remet- 
tant, je finiray cette en priant Dieu, M r mon nepveu, qu'il vous conduise 
en santé et avecq tout bonheur. — (Audience 656.) 

i Lettre du M" de Mirabel au conseil d'État. Guabra (Wavre,) a 27 de 
Enero 1632. — (Audience 645.) 

2 Puylaurens au marquis de Mirabel. — A Namur ce lundy à minuit. 
_ Monsieur. J'av monstre à monseigneur la lettre que vous m'avez fait 
la faveur de m'escrire après quoy il a pris résolution de partir demain et 
aller coucher à Vavre. L'impatience qu'il a de voir S. A. R. lempesche 
de séjourner plus longtemps et il nestait demeuré icy que pour y attendre 
de vos nouvelles. Monseigneur vous tesmoignera en vous voyant la satis- 
faction qu'il reçoit de vous cognoistre par les coins que S. A. S. prent de 
luy combien elle laffectionne. Un des principaux contentements qu'il y 
puisse recevoir est de voir que S. A. S/ vous ait employé à luy dire la 
joie qu'il a de le voir dans ces pais, puisque véritablement Monseigneur 
a tousiours fait estime de vous comme d'un de ses amis les plus affec- 
tionnés. Quant a moy, Monsieur, j'ay une joye très-sensible d'estre sy 
proche de vous pour avoir le lieu de vous protester que je suis avec 
vérité, Monsieur, vostre trés-humble et très-affectionné serviteur. 

Puylaukens (Audience 645.) 

» Le marquis de Mirabel au cardinal de La Cueva. Wavre, 27 janvier 
1632. (Audience 645.) 



1 



■ 



— 166 — 

la cour vint au devant de lui , l'archiduchesse le reçut 
au haut de l'escalier du palais ducal et, marchant' à 
sa hauteur, le conduisit dans la salle d'audience où elle 
lui présenta ses principaux officiers. 

Gaston fut logé dans les appartements qu'avait habités 
1 archiduc Albert, et toute sa suite fut entretenue aux 
trais de l'infante. - Il y avait des tables préparées pour 
sa personne et toute sa cour, nous apprend celui qui a 
écrit ses mémoires i ; outre celle de Monsieur, le sieur de 
1 uvlaurens en tenait une qui était de quinze couverts Les 
maîtres d'hôtel , contrôleurs généraux , gentilshommes 
ordinaires et appointés, avaient la leur qui était pour 
vmgt personnes. Il y en avait encore une autre de 
trente couverts pour la noblesse qui avait suivi Monsieur 
et qui n était pas à ses gages. Les officiers de la chambre 
et de la garde-robe avaient aussi la leur à part et il y 
en avait encore une particulière pour les menus officiers , 
Parmi les personnes qui arrivèrent dans les Pays-Bas 
en même temps que le duc d'Orléans , il faut mentionner 
la marquise du Fargis, qui venait pour divers crimes 
de lèse-majesté * d'être pendue en effigie près de 
1 église SVPanl, à Paris, par sentence de la nouvelle 
chambre criminelle.- Il sera bon de prendre garde à 



II 



' Mér »oires de Gaston d'Orléans, p. 590. 

vierlïT ^ ré T Ht ^ ClerCq aU Sea ' étaire ° :Ém P ™ ts > P *™> « M- 

ki 103 -Nom avons icy veu ces jours Madame de Fargis quy fust 

la dern.ere dame d'atour de la reyne três-chrestienne pend»! en effiï 

IZV T 6 P1 '° Che d " ° ette ésIise dB St - Pol > condamnée d'avoir S 
teste tranchée par sentence de ceste nouvelle chambre criminel!» on 
va.n Clle par ^^ touttMft)i de faulgeter ; > ^ 

mise scnpus et autrement contre ces personnes roya'les , son Ten 
confisque au roy , hormis dix mille livres une fois pour appliquer à 
œuvres p 16S . (Négociations de France, t. 7, f 181.) 



ni 

R 






167 — 



» sa naturelle malice qu'elle n'en empoisonne par delà 

- personne ; » écrivait à propos d'elle au secrétaire 
Prats l'agent de l'infante à Paris. « Son père de Ro- 
» chefort estoit celluy qui , cinquante ans y a , conseilla 

- le duc d'Alençon de piller Anvers et aultres villes , 

- s'il 1rs eusse peu prendre ; elle est celle qui , pour 

- les zizanies , fut renvoiée de la cour d'Espagne hon- 

- teusement, e1 la mesme qui, dernièrement en ceste , 
» a gaigné par icelles ce beau épitaplie avec le mespris 

- de sa personne L - Elle était bien recommandée , et 
M r de Rambouillet qui a dit d'elle , faisant allusion à 
son esprit d'intrigue , qu'elle devrait être la mère du 
cardinal de Retz -', ne l'a pas, ou le voit, jugée trop 
sévèrement. 

Le Coigneux et Monsigot suivaient aussi Monsieur 
à distance. L'ex-chancelier disgracié , condamné en 
France à la peine capitale , craignant pour sa sûreté 
en Lorraine , arrivait dans les Flandres l'esprit aigri 
par le renversement de ses ambitieuses espérances , et 
plus éloigné que jamais de ce chapeau de cardinal 
pour lequel il avait risqué et perdu son siège au par- 
lement de Paris ; mais esprit trop habile et trop remuant 
pour désespérer de l'avenir , il comptait qu'au milieu 
de cette jeunesse brillante et frivole qui entourait la 
reine-mère et Monsieur , sa vieille expérience saurait 
bien se faire valoir. 



I Lettre du -résident De Clercq au secrétaire Prats . Paris . 29 jan- 
vier 1632. Id. t. 7, f» 183. 

- TA.U.EMANT DES RÉA.ULX, t. II, p. 28". 









I 




■ 



CHAPITRE VIII 






Les revers de la maison d'Autriche en Allemagne décident rEtpagos a sortir de son inaction. - 
Menaces par Gustave-Adolphe , les princes-électeurs catholiques cherchent a se mettre sous 
la protection de la France. - Le comte d'Emden est envoyé à Trêves et le Luxembourg 
est renforcé de nouvelles troupes. - Le secrétaire de l'ambassade française a Madrid propose 
un moyen de réconcilier Louis XIII et sa mère. - Marie de Médicis le repousse. - Ses 
espérances et ressources de l'émigration en Fiance et à l'étranger à cette époque. — nichelieu 
menace la Lorraine. - Charles IV presse l'Iulante de le secourir et le duc d'Orléans de 
se hâter. _ Aide précuniaire promise a Monsieur par le gouvernement des Pays-Bas. — 
Des lettres de change arrivées de Madrid permettent de remplir ces promesses. — Gaston 
quitte Bruxelles. - Accueil reçu par le» gentilshommes de sa suite pendant leur séjour dans 
cette ville. 



La réception du duc d'Orléans dans les Pays-Bas , 
toute semblable à celle de la reine-mère qu'elle avait 
paru , en avait cependant différé par des nuances qui 
ne pouvaient échapper à un observateur attentif ; l'élé- 
ment espagnol de la cour de l'infante qui , à l'arrivée 
de Marie de Médicis , avait paru se tenir quelque peu 
à l'écart , était au contraire allé avec une certaine 
ostentation au-devant de Gaston , et c'était le repré- 
sentant de Philippe IV à Paris qui avait voulu le 
premier se porter à la rencontre du prince rebelle , 
frère du souverain près duquel il était accrédité. 

Pour compromettre ainsi par une démarche aussi im- 
prudente son caractère d'ambassadeur , le marquis de 



K?' 









— 169 — 

Mirabel devait être bien certain de l'approbation de 
son maître , car il ne l'eût osé sans doute sur le 
seul ordre de l'infante et de ses ministres. 

En effet , depuis deux mois le cabinet de Madrid 
avait complètement changé de manière de voir sur les 
affaires de France. Les progrés de Gustave- Adolphe en 
Allemagne , la publicité donnée par Richelieu à son 
traité d'alliance avec le roi de Suède, la concentration 
des forces françaises en Champagne et sur les frontières 
de la Lorraine au moment où les Suédois s'approchaient 
du Rhin, avaient paru si menaçants aux conseillers de 
Philippe IV, qu'ils avaient envisagé tout à coup sous 
un nouvel aspect la retraite de la reine-mère et de 
Monsieur dans les Pays-Bas. A la séance du conseil 
d'État du 19 décembre 1031 l , le comte-duc d'Olivarès 
lui-même ne cacha pas qu'il soupçonnait toutes ces 
troupes d'être destinées à, attaquer les possessions espa- 
gnoles. Lui, qui avait toujours jusqu'alors qualifié de 
téméraire et d'imprudent le concours prêté par le gou- 
vernement des Pays-Bas aux projets de l'émigration 
française, ignorant encore l'insuccès de l'entreprise sur 
Sedan , trouva cette fois très-avantageuse l'occupation 
de cette place au nom de la reine-mère si l'on parve- 
nait à s'entendre avec le duc de Bouillon, persuadé que 
le roi de France , ne cherchant qu'une occasion de 
rompre avec l'Espagne, à défaut de ce sujet, en trouve- 
rait bien un autre dont les bénéfices seraient moins 
grands. Toutefois, pour dissiper les illusions que l'on 
pourrait se faire sur la nature et l'importance des sacri- 
fices qu'une guerre avec la France entraînerait à sa 






1 Archives de Simancas. Estado 2045, fol. 15. 



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?* 















^1; 



— 170 — 

suite , il passa rapidement en revue les dépenses qui 
deviendraient nécessaires en Allemagne et en Italie 
dans le Palatinat et les Pays-Bas, ce que coûteraient le 
ravitaillement des flottes, les divers secours à distribuer 
aux princes alliés, à la reine-mère et à Monsieur et 
il conclut à un total do deux millions de douros 
_ Cette somme si considérable, eu égard à l'épuisement 
financier de l'Espagne, n'effraya pas les autres mem- 
bres du conseil ; la guerre leur paraissait à tous 
si imminente qu'ils jugeaient superflu de conserver 
plus longtemps la ligne de conduite prudente et réser- 
vée prescrite à l'infante à l'égard de l'émigration fran- 
çaise. 

Le marquis de Léganés proposa d'offrir au duc 
d Orléans des chefs expérimentés, comme les braves 
régiments wallons en comptaient tant, pour les mettre 
a la tête de ses troupes. Don Gonzalo de Cordova con- 
seilla au roi de se rendre sur le champ à Barcelone pour 
se trouver plus a portée des événements. Le confesseur 
de Philippe IV, prenant les choses de plus haut , ajouta 
que les affaires de la chrétienté étaient dans un tel 
état , qu'il était temps que Dieu prît en main la querelle 
des siens ; puis invoquant les exemples tirés des saintes 
écritures , il dit que si parfois le Seigneur se chargeait 
. seul d'administrer le remède , plus souvent encore il 
se servait de causes secondes et de moyens humains 
et que le roi lui semblait appelé à prendre la défense 
de la foi. 

C'était presque proclamer la guerre sainte. « Je ferai 
» tout ce qu'on attend de moi dans des circonstances 
» aussi graves , écrivit le roi au bas du consulte ; 
* et si je puis laisser à la cour un de mes frères , 



I 



171 — 



» je partirai aussitôt pour Barcelone afin de veiller 
» à tout. » 

Cette humeur guerrière du cabinet de Madrid avait 
été bientôt connue à Bruxelles , et l'accueil fait au duc 
d'Orléans s'adressait surtout à l'allié qui , par un sou- 
lèvement au cœur même de la France , pouvait opérer 
une diversion utile , an moment où agirait la ligue 
catholique en train de se former pour courir sus au 
roi de Suède au nom do la religion en péril. 

La maison d'Autriche , réduite aux abois , venait en 
effet de faire appel à tous ceux que pouvait épouvanter 
le triomphe du protestantisme : Venise , Gênes , la Tos- 
cane , le Pape , la Savoie , la Suisse et la Pologne 
étaient appelés à faire cause commune avec elle. Un 
instant l'empereur avait pensé à prendre lui-même le 
commandement suprême de l'armée catholique ; mais 
reconnaissant (pie pour combattre Gustave-Adolphe le 
génie d'un homme de guerre éminenl était bien plus 
nécessaire que le rang «'levé du général , il avaii pris 
le sage parti de se retirer à Vienne , qu'il faisait à la 
hâte entourer de fortifications , et avait rappelé à la 
tète de ses légions le duc de Friedland ; Wallenstein 
toutefois n'avait accepté cette charge de généralissime 
qu'au prix des conditions les plus humiliantes pour la 
couronne impériale. 

L'Espagne , plus directement intéressée qu'aucune 
autre puissance aux succès de l'empereur , se prépara 
de son côté à entrer en ligne contre l'ennemi commun : 
Gonzalo de Cordova partit de Madrid pour se mettre 
à la tête des forces qui devaient opérer dans le Pala- 
tinat , pendant que le duc de Féria réunissait en Italie 
les vieux tercios espagnols pour entrer en Allemagne. 







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— 172 — 

A la fin de l'année 1631, Gustave-Adolphe, «appro- 
chant du Rhin , s'était emparé des États de l'archevêque 
électeur de Mayence. Les princes catholiques , privés 
de l'appui de l'empereur et sentant l'Espagne trop 
éloignée et trop affaiblie pour en espérer aide et assis- 
tance , avaient cherché un refuge près du roi de France 
et tous avaient envoyé leurs ambassadeurs lui demander 
secours et protection contre le roi de Suède. L'un de 
ceux qui avaient le plus hardiment répudié l'alliance 
de la maison d'Autriche pour celle de Louis XIII était 
l'archevêque de Trêves. Frappé de la rapidité avec 
laquelle la ville de Mayence , malgré sa garnison' 
espagnole, avait dû se soumettre aux armes des Suédois 
et de la dévastation et de la ruine que sa vaine tentative 
fie résistance avait amenées , il avait le 24 décembre 
ordonné aux magistrats de sa capitale d'éloigner au 
plus vite les Espagnols qui s'y trouvaient i , et il in- 
sinuait dans d'autres lettres écrites à son chapitre 
métropolitain , que ~ moyennant que la garnison du 
» roy (d'Espagne) sorte de la ville de Trêves, il scait 
• et at les moyens pour divertir la force des armes 
. du roy de France et de celuy de Suède 2. „ C es 
moyens n'étaient plus un secret pour personne , car 
le comte de Brulon , chargé de dépêches de Louis XIII, 
avait passé le 16 décembre par Thionville se rendant 
à Coblence 3 prés de l'électeur , et le 26 le magistrat 

1 Lettres-patentes de Philippe Christophe. Coblentz, 24 décembre 1631 
— Audience 045. 

s Succinte relation de la response que ceux de la ville de Trêves ont 
donnée au greffier du conseil de Luxembourg, (ibid.) 

* Le comte de Wilt; , gouverneur de Thionville, « l'infante. Thion- 
ville, ce 17 décembre 1631. (ibid.) 



— 173 — 



de Trêves annonçait au comte d'Emden que l'envoyé 
français avait passé par cette ville de retour de sa 
mission l . Il n'y avait pas à en douter, un traité d'al- 
liance avait été signé. 

Il était à craindre que les habitants de Trêves qui , 
dans cette affaire , paraissaient se montrer opposés à 
la politique de leur évêque, ne fussent obligés cependant 
de recevoir bientôt dans leurs murs une garnison fran- 
çaise 2 ; aussi , pour raffermir leur fidélité à l'Espagne 
dont depuis de longues années ils avaient accepté le 
protectorat , l'infante conformément à l'avis de ses 
ministres réunis en conseil le 1 er janvier 1632, envoyâ- 
t-elle quatre tercios de son armée occuper les environs 
de cette ville dont la garnison fut augmentée d'un nou- 
veau régiment , celui du comte d'Emden , auquel on 
prescrivit néanmoins de n'y entrer que si les magistrats 
de la cité ne s'y opposaient pas 3 . 

En même temps des ordres furent donnés pour 
renforcer la garnison des villes situées sur ces fron- 
tières : Thionvillo, Malmedy, Luxembourg et Dampvillers 



i Les bourg*" et échevins de Trêves au comte d'Emden. (Translata 
Donné à Trêves le 26 de décembre 1631.... >■ quelques gens d'armes 
se laissent voir à l'entour de ceste ville , sans seavoir leur desseing : 
et il est tout certain que- certain ambassadeur de France s'en estant 
passé nagueres vers Coblentz , est de rechef avant hier icy arrivé . 
se servant de divers discours fort dangereux. C'est pourquoy nous 
supplions bien humblement à V. E. qu'icelle veuille estre servye de 
nous impartir son advis et comment nous nous aurions à comporter 
en ces cas d'extrême nécessité.... (Audience 643.) 

•- Le comte de Wtttz à l'infante. 29 décembre. — L'on me donne 
advis de bonne part que sy V. Al. S'" p n'envoyé Mentost une forte 
garnison dans la ville de Trêves , que les habitants offriront les clefs 
des portes au roy de France pour leurs assurances, (ibid.) 

:J L'infante au comte d'Emden. Bruxelles , le 2 de janvier 1632. 
(id, 645.) 



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— 174 — 

lurent ravitaillées en vivres et en munitions , et des 
capitaines d'une capacité éprouvée y furent envoyés. 
En se précautionnant ainsi contre une attaque subite des 
Suédois ou des Français, l'infante ne se croyait cepen- 
dant pas encore entièrement à l'abri de leurs menaces- 
comme en ce moment les 2000 chevaux du duc d'Orléans 
venaient d'être réunis dans le Luxembourg , « on me 
» donne à entendre, écrivait-elle à Philippe IV le 
» 27 janvier, que si j'ajoutais un millier de cavaliers 
» a ces troupes et une bonne somme d'argent, elles 
» entreraient incontinent en France où l'on m'assure 
» qu'elles feraient immédiatement de grands progrès. 
- Il ne me serait pas bien difficile de donner dix 
» compagnies de cavaliers ; mais tout en reconnaissant 
» que le moindre effet que puisse causer l'entrée du duc 
» d'Orléans en France sera d'obliger le roi son frère 
» à se départir de ses desseins sur d'autres points , 
» je ne puis l'y aider pécuniairement , n'ayant pas 
» même assez d'argent pour assurer la défense des 
» Etats de Votre Majesté. Aussi le péril de les perdre 
» à cause de cette pénurie de nos finances est si 
» imminent, que je prie Dieu que toute entreprise 
» hostile puisse être différée jusqu'à ce que V. M. 
» puisse répondre à cette lettre ; il est nécessaire que 
- V. M. pourvoie à tout sans un instant de retard, 
» en telle quantité et avec tant de promptitude que 
» nous ne laissions pas perdre le moment opportun 
» pour agir, sans cela tout ce que Monsieur pourrait 
« tenter ne servirait absolument à rien i. - 



1 l 'infante à Philippe IV. Bruxelles . il janvier Mi* 
t. 29 , p. 237. 



C'orr. 






— 175 — 

C'était la veille de l'arrivée de Gaston à Bruxelles 
que l'infante confessait ainsi ses embarras au cabinet 
de Madrid , et les dépenses nouvelles que ce nouvel 
hôte allait lui causer n'étaient pas faites pour améliorer 
sa situation financière. Elle se fit un point d'honneur 
cependant de n'en rien laisser paraître , et pendant 
qu'elle traitait à Bruxelles les gentilshommes français 
avec cette prodigalité que nous avons dépeinte d'après 
le récit de l'un d'eux , elle s'efforçait , aux dépens 
mêmes des régiments nationaux, de fournir aux troupes 
de Monsieur dans le Luxembourg la solde et tout 
ce dont ils avaient besoin l . La longueur de la route 
et les difficultés des communications entre Bruxelles 
et Madrid, autant que la lenteur du cabinet espagnol 
à prendre une décision, devaient encore augmenter la 
détresse de l'infante et l'empêcher de fournir au duc 
d'Orléans les moyens d'entrer en campagne. Mais avant 
de montrer combien ce retard devint fatal à l'expé- 
dition qu'il devait tenter, il nous faut dire quelques 
mots d'une proposition adressée au commencement 
de l'année 1632 au gouvernement espagnol par le 
secrétaire de l'ambassade française à Madrid , dans 
le but de réconcilier Marie de Médicis et Louis XIII. 

Le 6 janvier cet agent diplomatique s'était rendu 
chez le secrétaire d'État Andrès de Royas sous prétexte 
de l'entretenir d'une affaire de peu d'importance. 
Tout en causant des relations entre les deux pays, 
a^si'z tendues depuis la retraite de la reine-mère 



1 Le eu, nie cFEmden << l'infante. Trêves , 27 lévrier 1632. — Le sieur 
du Fargis at icy esté pour recevoir la paye que V. A. luy at ordonné 
qui importe 43,000. florins , tellement que des deniers restants il tiy 
at assez pour furnir une demy paye a l'armée. — (Audience 646.) 




176 — 



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dans les Pays-Bas , il exprima le vœu de la voir 
bientôt réunie au roi son fils. Andrès de Royas lui 
assura que tel était aussi le plus cher désir du roi 
d'Espagne, qu'une tentative de négociation avait déjà 
été faite à ce sujet par l'infante Isabelle et que le 
cabinet de Madrid se proposait d'envoyer sous peu le 
duc de Terra-Nova à Paris pour la renouveler. 

Le secrétaire français répondit qu'au point où en 
étaient les choses un tel intermédiaire serait toujours 
suspect en France, mais qu'il avait pensé à une inter- 
vention qui aurait plus de chances d'être accueillie; 
et tirant de sa poche un mémoire comprenant trois 
pages d'une écriture fine et serrée, il en donna lecture 
en observant toutefois qu'agissant de son propre mou- 
vement et à l'insu de son ambassadeur, il n'en pouvait 
laisser prendre copie. • 

Cet écrit débutait par un long exorde où la conduite 
politique de l'Espagne, complice des émigrés français 
par la protection que leur accordait l'infante dans les 
Pays-Bas , était jugée très-sévèrement. Si la rupture 
entre les deux couronnes n'en avait pas été la consé- 
quence , c'était que , grâce au bon ordre qu'y avait 
mis le roi de France, aucune des entreprises conçues 
par les partisans de la reine-mère n'avait réussi. 
L'Espagne pouvait s'en féliciter, car ses forces, dissé- 
minées dans ses nombreuses possessions fort éloignées 
les unes des autres, n'auraient été nulle part en état 
de résister à une puissance unie et compacte comme 
l'était la France ; la guerre ne pouvait donc lui être que 
très-préjudiciable et il importait pour en éloigner les dan- 
gers de faire cesser les causes qui pouvaient la provoquer, 
en un mot de réconcilier Marie de Médicis avec le 



R 






— 177 — 

roi son fils. Les gendres de la reine étaient tout natu- 
rellement désignés pour servir de médiateurs entre 
eux deux ; mais cependant nul mieux que Philippe IV 
ne convenait pour cette mission de paix. Si la raison 
d'État l'empêchait toutefois de proposer ses bons offices , 
la reine d'Espagne, sœur de Louis XIII, pouvait offrir 
les siens et , en s'entendant avec la reine Anne , ces 
deux princesses ne pouvaient manquer d'aboutir à un 
résultat favorable. Pour la facilité des négociations 
entre les deux reines et Marie de Médicis des inter- 
médiaires pouvant devenir nécessaires , le secrétaire 
d'ambassade proposait pour ce rôle les comtesses de 
S'-Pol et de Soissons « dames des plus vertueuses et 
r, des plus estimées qu'il y eût en France , » disait-il. 
Enfin s'il survenait quelque contestation ou quelque diffi- 
culté imprévue, l'infante Isabelle serait prise pour arbitre. 
Ce mémoire était-il l'œuvre particulière de celui 
qui en donnait lecture, ou lui avait-il été inspiré 
par une volonté supérieure ? Cette démarche n'était- 
elle que le résultat du zèle d'un subalterne désireux 
de se donner de l'importance, ou un moyen détourné 
imaginé par le cardinal pour sonder les dispositions du 
cabinet espagnol sans se découvrir ? Il est dans les 
habitudes diplomatiques d'en agir parfois ainsi , et la 
dureté avec laquelle Richelieu savait au besoin désavouer 
et punir les agents maladroits qui ne suivaient pas ou 
bien outrepassaient ses instructions , ne permettait pas 
d'admettre en ce moment une autre alternative que cette 
dernière. Ainsi en jugea- t-on à Madrid ; mais avant 
de s'engager dans la voie tracée dans la note française , 
on voulut savoir si Marie de Médicis était disposée à 
la suivre, et le rapport d'Andrès de Royas , soigneuse- 

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— 178 



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aient chiffré dans toute son étendue , fut expédié à 
l'infante pour qu'elle en donnât connaissance à la reine i. 
Il peut paraître étrange de voir le cardinal , 
triomphant partout , à l'intérieur et à l'extérieur , des 
intrigues ourdies contre lui et paisible possesseur, 
grâce à l'absence de la reine-mère , du pouvoir qu'elle 
voulait lui arracher , essayer de provoquer son retour. 
Si l'on remarque toutefois que la démarche du secrétaire 
d'ambassade de Madrid concorde avec la tentative de 
raccommodement tentée par le duc de Lorraine près 
du duc d'Orléans, on en conclura que Richelieu, distrait 
continuellement par les intrigues et les menées de 
l'émigration , des affaires bien autrement importantes 
que la guerre d'Allemagne faisaient surgir, avait 
pu espérer étouffer à la fois ces deux foyers d'agi- 
tation , au risque même de les voir se reformer 
plus près de lui en se confondant. De deux maux il 
avait choisi le moindre , et assez sûr de l'influence 
qu'il avait en ce moment sur le roi pour n'avoir à 
craindre ni la reine ni Monsieur , il pensait sans doute 
qu'il lui serait toujours plus facile de les surveiller en 
France qu'à l'étranger. 

Ce fut vers le milieu de février que Marie de Médicis 
eut connaissance des propositions contenues dans le 
rapport chiffré de Royas. Elle les trouva parfaitement 

1 Philippe IV à l'infante. 17 janvier 1632. — S™ S»ra. El secretario 
del emb° r de Francia aqui résidente propuso en gran confldencia el 
medio que contiene la relaoion inclusa para el accomod" y reunion 
de la reyna-madre cen el rey su hijo , etc. (Correspondance t. 29 
p. 232.) 

Copia de un papel que el secretario del ambaxador de Fraizcia le 
lego al senor secretario Andrès de Royas que trata de la réunion de 
la reyna-mad. e y el rey su hijo. (id. id. p. 220.) 






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ridicules et imaginées sans doute pour se nroquer d'elle. 
Elle dit, qu'on pouvait répondre au cardinal qu'elle avait 
offert d'entrer en négociation , qu'elle le recherchait 
encore et qu'elle s'y prêterait toujours ; mais que les 
deux reines et l'infante pour intermédiaires suffisaient 
amplement et qu'il n'était nul besoin de la comtesse 
de S'-Pol qui n'était pas son amie , ni de la comtesse 
de Soissons qui s'était donnée à Richelieu pour marier 
son fils à M'" e de Combalet L 

Cette réponse un peu hautaine prouvait que le moment 
des négociations de paix n'était pas encore arrivé. En 
effet , l'arrivée de son fils Gaston à Bruxelles avait 
exalté toutes les espérances de Marie ; elle avait mis 
en commun avec lui tous ses moyens d'action et , pour 
commencer , car avant tout il fallait se procurer de 
l'argent à tout prix puisque l'infante n'en avait pas , 
elle avait envoyé MM. d'Ouchamp et de Stissac en 
Hollande pour y mettre en gage ses pierreries et celles 
que son fils avait apportées avec lui. En même temps 
ses ambassadeurs allaient partout réclamer aide et 
assistance : Biscarat partait pour l'Angleterre , le 
commandeur de Valançav «''tait envoyé en Espagne , 
Sommery allait en Savoie . l'abbé d'Obazine à Rome et 
Des Hayes de Courmenin à Vienne. 

De son côté le duc de Lorraine avait repris ses 
armements. L'encre de sa signature n'était pas encore 
séchée au bas du traité de Vie , qu'il rentrait dans 



1 L'infante Isabelle a Philippe IV. 16 février liï.ïZ. (Uorr. , t. 29, 
fol. 266.) Il semble résulter de cette lettre que le nonce de France , 
c'est-à-dire le cardinal de Bagny , était venu à Bruxelles faire des 
propositions de réconciliation à la reine et au duc d'Orléans , ce qui 
confirmerait encore le caractère officiel de celles transmises par Roya». 







— 160 — 






R 



ses États jurant de se venger. La présence de 
quelques troupes suédoises sur ses frontières lui 
avait servi de prétexte pour maintenir sous les armes 
les régiments qu'il s'était solennellement engagé à 
dissoudre. Encouragé par l'infante Isabelle qui l'as- 
surait de l'appui du gouvernement espagnol , par 
l'empereur qui lui avait envoyé Montecuculli pour 
réchauffer son zèle et lui promettre le secours d'une 
nombreuse armée, il avait levé partout de nouveaux 
soldats et pressurait son peuple pour les payer : 
ses émissaires parcouraient incessamment la route de 
Bruxelles à Nancy , et il entretenait une corres- 
pondance suivie avec les Pays-Bas où, d'après ses 
conseils et ses indications , s'élaborait le plan de la 
prochaine campagne. 

L'Espagne aussi, sortie de sa torpeur, se préparait 
à l'action : des troupes à sa solde se réunissaient dans 
le Palatinat en vue de tenir tête au roi de Suède, 
mais secrètement destinées à venir en aide au duc de 
Lorraine , et Gonzalo de Cordova arrivait de Madrid 
pour les commander. Fidèle à ses habitudes de duplicité 
et comptant sans doute donner le change à Richelieu 
sur ses projets futurs , le gouvernement espagnol 
avait chargé ce général d'une mission que l'infante 
Isabelle qualifiait à bon droit de maladroite et d'in- 
convenante i : à son passage à Paris , sous prétexte 
que la guerre contre Gustave-Adolphe était une guerre 
de religion, il devait proposer à Louis XIII d'entrer 
dans la ligue catholique , à l'allié du roi de Suède 
de faire cause commune avec la maison d'Autriche! 



1 L'infau'x Isabelle à Philippe IV. 16 février 1632. (Corr., t. 29, f° 273.) 









— 181 — 

Tant de naïveté feinte ne devait servir qu'à rendre 
Richelieu plus attentif à tout ce qui se préparait. 

De son côté , clans les Pays-Bas , l'infante encou- 
rageait efficacement quoique secrètement les levées des 
troupes : c'est ainsi qu'elle avançait 20,000 écus à 
Chantemelle et à Carency pour les aider dans leur 
recrutement aux environs de Douai et d'Arras et 
invitait les magistrats de ces deux villes à ne pas les 
troubler dans leurs opérai ions ; qu'elle faisait distri- 
buer des armes et des munitions aux recrues du baron 
do Vieuxpont et donnait l'ordre aux gouverneurs de 
Cambrai et do l'Artois de laisser le passage libre 
aux déserteurs français qui se présenteraient ; qu'elle 
donnait « quartiers et rations » au pays de Lille aux 
200 gendarmes de la garde de la reine-mère com- 
mandés par le baron de Guesprez , et dans le Luxem- 
bourg à l'infanterie et à la cavalerie rassemblées par 
le s r de Bcsmes L Cette malheureuse province , déjà 
pauvre par elle-même , ruinée encore par les troupes 
qui y étaient cantonnées et que l'on ne pouvait plus 
payer, «''tait à cette époque poussée au désespoir par 
les exactions des soldats . et on avait vu les paysans 
se soulever contre eux 2 . Manquant de tout, les chefs 
eux-mêmes donnaient l'exemple du pillage 3 . 



1 Audience . voir les liasses G46 , 647 et 648. 

î L'audiencier au comte d'Emden. 20 février 1632. — S. A. ayant 
esté advertie que les paysans de vostre gouvernement se sont soubs- 
levez contre les trouppes du ducq d'Orléans, elle m'a commandé de 
vous faire ce mot pour vous dire que vous veuillez faire que cela 
n'arrive pins. Et sur ce de.... (Audience 646. ï 

3 L'audiencier à Jli" r de Puislaurens. Bruxelles , 22 mai 1632. — 
M r . Les Kstatz de Luxembourg s'estant de rechef plaintz à S. A. par 
courier exprés de ce que les officiers des trouppes de M* r le ducq 










~ \H-2 — 

Enfin, en France, les démarches faites pour entraîner 
a ta révolte quelques-uns des membres de la haute 
aristocratie n'avaient pas toutes été stériles. Le nouveau 
duc de la Valette, gouverneur de Metz, avait résisté 
U est vrai, non sans hésitation cependant, aux assauts 
quon lui avait livrés pour le détacher du cardinal • 
mais on était toujours certain de la complicité de Jacques 
d Ltampes, gouverneur de Calais, on espérait que le duc 
de Bouillon trouverait moyen de livrer Sedan mal-ré 
les troupes royales qui l'occupaient, on possédait des 
intelligences dans les villes de Langres, Toul et Verdun 
e le chef de l'une des plus puissantes et des plu^ 
illustres maisons de France, le maréchal-duc Henri de 
Montmorency, gouverne,,,- du Languedoc et frère delà 
princesse de Ceadé . avait promis son concours 

C étaient les d'Elbène . et sur.out l'évéque d'Albv 
originaires de Florence et tort attachés à la reine-mère' 
qui avaient négocié cette alliance. Ils avaient d'autani 
plus facilement réussi à entraîner le maréchal qu'il était 
mécontent du cardinal : deux ans auparavant, lors de la 
maladie du roi à Lyon, alors que chacun, selon l'im- 
portance de son ro.sen.iment, imaginait contre Richelieu 
de dures représailles aussitôt que le roi aurait fermé 1., 
jeux, lui seul avait pris ouvertement son parti et lui 
avait offert ses services pour le mettre à l'abri de toute 
tentative violente de la part de ses ennemis. Le 

d'Orléans te» auroyenl menacés entre anltres choses de (en s?Hi8 Hfl 

T/ ,J urj fj " rs deraa r s ' iio,Mbs f-t i-impcibiiité des " n .- 

•equ'éH, dp ' t C ° mRM de '«« *« ceste itérative et vous 
edu" * n 8 * Pa, ' f ,r e V ° US VeUi,leZ en son *°* P'-r Mond. g». 
oufè sorte de \r U ï aPP0I ' te '' Ie reméde «>nvenable et prévenir 



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— 183 — 

premier ministre n'avait paru garder aucun souvenir 
de la conduite généreuse du maréchal , et tout 
récemment encore venait de lui refuser le commande- 
ment de la citadelle de Montpellier qu'il convoitait. 
Montmorency était du reste sollicité depuis longtemps 
à prendre parti pour Marie de Médicis , par sa femme , 
Félicie des Ursins , parente de la reine ; l'épée de 
connétable , portée par plusieurs de ses ancêtres et 
qu'on avait fait briller à ses yeux comme prix de son 
alliance , l'avait tout à fait décidé. Il avait déclaré 
toutefois que son concours ne serait effectif qu'à la fin 
du mois d'août , ne pouvant disposer qu'à cette époque 
des subsides que les états du Languedoc devaient voter 
et les mettre au service de Monsieur. C'était bien un 
peu tard ; mais il y avait loin de la Lorraine au 
Languedoc , et c'était par la Lorraine que la France 
devait être envahie par le duc d'Orléans et ses 

alliés. 

Richelieu ne l'ignorait pas : les principaux d'entre 
les gentilshommes de Monsieur lui étaient acquis x et 
lui révélaient tout ce qu'il avait intérêt à savoir ; de 
plus il avait fait intercepter une grande quantité de 
lettres très-compromettantes pour le duc Charles. Il 
s'attendait donc à voir , aussitôt que la saison le 
permettrait , Monsieur et les siens entrer en cam- 
pagne. 



1 Que los principales del ducque de Orliens estan ganados por el 
cardenal de Richelieu y qui revelando lo tudo lo que el de Orliens 
résolve des vanecente facilmente los efectos. (Loque rcferio de palabro 
el comendador de Valanzet (Valcnçay) de parte de la reyna-madre 
christianissima. — (Corr. de Philippe IV et Isabelle, t. 30, p. 12.) 
Voir aussi une lettre du conseil d'État à l'infante , 10 avril 1632. 
(Audience 648.) 



1 












]S4 — 



8 

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191' 



Or l'armée française, encore sur pied pendant les deux 
premiers mois d'hiver , venait à peine de regagner ses 
garnisons et il était nécessaire de la laisser se reposer 
et se refaire ; il fallait aussi quelque temps aux alliés 
de la France pour se préparer à lui venir en aide , 
au roi de Suède pour paralyser les troupes réunies dans 
le Palatinat , aux Provinces-Unies pour neutraliser la 
complicité des Pays-Bas espagnols. Pour peu que Mon- 
sieur se pressât , il pouvait être au cœur de la France 
avant de rencontrer la moindre résistance. Richelieu 
dissimula sa faiblesse en payant d'audace : il avait 
paru ménager, oublier même les adhérents et les amis 
de la reine-mère et de Gaston qu'il retenait prisonniers , 
il donna tout à coup des ordres sévères pour que leurs 
procès fussent terminés à. bref délai , et le maréchal 
de Marillac fut livré à une commission extraordinaire. 
Cette nouvelle eut un grand retentissement à Bruxelles : 
Marillac était un ami de la première heure ; de plus, 
c'était un homme de tête , d'énergie , de résolution. Il 
y avait plus d'un an qu'il était prisonnier ; l'on pensait 
que si le cardinal ne l'avait pas encore livré à la justice, 
c'est qu'il n'avait pu le convaincre d'aucun crime et l'on 
avait assez de confiance dans l'impartialité du parlement 
de Paris pour en attendre l'acquittement du maréchal , 
s'il comparaissait devant cette cour. 
^ Une commission extraordinaire celait l'arbitraire , 
c'était l'inconnu. 

Marie de Médicis écrivit aussitôt à son fils pour 
protester contre ce mépris des formes ordinaires de la 
justice et lui rappeler que dans un cas tout sem- 
blable . celui du maréchal de Biron , Henri IV, son 
père , avait renvoyé ce grand coupable devant le par- 















185 



lement . son juge naturel l . Non contente de cette 
lettre , le 2 mars elle écrivit aux juges de Marillac 
que s'ils condamnaient le maréchal « ils en répondraient 
b de leurs biens et de leurs personnes , et qu'elle les 

- prendrait à partie en leurs propres et privés noms . 

- comme complices du cardinal de Richelieu et adhérens 
» au parti qu'il avait formé contre le roi et contre 

- l'État. » 

Le 6 , Monsieur les avertit de son côté que si « contre 

- l'espérance ries gens de bien les persécutions du 

- cardinal venaient à prévaloir sur l'esprit du plus 

- grand nombre des commissaires,... leurs biens et leur 

- vie répondraient du sang d'un innocent qu'ils auraient 
-fait répandre injustement 2 . » 

On voit que les chefs de l'émigration parlaient déjà 
comme s'ils étaient sûrs d'être bientôt les maîtres. La 
protestation de la reine-mère ne fit rien changer au 
genre de procédure qui avait été ordonné , et les lettres 
comminatoires, au lieu de sauver le maréchal , contri- 
buèrent au contraire à rendr.e plus certaine sa condam- 
nation : en se montrant justes ou cléments , les juges 
auraient craint de paraître pusillanimes. Le 8 mai , 
Marillac fut condamné à la peine de mort et le 10 il 
eut la tête tranchée. 

Cette exécution était un avvinces, les avait fait rentrer sous la domination 
de l'Espagne, et l'infante Isabelle, décidée à finir ses 
jours dans un cloître , n'avait accepté de rester à la 
tête du gouvernement que jusqu'au jour où l'un des 
infants, ses neveux, viendrait la relever de ses fonctions. 
Dès l'année 1623 l'infant Ferdinand, frère de Philippe IV, 
avait été désigné pour occuper le poste de gouverneur 
des Pays-Bas ; mais, né le 16 mai 1609, il était trop 
jeune encore pour en prendre possession , et Isabelle 
avait continué de présider aux destinées de cette nou- 
velle patrie où elle avait tant espéré fonder une dynastie. 

L'infante tenait de son père , Philippe II , cette ap- 
plication au travail dont témoignent les nombreuses 
apostilles presqu'indéchriffrables qu'elle écrit en marge 
de toutes les pièces qui lui sont soumises par ses 



— 196 — 



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conseillers ; elle lui devait aussi sa dévotion outrée , 
qui lui avait fait revêtir depuis la mort de son époux 
la robe grise des Pauvres-Claires et lui faisait consacrer 
chaque jour six heures à de minutieuses pratiques reli- 
gieuses ; mais elle ne possédait ni la ténacité du sombre 
et fanatique fondateur de l'Escurial , ni la prudente 
fermeté de l'archiduc Albert , et sa bonté féminine « la 
r, facilita donnesca de la S 3 infanta y comme l'écrit 
Rubens l , la livrait sans défense aux influences qui 
l'entouraient. Pendant les premières années de sa 
régence , la plupart de ceux qui avaient partagé avec 
l'archiduc les soucis des affaires avaient continué à 
lui prodiguer leurs conseils ; mais l'âge et la mort, 
avaient peu à peu éclaira leurs rangs , et la plupart 
d'entre eux , appartenant à la noblesse belge , avaient 
été remplacés par des Espagnols envoyés par la métro- 
pole, jalouse de ressaisir son autorité sur nos provinces. 
Ces étrangers, peu soucieux des privilèges et des intérêts 
d'un pays qu'ils ne connaissaient pas , avaient en peu 
de temps provoqué du mécontentement dans toutes les 
classes de la société, mais particulièrement dans l'aristo- 
cratie . 

La noblesse belge avait de tout temps occupé dans 
l'Etat les plus hautes fonctions , et plus qu'aucune autre 
partie de la nation elle avait été mêlée aux événements 
politiques dont les Pays-Bas avaient été le théâtre. Au 
XVI e siècle, c'étaient les nobles qui, parleur compromis, 
avaient les premiers donné le signal de la révolution , 
et c'est dans leurs rangs que le martyrologe de la san- 
glante répression qui l'avait suivie comptait ses plus 



1 Gachkt, Lettres inédites de Rubens , p. 16*2. 



— 197 



illustres, sinon ses plus nombreuses victimes. L'archiduc 
Albert s'était efforcé de réunir autour de lui tous ceux 
dont l'intelligence pratique des affaires pouvait lui 
fournir d'utiles lumières , et les gouvernements des pro- 
vinces ainsi que la plupart des grandes charges de 
l'armée leur avaient toujours été réservées. Si quelques 
Espagnols avaient pris place alors au conseil d'État , 
personne n'avait trouvé à s'en plaindre : nos provinces 
avaient trop d'intérêts communs avec la métropole pour 
les en écarter, et ils n'étaient pas du reste assez nom- 
breux pour avoir une influence prépondérante dans la 
direction générale des affaires. Mais, à l'époque du règne 
d'Isabelle à laquelle nous sommes arrivés, il n'en était 
plus ainsi et les nationaux n'avaient plus qu'une part 
infime au gouvernement : une junte, composée exclusi- 
vement d'Espagnols, avait dans ses attributions tout ce 
qui concernait la défense du pays et se réunissait tous 
les jours ; une autre , le conseil adjoint présidé par 
le cardinal de la Cueva avait ses réunions deux fois 
par semaine et absorbait presque tout le reste. Le con- 
seil d'Etat , dont faisaient partie les plus grands noms 
de l'aristocratie belge , était presque annihilé. 

A l'armée , l'élément espagnol prédominait encore. 
Si , en 1621 , lorsqu'à la fin de la trêve de 12 ans 
avait recommencé la guerre, Ambroise Spinola avait 
pu , sans éveiller la jalousie , prendre la direction des 
armées , c'était que son mérite militaire était universel- 
lement reconnu ; c'était aussi grâce à son long séjour 
dans nos provinces et à la confiance que lui avait 
toujours témoignée l'archiduc défunt. Rappelé en Es- 
pagne en 1628, il avait été remplacé provisoirement 
par le comte Henri de Bergh, l'un de ses meilleurs 




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— 198 — 

lieutenants ; mais bientôt don Alvarez de Bazan , mar- 
quis de Santa-Cruz , nommé par Philippe IV capitaine- 
général de ses armées dans les Pays-Bas l , était arrivé 
à Bruxelles (22 avril 1631). Ses débuts avaient été 
déplorables , et la défaite de la flotte de l'infante dans 
l'Escaut (12 septembre) ne devait être que le prélude 
des désastres que son incapacité notoire allait bientôt 
causer. 

Henri de Bergh devait sa disgrâce autant à l'in- 
succès de ses tentatives pour faire lever le siège de 
Bois-le-Duc , place importante du Brabant , qu'une 
courageuse défense de 5 mois n'avait pu empêcher de 
tomber entre les mains du prince d'Orange (19 sep- 
tembre 1629), qu'à une accusation tout à la fois de 
trahison et d'hérésie dirigée contre lui. Dans la séance 
du conseil d'État de Madrid du 25 décembre 1629, il 
avait été donné lecture d'un long factura dû h une 
plume ecclésiastique 2 et clans lequel un grand nombre 
de preuves étaient laborieusement réunies pour dé- 
montrer sa culpabilité. Le gouvernement espagnol avait 
ordonné à celui des Pays-Bas de prendre secrètement 
des informations sur les diverses assertions du moine 
accusateur, et préalablement de retirer au comte le com- 
mandement de l'armée ; mais l'enquête lui avant été 



1 Philippe IV au secrétaire Andrès de Royos , 21 mars 1031. — « Ile 
mandado al marquis de Santa Cruz vaya a aquellas Estados a govemâr 
mis armas , por la larga experiencia que tiene de la guerra y haver 
experimantado en su persona particular atencion y zelo a mi servicio , 
etc. » (Estado 2045 , fol. 44 , archives de Simancas.) 

2 In nomine Jesu. Lo que a representado a Su M d un religioso sobre 
materias de Olanda y Flandes. (Archives de Simancas , estado 2043 . 
fol. 2.) 



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— 199 — 



favorable , par égard pour ses anciens services Phi- 
lippe IV avait déclaré vouloir lui confier le comman- 
dement de sa cavalerie en Espagne l , et l'y avait 
appelé par une lettre extrêmement flatteuse que les 
événements subséquents empêchèrent de lui parvenir. 
Le comte Henri était rentré mécontent et l'esprit 
aigri dans la Gueldre , province dont il était gou- 
verneur. Soldat de fortune , ayant passé sa vie dans 
les camps, devant à son mérite autant qu'à sa nais- 
sance les honneurs et les hautes charges militaires 
dont il avait été revêtu, il se voyait avec amertume 
condamné à une inaction incompatible avec son carac- 
tère. Cette situation qui lui était faite offrait de remar- 
quables facilités à ceux qui pouvaient essayer d'ébran- 
ler sa fidélité au roi d'Espagne : s'il devait tout à ce 
dernier, on devait lui rendre cette justice qu'il lui 
avait sacrifié pendant de longues années son temps, 
son énergie , ses talents militaires , son sang et celui de 
sa famille, car six de ses frères avaient perdu la vie 
sur les champs de bataille. A une époque où les senti- 
ments patriotiques étaient moins exclusifs qu'actuelle- 
ment, dans un siècle qui devait voir tour à tour deux 
des plus illustres généraux et des plus grands noms 



> ....y que para los puestos majores del exercito vengan de Elan- 
des y de Italia personas de diferentes clases de conocido experiencia 
y aprobacion , como séria el conde Enrique de Berghas para la 
cavalleria por su largo experiencia en ella y natural aversion a 

francesco , enque se puedo sperar que servira avenjudamente 

pareciendo al conde duque conveniente que para el conde Enrique 
y los que huvieron de venir de Flandes personas de quenta se conbien 
cartas de V. M. al marques de Aitona en conveniente forma.... (Con- 
sulte de la séance du conseil d'Etat du 23 janvier 1632. — Estado 2046, 
fol. 23 , arch. de Simancas.) 







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— 200 — 

de France, Turenne et Condé, prendre les armes 
contre leur roi , Henri de Bergh devait se croire quitte 
envers Philippe IV. Cependant, bien qu'allié à la 
famille de Nassau par sa mère, sœur du Taciturne, 
il avait été pendant toute son existence l'adversaire 
audacieux et souvent si heureux des Provinces-Unies 
que de lui-même, peut-être, n'aurait-il jamais pensé 
à négocier avec elles : René de Renesse, comte de 
Warfusée, devenu plus tard si tristement célèbre par 
l'assassinat de La Ruelle, bourgmestre de Liège, fut 
son mauvais génie. 

Chef des finances de l'infante Isabelle , le comte de 
Warfusée avait cherché par de criminels moyens à 
refaire sa fortune délabrée , et la découverte dans l'ad- 
ministration des gabelles d'une fraude considérable 
qu'il favorisait sous main et dont il tirait profit, l'avait 
depuis peu obligé d'abandonner ce poste. Ne sachant 
de quel bois faire flèche , il s'était décidé à se vendre 
aux Provinces-Unies : après avoir demandé une audience 
secrète au prince d'Orange dans les premiers jours de 
l'année 1632, il avait été reçu par lui à La Haye 
dans une de ses maisons de plaisance et lui avait 
offert de provoquer la révolte d'une grande partie des 
Pays-Bas contre l'Espagne ; il s'engageait à entraîner 
le comte Henri de Bergh clans le mouvement , au prix 
de 100,000 écus pour chacun d'eux et la promesse de 
grands gouvernements L II se rendit ensuite à Venloo 
pour décider le comte. 

Il ne paraît pas que Henri de Bergh ait adhéré au 



1 Voir Conspiration de la noblesse belge par Théodore Juste et Mêm. 
rie Richelieu , t. 7 , liv. XXIII. 



— 201 — 

complot avant le milieu de février : le 13 de ce mois 
il écrit encore à l'infante une lettre toute entière de 
sa main , pleine de protestations de dévouement , par 
laquelle il la prie de tenir sur les fonts baptismaux 
une tille qui lui est née la veille; l'infante accepte 
et charge la princesse de Hohenzollern de la repré- 
senter au baptême , au lieu de la marquise de Bergh 
qu'elle avait désignée d'abord, mais qui, elle-même 
près d'accoucher, s'était fait excuser. Le 19, le comte 
demande la permission de s'absenter de Venloo pour 
un pèlerinage qu'il veut faire à Montaigu *. N'était-ce 
là qu'un prétexte , et fut-ce pendant cette absence 
qu'il eut avec le prince d'Orange à la Haye ou avec 
le comte de Culembourg, près du château de Hol- 
multen , cette conférence mystérieuse dont parlent 
quelques historiens et qui amena sa défection? Tou- 
jours est-il que peu de jours après le sieur de Pauw , 
pensionnaire de Hollande , se rendit à Venloo pour 
traiter avec les deux seigneurs, leur payer le prix de 
leur trahison et s'entendre avec eux sur l'envahis- 
sement de la Gueldre et le siège des villes situées 
sur la Meuse , qu'ils conseillaient 2 . 

Si les Provinces-Unies, malgré la répugnance habi- 
tuelle aux peuples libres de négocier avec des traîtres, 
avaient consenti à leur payer d'aussi fortes sommes, 
c'est que le cardinal de Richelieu les y avait puis- 
samment engagées ; les propositions des comtes de 
Bergh et de Warfusée étaient un complément trop 
important aux négociations qu'il poursuivait lui-même 

1 Audience 646, 647 et 648. 

2 Mémoires de Frédéric-Henri, prince d'Orange. 



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— 202 



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en ce moment avec la noblesse belge des provinces 
wallonnes, pour qu'il ne conseillât pas de les accueillir 
avec faveur. 

C'était le doyen de Cambrai , l'ambassadeur extraor- 
dinaire de l'infante dans son essai de médiation entre 
la reine-mère et le roi son fils, qui de ce côté avait 
servi d'intermédiaire. Dans ses voyages successifs en 
France, à Paris, à Fontainebleau et à Château- 
Thierry où, en novembre 1631, il avait encore suivi 
le roi, Carondelet avait laissé deviner son ambition 
et sa vénalité au cardinal qui n'avait éprouvé aucune 
difficulté à se l'attacher par des présents et de belles 
promesses ; il lui avait appris le mécontentement des 
principaux seigneurs des Pays-Bas et l'avait assuré 
que tous se déclareraient pour le roi de France si 
une de ses armées entrait dans le Hainaut et l'Ar- 
tois. De retour dans les Pays-Bas, de concert avec- 
son frère Georges Carondelet, baron de Noyelles et 
gouverneur de Bouchain , il avait constitué une ligue 
ou pour mieux dire une conjuration, à la tète de 
laquelle s'étaient placés les princes d'Épinoy et de 
Barbançon, le duc de Bournonville et le comte 
d'Egmont, et dont le but était de secouer la domi- 
nation espagnole. 

Il faut le dire, c'était bien plus leur ambition 
personnelle que l'idée de foncier l'indépendance de leur 
patrie qu'avaient écoutée ces grands seigneurs quand 
ils s'étaient mis d'accord pour conspirer. Guillaume 
de Melun, prince d'Épinoy, avait été revêtu de la 
charge de grand bailli du Hainaut pendant la mino- 
rité du jeune comte de Bucquoy, à qui elle était 
réservée en considération des grands services rendus 










— 203 — 

par son illustre père à la maison d'Autriche, pendant 
les premières années de la guerre de trente ans. Il 
avait espéré qu'on ne la lui ôterait pas sans dédomma- 
gement à la majorité du comte ; mais rendu respon- 
sable de l'opposition des états provinciaux réunis à 
Mons pendant son administration, aucune compensa- 
tion ne lui avait été accordée lorsqu'il quitta son 
gouvernement, pas même la qualité de grand d'Es- 
pagne à laquelle il se croyait des droits. Il s'était 
retiré mécontent dans son château de Biez et on 
lui avait entendu dire qu'il se vengerait. 

Albert de Ligne, prince de Barbançon, avait été 
l'un des chefs de l'opposition des états du Hainaut ; 
on l'avait vu se rendre au milieu des députés des 
villes pour les engager à n'accorder aucune aide au 
gouvernement de l'infante , s'il refusait de réunir les 
États-Généraux auxquels seraient soumis tous les 
griefs dont la nation avait à se plaindre ; on l'avait 
entendu accuser les ministres de malversation et 
faire peser sur eux la responsabilité des actes d'in- 
discipline des troupes qui , mal payées, se dédomma- 
geaient en pillant le pauvre peuple. Plus énergi- 
quement qu'aucun autre député de la noblesse , il 
avait réclamé le renvoi des mercenaires étrangers , 
Allemands , Italiens et Espagnols , inutiles dans un 
pays qui avait assez d'hommes pour se défendre si on 
voulait les entretenir et les payer '. 

Le duc de Bournonville , comte de Hennin, gou- 
verneur des villes et châtellenies de Lille , Douai et 



1 Déposition de Guillaume de Iiebrecicttes , 26 mars 1630. (Papiers de 
Roose, t. 29, fol. 294 , aux archives du royaume.) 



1 






— 2<M -, 

Orchies, trouvait ce poste d'une importance trop secon- 
daire ^ pour un chevalier de la Toison d'or représen- 
tant l'une des plus anciennes familles du pays, et il 
ambitionnait un poste plus élevé. 

Quant à Louis d'Egmont , prince de (iavre et 
petit-fils du vainqueur de Gravelines et de St-Quentin , 
il n'occupait aucune charge considérable, et ni le 
collier âe la Toison d'or, ni la qualité de grand 
d'Espagne de première classe n'avait pu satisfaire les 
aspirations vaniteuses de son esprit plus que médiocre. 
Tous ces grands seigneurs , irrités contre le gouver- 
nement espagnol qui ne les employait pas selon leur 
qualité ou leur mérite, étaient tout disposés à soulever 
les provinces wallonnes des Pays-Bas, où ils avaient 
de l'influence , au bénéfice de la France , et rêvaient , 
en acceptant sa suzeraineté , de transformer en petites 
principautés indépendantes les parties du territoire 
dont ils n'avaient que le gouvernement. Mais s'ils 
étaienl parvenus à rassembler autour d'eux un certain 
nombre de membres de la noblesse secondaire , aucun 
d'eux n'avait assez d'influence, ni assez d'habileté, 
pour provoquer dans le pays un soulèvement général 
à la faveur duquel ils auraient pu réaliser leurs pré- 
tentions. Il leur fallait un chef assez en vue pour que 
sa rupture avec le gouvernement espagnol eût un 
grand retentissement, d'un nom assez considérable 
pour que les plus fiers consentissent à le reconnaître, 
et d'un mérite assez reconnu pour que tous l'accep- 
tassent pour guide sans contestations; c'est sur le 
duc d'Arschot qu'ils avaient jeté les yeux. 

Par son intelligence politique et la haute position 
qu'il occupait, autant que par les nombreuses alliances 



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de famille qui le faisaient naturellement le chef d'une 
partie très-considérable de la noblesse belge, Phi- 
lippe , prince-comte d'Arenberg et duc d'Arschot , 
conseiller d'État depuis 1619 et gouverneur de Namur, 
était très-capable de diriger la ligue des nobles et 
d'en accroître les forces ; aussi ceux cpii y avaient 
adhéré et qui avaient sur lui quelque influence, et 
parmi eux surtout son propre frère , le prince Antoine 
d'Arenberg, qui sous le froc du capucin portait le 
nom de frère Charles , le sollicitaient-ils sans cesse 
de se mettre à leur tête. Les princes d'Épinoy et de 
Barbançon l'assuraient que s'il quittait la cour tout 
le monde le suivrait dans sa retraite , que l'argent 
ne manquerait pas pour tout entreprendre et , dé- 
masquant le véritable but de la conjuration , le pre- 
mier ajoutait qu'après tout mieux valait être seigneur 
que gouverneur de Namur '. Mais ayant moins que 
la plupart d'entre eux à se plaindre du gouvernement 
espagnol , très-attaché à l'infante Isabelle qui lui té- 
moignait beaucoup de confiance et , sur beaucoup de 
questions relatives à la politique intérieure , réclamaii 
et suivait ses avis, le duc d'Arschot restait indécis. 
Aussi le 30 mai , le doyen Carondelet en allant rendre 
compte à Richelieu , à Amiens , des progrès de la con- 
juration , était-il forcé d'avouer que pour entraîner le 
pays dans l'aventure où la noblesse voulait le précipiter, 
il était nécessaire que le roi de France envoyât dans le 
Hainaut et l'Artois une armée . aux mains de laquelle 









1 Déclarations du 10 avril et du 3 juillet 1634 du duc d'Arschot 
à Alameda et à Pinto. Actes des États- Généraux de 1632. publiés 
par Gachard , t. II. p. 578 et G07. 





■ 






— 206 — 

on remettrait d'abord les villes d'Avesnes , de Bouchain 
et du Quesnoy , en attendant que d'autres places plus 
importantes se fussent prononcées 1. C'était presqu'un 
aveu d'impuissance pour les conspirateurs ; « aussi , 
» nous dit le cardinal, S. M. ne rejeta pas entièrement 
r> cette ouverture ; mais n'y voyant pas encore assez 
» de jour , elle donna à Carondelet espérance de ne 
» les pas abandonner lorsqu'elle serait plus certainement 
r, informée si la puissance de leur ligue était telle que 
n vraisemblablement ils pussent parvenir à la fin qu'ils 
» désiraient. » 

Les Provinces-Unies n'avaient pas les mêmes raisons 
de temporiser : dans la Gueldre la trahison de Henri 
de Bergh était bien avérée , il en avait déjà reçu le 
prix , et pour en tirer parti avant qu'on en eût soupçon 
à Bruxelles elles hâtaient l'entrée en campagne de 
leur armée. 

Supposant que la désaffection du peuple des villes 
et des campagnes envers le gouvernement espagnol 
favoriserait une insurrection , les États-Généraux es- 
sayèrent de la provoquer en faisant répandre dans les 
Pays-Bas des déclarations , imprimées dans les deux 
langues , tendantes à persuader les habitants « de se 
» soustraire, suivant le louable exemple de leurs an- 
» cêtres , au pesant et insupportable joug des Espagnols 
» et de leurs adhérens , et de se joindre librement aux 
» Provinces-Unies , leur offrant à ceste fin secours et 
n main-forte , » et leur promettant « saintement et 
- inviolablement les conserver et maintenir avec leurs 
r> privilèges , franchises et droicts , comme encore 



1 Mémoires du Cardinal de Richelieu, t. 7, p. 






■ 



— 20? — 

y> avec le public exercice de la religion catholique 
- romaine L » 

La rédaction de ce manifeste , daté du 22 mai , ne 
précéda que de peu de jours l'entrée en campagne du 
prince d'Orange , Frédéric-Henri. Le 25 il passa son 
armée en revue près de Nimègue : elle comprenait 
253 compagnies d'infanterie et 58 cornettes de cavalerie. 
Le 30, jour de la Pentecôte , il se mit en route , campa 
dans la bruyère de Mook , le lendemain à Hey, autour 
d'un château du comte de Stirum , gendre de Henri 
de Bergh , et le mardi 1 er juin , vers trois heures après- 
midi , il arriva devant Venloo 2 . 

Le comte Henri avait résidé tout l'hiver dans cette 
ville , et jusqu'au mois de février , époque de son accord 
avec les Provinces-Unies , il n'avait cessé de réclamer 
du gouvernement de l'infante des renforts de troupes 
pour mettre la Gueldre à l'abri d'une invasion ; mais les 
secours envoyés dans le Palatinat et la fausse sécurité 
dans laquelle on vivait à Bruxelles sur les projets du 
prince d'Orange avaient fait écarter ces demandes ; 
quand il quitta Venloo le 31 mai , en assurant qu'il 
résultait des avis reçus le même jour du maître de camp 
Don Juan Verdugo que les ennemis n'étaient pas à 
craindre, il n'y laissait qu'une garnison de 250 hommes. 



i Déclaration des Estats généraux des Provinces-Unies du Pais-Bas , 
aux provinces et villes du pays subject au roi d'Espagne, du 22 mai 
et de l'ousiesme de septembre 1632. — A La Haye , par la veufve et 
héritiers de Hillebrant Jacobscz de "Wouw , imprimeurs ordinaires 
des Estats généraux. Anno 1632. — Avec privilèges exprés. 

- Déclaration de tout ce qui s'est passé en l'armée du prince d'Orange. 
— A Paris , chez Jean de la Tourette en l'isle du palais. — 1632. — 
(14 pages in 8°.) 




1 



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— âÔ8 — 

Le lendemain matin la cavalerie hollandaise occupait 
les abords de la place et un trompette, au nom du 
prince d'Orange, venait sommer les magistrats de 
lui envoyer l'un des leurs « pour s'entretenir avec 
lui du bien du pays et de leur ville en particulier, * 
Le lieutenant-colonel Du Smet , gouverneur militaire , 
voulut empêcher d'abord toute communication avec 
l'ennemi et persuader aux magistrats que leur stat- 
houder, le comte Henri, dont ils dépendaient, ne 
pouvait que leur conseiller de se bien défendre ; mais 
un passe-port leur ayant été offert par le prince 
d'Orange pour aller à Gueldré demander au comte, 
qui s'était retiré dans cette ville , ses instructions , 
deux d'entre eux s'y rendirent en charriot et revinrent 
le lendemain apprendre à leurs concitoyens que le 
stathouder, tout en les engageant à se bien défendre, 
leur avait déclaré qu'il ne pouvait les secourir. 

Jusqu'à ce moment les habitants de Venloo , d'accord 
avec la garnison , avaient fait bonne contenance : 
pendant la nuit, après avoir canonné les travaux 
d'approches commencés par les Hollandais , ils avaient 
même fait une sortie et surpris deux sentinelles qui 
avaient été emmenées dans la place ; ce qui n'avait 
pas empêché toutefois les assiégeants de creuser une 
tranchée de 300 mètres de développement et de jeter 
un pont sur la Meuse. La réponse du comte de Bergh 
les découragea complètement. Le 3 juin , en même 
temps qu'une batterie de trois canons commençait à 
tirer sur la ville , le trompette du prince étant re- 
venu demander une réponse à la sommation de l'avant- 
veille , les magistrats lui offrirent du vin et , au 
grand scandale de ceux qui voulaient essayer de se 



^ 



— 209 — 



défendre , on entendit le bourgmestre dire « qu'il 
» estait mary que ceux de la garnison avaient fait 
» une sortie sur les gens du prince d'Orange , et 
» encore plus que quelques uns avaient été tués ou 
- faits prisonniers , assurant que tout cela s'était fait 
» contre son gré ; » puis cette fois , sans tenir compte 
des observations du colonel Du Smet , les magistrats 
se rendirent au camp de Frédéric-Henri. 

A leur retour ils assemblèrent le peuple pour le 
consulter et lui dire que le prince désirait réunir la 
ville aux Provinees-Lnies. La vue de quatre boulets 
lires par l'ennemi, et qui furent apportés à l'hôtel de 
ville , décidèrent les habitants à ne pas exposer leur 
vie et leurs biens au hasard d'une défense qui pa- 
raissait impossible puisqu'aucun secours ne devait 
leur être envoyé. Les bourgeois, s'étant portés sur 
les remparts , enlevèrent les outils destinés à les 
réparer et les armements des pièces d'artillerie. Les 
officiers de la garnison protestèrent en vain : il leur 
fut déclaré qu'ils étaient en trop infime minorité pour 
s'opposer au vœu des habitants , et bientôt même 
on commença à les menacer; la populace fit mine 
de se jeter sur eux , les femmes elles-mêmes, s'ar- 
mant de cailloux , se mirent de la partie , et sans 
l'intervention des magistrats ils auraient couru les plus 
grands dangers. Ils durenl se décider à entrer en 
négociation avec l'ennemi L 

La capitulation , signée le jour même , conservai! 
à la ville et à ses habitants leurs droits , leurs pri- 






1 Déclaration du gouverneur et des capitaines de Venin:, à l'infante. 
Jullers , \c 11 Juin 163-2. (Audience , 650.) 

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— 210 — 

vilégesel Leurs magistrats; mais il était stipulé qu'une 
église serait mise à la disposition du culte réformé; 
mi article spécifiait en outre que les meubles de l'hôte! 
du comte de Bergh y seraient gardés ou bien lui 
seraient renvoyés. La garnison , à laquelle on refus;. 
de laisser amener les trois canons qu'elle avait de- 
mandés , toute L'artillerie de la place appartenant à 
la commune lut dirigée le lendemain sur Juliers avec 
armes et bagages , tambour battant , enseignes dé- 
ployées , balles en bouche et mèches allumées , c'est- 
à-dire avec Les honneurs de la guerre >. 

Nicolas de Bréderode avec sept compagnies d'in&n- 
terie fut laissé, à Venloo , el l'armée se hâta de gagner 
Ruremonde. Cette place , reconnue le 2 juin par Le 
comte Ernest de Nassau , qui y f„t blessé à la tête 
d'un coup de mousquet dont il mourut bientôt après, 
se rendit aux mêmes conditions que Yen],,,, , et Le 
Prince d'Orange se hâta daller assiéger Maèstrichl 
où le comte Jean de Nassau *, à la première nou- 
velle de l'approche de son armée, était heureusement 
parvenu à l'aire entrer 8000 hommes. 

Pendant que ces faits s'accomplissaient sur la .Meuse. 
le comte Guillaume de Nassau, débarquant entre Anvers 
et le fort S'"-('mix, coupait ladiguede l'Escaut, se retran- 
chait au-dessus du fort, sur l'autre rive, et après l'avoir 
battu de son artillerie le forçait à se rendre (1B juin). 

Tel était l'état des affaires dans les Pays-Bas, au 
moment précis où le duc d'Orléans se décidait à quitter 
Trêves pour entrer en campagne. 

1 Déclaration de tout ce qui s'est passé dans T armée , rttc. 
• !■•• comte Jean de Nassau, qui avait épousa une' princesse de 
Ligne, était au Bervi le l'Espagne 



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£2f? ■*"[ aaaanl I ■*■-- 
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CHAPITRE X 



Ressources du dm- d'Orléans a son départ do Bruxelles. - Sos projets. Richelieu se mel 
on niosure rie les déjouer. — Calais reçoit un iinuvoau gouverneur. — I.a Lorraine est 
envahie. - Los Pays-Bas rappellont lours troupes pour résister a l'invasion hollandaise. 
— Gaston quitte Trêves. — Il traverse la France sans roncontrer d'obstacles. — Mont 
morency le rejoint dans lo Languedoc. — Du Fargis envoyé a Madrid. — Promesses do 
l'Espagne. — Duplicité de celte rour. — Combal <lo Castelnaudary. - Hontmorenci 
prisonnier. — Louis XIII marche contro son frère. — Monsieur négocie. - Traité do 
Béziers. — Supplice do Hontmorency. 



Lorsque le duc d'Orléans quitta Bruxelles le 18 mai, 
emportant avec- lui les doublons de l'Espagne , les 
vœux de l'infante et les bénédictions de la reine- 
înère, pour aller se mettre à Trêves à la tète de ses 
troupes , ses propres ressources , les secours promis e1 
les espérances sur lesquelles il comptait, se résumaient 
ainsi : en y comprenant les 20 compagnies de cavalerie 
que l'infante avait mises à sa disposition , ses forces se 
composaient d'environ 3000 chevaux ; la petite armée 
du comte d'Emden , envoyée dans le Palatinat pour 
donner le change au cardinal , et les troupes réunies 
par le duc de Lorraine devaient faire leur jonction 
avec les siennes à S'-M'endel , dans le pays de Trêves ; 
don Gonzalo de Cordova, avec les régiments qu'il avait 
à sa disposition et d'autres troupes impériales encore , 
devait lui servir de réserve et se tenir prêt à venir 
(3ii aide au duc de Lorraine et à protéger ses États 
si Louis XIII les menaçait. En France le duc de 















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212 



Montmorency et les gouverneurs de plusieurs places 
fortes lui étaient acquis ; la plus importante d'entre 
elles, Calais, devait lui être livrée. Le plan de campagne 
des alliés était d'envahir le royaume par la frontière de 
Lorraine , en même temps qu'une diversion , dont nous 
parlerons bientôt , serait exécutée sur les côtes de 
l'Océan ; le soulèvement du Languedoc, soutenu par- 
les forces du roi d'Espagne , devait à un moment donné 
porter le dernier coup. 

Ce plan était bien conçu ; mais ceux qui l'avaient 
imaginé comptaient pour sa réussite sans l'habileté de 
l'adversaire qu'ils avaient en présence. Le cardinal de 
Richelieu en effet , par les indiscrétions et la trahison 
des gentilshommes de Monsieur et par les informa- 
tions de ses nombreux agents diplomatiques , était 
informé de presque tout ce qui se préparait : il tenait 
en main la plupart des tils de l'intrigue et n'attendait 
pour les dénouer, ou les briser, que le moment où chacun 
de ceux qui étaient entrés dans la ligue se serait assez 
compromis pour ne plus pouvoir nier une culpabilité 
qu'il se réservait de punir d'une façon exemplaire. 

Ce qu'il lui importait cependant de prévenir, avant tout 
commencement d'exécution, c'était l'occupation de places 
fortes par les troupes de Monsieur. Une lettre de Puy- 
laurens interceptée avait fait soupçonner à Richelieu 
que Jacques d'Etampes, gouverneur de Calais, devait 
se déclarer pour le duc d'Orléans au moment de son 
entrée en campagne, et ce moment était proche ; il 
devait donc se hâter d'y porter bon ordre, en ayant 
soin toutefois de ne rien compromettre par trop de pré- 
cipitation. Le jour même de l'exécution du maréchal de 
Mariliac, le 10 mai, il quitta Paris, accompagnant le 






— 213 — 



roi dont le voyage paraissait n'avoir d'autre but que 
de visiter quelques villes du royaume. Après s'être 
montré à Abbe ville, Rouen, Montreuil et Boulogne, 
Le 22 il entrait à Calais , y mettait en garnison les 
troupes assez nombreuses qui, sous prétexte de l'honorer, 
accompagnaient la personne royale l , plaçait la cita- 
delle sous le commandement de M 1 ' de Rambure , 
maréchal de camp, nommait le marquis de S'-Chamont, 
qui lui était tout dévoué, gouverneur de la place, et 
n'ayant pas de preuves assez certaines de la culpabilité 
de M r de Valençay pour le punir , il s'en faisait un 
ami en l'indemnisant au prix de 50,000 écus de la 
perte de son commandement 2 . 

Cet événement porta aux affaires du duc d'Orléans 
un coup plus sensible qu'on ne l'a supposé. Calais 
n'était pas seulement une place forte , c'était encore 
un port de mer, et de tous ceux de France le plus 
rapproché des Pays-Bas. Le commandeur de Valençay, 
qui avait occupé pendant quelque temps un poste im- 
portant dans la marine française et avait eu sous sa 
dépendance la plupart des gouverneurs des ports de 
l'Adriatique et de la Méditerranée , espérait avoir 
encore assez d'influence sur eux pour les engager dans 
le parti où il s'était jeté ; il avait rêvé de faire con- 
corder la prise d'armes de Monsieur avec une puis- 
sante diversion qu'il exécuterait sur les côtes de France 
et de faire de Calais le centre de ses opérations. Mais 



i M T de Rubempré à l'audiencicr. — S'-Omer, ce 23 may 1632. — M r . 
J'ay eu advertance que le roi de France est hier arrivé à Calais, avecq 
le cardinal accompagné de 5 à 600 chevaux, ayant mis le gouverneur 
dehors et changé la garnison. La reyne est à Boulogne... (Audience 649). 

2 Mémoires du cardinal de Richelieu, t. 7, p. 82. 



•214 — 



I 



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il lui fallait des vaisseaux, des armes, de l'argent et, 
muni de lettres de créance de Marie de Médicis, il 
était arrivé au commencement de mai en Espagne pour 
réclamer le concours de Philippe IV. Vingt-cinq navires 
el cent à cent cinquante mille écus pour engager des 
marins et des soldats étaient tout ce qu'il demandait. 
Mais le gouvernement espagnol n'avait garde de se 
compromettre aussi ouvertement : il lui convenait bien 
de causer des embarras à la France, mais non de 
rompre avec elle. Tout en s'excusant de ne pouvoir 
fournir à Achille d'Étampes ce qu'il réclamait , compre- 
nant toutefois qu'un port français en la possession des 
émigrés permettrait à ses vaisseaux de faire la course 
sous le pavillon de la reine-mère et de Monsieur , le roi 
renvoya le commandeur à l'infante ; elle fut chargée 
d'examiner, de concert avec ses conseillers espagnols, si, 
aussitôt après l'occupation de Calais au nom de Marie 
de Médecis , on ne pourrait former une petite escadre 
au moyen de navires appartenant à des particuliers, 
auxquels enjoindrait secrètement quelques-uns de ceux 
de la Hotte qui pourrissait dans le port de Dunkerque ». 
Mais quand les dépèches du roi arrivèrent à Bruxelles, 
le marquis de S'-Chamont veillait déjà sur Calais. 

Ce ne fut là ni le moindre, ni le plus fâcheux des con- 
tretemps qu'eurent à souffrir les projets de Monsieur. 
Dès la hn d'avril , le cardinal avait reçu de son 
envoyé à Nancy les assurances les plus positives de 



1 Loque referio de palabra el coraendador de Valenzet de parte 
de la Reyna Madré Christiannissima , y loque Su M d Catha ha sido 
servido de mandar que se responda a loque el seiior comendador de 
Valence ha represantado. — (Corresp. de Philippe IV et d'Isabelle 
t. 30 , p. 9 . 12 fit 14.) 





B*5 



215 — 



l'intention bien arrêtée du duc de Lorraine de trahir 
encore une fois ses serments et de se joindre au duc 
d'Orléans. Il réunit aussitôt le conseil sous la présidence 
du roi et , après y avoir exposé avec son habileté 
accoutumée la situation de l'Europe et montré la par" 
prise par le duc Charles aux projets qui avaient pour 
but de troubler la France , il lui avait l'ait approuver les 
plans qu'il proposait pour perdre tout à fait le duc , 
ou le ruiner « de telle sorte qu'il ne sauroit revoler 
- une autre fois L » Les maréchaux de La Force 
et d'Effiat reçurent l'ordre de se rapprocher de la 
Lorraine et , pour donner une apparence de droit à 
l'invasion de ce duché en un moment où son souve- 
rain n'avait encore rien fait pour la motiver, Richelieu 
se fit adresser par Oxenstiern , chancelier de Gustave- 
Adolphe , les plaintes les plus vives sur les arme- 
ments qui s'y faisaient. Ce fut en vain que Henri de 
Livron , marquis de Ville , alla porter au roi à Calais , 
puis encore à Amiens le 30 mai , les protestations 
d'amitié du duc Charles : les deux maréchaux passèrent 
la Sarre à Saarbruck le 31 mai, s'emparèrent de la ville 
de S'-AVendcl , puis se mirent aussitôt en devoir d'en- 
vahir la Lorraine après avoir occupé Coblence et Ehren- 
breitstein que l'électeur de Trêves livrait à la France. 
Au même instant l'entrée en campagne du prince 
d'Orange obligeait le gouvernement des Pays-Bas à 
prendre , pour sa propre sûreté, des mesures tout à fait 
contraires aux intérêts du duc d'Orléans. Le 27 mai 
le conseil d'État ordonnait d'arrêter l'envoi de nouveaux 






> Mémoires de Richeliku, t. 7, p. 95. 



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— 216 



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renforts dans le Palatinat i ; puis bientôt , le danger 
de l'invasion hollandaise devenant plus grand , il rap- 
pelait en hâte le comte d'Emden , qui se trouvait à 
Spire avec environ 10,000 hommes , et suppliait don 
(lonzalo de Cordova de ne pas s'éloigner et de se 
tenir 1 , lui et le comte de Papenheim , en mesure de 
se porter facilement au secours des provinces belles 
menacées. Poursuivi dans sa retraite par le Rhingrave 
Otto, le comte d'Emden dut brûler ses charriots; après 
avoir perdu le reste de son bagage , quatre canons , 
autant de cornettes et avoir laissé sur sa route le tiers 
de son monde , il arriva le 10 juin dans un assez piteux 
état à Trêves , où il remit à Cordova ce qui restait de 
sa petite armée 2 . 

Monsieur, après avoir adressé une lettre remplie des 
témoignages de sa reconnaissance au roi d'Espagne * , 
avait quitté cette ville le 4 sans bien connaître encore 
les changements que les événements des' huit derniers 
jours avaient apportés à ses ressources ; suivi de deux 
cavaliers seulement il se rendit d'abord 24 heures à 
\ancy auprès de sa jeune femme, puis courut rejoindre 
ses troupes qui , après avoir passé tout prés de Thion- 



■. 



1 Le conseil d'État à l'infante, ->ï mai 1632. (Audience «i-C.i., 

■-' Le comte d'Emden à l'infante. Luxembourg , Il juin 1632. (id. 66U. 

• Minute de la lettre de l'infante au due d'Orléans. Bruxelles le 
l r de juin 1632. (id. 649.) 

Monsieur mon nepveu. Il mat esté un particulier contentement d'en- 
tendre que vous allez continuant vostre voyage en santé ; j'ay aussy 
veue la lettre que m'avez envoyé pour le roy mon seigneur et nepveu , 
et si vous l'eussiez escritte et communiquée à moy devant votre' 
partement d'icy, je n'eusse pas permis que vous l'eussiez escrit eu 
telle sorte attendu que ce qu'on a fait icy pour vous servir est tellement 
deu à vostre personne, qu'il semble plustost que tout a esté fort peu.... 



■». 



— 217 — 



ville et traversé une partie de la Lorraine , étaient 
entrées en France. Il était plein d'illusion : bien que 
réduit aux 3000 hommes cpii constituaient sa petite 
armée , il ne doutait pas néanmoins du succès et croyait 
naïvement que le royaume tout entier allait se soulever 
à son approche , et qu'à la vue de ses étendarts les villes 
et la noblesse se prononceraient pour lui. 

Ce fut le contraire qui arriva : au seul bruit, de sa 
venue tout se mit à fuir. Les villes se fermèrent, on 
trouva les villages déserts et les maisons sans vivres 
et sans meubles. Au lieu d'être accueillies en libéra- 
trices, ses troupes furent de tous cotés signalées comme 
ennemies, et en réalité se conduisirent comme telles. 
La saison était bonne heureusement, les fourrages et 
les fruits abondants ; mais on ne pouvait pas ne se 
nourrir que de fruits, et le soldat mal payé se livrait 
à la maraude et au pillage. Allemands , Wallons , 
Croates, Napolitains et Français, car il y avait de tout 
cela dans l'armée de Monsieur , commirent les plus 
grands excès. 

Du Bassigny, par où le duc d'Orléans (Hait entré 
on France et d'où il avait lancé un manifeste daté 
de la petite ville d'Andelot , 13 juin , il passa en 
Bourgogne. Il avait des intelligences à Dijon et croyait 
ipie les portes de cette ville s'ouvriraient à son approche : 
on le reçllt à coups de canon et il courut le risque 
d'être tué. Il traversa toute cette province et le comté 
de Charolais sans trouver d'obstacles, mais aussi sans 
qu'un seul gentilhomme , sans que la moindre bicoque 
se déclarât pour lui. Il passa la Loire à Digoin, pénétra 
dans le Bourbonnais et traversa l'Allier au pont de 
Vichy. Bien qu'il ne fit que de courtes étapevS pour 



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- 218 



n arriver dans le Languedoc qu'au mois d'août, comme 
i en était convenu avec le maréchal de Montmorency 
U dut prendre alors quelques jours de repos. L'armée 
pénétra ensuite dans la Limagne « qu'il faisait beau 
» voir en cette saison des fruits , si la licence des 
- gens de guerres ne lui eût en un moment fait 
» changer de face. . Dans la Rouergue le sieur de 
Chavagnac avec quelque noblesse de ses amis i 
vinrent se joindre à Monsieur ; c'étaient les premiers 
renforts qui lui arrivaient depuis son entrée en cam- 
pagne. Au commencement d'août il arriva à Lodève 
ville de Languedoc , et s'y arrêta quelques jours. 

Ses forces étaient alors réduites à environ 1800 che- 
vaux ; mais il y a lieu de s'étonner que dans les 
conditions où elles s'étaient trouvées , elles aient pu 
traverser ainsi toute la France , de la frontière du 
Nord à la Méditerranée, sans se fondre entièrement. 
Plus encore que les combats , le désordre et l'indis- 
cipline sont les dissolvants les plus énergiques des 
armées , et il avait fallu aux troupes du prince pour 
y résister des vertus toutes particulières : l'insouciance , 
la gaîté et l'entrain des jeunes gentilshommes français 
qui servaient dans ses rangs , en simples volontaires 2. 
Ils encourageaient les mercenaires au milieu desquels 
ils se trouvaient à supporter sans se plaindre les 
misères de la route et à se contenter, au lieu de 
la solde que les caisses vides de l'armée ne pouvaient 
payer, des espérances que leur donnait le duc d'Elbeuf, 



1 Mémoires de Gaston d'Orléans, p. 594. 

| Voiture, dans une de ses lettres à M«i" Paulet lui écrit qu'il 
■sert dans une compagnie de Croates. 






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—♦> 



•210 — 



leur maître de camp général , et des belles paroles dont 
il était prodigue. 

Depuis qu'on avait atteint le Languedoc cependaui , 
on ne doutait pas de la réalisation prochaine de ces 
espérances. Le duc de Montmorency n'avait pas tardé 
en effet à marcher au devant de Monsieur ; entouré 
de tous ceux qui suivaient sa fortune , il l'avait rejoinl 
à Lunel et s'était mis en mesure de lever de suite 
quelques régiments d'infanterie ; en même temps les 
principales villes de la province étaient travaillées par 
ses amis , et Béziers , Alby et Alais s'étaient déjà 
déclarées pour le duc d'Orléans. On avait été moins 
heureux à Montpellier que le gouverneur , malgré 
la dignité de maréchal qu'on lui avait promise , n'avait 
pas consenti à livrer; Nîmes, pourvue depuis peu 
d'une nouvelle garnison , avait aussi refusé d'ouvrir 
ses portes , et les habitants de Beaucaire s'étant barri- 
cadés dans leur ville , les gens de Monsieur n'avaient 
pu s'emparer que de la citadelle. 

Depuis qu'il était arrivé dans le voisinage de l'Es- 
pagne, Gaston s'était empressé d'envoyer à Philippe IV 
le marquis du Fargis , qui était arrivé à Madrid , non 
comme agent secret , mais avec le titre d'ambassa- 
deur. Ce fut dans une séance solennelle qu'il remit 
ses lettres de créance au roi et , après l'avoir remercié 
des faveurs que la reine-mère et Monsieur avaient 
obtenues de lui , il lui fit connaître les raisons qui les 
avaient décidés à recourir aux armes. « Le duc d'( )r- 
» léans , dit-il , n'a en vue que le bien de la couronne 

- de France et de son frère, le roi Louis XIII; son 
» seul désir est de débarrasser celui-ci des menées am- 

- bilieuses et intéressées du cardinal. La patience el 



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220 — 



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* l'abnégation que le prince a montrées n'ayant servi 
» à rien, personne ne peut désapprouver son recours 

- à la force pour dissiper les artifices employés pour 

- tromper le roi de France et lui inspirer cle la défiance 
» pour tous ceux qu'il devrait le plus aimer !.... » 
Le discours se terminait par une requête au roi , 

- qui , touchant de si près à la famille royale , ne 

- pouvait manquer de favoriser ces desseins , * en 
envoyant au prince des secours d'armes et de muni- 
lions , et des subsides qui , pour être satisfaisants , 
devaient se monter aune somme de 100,000 ducats 2 . 

Phlippe IV promit 800,000 écus avant un mois ; mais 
il ajouta qu'étant en paix avec la France il ne pouvait 
fournir ni armes, ni munitions; que cependant, Monsieur 
ne les lui demandant que pour les employer contre 
les ministres français qui voulaient lui faire violence, 
le cardinal infant, qui se trouvait à Barcelone, rece- 
vrait l'ordre de lui vendre celles dont il pourrait se 
passer 3. En agissant de cette façon le roi d'Espagne 
pouvait consciencieusement donner l'assurance à l'am- 
bassadeur de France à Madrid, qu'il avait refusé son 
concours au duc d'Orléans 4 . Telle était la loyauté 
du gouvernement espagnol ; il se croyait habile et 
n'était que naïf, car ces petites ruses ne trompaient 
personne, et Richelieu moins que tout autre. 

1 Propuesta del M« de Fargis à S. M. — 12 août 1632. — Corr. de 
Philippe IV et de l'Infante, t. 30, p. 148. 

- Memoria de los eosas que son menester en orden a los intentos 
présentes del Ser m0 duque de Orléans, id. p. 154. 

3 Respuel al papel de loque pide el marques de Fargis, t. 30, p. 152. 

* Loque se dijo aqui al embajador de Francia con occasion de la 
venida del marques de Fargis imbiado por el s 1 ' duque de Orléans a 
Su Magestad, id. p. 144. 



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221 



■ 



Il y avait plusieurs mois déjà que l'infant Don 
Ferdinand se trouvait à Barcelone pour y surveiller 
ce qui se passait en France , tout prêt à profiter 
des chances favorables qu'y ferait naître la prise 
d'armes du duc d'Orléans pour y encourager la guerre 
civile. Le roi lui-même et son fils Don Carlos l'y avaienl 
conduit au commencement d'avril J : il devait s'y em- 
barquer pour l'Italie et gagner les Pays-Bas en tra- 
versant l'Allemagne. En attendant, et pour couvrir d'un 
prétexte plausible son séjour prolongé dans la capitale 
de la Catalogne, il avait été chargé de présider les états 
de cette province. La nomination de l'infant Don Carlos 
au poste de généralissime de la mer avait fourni un 
autre prétexte pour rassembler dans le port les galères 
de la flotte espagnole : au commencement d'août on en 
comptait 27 sous le commandement du duc de Torsis 
et du marquis de Villafranca ; elles portaient 4000 fan- 
tassins napolitains sous les ordres du marquis de Campo- 
latero, 600 chevaux-légers commandés par le prince de 
la Rochela et quantité de noblesse ; d'autres bâtiments 
allaient apporter en outre une grande quantité d'armes 
destinées à la cavalerie. Ces navires , ces troupes et ce 
matériel de guerre étaient réunis aussi pics de la 
frontière afin de se trouver à portée du duc d'Orléans 
quand ses premiers succès permettraient au gouverne- 
ment espagnol de se déclarer en sa faveur. Mais le fatal 
dénouement de La journée de Castelnaudarv rendit ces 
préparatifs tout à fait inutiles. 









1 Le wyage du prince Don Fernando, infante d'Espagne, cardinal, 
etc. Traduit de l'espagnol de Diego de Aedo et Gallart. par te s r .Tiile 
ChifUet. En Anvers, chez Jean Cnohbaert. l'an 1635. 



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— 222 — 

Entrées en Lorraine au commencement de juin , les 
armées du roi de France avaient eu rapidement raison 
du duc Charles. Sans rencontrer aucune résistance, elles 
étaient arrivées le 24 devant Nancy, et le 26 avait été 
signé le traité de Liverdun qui livrait à Louis XIII les 
villes de Stenay et de Jametz et lui abandonnait 1.. 
comté de Clermont. 

Délivré de toute inquiétude de ce côté , le roi avait 
aussitôt mis à la poursuite de son frère les maréchaux 
de la Force et de Schomberg L A la fin d'août le premier 
occupait le Pont-S'-Esprit , tandis que le second sur- 
veillait le Haut Languedoc et venait justement d'emporter 
la place de S'-Félix de Carmain, non à l'aide de canons 
et d'outils de pionniers , dont il manquait complètement , 
mais au prix de 10,000 livres qu'il distribua aux gens 
qui la gardaient pour le duc d'Orléans. Ce fut en ce 
moment qu'il apprit que le maréchal de Montmorency 
à la tête de 2000 hommes de pied, 3000 chevaux et 
trois canons , et le duc d'Orléans escorté de tous les 
gentilshommes de son parti , marchaient sur la petite 
place de Castelnaudary pour s'en emparer. Bien qu'in- 
férieur en nombre , Schomberg résolut de marcher à sa 
rencontre et d'accepter le combat. Les deux armées se 
rencontrèrent le 1 er septembre à un quart de lieue de 
Castelnaudary. 

Monsieur occupait une éminence et avait la ville à 
gauche. Schomberg , couvert par un petit bois , fit tra- 



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1 Le roi avait fait partir le 11 juillet de S'-Dizier le maréchal de 
Schomberg avec 1500 maîtres , gens d'armes et chevaux-légers , et 
000 mousquetaires à cheval pour couper le chemin aux troupes du 
prince pendant que le maréchal de la Force le poursuivait avec 1500 che- 
vaux et, 8000 fantassins. 



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— 223 — 

verser à ses troupes une prairie qu'un gros ruisseau 
séparait de l'éminence et s'établit entre l'armée du duc 
d'Orléans et la ville , dans une position très-avantageuse 
que des fossés et des chemins creux rendaient d'un accès 
difficile , surtout pour la cavalerie. 

L'infanterie et le canon du prince se trouvant encore 
à plus d'une lieue en arrière , il avait été entendu entre 
les chefs de son armée que le combat ne commencerait 
qu'après leur arrivée ; mais le comte de Moret , qui 
se trouvait à l'aile gauche , ne put résister au désir 
de faire le coup de pistolet avec une compagnie de 
cavalerie royale qui se trouvait devant lui. Attendu 
de pied ferme , il reçut en plein ventre un coup de feu 
dont il mourut bientôt après. Le duc de Montmorency 
en entendant la fusillade crut que l'attaque était com- 
mencée, et jaloux de porter les premiers coups, suivi 
seulement de quelques uns des siens, il franchit plusieurs 
fossés et se précipita sur les royaux, comme s'il eut 
été en son pouvoir de les défaire à lui seul. 

Il advint ce qu'il était facile de prévoir d'une aussi 
folle témérité. Blessé en dix endroits, mais non mor- 
tellement , renversé de son cheval , le maréchal fail 
prisonnier fut aussitôt transporté à Castelnaudary . 
malgré les efforts des gentilshommes de Monsieur qui , 
pour le sauver , se jetèrent en désespérés au milieu 
des troupes royales. Ce fui le signal de la déroute. 
Les gens d'armes refusèrent de se porter au combat ; 
l'infanterie , qui arrivait , levée dans le Languedoc 
se débanda en apprenant le sort de son chef , et le 
duc d'Orléans, rassemblant son conseil de guerre, décida 
de battre en retraite le jour même vers le logemeni 
df Villepint qu'il avait quitté le matin. Trois jours 












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- 224 — 

après, se rendant aux sollicitations des siens et aux 
prières de M" 10 de Montmorency , qui espérait sauver 
son mari bien plus sûrement par la soumission du 
prince que par la continuation de la révolte , il se 
décida à négocier avec le roi et lui dépêcha à cH 
effet M. de Chaudebonne. Les conditions auxquelles 
il consentait à se soumettre étaient les suivantes : 
une place de sûreté lui serait donnée ainsi qua la 
reine-mère , tous ceux qui avaient suivi leur parti 
seraient rétablis dans leurs biens et leurs honneurs , 
les sommes qui avaient été empruntées en pays étranger 
pour soulever la rébellion seraient remboursées, les 
villes qui avaient été enlevées au duc de Lorraine lui 
seraient restituées , enfin la liberté serait rendue au 
duc de Montmorency '. 

Pour oser élever de pareilles prétentions , il fallait 
que Monsieur ne crut pas encore sa cause irrévoca- 
blement perdue. En effet, le marquis du Fargis, qui 
venait de revenir d'Espagne , lui avait fait connaître 
la nature des secours que le roi d'Espagne et le 
cardinal infant pouvaient mettre à sa disposition : ils 
l'engageaient à passer dans le Roussillon pour s'y 
refaire avec les troupes que le duc d'Elbeuf avait sous 
ses ordres , particulièrement formées des recrues levées 
dans les Pays-Bas et des compagnies de cavalerie 
données par l'infante et qui n'avaient pas encore com- 
battu. Le baron de Souches, envoyé à Madrid aussitôt 
après la journée de Castelnaudary, lui avait aussi bientôt 
fait savoir que le comte-duc d'Olivarès lui offrait tout l'ar- 
gent dont il pouvait avoir besoin et un millier de cavaliers, 

1 Mercure français , t. 17 , p. 763. 



Ne 






— 225 — 

portant mille mousquetaires en croupe , tous vieux sol- 
dats , pour l'aider à tirer de force de sa prison le duc 
de Montmorency, dont le salut semblait être la raison 
dominante de sa soumission L Mais quand cette propo- 
sition arriva au duc d'Orléans , la surexcitation de la 
lutte , qui pendant quelque temps l'avait soutenu , l'avait 
complètement abandonné pour faire place au plus morne 
découragement : il venait d'apprendre que le. roi son 
frère , à la nouvelle de la déroute de Castelnaudary , 
avait quitté Lyon avec des troupes nombreuses pour 
marcher sur lui , décidé , s'il le fallait , à employer la 
force pour l'obliger à se soumettre entièrement aux 
conditions que , six mois auparavant , il lui avait fait 
proposer par le duc de Lorraine. 

Tant qu'il n'avait eu pour adversaire que des généraux 
français , Monsieur avait pu s'abuser volontairement sur 
son rôle de rebelle en prétendant qu'il n'avait pris les 
armes que contre le cardinal de Richelieu ; mais du 
moment que le roi entrait dans la lice , cette illusion 
n'était plus possible et il pouvait moins encore espérer 
la faire partager à ceux auxquels il avait adressé ses 
manifestes. En apprenant que son frère , entré dans 
le Languedoc , repoussait comme « peu convenables à 
r, sa dignité et au bien de son État ?> les propositions 
que lui avait portées M r de Chaudebonne 2 , Gaston se 
décida à se soumettre : le surintendant Claude de Bullion 



I 



1 Le comte-duc d'Olivarès à Vabbé Scaglia. — Madrid, 13 octobre 1632. 
Corresp. de l'abbé Scaglia, t. I, arcbives du royaume , et lettre de 
Philippe IV au card. infant, copie sans date, corr. de Philippe IV et de 
l'infante, t. 30, fol. 69. 

2 Louis XIII à M T le duc d'Orléans. S'-Esprit, le 15 septembre 1632. 
— Aven'el, corr. de Richelieu, t. IV, p. 368. 

15 




— 226 



■ 
■ 



rt» 



^H 



M le marquis des Fossés se rendirent à Béziers le 
86 septembre ; le 29 il signait les conditions de sa 
réconciliation. 

Dans l'acte qui fut dressé, le prince après avoir pro- 
testé de son repentir et promis de ne plus retomber 
en faute, renonçait à toute intelligence avec l'Espagne, 
la Lorraine et la reine-mère ; il consentait à demeurer 
où le roi l'aurait pour agréable , à ne se point inté- 
resser au cbatiment de ceux qui l'avaient servi, à la 
réserve des gentilshommes qui se trouvaient alors avec 
lui , à accepter de la main de son frère les prin- 
cipaux officiers de sa maison et à en éloigner ceux 
qu'il lui désignerait ; M 1 de Puylaurens et tous 
les serviteurs du duc devaient informer le roi de tout 
ce qu'ils connaissaient des traités faits avec les étrangers 
contre son service et le bien de l'État , ainsi que contre 
les personnes principales qui le servaient. A ce prix 
Monsieur rentrait en grâce , était rétabli dans tous ses 
biens et pouvait se rendre à Tours ou à Cbampagny, 
château de M" e de Montpensier , avec tous ceux de sa 
maison. 

Quant aux étrangers qui l'avaient suivi , on leur 
donnait six jours pour quitter la France. C'étaient 
les 20 compagnies de cavalerie fournies par l'infante. 
Considérablement affaiblies , elles se retirèrent dans le 
Roussillon où le cardinal-infant les réduisit à douze 
et les prit au service de l'Espagne ; les officiers réformés, 
largement indemnisés , furent embarqués sur un navire 
qu'il mit à leur disposition avec un mois de vivres , 
et ils reprirent par l'Italie et l'Allemagne le chemin 
des Pays-Bas. 

Si les gentilshommes attachés au duc d'Orléans et 






227 






qui se trouvaient encore} avec lui au moment de la 
signature du traité y avaient été compris et avaient 
obtenu leur pardon , il n'en était pas de même de ceux 
que leur mauvaise chance avait fait tomber auparavant 
dans les mains du roi. Déjà, le jour même de son départ 
de Lyon , Louis XIII avait fait trancher la tête à Ca- 
pestan , l'un de ceux qui , des premiers , avait été pris 
en combattant les troupes royales ; le 6 septembre , 
le vicomte de l'Estrange avait eu le même sort , et 
le 12 octobre Des Hayes de Cournenin fut encore exé- 
cuté à Béziers. Mais la victime la plus illustre de cette 
malheureuse aventure fut le maréchal de Montmorency. 
Le parlement de Toulouse lui fit son procès et , le 
30 octobre, rendit un arrêt qui le privait de tous ses 
honneurs , confisquait ses biens et ses terres au bénéfice 
du roi et le condamnait à la peine capitale. Le même 
jour sa tête tombait dans la cour de l'hôtel de ville de 
Toulouse où , par grâce spéciale , le roi avait autorisé 
que se fit l'exécution l . 









1 Bazin. Histoire de France smrs Louis XIII. rliap. IV. liv. ]X. 



: 




CHAPITRE XI 



■H 






Emotion produite dans les Pays-Bas parla trabison du comte de Bergb. — L'infante lui érrit. — 
l.e comte se retire à Liège. — il publie des manifestes. — Plan de révolte du prince d'Ëpinoy. 
— Le duc d'Arscbot consent à quitter la cour. — Les prières de Tintante le font revenir sur sa 
détermination. — Le roi de Frauce abandonne les conjurés. — Les états provinciaux pro- 
testent de leur fidélité a l'infante. — Le comte de Bergh est forcé de quitter Liège. — Pourquoi 
le pays reste sourd aux excitations révolutionnaires. — Lu Flandre fidde du sieur de Guret. — 
Co nvocation du conseil d'F.tat à Bruxelles. — Mesures de précautions. — Késistance du gouver- 
neur de Boucliain. — Imprudences des conjurés. — Entrée des Français a Boucliain. - Nou- 
velles intrigues françaises. — Isolement des principaux conjurés. — Mesures de rigueur contre 
les frères de Caroudelet. — Tragédie de Boucbain. 



Pendant que s'accomplissait ainsi la triste odyssée 
du duc d'Orléans, que se passait-il dans les Pays-Bas ? 

L'entrée en campagne, du prince d'Orange, la chute 
de Venloo et de Ruremonde, l'investissement de Maes- 
tricht et la perte du fort S*"-Croix avaient paru moins 
menaçants à l'infante que la trahison du comte Henri 
de Bergh , qui pouvait n'être pas un fait isolé dans 
la noblesse belge. Avant d'ajouter une foi entière cepen- 
dant à tout ce qu'on racontait sur la conduite du 
gouverneur de la Gueldre , Isabelle voulut lui tendre 
la main pour l'arracher, s'il en était temps encore, 
de la voie où il venait d'entrer. « Mon cousin , 

- lui écrivit-elle de Bruxelles le 11 juin, je vous ai 

- bien voulu faire cest pour vous dire que vous veniez 

- incontinent en ceste ville, et que vous vous pouvez 

r. asseurer que vous y serez fort bien reçeu et que ' 







■ ■ 



229 



» vous trouverez en moy la mesme volonté que vous 
» y avez trouvé tousiours 1 . » Mais quand cet appel, 
qui était un pardon anticipé , parvint au comte , il 
avait déjà donné trop de gages à l'ennemi de son pays 
pour pouvoir reculer. Les 800,000 florins , prix de sa 
trahison , étaient déjà déposés dans les caves d'un 
marchand huguenot de Maeseyck nommé Pineman , et 
Harthart Van Spée, ancien drossart du pays de Montfort 
qui avait été le délégué du comte près du prince 
d'Orange , avait loué une maison à Liège où il 
négociait l'admission de son maître dans la bourgeoisie 
et dans la corporation des febvres ou forgerons 2 , 
afin de le faire bénéficier de la neutralité du pays 
et de la protection du magistrat , acquise de droit à 
tout citoyen et à tout membre des métiers. De Bergh 
arriva bientôt à Liège et s'y logea dans le monastère 
de S*-Léonard , dans un des faubourgs 3 . Ce fut là 
qu'il rédigea une déclaration , datée du 18 juin , qu'il 
fit imprimer clans les deux langues et par laquelle il 
faisait savoir « à tous ceux qui ces présentes verront , 
» de quelle qualité et nation qu'ils soyent » que le 
mauvais traitement qu'il avait reçu des Espagnols 
pendant l'espace de quarante ans , nonobstant ses longs 
et fidèles services, l'avait décidé « pour le bien du 

- pays et privilèges d'iceluy , ensemble pour la con- 

- servation de la religion catholique , apostolique et 



i Lettres de la Sérénissime infante et d'autres touchant les actions du 
comte Henry de Bergh. — A Bruxelles, chez la vefve d'Hubert Antoine, 
dict Velpius, imprimeur juré de la cour. 1632. 

2 Papiers d'Etat de Roose, t. 69, fol. 299 aux archives du royaume. 

s Cathédrale , secrétariat , t. 138. Archives de l'État à Liège. 



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■ 




— 230 



■ 

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11 

155 



■ 



I» 



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" romaine , et alin de procurer meilleur traictemens 

- aux soldats qu'ilz n'ont receu jusqu'à ceste heure , 
» voyant aussi le pays se perdre par le mauvais 

- gouvernement, d'exercer la charge de maistre de 

- camp général » et de recruter des soldats qu'il 
promettait de bien payer. « Ceux qui aymeront le 

- bien du pays et qui désirent estre deschargez de la 

- servitude des Espagnols , disait-il en finissant , et 

- cercher leur propre avancement et recevoir meil- 
» leur traictement qu'ils n'ont eu jusques à ceste heure , 
» me pourront venir trouver à la dite ville (de Liège) 

- à la Croix d'or , et à Tongres où ils trouveront 
» quelqu'un de nostre part à l'hostelerie du Haume 1. - 

C'était, comme on le voit , un appel à la rébellion 
adressé particulièrement à ce ramassis de soldats mer- 
cenaires qui composaient les armées de cette époque, 
et les avantages de solde et d'avancement qu'il pro- 
mettait à tous ceux qui s'engageraient sous sa bannière 
étaient des appâts sur lesquels il comptait pour les 
.mirer , bien mieux que sur leur amour pour la religion 
el la patrie. Mais encore devait-il faire connaître les 
raisons si graves qui l'avaient décidé à rompre avec 
le gouvernement. Il n'y manqua pas , et ce fut sous 
forme d'une lettre à l'infante 2 et d'un manifeste aux 



1 Imprimé, fond Meuleman , n° 9076, à la bibliothèque de l'uni- 
versité de Gand. Il diffère sensiblement quant au texte de la version 
donnée par M. Th. Juste dans sa brochure la Conspiration des Nobles. 

* Copie de la lettre que Son Excel!, le conte Henry de Bergh , 
maistre de camp général de Sa Majesté a escript à Son Altesse 
sérénissime sur le subject de ses mescontentements et résolutions pour 
le bien du pays. À la Haye , chez Anthoine Tongerloo , clolocxxxu. 



■$ 



231 



prélats , nobles et villes des provinces des Pays-Bas ' , 
lettre et manifeste qui turent livrés à l'impression , 
qu'il s'expliqua. 

Dans l'une , après s'être lamenté de la perte de la 
Gueldre qu'il attribuait simplement au peu de troupes 
qu'on lui avait laissées , il se plaignait du mauvais gou- 
vernement du pays, de sa ruine et de celle de la religion 
catholique causée par le progrès des armes de l'ennemi ; 
du peu d'estime dont jouissaient la noblesse belge et les 
habitants des Pays-Bas , que les Espagnols voulaient 
gouverner seuls atin de s'enrichir aux dépens du pauvre 
peuple ; - leur domination est si impérieuse , disait-il , 

- qu'ils ont déjà détruit le commerce et l'aristocratie , 
* qu'ils veulent éterniser la guerre , empêcher la trêve 
« de se faire , enfin avoir toujours partout le premier 

- rang sur les autres nations. » Ce dernier grief est 
celui qui semble lui tenir le plus à cœur. Il y revient 
encore dans son manifeste ; il y attribue sa disgrâce 
au marquis de Leganès qui ne lui a jamais pardonné 
d'avoir placé autrefois les troupes italiennes à l'avant - 
garde , au lieu des espagnoles auxquelles , selon le 
marquis , ce poste revenait de droit , et d'avoir empêché 
son armée de piller et de saccager la ville de Bruxelles 
lors de l'émeute de 1619. « Même fut si passionné , 

- ajoute-t-il , qu'il arracha les plumes de son chapeau 
r, en ma présence et de plusieurs autres , au lieu que 
r, le feu marquis de Spinola m'en sceut fort bon gré , 






i Copie de la lettre que S071 Excell. le comte Henry de Bergh , 
maistre de camp général de Sa Maj. a escript aux prélats , nobles 
et villes des provinces des Pays- lias. — F d « Meulcraan , n° 9075, 
bibl. de Gand. 



**•-, 







■ 






— 232 — 

- que je fis tant avec les bourgeois , qu'ils ouvrirent 
» les portes pour ne venir point aux extrémités. De 
» plus je remarque assez que les Espagnols me veulent 

- mal de mort , ayant fait tirer par ma peinture qui 

- est à Bruxelles en la rue proche de la Steenporte , 

- mesme ne m'ont jamais voulu envoyer la lettre que 
» le roy m'avait escrit , selon leur dire , pour la charge 
» qu'il m'ofirait en Espaigne , et néanmoins voulurent 
» savoir ma déclaration pour le voiage d'Espaigne 

» devant que la dite lettre me fust délivrée. * 

Ceci , à son avis , comblait la mesure , car les autres 
mécontentements qui lui avaient encore été donnés en 
diverses occasions, et - qui seraient trop longs a 
» ajouter icy, dit-il , et de quoy tout le monde seroit 

- bien estonné comme je les aye sceu endurer, „ 
étaient sans doute d'une importance moindre , puisqu'il 
ne les détaille pas. 

Telles étaient les seules raisons que ce grand seigneur, 
revêtu des plus hautes charges de l'armée et de l'État ] 
avait su trouver pour s'excuser d'avoir trahi le drapeau 
sous lequel pendant quarante ans il avait servi avec 
honneur ! Et cachant sous le masque du patriote et 
du catholique fervent son âme ambitieuse et vénale , 
il appelait les Pays-Bas à la révolte en lui promettant 
le secours de l'étranger auquel il s'était vendu! 

Comprenant toutefois combien son alliance avec une 
puissance protestante était peu d'accord avec le but 
religieux qu'il se donnait la mission de poursuivre, 
il se faisait écrire , par le prince d'Orange , le jour même 
de la publication de son manifeste, une lettre destin'., 
à rassurer les catholiques. « J'ay commencé d'aller 
- d'une certaine façon extraordinaire dans vostre gou- 



W 



— -2S-A - 

- vernemeni , lui disait Frédéric-Henri , par où j'ai 

- bien voulu monstrer à tout le monde l'intention de 

- Messieurs les Estats et la mienne touchant la religion 

- catholique, laquelle on entend maintenir partout où 
» que Dieu voudra prospérer nos armes. Je vous av 

- bien voulu asseurer par cesto que nostre intention 

- n'est autre que de pouvoir venir à une bonne union 
» ou asseurée paix l . » 

Le personnage qui servait de lien entre les chefs de 
la conjuration de la noblesse wallonne et Henri de Bergh 
(Hait le propre iils de celui-ci, le comte Herman, attaché 
en qualité de gentilhomme au prince de Barbançon , 
avec qui son père était lié depuis nombre d'années par 
mie étroite amitié. Il était chargé de transmettre de 
bouche les messages qu'il eû1 été imprudent de confier 
au papier ~\ Bien avant que le comte de Bergh eut fail 
ce que nous pourrions appeler son pronunciamiento. 
les grands seigneurs que le doyen de Cambrai avail 
décidés à la révolte en étaient informés et le voyage 
de Carondelet à Amiens prés du cardinal de Richelieu, 
le 30 mai, avait eu pour but, comme nous l'avons dit, 
de se concerter avec lui sur les mesures à prendre lors- 
que le mouvement deviendrait général. Les encourage- 
ments pleins de réserve du roi de France, qui n'avaii 
voulu promettre un secours efficace - (pie lorsqu'il 
« serait plus certainement informé si la puissance de 
- leur ligue était telle (pie vraisemblablement ils pussent 



1 Lettre du prince d'Orange au comte Henry de Bergh. An ram|> 
devant Maestricht, le 18 de Juing 1G32. — A Bruxelles, chez la veJVe 
d'Hubert Antoine, etc. 

s Papiers de Roose, t. 69, fol. 299. 






I 



■ 



■1 

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■ 



- 2M - 

- parvenir a la fin qu'ils désiraient ' , - l'entrée en 
campagne du prince d'Orange et la déclaration du 
comte Henri avaient décidé les conjurés à entrer 
immédiatement en action. A son retour d'Amiens Le 
doyen se rendit au château de Biez , chez le prince 
d'Epmov , pour tout préparer. Il fut convenu que le 
prince se rendrait à Douai , ville dépendante du gou- 
vernement du comte de Hennin , importante comme 
place de guerre , bien année et bien approvisionnée . 
ou il feindrait une attaque de goutte pour v prolonger 
son séjour , et y appellerait la noblesse du pays sous 
le prétexte de célébrer les fiançailles du prince de 
Chimay et de M" e d'Arschot. Le parentage des deux 
futurs époux était si étendu, qu'il n'y avait peut-être 
pas deux seigneurs dans tout le pays qui n'eussent le 
droit d'assister comme alliés de la famille à cette céré- 
monie ; quand ils se trouveraient tous réunis, le prince 
d'Epinoy se faisait fort d'obtenir leur signature au bas 
•l'une déclaration , sur le modèle de la pacification de 
Gandetdu traité de réconciliation des provinces wal- 
lonnes , qui , tout en conservant les Pays-Bas aux suc- 
cesseurs de Charles-Quint, exclurait formellement du 
gouvernemenl et de l'armée tous les étrangers , dût-on 
même pour y réussir employer la force , et c'est alors 
surtout que l'aide du roi de France devenait nécessaire *. 
Ce plan toutefois n'avait quelque chance de succès 
(pie si le duc d'Arschot le prenait sous son patronage ; 

1 Mémoires de Richelieu, t. VII, p. 98. 

« Estato de diversas articules substaneiales de la déposition y dé- 
claration por juramento que hizo Francisco Carondelet , dean de 
Cambray , en el castillo de Amberes en diversas dias de julio v 
agusto de 1634 , etc. (Papiers de Roose , t. G9 . Col. 38 et suiv ) ' 















— 235 — 

mais malgré toutes les influences que l'on faisait agir 
autour de lui pour le persuader d'adhérer à la ligue , 
il restait indécis. Le 20 juin cependant , il fit lui-même 
un pas vers les conjurés en demandant une entrevue 
à d'Épinoy l , et quelques jours après , au retour d'un 
voyage qu'il avait fait à Namur , dont il était gouver- 
neur , il le rencontra à Binche 2 et lui promit , paraît-il , 
de se retirer dans sa terre de Beuvrage , où il prendrait 
la direction du mouvement révolutionnaire. Tout à 
coup une lettre de l'infante le rappela sur le champ à 
Bruxelles ; il y courut , et la respectable princesse , 
aussitôt qu'elle l'aperçut, le conjura les larmes aux yeux 
de ne pas l'abandonner dans le péril où se trouvait 
le pays. Le duc , qui n'avait sans doute adhéré à 
la conjuration qu'à son corps défendant , et peut-être , 
à ce qu'il semble , par suite des excitations de sa 
femme 3 , ne sut résister aux supplications de l'infante , 



i Le duc d'Arschot au prince d'Épinoy. Bruxelles , le 20 juin 1632. 
— M* Je parte mardy prochain vers Namur, et comme j'ay certaines 
affaires de grande importance à vous communiquer , je vous prie me 
mander par le porteur si vostre commodité permet de venir en quoique 
lieu entre Namur et vostre maison où nous nous puissions entrevoir. 
Je vous supplie de m'envoyer responce par le porteur que j'envoye 
exprès à cet effect, et me dénommer ledit lieu et le temps que sera 
à votre commodité pour m'y trouver , vous suppliant que ce puisse 
estre au plus tost. Cependant je me dis , Monsieur , vostre très- 
humble frère et serviteur. 

Le ducq d'Arschot, prince d'Arkmuergh. 

» Id. à id. De Namur à 11 heures avant midy le 23 juin 1632. — 
M* Je seroy sans i'aulte vendredy à Bins ou Bonne-Espérance, ou 
vous aimerez le mieux , je vous prie que je puisse trouver avant 
arriver auprès de Bins nouvelles où je vous pourray trouver. Ce 
qu'attendant je me dis , etc. (Pap. de Roose, t. 69, fol. 32!) et suivants.) 

i Le duc d'Arschot aux prince d'Épinoy (sans date , mais a coup 
sur de la tin de juin). — Monsieur. Aussi tost mon arrivée en ce 






— 286 






et jura de lui rester fidèle ; mais en même temps 
afin de rompre le faisceau qui semblait sur le poini 
de se former loin de la cour , il lui conseilla de 
convoquer immédiatement à Bruxelles les membres de 
la noblesse qui faisaient partie du conseil d'État et 
pour donner satisfaction au reste de la nation , d'as- 
sembler les États-Généraux i. 

Au moment même où le prince d'Épinoy apprenait 
quil lui fallait. définitivement renoncer à compter 1,. 
duc d'Arscliot au nombre des conjurés, il recevait de 
Lorraine une lettre du cardinal tout aussi peu favo- 
rable à ses projets. Richelieu lui disait qu'en présence 
de l'entrée en France du duc d'Orléans, de l'excita- 
tion des esprits et des avis qui lui arrivaient du Langue- 
doc des intentions du duc de Montmorency, le roi 
pensait qu'il était urgent d'éteindre le feu allumé dans 



w 



•eu j. lus faire rapport a s. a. ,1, ma négociation a Namar, tou- 
chant laide on suos.de extraordinaire demandé. Elle me demanda 

la lannc a l'œil si j'avais receu la lettre escripte de sa main et 
aussi signée de sa main , chose extraordinaire , pour laquelle elle 
me mandad à Bruxelles ; je lui dis l'aiant seulement receu le len- 
demain que l'on me l'envoya de Namur. Elle me dit doncques et 
conjura avecq les plus instantes prières que je ne la voulusse aban- 
donner; je nay pu ny avecq ma réputation ny avecq mon debvoir 
luy refuser. C est ce qui m'empesche -l'aller à Beuvrages selon que 
je vous dict. II faut que ma femme aye un peu de pacience. LVstat 
présent des atraires ne peust porter demeurer en un mesme estre 
le secours de Maestricht, lequel selon les apparences Ton peut espérer' 
changera la face des affaires, mais point en moy ne pourra jamais 
changer la profession que je fais d'estre, Monsieur, vostre bien 
humble frère et serviteur , 

Le dic d'Arschot , prince d'Aremberg 
(Papier de Roose , t. 69 , fol. 330.) 

> Déclaration faite à Pinto, le 3 juillet 1634, par le duc d'Arschot 
Actes des Etat s -Généraux de 1632, publié par Gachard, t. II, p. M~. 



■ ** 



— 237 — 

sa propre maison avant d'aller porter secours aux 
autres ; qu'il se trouvait donc , à son grand regret , 
obligé de manquer à la parole qu'il lui avait donnée 
d'aller à son secours avec une nombreuse armée 
aussitôt après avoir réduit le duc de Lorraine à l'im- 
puissance. Il l'assurait de sa protection s'il courait 
quelque danger qui l'obligeât à se sauver en France , 
et lui recommandait , s'il trouvait moyen de s'assurer 
de quelque place forte , d'avoir recours au maréchal 
d'Estrées qui se tiendrait sur la frontière avec 6000 
hommes de pied et 600 chevaux , tout prêt à lui 
venir en aide pendant que le reste des forces royales 
se rendait à l'autre extrémité du royaume '. 

Du côté du comte de Bergh , la conjuration n'était 
pas en meilleure situation. Les états de Flandre , 
d'Artois et de Lille , Douai et Orchies , qui étaient 
réunis en ce moment, avaient reçu communication de 
la lettre du comte à l'infante et de sa déclaration du 
18 juin , par une patente du 2b que la princesse 
leur adressait en les assurant qu'elle avait pleine et 
entière confiance en leur affection et en leur ferme 
et constante obéissance envers le roi d'Espagne. - Vous 
- vous trouverez plus asseurez, leur disait-elle, dans 
» vostre vraye et stable union avec vostre prince légi- 
» time et naturel, qu'en la paix, en apparence spécieuse, 
y que ledit comte vous voudrait bien faire espérer , 
r, mais en soy Irompeuse et autant esloignée de ses 
» intentions que des effets que Ton en pourrait atten- 



1 Déclaration du 11 août 1034 ilu doyen ( 'a rondelet . Estato de 
dicersas articulos , etc. . Ioc. c. 




— 238 






■ 



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I 



■ 



« dre l. » Et elle leur rappelait à ce sujetles désordres 
dont les Pays-Bas avaient été le théâtre pendant les 
années qui avaient suivi la mort de Requesens jusqu'à 
l'arrivée d'Alexandre de Parme. 

Toutes ces assemblées provinciales protestèrent de 
leur attachement et de leur fidélité à l'infante et à la 
couronne d'Espagne, et les ecclésiastiques et quatre 
membres de Flandre, dont la dure remontrance de 
1629, au sujet du mauvais gouvernement des Espagnols, 
était encore dans toutes les mémoires, ne furent pas 
les moins énergiques à affirmer leur réprobation contre 
ceux « qui , souk umbre et prétexte de bien publicq , 
« prétendent de ruiner l'Estat 2 . » 

Mais où les projets du comte Henri rencontrèrent 
le plus d'obstacles, ce fut à Liège. On n'y avait pas 
oublié que, moins de trois ans auparavant, après la 
levée du siège de Bois-le-Duc , il avait, malgré les 
protestations des habitants, logé son armée dans la 
principauté et jusque dans les faubourgs de sa capitale, 
et qu'elle y avait commis de grands désordres. Aussi, 
sans laisser le temps à l'infante de se plaindre des 
rassemblements de troupes que le comte prétendait 
faire dans le pays , dès le 23 juin les magistrats 
protestèrent contre les publications qu'il avait faites 
sans leur en donner avis , et le 25 ils l'obligèrent 



25 juin 1632. — A 



1 Lettre de Son Altesse aux États de Par deçà. 
Bruxelles, chez la vefve d'Hubert Antoine, etc. 

2 29 juin, — Lettre à la Sérénissirhc infante des députez des États-Géné- 
raux d'Arthois; — 3 juillet; Lettre à la Sérénissime infante des ecclé- 
siastiques et quatre membres de Flandres; — 4 juillet ; Lettre à la Séré- 
nissime infante des États de Lille, Bouay et Orchies.) (A Bruxelles, chez 
la vefve d'Hubert Antoine, etc.) 



R 






— -2:','.) - 

à signer une déclaration * constatant qu'en etfet 
ni le prince-évêque , ni les députés du pays n'avaient 
été informés du contenu de ses lettres. 

Mais ce n'était encore là qu'une précaution prise 
pour se défendre de tout soupçon de complicité même 
passive avec le comte; les états du pays allèrent 
plus loin et méritèrent bientôt les remerciements de 
l'infante 2 en refusant au rebelle le droit de bour- 
geoisie et en l'empêchant de lever des troupes dans 
le pays. Insulté par la populace , Henri de Rergh se 



1 Aviso a Los Députa dos de i.os Rstados y Provincias de Fi.andes. 
i.eales , y obedien'tes a Su Majestad, en respuesta de las cartas, que H 
ronde Henrique de Beryh ha escrito de Liejar, en 18 de junio 103*2, à Su 
Alteza Serm y a los dichos Biputados : — y de la déclaration que haze 
de sus disgustos. — Impresso en el ano 1032, page 22. 

2 L'infante aux Etats de la principauté de Liège. — {Babel Clara 
Eugenia , par la grâce de Dieu , infante d'Espagne , etc. Chiers et 
bons amys. Vostre lettre du cinquiesme de ce mois estant la res- 
ponce à la uostre du 26 1 * du mois de juing dernier nous a esté 
délivrée , à laquelle estoient joints aulcuns exemplaires imprimes: 
d'une déclaration publicque que vous avez fait publier du 23 e du 
mesme mois de juing et au dessoulz de celle du C u ' Henry de Iîergb 
du 28 e aussi du mesme mois. Et combien qu'ayons tousiours eu ferme 
confidence que l'on ne permetteroit en vostre cité et pays que ledict 
C u de Bergb y flst quelque assemblée de gens de guerre ou aultre 
ment mist à exécution ses malicieux et dangereux desseings , tendant 
a. troubler les tous Étatz catbolicques et obéyssaus à leurs princes 
et supérieurs. Nous avons néantmoins eu pour fort aggréables les 
démonstations publique qu'en avez faictes qui ont esté suyvies de 
prompts effects , s'estant ledit comte Henry retiré de vostre cité et 
pays , voulans fermement croire que ne souffrirez qu'il y revienne 
plus , afin que n'ayons aulcun subject de plaintes que seriez sorti/. 
des limites de vostre neutralité et bonne voisinance , ayant par la 
mesme occasion esté bien aise d'entendre que l'on n'a receu au nombre 
des bourgeois de vostre cité ledit séditieux comte Henry, ainsy que le 
bruit tout commun en aestéicy, dont vostre lettre nous a désabusé.... 
Bruxelles, le 19' 1 de juillet 1632, — (Cathédrale , secrétariat, t. 138 . 
p. 181 . arcli. de L'État à Liège). 



.'40 



■ 






trouva mémo bientôt obligé de quitter Liège ; il se 
rendii d'abord à Aix-la-Chapelle 1 , puis de là au 
camp du prince d'Orange devant Maestricht. 

Pour que les conspirateurs vissent ainsi leurs menées 
avorter de tous côtés aussi misérablement, malgré 
l'importance de leurs alliances et de leurs ressources 
pécuniaires, il fallait ou bien que les griefs qu'ils 
prétendaient redresser lussent imaginaires, ou que les 
moyens qu'ils voulaient employer pour y réussir fussent 
jugés condamnables par la majorité de la nation. Des 
griefs existaient bien positivement , les cahiers des 
députés des États-Généraux dont l'assemblée allait 
bientôt s'ouvrir en font foi ; mais la composition des 
conseils de l'infante bien moins que les tendances de 
sa politique , inspirée par l'Espagne , étaient le sujet 
du mécontentement général. Le pays, avant toute chose, 
voulait la hn de cette longue guerre avec les Pro- 
vinces-Unies qui le ruinait ; il voulait qu'on mit un 
terme à l'indiscipline des troupes dont les désordres 
étaient un véritable fléau pour la contrée qu'elles 
occupaient. Qu'on lui rendit la paix, il n'en deman- 
dait pas davantage , mais il ne voyait pas que le 
moyen d'atteindre ce but fût de courir les aventures 
à la suite du comte Henri de Bergh ou de tout autre 
membre de la noblesse. L'alliance de la France ou de la 



1 Anonyme au secrétaire délia Faille. Huy , ce 9 de juillet 1632. 
— Le comte Henry n'estant trop asseuré à cause de la populace 
qui s,, ressouvenait encor du degat qu'il fit sur le pays de Liège 
au siège de Bois-le-Duc et pour ce menaçoit de lui jouer un mau- 
vais tour , pour n'avoir ses couddees libres et tranches comme il 
dèsiroit est parti vers Aix et le pays de Juliers avec l'escharpe 
blanche. Les tonnelets de pistols qui luy sont venus à Liège sont 
esté envoyés de France, mais par Hollande.... (Audience 651.) 



241 



Hollande , quelque désintéressée qu'on la lui présentât , 
lui paraissait un danger , car il ne se dissimulait pas 
qu'en renversant le gouvernement espagnol il devait se 
soumettre à l'une ou à l'autre de ces deux puissances, 
ou former un état indépendant sous leur protectorat , ce 
qui ne valait pas mieux. 

Se soumettre à la Hollande , c'était mettre en péril 
la religion catholique à laquelle le peuple belge était 
fortement attaché. Les calvinistes avaient en effet donné 
en maintes occasions des preuves de leur intolérance. 
On pouvait dire , il est vrai , que c'était à l'origine 
de la révolution , alors que la raison d'Etat excusait 
l'insolence des sectaires ; mais on ne devait pas oublier 
que deux partis rivaux se disputaient le pouvoir dans 
les Provinces-Unies , et que si les Arminiens avec le 
prince d'Orange, plus politiques et plus éclairés, étaient 
aussi plus indifférents sur le chapitre des croyances , 
le temps n'était pas loin où les Gomaristes, représen- 
tants le parti populaire attaché fanatiquement à son 
culte , avaient montré à quels excès ils pouvaient se 
porter quand l'autorité reposait en leurs mains. 

Quant à la domination française, c'était autre chose 
encore, et nous suivrons ici de plus près le texte du 
publiciste de l'époque ! auquel nous empruntons ces 
considérations qui nous ont paru résumer assez fidèle- 
ment l'opinion de la population éclairée des Pays-Bas. 
« Nos provinces et nos peuples , dit-il, qui de inul 



1 La Flandre fidelle , ou discours politique strr la récolte du comte 
Henry de Bergh , dédié au roy , par le sieur Bahtki.emy de Gukkt , 
gentilhomme originaire île la comté de Sainct-Paul, 10:32. — Pages 24 
et suivantes. 

10 













■E 
la 






— 242 — 

» temps ont esté la gloire et l'honneur de l'Europe , 
» à raison de la modestie , franchise et valeur que toute 
» la Chrestienté a remarqué en eux , se trouveroient 

- exposés à la légèreté , desloyauté et témérité de ceste 
■n nation qui n'est pas mesme compatible à soy-mesme. 
r, L'oracle qui fait mouvoir le trépied en France craint 
» mesme d'envoyer des hommes en Allemagne, de peur 
» que leur légèreté et l'argent vif qu'ils ont à la teste 
» ne gaste ses affaires parmy les Allemans qui sont 

- graves et glorieux : j'exemte en toutes nations les 
y, bons , car il se trouve partout des gens d'honneur et 
» de mérite , je parle des vices plus communs à la 
r, généralité. La nostre aussi a ses deffauts , mais quoy 

- que ce soit, il n'y a ny bon ny mal en nous qui 
» s'accorde avec le François au faict du gouvernement, 
r, du commerce et de la conversation. La première 

- chose qui nous arriveroit seroit de voir le liber- 
n image, pis que l'hérésie, se glisser parmy nous.... 
» Nos abbayes ne tomberoient-elles pas en commande, 

- 1rs religieux n'en seroient-ils pas exclus, seroient- 

- re pas gens de cour et d'espée qui les posséderaient.. . 

- Que diroient les Seigneurs chefs de telles maisons 
» illustres de se voir, tous les jours et à chasque matin, 

- appelez sur le prez par un petit cadet qui ne sera 
• pas peut-estre gentilhomme, et cela pour une légère 

- occasion. Que deviendraient lors les excellences dont 
? nous sommes si enfumez (comme dit Turquet en son 
» Aristodëmocratie qu'il a dédiée aux Estats de Hollande) 
> que les larmes nous en viennent aux yeux. Et afin 
» que nous disions quelque chose du tiers Estât : que 
. deviendraient nostre justice ? Une Paulette , une 
■ banque, une marchandise?... Si nos Estats assem- 



— 243 — 

» blez estoient réduits à la françoise, d'adviser seu- 
r> lement sur les moyens des aydes , tant ordinaires 
» qu'extraordinaires, et non sur la demande et la somme? 
» Seroit-il temps alors de lever les yeux au Ciel, de 
» se plomber la poitrine et dire que le repentir nous 
r, crèveroit le cœur ? C'est une partie des inconvéniens 
» qui suivroient nostre infidélité et accompagneraient 
» nostre sottise, si nous tombions soubs la domination 
» des François. » 

Ces considérations donnent l'explication du peu de 
succès des manifestes par lesquels les états des Pro- 
vinces-Unies à diverses reprises , et plus tard la France 
à leur exemple , essayèrent de soulever les populations. 
Si le comte de Bergh et le prince d'Épinoy les avaient 
méditées , ils auraient reconnu sans doute le peu de 
chances qu'ils avaient d'entraîner la nation dans l'aven- 
ture où ils voulaient la précipiter. Mais l'un et l'autre 
n'écoutaient que leur rancune et leur ambition ; ils se 
proclamaient orgueilleusement les sauveurs du pays , 
et si le pays les avait suivis ils l'auraient conduit 
aux abîmes. Aussi n'est-ce nullement un regret patrio- 
tique que fait entendre le prince quand la déclaration 
de Richelieu l'oblige à abandonner ou tout au moins 
à ajourner ses projets ; dans ses confidences à Carondelet, 
il ne s'afflige que d'une chose : c'est que la France ait 
laissé perdre une occasion qui ne se représentera peut- 
être plus J . 

La convocation aussi subite qu'imprévue à Bruxelles 
des membres du conseil d'État , chevaliers de la Toison 



1 Déclaration du doyen de Cambrai du 11 août 1G34. 






I 

I 



- 244 — 

d'or , c'est-à-dire des principaux chefs de la conjuration , 
avait d'abord paru assez menaçante à d'Épinoy pour le 
faire hésiter un moment à s'y rendre ; mais persuadé 
qu'à l'exception du doyen de Cambrai personne n'était 
au courant de ses intrigues , et qu'après tout il était un 
personnage trop considérable pour qu'on osât mettre la 
main sur lui, il s'était bientôt décidé à partir. La façon 
gracieuse dont l'infante le reçut , lui et ses complices , 
le tranquillisa tout à fait , et tous se crurent assurés que 
la gouvernante ignorait absolument ce qui s'était tramé. 
Il n'en était rien cependant : le baron d'Hoboken , l'un 
de ceux qui avaient été acquis à la conjuration , très-lié 
avec le marquis de La Vieuville , lui avait fait connaître 
une partie de ce qui se passait. L'appui que Richelieu 
avait promis aux mécontents et les troupes françaises 
qui devaient favoriser le mouvement , en pénétrant dans 
les Flandres , pouvant devenir un danger pour la reine- 
mère , l'ancien surintendant des finances n'avait pas cru 
devoir le lui cacher. L'infante avait reçu de Marie de 
Médicis la confidence des projets des seigneurs 1 , et 
c'est alors qu'elle avait fait au duc d'Arschot cet appel 
désespéré qui avait été entendu. Il eût peut-être été 
prudent dès lors de s'assurer des plus coupables. Un 
gouvernement fort n'y aurait pas manqué ; mais en 
l'absence de forces militaires assez considérables pour 
réprimer la rébellion si jamais elle éclatait, l'infante 



1 10 septembre 1032. » A esté trouvé bon que S. A. réputé quelqu'un 
pour parler à la reine-mère de France et entendre d'elle tout ce 
qu'elle peut savoir des actions du doyen Carondelet, pour ce que l'on 
tient que de sa part sont procédés les premiers bruits qu'ont esté 
semez dud. doyen. •> (Audience 653.) 



H 



— 245 — 

Isabelle, pour ne pas augmenter les difficultés de la si- 
tuation , préféra paraître tout ignorer l . 

Elle eût été coupable , cependant , de ne pas prendre 
quelques mesures de précaution envers ceux qu'on lui 
signalait comme tout prêts à faire défection en donnant 
à l'ennemi des gages d'alliance. Tel était le frère du 
doyen de Cambrai , George de Carondelet , gouverneur 
de Bouchain, suspecté de vouloir livrer cette place aux 
Français. Le comte de Bucquoy, grand bailli du Hainaut, 
reçut l'ordre d'en renforcer la garnison , et il informa de 
Noyelles que le capitaine Dighem se rendrait prochai- 
nement à Bouchain avec une compagnie de cavalerie. 
Le baron refusa de recevoir et de loger ces troupes ail- 
leurs que dans la citadelle. Bucquoy persista à leur 
faire ouvrir les portes de la ville ; mais le gouverneur 
s'obstinant, il se plaignit vivement à l'infante qui ordonna 
à Carondelet de venir immédiatement à Bruxelles rendre 
compte de sa conduite. Au moment de partir , de nom- 
breux avis anonymes le prévinrent qu'il devait s'attendre 
en y arrivant à être arrêté. On lui faisait connaître en 
même temps que le comte de Hennin fortifiait Mar- 
chiennes pour le secourir à l'occasion ; le comte d'Egmont 
et le prince d'Epinoy lui promettaient de ne pas l'aban- 
donner, et ce dernier, avec lequel il était très-lié, prenant 
fait et cause pour lui , envoyait un cartel à Bucquoy, 
sous prétexte que celui-ci pour lui faire injure persé- 
cutait son ami. Ue Noyelles jugea prudent de ne pas 



i ii ....Aunque casi la tenemos descubiertas , no ha parecido con- 
veniente mostrar que se save , hasta que los fuerzas de V. M. puedan 
enfrenar el pueblo que le tienen ya casi ganado. » Le marquis cVAytona 
à Philippe IV, 15 juin 1632. — M. S. N» 16149 , fol. 78 v°. 







— 246 



I 
ï 






quitter Bouchain et se refusa à obéir aux ordres de 
l'infante . 

Les choses en étaient là vers la fin de juillet , quand 
arrivèrent à Bruxelles le doyen de Cambrai et un autre 
de ses frères , le S 1 ' de Maulde , sergent-major du tercio 
du comte de Frezin , et qui venait de quitter le camp 
de Don Carlos de Coloma devant Maestricht, sans congé, 
en apprenant que des mesures de rigueur allaient être 
prises contre le gouverneur de Bouchain. Après avoir 
passé 24 heures dans l'hôtel du prince d'Épinoy, les 
deux Carondelet ne se crurent plus eux-mêmes en sûreté 
dans la capitale et en sortirent le lendemain de bon 
matin, avec toutes sortes de précautions, pour se retirer, 
le doyen à Avesnes et de Maulde près du baron de 
Noy elles L La résistance de celui-ci aux ordres de 
l'infante avait en effet éveillé l'attention sur la conduite 
des autres membres de sa famille : depuis qu'on con- 
naissait l'alliance de Richelieu avec la noblesse , on 
avait soupçonné le doyen de l'avoir négociée ; l'impru- 
dence et l'intempérance de langage des principaux chefs 
de la conjuration avaient bientôt dissipé tous les doutes 
à ce sujet. 

Les grands seigneurs belges , rassurés par le bien- 
veillant accueil qu'ils avaient reçu à Bruxelles, y avaient 
en effet bientôt continué leurs intrigues : l'appui de la 
France leur manquant, ils avaient écouté les propositions 
que leur avait faites Balthazar Gerbier , résident d'An- 
gleterre , peintre médiocre et ambitieux vulgaire qui , 
sans l'aveu de son gouvernement , semble-t-il , leur avait 



1 Déclaration du doyen Carondelet du 2 août 1634. Estratos de di- 

versas , etc. 



R 









— 247 












promis 


la 


protection 


de Char 


les 


pr 


Des 


conciliabules 


mystérieux 


. avaient lieu dans 


sa 


maison 


et les 


projets 



les plus extravagants y étaient débattus. Si l'on s en 
était tenu là , le secret aurait peut-être pu se garder , 
mais le comte d'Egmont, avec la légèreté qui le carac- 
térisait, dans les lieux publics et dans les repas auxquels 
il assistait, se plaignait du mauvais gouvernement des 
Espagnols , exprimait son mécontentement à qui voulait 
l'entendre , et laissait deviner des projets de révolte. 
Le prince de Barbançon qui, à la nouvelle de la défection 
de Henri de Bergh , pour détourner les soupçons que 
son amitié si connue pour le comte aurait pu lui attirer, 
avait plus qu'aucun autre blâmé sa conduite dans les 
termes les plus outrageants , maintenant tranquillisé 
montrait aussi peu de retenue. Les choses en vinrent 
au point que , dans les conseils de l'infante , on discuta 
si l'on n'aurait pas recours envers eux à des mesures 
de rigueur , et les avis secrets qu'il en eut décidèrent 
le comte d'Egmont à quitter subitement Bruxelles , au 
commencement du mois d'août , pour se retirer clans 
son château de Hierges L 

Quelques jours après , le doyen de Cambrai , qui 
n'avait cessé d'entretenir une correspondance suivie avec 
les conjurés , reçut du prince d'Epinoy un billet sans 
signature , lui apprenant qu'on s'était décidé à user de 
sévérité à l'égard du baron de Noyelles et que lui-même 



1 D'Egmont avait quitté Bruxelles sans prendre congé de l'infante; 
il lui écrit de Hierges, le 12 août, pour lui demander de pouvoir s'ab- 
senter ; le 17 l'infante lui répond que la chose ne peut se faire en cette 
saison; le 21, le conseil d'État propose de lui envoyer le père Baulers, 
jésuite qui avait jadis accompagné le comte en Espagne, pour sonder 
ses intentions. (Audience (552.) 



— 248 — 






n'était plus en sûreté à Avesnes. Après avoir prévenu 
son frère , Carondelet quitta cette ville le 15 août et 
se retira en France *. 

Quand le gouverneur do Bouchain reçut cet avis , il 
se trouvait en ce moment là près de lui un Français 
nommé d'Avancourt 2 , agent secret du cardinal de Riche- 
lieu sans doute , intelligent comme tous ceux qu'il em- 
ployait, et qui, à l'occasion , savait prendre l'initiative 
d'une décision qu'il croyait utile à la politique de son 
maître. Il consedla à de Noyelles de prendre ouvertement 
le parti de la résistance et de réclamer l'appui de la 
France , s'engageant pour son compte à obtenir du ma- 
réchal de Schomberg , qui commandait en Champagne , 
une lettre pour le gouverneur de Péronne , le baron de 
Coinsy, afin de déterminer celui-ci à envoyer à Bouchain 
une troupe de gens de guerre. 

Coinsy, brave soldat , mais peu au courant de la 
ténébreuse politique du cardinal, refusa net d'en rien 
faire sans un ordre exprés du roi 3 . 

Le hasard amena en ce moment à Péronne un autre 
agent de Richelieu , nommé Berruyer , chargé d'affaires 
secrètes et autres et qui parcourait sans cesse la' route 
de Paris à Bruxelles et de Bruxelles à Maastricht , 
surveillant à la fois les intrigues de Marie de Médicis , 



i Le baron de Crèvecœur A l'infante. D'Avesnes, le 15 d'août 1632 

Mon cousin le doyen de Carondelet est party avec une très grande 
mélancolie pour des avis qu'il a receus hier et ce matin; j'ai faict ce 
que j'ay peu pour le retenir; il m'a répondu qu'il ne voulait voir la 
ruine de sa maison. (Audience 652). 

2 Un d'Avancourt, gentilhomme picard, compromis en 1643 dans la 
conspiration de M e de Chevreuse et du duc de Beaufort contre Mazarin, 
est peut-être le même que celui de Bouchain. 

3 Estratos de diversas articulos, etc. 



■ TV 












— 249 — 

l'agitation des seigneurs et les progrès des armes du 
prince d'Orange , aidant les uns , excitant ou contre- 
carrant les autres et rapportant le tout à son maître. 
Il chapitra si bien le baron de Coinsy en le menaçant 
de la colère du cardinal si , par sa résistance , il faisait 
manquer cette occasion de chercher noise aux Espagnols, 
qu'il le décida enfin à envoyer du monde à Bouchain ; 
230 hommes armés de leur épée seulement et sans 
officiers , comme il le fallait pour qu'on pût à l'occasion 
désavouer ce secours en le portant au compte de la 
désertion ou du licenciement , entrèrent dans la place 
ayant à leur tête M r de Maulde qui était allé à leur 
rencontre et les fit loger dans les faubourgs de la ville 
basse (16 août) l . 

Louis XIII apprit à Fontainebleau, de Berruyer lui- 
même , cet acte d'hostilité qui lui parut une juste 
représaille des secours si peu déguisés que l'infante 
avait donnés au duc d'Orléans en lui fournissant 20 com- 
pagnies de cavalerie ; non seulement il ne le désavoua 
pas , mais il résolut de reprendre les négociations avec 
les seigneurs belges et , de concert avec les Etats- 
Généraux des Provinces-Unies , d'exciter par tous les 
moyens les peuples des Pays-Bas à la rébellion 2 . 



1 Relation d'un bourgeois de S'-Amand envoyé à Bouchain, dont il est 
sorti le 17 août à 10 heures du matin. (Audience 652). 

2 Le 23 juillet le marquis d'Aytona écrit à Philippe IV que les 
Hollandais cherchent à persuader le peuple que les Espagnols seuls 
veulent la continuation de la guerre et empêchent la paix de se 
conclure « y que del mal governio an nacido los travajos présentes y 
n entre los villanos no corre otra voz sino que las provincias estan 
« resueltos de exécutai' unas Viespras sicilianos contra los Espanoles, y 
» aunque esta voz la tienen esparcida los conjuradoz con el conde 



250 — 



■ 



D 

■ 



P* 



Berruyer reprit le chemin des Flandres avec quatre 
chevaux porteurs de 50,000 pistoles destinées à être 
distribuées entre les gouverneurs des places fortes de 
la frontière. « Qui prend s'engage , » disait le cardinal, 
et il comptait bien sur ces subsides pour détacher les 
gouverneurs de leur fidélité au roi d'Espagne. 

De plus , les troupes laissées sur les frontières sous 
le commandement du maréchal d'Estrées , auquel venait 
de succéder le marquis de Sourdis , pouvant devenir 
d'un puissant secours pour les révoltés , on résolut de 
leur donner pour chef un homme au courant de l'intrigue 
qui allait se nouer , et ce fut à M 1 ' de Hauterive , le 
propre frère du. garde des sceaux Châteauneuf, qu'on 
les confia. 

Lorsqu'il n'était encore que l'abbé de Préaux, le garde 
des sceaux avait longtemps séjourné en Belgique et, 
employé dans les négociations pour la restitution des 
biens de la maison de Melun , avait beaucoup connu 
le prince d'Épinoy. Son frère devait donc trouver toutes 
facilités pour entrer en relations avec celui qui, par 
son rang et sa naissance , était devenu le chef de la 
conjuration. En se rendant à son poste, il rencontra à 
Paris le doyen Carondelet qui l'entretint longtemps dans 
le jardin de l'hôtel de Châteauneuf et le mit au courant 
de tout. Quelques jours après, il entra également en 
relation avec le comte d'Egmont , à Mézières , où ce 
dernier venait de se retirer, et il lui offrit 60,000 florins 
pour les employer à des levées de troupes. Ce fut 



« Henrrique es bien oyda de todos, y los Espanoles no estan sin cuydado 
» y a todos los ministros de V. M. nos le puede dar esta desconfianza . » 
Manuscrit 16149, fol. 80. 



— 251 - 

S'-Quentin qu'il choisit pour quartier-général et pour 
foyer de ses intrigues. 

A la nouvelle de l'entrée à Bouchain des soldats 
français , l'infante avait aussitôt donné l'ordre au comte 
de La Tour , qui commandait à Bréda , d'envoyer dans 
le Hainaut , sous les ordres de Don Carlos de Coloma , 
le régiment de Manderscheyt , les élus du Luxembourg 
et 500 hommes de la garnison de Bréda 1 ; mais les 
événements militaires détournèrent ces troupes de leur 
destination et de Noy elles, tranquillisé par ce semblant 
d'impunité , renvoya bientôt les soldats français à Pé- 
ronne, comme il s'y était engagé par une déclaration en 
date du 16 août adressée aux gouverneurs des places 
voisines 2 . Ce n'est pas cependant qu'il renonçât à ses 
manœuvres criminelles , mois il se sentait trop isolé en 
ce moment pour maintenir levé l'étendart de la révolte. 

M r de Hauterive , en effet , malgré toute son activité 
et tout le désir de réussir qui l'animait, trouvait sa 
mission bien moins facile qu'il ne l'avait imaginé. Les 
membres de la noblesse belge qu'on lui avait désignés 
comme les adversaires les plus ardents du gouvernement 
espagnol ne prêtaient qu'une oreille distraite à ses 
propositions et paraissaient avoir oublié tous leurs griefs. 
C'est qu'un événement important se préparait sur lequel 
ils comptaient bien plus que sur l'appui intéressé de la 



1 17 août. (Audience 652.) 

2 « II est vray que j'ay receu du secours estrauger pour asseurer ma 
vie et soutenir un siège, mais non pour nuir à qui que ce fut de ce 
pays ni de mes amis; ces gens que j'ay sont de mon pouvoir, estant 
logez dans la basse ville et mes soldats dans la haute , et si on ne 
m'assiège pas et qu'on m'asseure contre les furieux attentats que l'on 
m'a faict, me remettant en Testât tel que je suis, les soldats français 
s'en iront. •> (Audience 652.) 







— 252 — 



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■ 



■ 

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■ 



France : les États-Généraux allaient s'ouvrir, et ils 
avaient trop de bon sens pour ne pas espérer mieux 
du jeu régulier des institutions nationales que d'une 
révolte soudoyée et soutenue par l'étranger. 

Malgré les excitations et les manifestes des Provinces- 
Unies , l'or et les intrigues de la France , les Pays-Bas 
restèrent parfaitement tranquilles pendant tout l'hiver , 
et les seules alarmes qu'éprouva le gouvernement de 
l'infante furent causées par les faux bruits de prétendus 
rassemblements de troupes que les comtes de Bergh et 
d'Egmont faisaient sur les frontières. En réalité aucun 
des deux n'était à craindre. 

De Bergb, après avoir levé quelques compagnies qu'il 
avait offertes tour à tour à la France et aux Provinces- 
Unies , ne voyant aucun de ses anciens compagnons 
d'armes accourir se ranger sous ses drapeaux , désavoué 
par sa propre famille qui s'était empressée de faire 
connaître à l'infante qu'elle ne pactisait pas avec lui l, 
retiré près du prince d'Orange avec Warfusée son com- 
plice , voyait se former autour de lui ce vide désappro- 
bateur et insultant, premier châtiment des traîtres. 
D'Egmont, après avoir erré quelque temps dans le nord 
de la France où il avait essayé de lever des troupes 2 , 
jouet d'un aventurier, le colonel anglais Risby, qui 
s'était attaché à lui , accueilli d'abord par Richelieu à 



1 16 août. Lettre d'Albert, comte et marquis de Bergh, à l'infante. 
(Audience 652). 

2 Dans les patentes qu'il délivrait aux capitaines chargés de lever 
des troupes en son nom, il s'intitulait : duc de Gueldre, de Cléves et 
de Juliers , et l'armée française répartie sur les frontières prit pendant 
quelque temps le nom d'armée des princes des Pays-Bas. (Aytona à 
Philippe IV, 22 octobre 1632 M. S. 16149, fol. 87.) 






— 253 






cause de l'illustration de son nom , puis délaissé bientôt 
à cause de la nullité de sa personne et de l'inconsistance 
de son caractère , voyant ses ouvertures repoussées par 
de Bergh avec une hauteur méprisante l et ses biens 
confisqués 2 , essayait de rentrer en grâce vers le com- 
mencement de 1633 ; mais manquant de résolution pour 
le bien autant que pour le mal , il se retirait bientôt 
après à S'-Quentin 3 où il continuait à compromettre 
son honneur et le nom qu'il portait. Quant au prince 
d'Épinoy, sentant qu'on le soupçonnait , il avait quitté 
Bruxelles et vivait dans ses terres , tout prêt à fuir en 
France à la première alarme 4 . 



1 A la fia d'octobre le comte de Bergh, alors à Maestricht, recevant 
une lettre en présence du prince d'Orange et de Warfusée, la jeta à terre 
avec mépris sans l'ouvrir, quand il apprit du messager qui la lui appor- 
tait qu'elle venait du comte d'Egmont. Le prince la fit ramasser et 
l'ouvrit en disant: Ayez plus d'égard pour un seigneur de cette qualité, 
s'il m'écrivait, je lui répondrais. (Estratos de dwersas articulos, etc.). 

2 L'infante à ceulx du conseil de Brabant. 23 novembre 1632. L'infante 
leur apprend que de l'avis de l'assemblée des chevaliers de l'ordre et 
autres principaux personnages , elle a trouvé bon de faire saisir les 
biens du comte d'Egmont , ceux de sa compagne et de ses adhérens 
et complices, afin de lui ôter les moyens d'exécuter ses mauvais desseins. 
(Audience 654). 

3 D'Egmont à ?. — S«-Quentin , ce 14 février 1633. M r . Vos lettres 
me propose la personne du P. de los Rios; ce que je vous puis dire 
sur ce sujet, est que je me suis attendu à la personne de M r le pré- 
sident Roose, ainsi que le secrétaire de Flandre m'en avait donné 
parole, à laquelle je suis estonné qu'ils ont manqué, protestant d'avoir 
satisfait de ma part et l'avoir attendu quinze jours ; mais comme 
S. Alt sse prent excuse des grandes affaires qui aujourd'hui le dé- 
tiennent et que attendant de l'envoier quelle promet en bref , elle 
despeche le secrétaire que savés pour correspondre avec luy , je ne 
serai mari que ledit secrétaire accompagnât le P. Rios , etc. (Papiers 
de Roose, t. 43, f. 93). 

4 Lettre de l'infante au prince d'Épinoy du VA novembre et réponse du 
17. (Audience 654). 






K 



— 254 — 



■ 



; 



Encouragés par l'impunité qu'ils attribuaient bien 
moins à la faiblesse du gouvernement de l'infante qu'à 
son ignorance de leurs secrètes menées , les Carondelet 
seuls avaient continué leurs intrigues ; ils avaient été 
les agents les plus actifs de M r de Hauterive , les dis- 
pensateurs principaux des 50,000 pistoles de Berruyer, 
et avaient gagné à leur cause quelques gentilshommes 
obscurs et besogneux et quelques officiers inférieurs des 
villes frontières voisines de Bouchain. Au printemps 
1633 , ils attendaient tranquillement pour agir le signal 
qui devait venir de France. Leur confiance les perdit. 
Au commencement de mars , M 1 ' de Foucquières , 
lieutenant du gouverneur de Bapaume, informa l'audien- 
cier qu'un moine jacobin, qui avait prêché quelques jours 
auparavant à Bouchain et dîné chez le gouverneur , 
avait vu remettre à celui-ci pendant le repas , une 
lettre de Bruxelles qui l'informait que les principales 
villes du Hainaut, Douai, Mons et Valenciennes, devaient 
se déclarer sous peu de jours i. Cet avis, communiqué 
par ordre de l'infante au marquis d'Aytona , décida 
du sort des Carondelet. Le doyen, qui se trouvait alors 
à Bruxelles, logé à l'auberge des Quatre Seaux, y 
fut tout à coup arrêté ; on lui donna provisoirement sa 
chambre pour prison avec défense d'en sortir ni de 
conférer avec personne 2, et j a com tesse de La Tour 
et Taxis, qui avait la charge de grand-maître des postes, 
reçut l'invitation de livrer les lettres adressées de Paris 



1 Heumemicourt, s' de Foucquières à Vaudiencier. Bapalme , 8 de 
mars 1633. (Audience 660.) 

5 Le secrétaire d'État Prats à de Clercq. Bruxelles, 9 avril 1633. (Née 
de France, t. 7, f. 237.) 



— 255 — 

au prisonnier L En même temps, le marquis d'Aytona 
marcha sur Bouchain à la tête d'un petit corps d'armée 
composé d'infanterie, de cavalerie et de quelques canons, 
portant au gouverneur de cette place l'ordre formel d'y 
recevoir un corps de 1000 fantassins 2 . 

Les deux frères Carondelet, de Noy elles et de Maulde 
vinrent à la rencontre du marquis jusqu'à une demi-lieue 
de la ville ; ils lui en apportaient les clés et , tout en 
protestant hautement de leur fidélité au roi d'Espagne, 
ils se montrèrent très-étonnés du formidable appareil 
qui semblait envoyé contre eux. Leurs protestations 
parurent si sincères à d'Aytona qu'il crut devoir les 
ménager jusqu'à plus ample information ; au lieu de 
leur remettre l'ordre de l'infante , il se borna à leur 
répondre qu'il les tenait pour fidèles , que les troupes 
qu'il avait avec lui n'avaient d'autre destination que de 
renforcer au besoin les villes frontières qu'il allait visiter, 
(pi'à son retour seulement il passerait par Bouchain 
et que , pour le moment, il se rendait à Cambrai où il 
priait M 1 ' de Maulde de l'accompagner. 

Mais le marquis était à peine dans cette dernière 
ville qu'on y amena un serviteur du baron de ISoyellcs 



1 L'audieneier à l'infante. Bruxelles, 6 avril 1633. (Audience GG1.) 

2 Isabelle au gouverneur à Bouchain. Cher et féal. Le marquis 
d'Aytona va par delà donner ordre à la frontière et trouvons convenir 
au service de S. M. que la garnison de Bouchain soit en ces occurences 
renforcée de 1000 hommes ; nous vous faisons cette pour vous dire et 
ordonner, comme faisons expressément, qu'aiez à les recevoir promp- 
tement et sans excuse ny delay, et au surplus adjouter créance et obéir 
à ce que ledit marquis vous dira et ordonnera de notre part, à peine 
de nostre indignation sur désobéissance formelle, en chose très-impor- 
tant au service de S. M. A tant, etc. — De Bruxelles, le 4 d'avril 1G33. 
(Audience 660.) 






*\-* 



- 25(i 






■Va 

: 



porteur d'un billet de sou maître avisant le gouverneur 
du Chastelet de ne pas bouger pour le moment. S'aper- 
cevant qu'il avait été joué , d'Aytona fit partir aussitôt 
pour Bouchain le sergent-major Appelman, du régiment 
de Ribecourt , avec une compagnie de cavalerie et 
quelques mousquetaires, afin de s'assurer de la personne 
du gouverneur. 

Le baron était à table quand Appelman lui fit con- 
naître l'ordre dont il était porteur. Il se sentit perdu 
et n'eut plus qu'une pensée , celle de se soustraire par 
la fuite à ceux qui venaient l'arrêter , quand même il 
devrait leur passer sur le corps. Saisissant un couteau , 
il en frappa avec la rapidité de l'éclair le sergent-major 
et l'un des officiers qui l'accompagnaient ; puis, tirant 
de sa poche un pistolet, il le dirigeait sur un troisième 
et allait l'étendre à ses pieds , quand un soldat , d'un 
vigoureux coup de crosse de sa carabine , lui brisa 
la tête !. 

Telle fut la fin tragique du gouverneur de Bouchain. 
Au même instant M 1 ' de Maulde était enfermé dans la 
citadelle de Cambrai , et le comte de Boussu chargé 
d'informer dans la ville et les environs de tous les faits 
à charge des trois frères 2. Quant au doyen Carondelet , 
enfermé au château de Vilvorde malgré ses protestations 
d'innocence 3 , il fut peu de jours après transféré à la 
citadelle d'Anvers. 



1 Le secrétaire délia Faille à Benoist de Bellecourt à Nancy. Bruxelles, 
le 12 avril 1633. (Audience 659) ; voir aussi : la correspondance de l'infante 
à Philippe IV, t. 31, p. 154, et les mémoires de Montrksor. 

-' L'infante à M' de Boussu. 14 avril 1633. (Audience 661). 

3 Le doyen Carondelet au président Roose. Vilvorde, 11 avril 1633. — 
M r . Je vous supplie très humblement que vous me veuillez obtenir la 



— 257 — 

Quoiqu'on eût à déplorer la mort d'Appelman , brave 
officier qui s'était tout particulièrement distingué au siège 
de Bois-le-Duc , on apprit avec beaucoup de satisfaction 
dans tout le pays l'acte de vigueur et d'autorité par 
lequel l'infante avait mis fin à une situation menaçante 
pour la paix publique. Le 12 avril, l'assemblée des États- 
Généraux décida qu'une députation irait complimenter 
l'archiduchesse sur l'heureuse issue de l'expédition du 
marquis d'Aytona . « C'est un coup de la Providence 
» divine , leur dit Isabelle en la remerciant , qui a 
» coupé broche à beaucoup de menées que le temps 
r> découvrira 1 . * Un an devait encore se passer cepen- 
dant avant que la lumière se fit sur les coupables 
intrigues des complices des Carondelet : nous aurons 
à raconter plus tard à la suite de quelles révélations 
elles furent découvertes. 

La tragédie de Bouchain eut encore pour résultat 
de provoquer la retraite de l'armée française depuis 
quelque temps déjà cantonnée sur les confins du royaume, 
contre les frontières des Pays-Bas , et qui était pour 
ceux-ci une menace permanente 2 . Depuis un mois , 



liberté que prétend mon inocence de la bonté de S. Al. et de votre 
authorité. Je suis iey en un lieu d'où je vous supplie me faire passer à 
Anvers, comme vous dira M' de Semerpon; quoyque j'espère assurément 
promptement ma délivrance. Est- il possible Monsieur que je ne sois 
point encore à vos pieds. En toute façon je serai, Monsieur, 

Votre très humble et obéissant serviteur, 
F. de Carondelet. 
Vilvorde, le onzième avril 1632. 

(Papiers de Roose, t. 10, p. 288). 
' Actes des États-Généraux de 1632, t. II, p. 030. 
2 Benois de Bellecour à Délia Faille. Nancy, 22 avril 1633. « Le voyage 

» de M r le marquis d'Aytona en Henau, Artois et Cambresy avec la 

» tragédie de Bouchaiu et l'emprisonnement du doyen Carondelet et de 

17 



I 






— 258 — 

le garde des sceaux Châteauneuf disgracié , expiait 
derrière les murs du château fort d'Angoulême le fol 
aveuglement qui l'avait entraîné à comploter la chute 
de Richelieu ; Hauterive , plus heureux , avait fui en 
Hollande : ils avaient été les plus ardents instigateurs 
de toute l'affaire , aussi le cardinal , dans ses mémoires , 
a-t-il soin de ne pas réclamer la responsabilité de son 
insuccès. « Cette exécution, dit-il en parlant du meurtre 
y de Carondelet , ôta à tous les mécontents , non la 
» volonté , mais le pouvoir de mal faire ; ce qui ne fut 
» pas de peu de préjudice au bien des Estats de Hol- 
» lande , car enfin ils ne purent avoir la trêve qu'ils 
y désiraient l . » 

C'est des premières négociations de cette trêve, désirée 
avec non moins d'ardeur en Belgique que dans les 
Provinces-Unies , que nous allons maintenant entre- 
tenir le lecteur. 



» Maude son frère, a opéré et produit encores ung grand bien, scavoir 
» que l'armée française logée dans le pays Messain n'a pas advancé 
» plus oultre au bruict publié de cette tragédie, au contraire plusieurs 

» compagnies de la cavallerie se sont retirées dans leurs garnisons - 

(Audience 659). 

1 Mémoires de Richelieu, t. VII, p. 309. 



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No 



CHAPITRE XII 






Sîége et reddition de Maestricbt. — Mécmilentemenl général. — Convocation des Ëtats-Gëuéraux 
— Les Riais demandent à négocier la paix avec la Hollande. — L'infante y conseut. — Déclara 
lion du prince d'Orange. — Bases du traité de paix qu'il propose. — Leur acceptation équivau- 
drait a la proclamation de l'indépendance des Pays-lîjs. — Manifestes des Étali-Généraux des 
Provinces-Unies. — Ils ne veulent traiter avec les Pays-Bas que d'États à États. — L'iulanle 
consent encore. — Pamphlet provoquant a l'assassinat de Uicuelieu. — Le roi de France 
réclame l'extradition de Clianlelouve et de S'-Germaio. — Refus de l'infante. — Les envoyés 
français s'adressent aux Étals-Généraux qui refusent de les entendre. — But de cette démarche 
insolite. — Les États résinent à leurs provocations 






A la nouvelle de l'investissement de Maestricht par 
l'armée du prince d'Orange , Don Gonzalo de Cordova, 
rappelé en toute hâte des environs de Trêves , s'était 
hâté de ramener ses troupes dans les Pays-Bas. Passant 
la Meuse à Namur , il avait rejoint le marquis de Santa- 
Cruz à Tirlemont et tous deux étaient arrivés le 22 juin 
devant le camp de Frédéric-Henri de Nassau avec 
-1000 cavaliers et 14,000 fantassins. 

Protégé par ses lignes de contrevallation , sur les- 
quelles il avait établi toute son artillerie de campagne 
ne conservant que six pièces de siège pour répondre au 
feu de la place , le prince n'en continua pas moins ses 
travaux de sape , et deux jours après ses tranchées arri- 
vèrent à la contrescarpe des ouvrages qui protégeaient 
la porte d'Anvers et qui l'arrêtèrent trois semaines. Les 
assiégés , sous la direction du baron de Leede , se 
défendaient avec la plus grande énergie et avec une 



I 



m 



— 260 — 

incontestable habileté. « Leur canon , dit une relation 
» hollandaise contemporaine i , leur canon en ce temps 
y, là eut le haut bout sur le nostre , car il ne s'est passé 
* jour sans que 18 pièces n'ayent donné continuellement 
» dans nos sapes et nos batteries , pendant que nous 
r, n'en avions que quatre entre les deux approches ; 
y, de plus , venant à nous avec des sapes , ils enfilent 
r, et coupent nos travaux ; nous eusmes beaucoup de 
t peine à les faire desloger. » 

De son côté l'armée de secours ne restait pas oisive. 
Le 30 juin elle essaya de passer la Meuse à Haren ; 
mais malgré le feu de 22 bouches à feu et de 6 à 7000 
mousquetaires et arquebusiers , les premières troupes 
qui franchirent la rivière ne purent se maintenir et 
furent forcées de repasser sur la rive gauche en laissant 
plus de 700 hommes sur le terrain. Quinze jours plus 
tard, une nouvelle tentative dirigée par Don Antonio Can- 
telmo, avec 1000 Napolitains, n'eut pas plus de succès. 
Reconnaissant leur impuissance , les Espagnols se 
décidèrent à attendre l'arrivée de Papenheim, le brillant 
général de cavalerie des armées impériales , dont l'in- 
fante avait réclamé le secours. Il passa bientôt le Rhin 
à Dusseldorf à la tête de 12,000 hommes de bonnes 
troupes et arriva devant Maestricht , en même temps 
que le comte Guillaume de Nassau, qui avait jusqu'alors 
opéré aux environs d'Anvers , venait rejoindre le prince 
d'Orange. 



1 Histoire journalière de tout ce qui s'est faict et passé déplus remar- 
quable en l'armée de Messieurs les Estats sous la conduite du prince 
d'Orange, depuis le 25 e may dernier jusques au 24 e aoikst de la présente 
année 1632. — A Paris , chez Jean Brunet, rue N'eufve S'-Louis, au trois 
de chiffre. — MDCXXXII. 












— 261 — 

Après avoir jeté , en aval de la ville assiégée , un 
pont sur la Meuse pour entrer en communication avec les 
troupes du marquis de Santa-Cruz , Papenheim assaillit 
le quartier du comte Maurice de Nassau qui occupait 
la rive droite. Blessé au ventre et repoussé après un 
sanglant combat qui dura jusqu'à la nuit , il changea 
de quartier et vint s'établir en amont de la ville , pour 
couper aux Hollandais les vivres qui leur venaient de 
Liège. Mais l'armée des États était bien approvisionnée 
et les travaux d'approche n'ayant pas cessé de se pour- 
suivre activement, les assiégeants, au moyen de puits de 
25 pieds de diamètre creusés en arrière de la contres- 
carpe , conduisirent à six pieds au dessous des fossés , 
profonds de cinquante , des galeries qui leur permirent 
bientôt d'attacher le mineur aux murailles du corps 
de place. 

La garnison, réduite à 1200 hommes encore en état 
de porter les armes mais épuisés par une lutte opiniâtre 
de deux mois et demi, ne pouvait espérer repousser un 
assaut avec succès. Après avoir attendu jusqu'au dernier 
moment qu'une attaque de l'armée de secours vînt le 
délivrer , le baron de Leede demanda à capituler au 
moment où l'ennemi se préparait à faire jouer les four- 
neaux de mine , et le 24 août sa petite troupe sortit de 
Maestricht avec les honneurs de la guerre, emportant ses 
armes et emmenant six canons ; elle alla rejoindre l'armée 
du marquis de Santa-Cruz, campée à quelque distance L 

i Mémoires de Frédéric-Henri de Nassau, prince d'Orange, édit. 1733. 
— L'habile et courageuse défense du baron de Leede lui mérita l'admi- 
ration du vainqueur et les éloges du marquis d'Aytona, qui n'hésita pas 
à demander pour lui au gouvernement espagnol, en récompense de ses 
services, le titre de comte ou de marquis. (Aytona à Philippe IV, 29 août 
1632, manuscrit 16149, fol. 81). 






Il 



•262 






Jamais , à aucune époque de l'histoire militaire de 
l'Espagne , ses généraux n'avaient montré une telle 
impuissance, une aussi complète impéritie. Leur armée, 
plus nombreuse et aussi aguerrie que celle des Pro- 
vinces-Unies et n'ayant pas comme elle à continuer 
sans relâche les difficiles opérations d'un siège , avail 
vu , sous ses yeux , tomber au pouvoir de l'ennemi une 
ville aussi importante par sa situation que par la 
force des remparts qui l'entouraient , sans qu'un effort 
réellement sérieux eût été fait pour la sauver ! C'était 
plus que de l'incapacité , c'était presque de la trahison. 
Aussi s'éleva-t-il dans tout le pays de tels cris de répro- 
bation contre le chef militaire dont toutes les opérations 
n'avaient été marquées que par des revers, depuis qu'il 
avait pris le commandement des armées , que l'infante 
se vit obligée de le lui retirer et de lui faire quitter 
le pays. L'exaspération contre le marquis de Santa-Cruz 
était si vive , que c'est à grande peine , à Louvain , 
qu'il put s'échapper des mains du peuple et éviter 
d'être massacré. Don Gonzalo de Cordova fut désigné 
pour lui succéder ; mais le nouveau gouverneur des 
armes ne ramena pas la confiance. 

Le pays était fatigué de cette guerre fratricide que 
l'Espagne continuait pour ramener sous sa domination 
une nation qui depuis un demi siècle déjà l'avait 
secouée et qui combattait pour son indépendance. Un 
seul cri : la paix ! la paix ! retentissait dans les villes 
et les campagnes incessamment foulées par les armées 
étrangères ou plus souvent encore par les troupes indis- 
ciplinées appelées à les défendre , incessamment ruinées 
par les aides extraordinaires nécessitées par les nou- 
veaux armements. Les états provinciaux avaient déjà 



— 263 — 

manifesté leur mécontentement par le refus de voter 
en tout ou en partie les nouveaux subsides qui leur 
avaient été demandés , et l'infante , alarmée de l'esprit 
séditieux de la noblesse qui avait sa place dans ces 
assemblées à côté du clergé et du tiers-état, appréhendait 
extrêmement de lui voir employer son influence pour 
entraîner les deux autres ordres à la rébellion. Si elle 
n'avait écouté que les inspirations du cabinet de Madrid, 
c'est par de sanglantes répressions que la gouvernante 
des Pays-Bas aurait ramené à leur devoir de sujets 
fidèles ceux qui tentaient de s'en écarter ; car pour 
terrifier ceux qui pourraient essayer de suivre l'exemple 
de Henri de Bergh , Philippe IV l'engageait à déclarer 
ce dernier hors la loi , ce qui autorisait chacun à le 
tuer !. Mais la respectable princesse répugnait à ces 
moyens violents , et ayant mis sa confiance en d'Arschot 
depuis qu'il lui avait juré de lui rester fidèle , elle était 
résolue à suivre ses avis. 

Le duc , en conseillant à l'infante de convoquer à 
Bruxelles les grands seigneurs membres du conseil 
d'État , avait contribué à ramener dans le devoir ceux 
qui s'en étaient écartés surtout par dépit de n'être plus 
rien dans le gouvernement de leur pays, et qui s'étaient 
livrés à de coupables intrigues depuis que leur éloigne- 
ment des affaires leur avait laissé des loisirs pour 
conspirer. Son second conseil, on s'en souvient , avait 
été de donner satisfaction aux désirs maintes fois expri- 
més par les états provinciaux , en réunissant les États- 
Généraux. 



1 Philippe IV à l'infante, Madrid, 16 juillet 1632. — ....en declarando 
por traydor al conde Henrique se puede maquinar su muerte, y hazelle 
matai' de quelque manera que sea.... (Corr. t. 30, f. 33.) 



H 




I 

1 



264 — 



ii 
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Ces assemblées, que le dernier des ducs de Bourgogne 
avait instituées pour faciliter le vote et la répartition 
des aides , pour unir plus étroitement les divers états 
jusqu'alors indépendants l'un de l'autre , que d'heureuses 
circonstances avaient réunis sous son sceptre , et pour 
aider à fonder une seule et grande unité nationale , 
n'avaient pas jusqu'alors répondu , il faut le dire , au 
but qu'il en avait espéré. Les idées particularistes et les 
rivalités provinciales y avaient presque toujours prévalu 
sur l'intérêt général , et le gouvernement , chaque fois 
qu'il avait réuni les États-Généraux , ayant presque 
toujours vu se constituer contre lui une opposition , im- 
puissante il est vrai à lui créer des obstacles, mais 
assez importante encore pour lui causer des embarras, 
avait évité le plus possible de les convoquer. Le pays , 
de son côté , n'ayant jamais ressenti des effets bien 
avantageux de leur réunion , s'y était montré jus- 
qu'alors assez indifférent. Cependant la position con- 
sidérable qu'avaient prise depuis le commencement du 
siècle les Etats-Généraux des Provinces-Unies , était 
un exemple trop remarquable de l'influence qu'une as- 
semblée délibérante pouvait avoir sur le gouvernement 
pour ne pas frapper tous les yeux ; on pressentait 
qu'elle pouvait être , non plus seulement la réunion des 
députés des provinces pour le vote et la répartition des 
impôts , mais la véritable émanation de la volonté de 
la nation, et que, se sentant appuyés par elle, ses repré- 
sentants pourraient imposer la loi et obliger le cabinet 
de Madrid à avoir , plus que d'habitude , égard aux 
intérêts du pays, trop souvent sacriliés à ses vues particu- 
lières et égoïstes. Beaucoup de bons esprits, partageant 
ces espérances , voyaient le salut du pays dans la 






— 265 — 

convocation des États-Généraux , et l'infante Isabelle , 
tout en avouant que le remède était extrême , recon- 
naissait toutefois qu'il était nécessaire , indispensable 
même pour rendre la confiance au pays et le déterminer 
à faire de nouveaux efforts pour conjurer les dangers 
dont le menaçaient les succès du prince d'Orange L 

Le 30 juillet 1632, elle convoqua pour la fin d'août 
les états provinciaux à l'effet de nommer leurs délégués 
aux États-Généraux qui devaient se trouver réunis le 
7 septembre à Bruxelles « avecq les remontrances qu'ils 
r, voudront faire et leur advis sur les remèdes qu'ils 
H jugeront nécessaires au présent estât des affaires. » 

Le 9 septembre se fit l'ouverture des États. La 
première proposition mise à l'ordre du jour fut de 
supplier l'infante d'autoriser l'assemblée à entrer en 
relation avec les Provinces-Unies pour négocier une 
paix ou une trêve, unique moyen de sauver le pays, 
« à charge toutefois de ne rien innover ou faire au 
n préjudice de la religion catholique ou de l'obéis- 
» sance de Sa Majesté. » Le vote fut presque unanime 
et le 11 l'infante reçut la députation chargée de le lui 
soumettre. 

En demandant la paix , l'assemblée exprimait fidèle- 
ment le vœu du pays tout entier ; mais il faut le 
reconnaître , en réclamant pour elle-même la mission 
d'entrer en négociations avec les Provinces-Unies , elle 
sortait de son rôle et usurpait celui du pouvoir exécutif. 

La rédaction brève et concise des procès-verbaux des 
séances des États-Généraux ne nous permet ni d'appré- 



1 L'infante Isabelle à Philippe IV, 24 septembre 1632. — Actes des 
États-Généraux de 1632, publiés par M. Gachard, t. II, p. 644. 



— 266 






È 



cm les mobiles qui les déterminèreni à se substituer 
ainsi au gouvernement , ni les noms des orateurs qui 
les dôcidôrenl à adopter cette voir irrégulière ; tout 
nous porto à supposer cependant que le dur d'Arschol 
qui devait jouer dans le cours dos négociations le prin- 
cipal personnage , eut une influence considérable sur 
le résultat des délibérations el que, pour décider l'as- 
semblée à agir de cette façon , il dut faire valoir la 
nécessité d'isoler les intérêts des Pays-Bas de ceux de 
l'Espagne afin d'obtenir cette paix tant désirée II os! 
bien difficile , en l'absence de prouves irrécusables de 
juger si d'Arschot , en agissant ainsi , avait d'autres 
desseins ; si on se rappelle toutefois qu'en se retirant 
de la ligue des nobles, dont il avaif été sur le point 
de devenir le chef, il avait engagé le prince d'Épinov 
a temporiser plutôt encore qu'à abandonner ses projets i, 
qu'honoré de la confiance de l'infante il B'était bien 
gardé de lui faire aucune confidence à ce sujet ; si l'on 
se souvient des paroles de Richelieu rapportées'à la fin 
du chapitre précédent , si l'on observe enfin avec atten- 
tion la conduite des Provinces-Unies pendant le coins 
ries premières négociations et les prétentions extraor- 
dinaires qu'elles firent valoir, on finit par se persuader 
que le duc n'avait pas renoncé au but qui l'avait laii 
entrer dans la conjuration , qu'il s'entendait secrètement 
peut-être avec le prince d'Orange 2, et que la démarche 



1 Voir sa lettre page 236. 

2 Points et articles sur lesquels il conviendra d'acter et examiner 
par serment le duc d'Arschot pour esclaircissement des charges d.-s 
princes d'Epinoy, Barbençon et comte de Hennin. Papiers de Roote 

t. 69, fol. 8 et suiv. 



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» -s. 

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— 267 — 



qu'il avait décidé l'assemblée à faire près de l'infante 
n'était que le premier pas dans la voie où il voulait la 
conduire , mais où , contre son attente , elle refusa 
de le suivre. 

Les dates ont ici leur éloquence. Le jour même de 
l'ouverture des États-Généraux à Bruxelles , Frédéric- 
Henri de Nassau et les six députés des États des 
Provinces-Unies qui l'accompagnaient dans ses expé- 
ditions militaires signaient une déclaration par laquelle 
ils promettaient l'alliance de la Hollande et le secours 
de ses armées aux provinces belges, sous l'autorité du 
roi d'Espagne, qui se déclareraient indépendantes, « soit 
y> en corps ou en nombre de villes et de seigneurs 
- particuliers L » C'était Berruyer qui , d'après les 
instructions de Richelieu , avait engagé le prince à 
publier cette déclaration en lui promettant qu'aussitôt 
la révolte bien caractérisée dans les Pays-Bas le roi de 
France entrerait avec une armée en Artois 2 ; Berruyer, 
on s'en souvient , était au courant de la conspiration 
des nobles , et les 50,000 pistoles qu'il avait été chargé 
de distribuer étaient déjà entre les mains des conjurés. 
La déclaration du prince était une avance l'aile à l'as- 
semblée des États-Généraux ; elle y répondit, comme 
nous l'avons vu , en manifestant le désir de se substituer 
au gouvernement de l'infante pour négocier la paix. 

Isabelle ne se dissimula pas le danger auquel elle 
s'exposait en accueillant favorablement la demande des 
États ; mais la repousser lorsqu'on la lui présentait 
comme l'expression d'un vœu général , était peut-être 






1 Papiers de Roose , t. 09 , fol. 71. Aux archives du royaume 
! Mémoires de Richelieu, t. 7 , p. 212. 



■ ■ 







1 



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■ 



— 268 — 

plus périlleux encore ; c'eût été fournir des griefs aux 
adversaires du gouvernement de l'Espagne et pousser 
I assemblée a entrer secrètement en relation avec l'en- 
nemi i. Après quelques jours d'hésitation , elle se décida 
néanmoins le 17 à autoriser les États à communiquer 
avec le prince d'Orange , et trois délégués , Messire 
Gérard baron de Schartzenberg , justicier des nobles 
au duché de Luxembourg, Guillaume de Blasere 
seigneur de Hellebus , gouverneur du château de Gand 
et premier échevin de la ville , et Jacques Edelheer 
premier conseiller et pensionnaire de la ville d'Anvers' 
partirent immédiatement pour Maestricht avec la mission 
de demander au prince d'Orange quand et où il lui 
conviendrait de commencer les négociations de paix 
Frédéric-Henri leur désigna la ville de Maestricht 
et la date du 10 octobre ; mais bien qu'ils s'en défen- 
dissent , n'ayant pas , disaient-ils , autorité pour les 
recevoir, il ne voulut pas laisser partir les députés 
sans leur faire connaître les conditions qu'il considérait 
comme devant servir de bases au traité. C'était d'abord 
le renouvellement de la trêve de 1609, et sur ceci il 
était possible de s'entendre. Les autres points, qualifiés 
dans le rapport des trois délégués d'insolents et imper- 
tinents , étaient , comme le manifeste du prince du 
8 septembre , une provocation à la rébellion : les États- 
Généraux belges et hollandais se promettraient alliance 
offensive et défensive , la gendarmerie espagnole quit- 

1 » Por que en el estado en que aora estan las cosas ni S A 
m lus ministres de V. M*, obramos por e.eccion sino por necessidad 
porque a la primera negativa que se les di , en lo que ellos juzgan 
por necessano para su quietud , se ajusraran con los rebeldes . . 
(Aytona a Philippe IV, 21 septembre 1632, manuscrit 10149 fol 83 v" ) 



269 



terait les Pays-Bas , les citadelles des villes ou au 
moins leurs fronts intérieurs seraient démolis , enfin 
l'armée serait exclusivement au service de l'assemblée 
qui seule la solderait, nommerait ses officiers et recevrait 
leur serment. 

Il est évident que l'acceptation de ces conditions par 
les États eût équivalu à la proclamation de l'indé- 
pendance des provinces belges .: c'eût été une véritable 
révolution. 

Or c'était bien là ce qu'espérait le gouvernement des 
Provinces-Unies , et pour qu'on ne s'y trompât pas , 
il faisait répandre au même instant à profusion dans 
tous les Pays-Bas un manifeste imprimé , voté par les 
États-Généraux de La Haye le 1 1 septembre , et par 
lequel tous les habitants des provinces encore sous la 
domination de l'Espagne, étaient « admonestés et requis 
« à suivre le louable exemple des provinces du Nord , 
« à secouer le fâcheux et insupportable joug des Es- 
« pagnols et de leurs adhérents et à se joindre volon- 
» tairement aux Provinces-Unies. » On leur promettait 
l'appui de l'armée du prince d'Orange pour les aider 
à recouvrer leur ancienne liberté ; la conservation de 
tous leurs privilèges ainsi que l'exercice de la religion 
catholique leur étaient assurés l . 

Mais ces nouvelles provocations ne firent pas plus 
d'effet que celles qui les avaient précédées : dans toute 
l'étendue des Pays-Bas personne ne s'en émut , et dans 






'. ! 



1 Les Estats-Généraux des Provinces-Unies des Païs-bas, A tous 
ceux qui ces présentes verront ou lire orront , salut , etc. — A la 
Haye. Par la veufve et héritiers de Hillebrant Jacobssz de Wouw, 
imprimeurs ordinaires des Estats-Généraux. Anno 1632. — Avec pri- 
vilèges exprès. 



270 



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■IL 



l'assemblée le petit nombre des membres de la noblesse 
qui espéraient en profiter , rencontrant pour adversaires 
les ecclésiastiques fort peu désireux de se sentir patro- 
nés par un gouvernement calviniste , et le tiers-état, 
dont l'esprit conservateur répugnait aux innovations , 
ne parvinrent pas à la faire sortir de sa réserve. Aussi 
l'infante ne crut-elle pas devoir tenir compte de ce 
manifeste et, au jour indiqué , les trois premiers envoyés 
des États auxquels s'étaient joints sept autres députés , 
parmi lesquels on comptait le duc d'Arschot et Jacques 
Boonen, archevêque de Malines, arrivèrent à Maastricht : 
ils avaient pour mission de prendre pour base du traité 
les conditions de la trêve de 1609 , et il leur était 
interdit de s'en écarter sans en référer à l'assemblée 
et sans l'autorisation du gouvernement. 

Dès l'ouverture des négociations, les efforts des pléni- 
potentiaires belges vinrent se buter contre l'obstination 
des Hollandais qui ne prétendaient traiter que d'États 
à États , c'est-à-dire qu'à la condition que l'assemblée 
des États-Généraux des Pays-Bas ferait acte de sou- 
veraineté et qu'on n'aurait en aucune façon à s'occuper 
de la ratification du traité par le roi d'Espagne. Fidèles 
aux idées politiques qui leur avaient dicté leur manifeste 
et encouragés dans cette voie par Henri de Bergh et 
Warfusée qui se trouvaient alors à Maestricht , les 
députés hollandais continuaient à tenter l'ambition des 
États-Généraux et les provoquaient à se constituer en 
une véritable assemblée nationale. 

Pendant six semaines les députés belges, en relation 
constante avec l'infante et les États , ne purent établir- 
la moindre entente avec les plénipotentiaires hollandais 
qui ne cédèrent rien de leurs prétentions , mais ne par- 



m 



• 



271 — 






vinrent pas davantage à les faire adopter par leurs 
adversaires. Espérant qu'en éloignant davantage ceux-ci 
de Bruxelles on les soustrairait plus aisément aux 
influences espagnoles , on décida de transférer le siège 
de la conférence à La Haye , sous prétexte que la 
peste sévissait à Maastricht. 

Quand les députés des Etats-Généraux des Pays-Bas 
y arrivèrent le 4 décembre , ils apportèrent avec eux 
l'autorisation de l'infante de traiter d'Etats à États , 
comme le désiraient les Provinces-Unies. 

C'était une concession d'une portée immense , si on 
savait en tirer parti ; elle pouvait signifier que l'infante 
se sentait impuissante à résister aux aspirations ambi- 
tieuses de l'assemblée , ou bien qu'elle avait une entière 
confiance en ses assurances de fidélité et qu'elle ne 
craignait pas de la lui témoigner. En réalité , si elle 
avait cédé aux sollicitations des députés , c'est que 
depuis prés de trois mois qu'ils étaient réunis la gou- 
vernante générale avait pu apprécier leur conduite 
éminemment modérée , et ils allaient bientôt encore 
lui donner de nouveaux gages de leur ferme intention 
de repousser tout ce qui aurait pu paraître une usur- 
pation de pouvoir. Voici à quelle occasion. 

Dans l'entourage de Marie de Médicis se trouvaient 
deux hommes qui avaient tout particulièrement réussi 
à exaspérer le cardinal de Richelieu. L'un était l'abbé 
de Morgues de S'-Germain, prédicateur virulent, écrivain 
passionné et dialecticien habile , dont la plume féconde 
avait fourni à la guerre de pamphlets ouverte entre 
la reine et le cardinal-duc les plus nombreux aliments. 
L'autre ('Mail ce prêtre de l'Oratoire dont nous avons 
déjà parlé, le père Chantelouve , en ce moment le plus 



— 272 - 



■ 






écouté et le plus influent des conseillers de la reine-mère, 
l'ennemi le plus déclaré de Richelieu et l'inspirateur le 
plus ardent des libelles dirigés contre lui. Tous deux 
avaient collaboré aux violentes philippiques de Marie 
contre Richelieu. 

Depuis peu de temps il était sorti des presses de 
Bruxelles un factura sans nom d'auteur ni d'imprimeur , 
mais dont le style accusait , à n'en pouvoir douter , une 
plume ecclésiastique. Il portait pour titre Question 
d'Estat i, et son seul but était de conseiller , en le 
glorifiant, l'assassinat du cardinal. 

« On désire savoir , disait l'écrit anonyme , si celuy 
» qui est dans les continuelles actions d'injustice et 
» d'impiété croit en Dieu ; si celuy qui ne croit pas 
» en Dieu est du corps de l'Église , et si celuy qui 
r, n'est pas du corps de l'Église est ecclésiastique. Si 
» celuy qui l'ait la guerre à la religion , qui attire les 
« infidèles contre elle, qui emploie l'argent et les forces 
» catholiques pour destruire l'Église doit être qualifié 
» l'un des princes d'icelle. Si possédant ces dignités à 
» si mauvais tiltre, elles luy doibvent servir de protection 
» et de moyens d'augmenter ses crimes, et si le rendant 
- plus coupable elles ne le doivent pas rendre plus 
» punissable. Si n'estant pas traité en ecclésiastique , 
» il ne demeure pas un simple particulier abandonné 



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» Petit in quarto de 24 pages, portant la date de 1632. — Bibliothèque 
de l'université de Gand, F» Meulman, 9072. Très incorrect dans la forme, 
rempli de citations des saintes écritures , ce pamphlet s'éloigne 
considérablement du style des œuvres de l'abbé de Morgues et du 
P. Chantelouve , dont nous connaissons la lettre imprimée au car- 
dinal de Richelieu commençant par ces mots: Puisque vous avez perdu 
le respect que vous devez à la reyne-mère du roy , je puis sans blasme 
perdre celuy que je dois à vostre dignité, etc. 






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— 273 — 

» au bras séculier pour en faire la justice ; et si devant 
» quelque juge que ce soit , usant contre luy des 
» recherches qu'il employé contre les autres , il ne 
» sera pas exposé aux plus rigoureux supplices. « 

Après l'avoir ainsi dépouillé de son caractère sacer- 
dotal qui pouvait écarter de lui bien des poignards , 
qu'un meurtre n'étonnait pas mais auxquels le sacri- 
lège faisait horreur , le pamphlétaire démontrait que 
le cardinal était un mauvais conseiller , un infidèle 
serviteur, un voleur public, un usurpateur, finalement 
un tyran. Continuant ses questions, on désire savoir, 
disait-il encore , « si le tyran n'est pas l'ennemy de 
» Dieu, du roy, de la loy et du public, plus cou- 
» pable que tous les voleurs homicides , scélérats , 
» sacrilèges qui soient. » Et après avoir développé 
cette pensée , « si tous ne sont pas d'accord, con- 
r, cluait-il , que la plus illustre et la plus vertueuse de 
» toutes les actions , c'est de délivrer son roy et sa 
r, patrie ; si tous les honneurs et toutes les récompenses 
» que peut donner le public ne sont pas deues à ceux 
» qui en sont les libérateurs; s'ils ne consacrent pas 
r, leur mémoire à la postérité , et quand ils y per- 
r> draient la vie, s'ils ne font pas devant Dieu une 
» action d'exquise charité, comme fut celle d'Eléazar, 
» qui se donna lui-même, dit l'Écriture, pour délivrer 
v le peuple et s'acquérir une éternelle renommée. « 

Ces quelques citations suffisent pour donner une idée 
du style et du caractère de cet écrit. Richelieu , qui 
jusqu'alors, ne s'était jamais ému des attaques dont il 
avait été l'objet et s'était borné à y répondre par la 
plume de M'" de Balzac ou des autres écrivains à gages 
dont il s'entourait, jugea cette fois à propos de changer 

18 



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■ 



— 274 - 









d'attitude ; et comme un neveu de Chantelouve venait 
justement detre arrêté à Paris sous la grave inculpa- 
tion d'avoir médité un attentat contre sa personne , il 
résolut de réclamer du gouvernement des Pays-Bas l'ex- 
tradition du prêtre de l'Oratoire et de l'abbé de S'-Ger- 
main , les auteurs ou les inspirateurs de l'écrit qui 
prêchait cette infernale doctrine de l'assassinat politique. 
M r de Rogles , homme de petite condition s'il faut 
en croire le marquis d'Aytona l , fut chargé de porter 
cette réclamation à Bruxelles dans les premiers 
jours de décembre, accompagné de Hubert, résident 
français ; il fut reçu par l'infante et lui demanda au 
nom du roi Louis que les deux conseillers de Marie 
de Médicis lui fussent livrés : « Chanteloup comme 
» estant convaincu par tesmoins , par un nepveu et 
r, par ses associés pour avoir donné à la Royne sa mère 
» de très-mauvais et pernicieux conseils , pour avoir 
« attenté contre la personne de M. le cardinal de 
» Richelieu.... , pour S'-Germain il a luy mesme escrit 
» sa condamnation par les meschans livres qu'il a faict 
« imprimer parlant contre le Roy et son Estât 2 . » 
L'infante répondit que tous deux étaient les servi- 
teurs de la reine-mère qui, seule, pouvait en disposer. 
De Rogles insista et fit remarquer que Son Altesse, 
étant souveraine dans ses États , avait tout pouvoir 



1 " Hombre muy ordinario. « D'Aytona à Philippe IV, 12 décem- 
bre 1032. M. S. 16149 , fol. 89. 

2 On peut mettre , pensons-nous , au compte de l'abbé de S'-Germain 
les pamphlets intitulés: Très-humble, très-véritable et très- importante 
remonstrance au Roy , petit in-4° de 134 pages ; Vi-ais et bons advis 
de François Fidèle sur les calomnies et blasphèmes du S T des Mon- 
tagnes ou Examen du libelle intitulé : défense du roi et de ses ministres, 
id. de 15S pages ; Le génie démasqué. MDCXXXII , id. de 20 , etc. 












— 275 — 

sur ceux qui s'y trouvaient. La princesse lui répliqua 
« qu'il ne serait pas bienséant qu'elle baillast ceux 
* qui lui étaient demandés, partant qu'elle ne pouvait 
» le faire, et qu'elle espérait que le roi de France, 
» dont elle avait reçu tant de preuves d'attachement, 
» ne permettrait jamais que le monde la tint pour si 
» discourtoise et qu'elle perdît le respect qu'elle devait 
» à la reine-mère 1 . » 

Ce refus de l'infante , parfaitement prévu sans doute 
par Richelieu qui ne devait pas ignorer que les lois 
et coutumes des Pays-Bas s'opposaient à ce que sa 
réclamation fût accueillie, ne mettait pas fin à la mission 
de de Rogles : elle ne faisait même que commencer , 
car la demande d'extradition n'était qu'un prétexte habi- 
lement trouvé pour fournir aux États-Généraux, s'ils 
en avaient le désir , une occasion nouvelle de poser un 
acte de souveraineté , en opposition directe cette fois 
avec le gouvernement légal. 

L'envoyé français , muni d'une lettre de créance de 
Louis XIII pour les États 2 , leur demanda le 9 dé- 
cembre une audience. Après en avoir délibéré, les 
députés consentirent à la lui accorder si Son Altesse 
l'autorisait ; d'eux d'entre eux , les sieurs d'Argenteau 
et de Nœufville , accompagnés du greffier , allèrent 
donner connaissance de cette résolution à de Rogles. 



1 Actes des États-Généraux de 1632, t. II, p. 18. 

2 « Très chers et bons amis, .. disait cette lettre datée du 5 décem- 
bre, u Envoyant M r de Rogles par de là pour le sujet qu'il vous fera 
» entendre, nous estimons que vous le trouvères si juste qu'il obtiendra 
» de vous tout le contentement que nous espérons en cette occasion. La 

» chose est de telle conséquence que nous nous promettons que vous y 

» ferésla considération qu'il convient. » (id. p. 415). 



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— 276 — 



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Le jour même , par l'organe du chancelier de Bra- 
bant , Ferdinand de Boischot , la princesse fit signifier 
aux États de refuser de l'entendre , s'il venait pour leur 
parler d'affaires. 

Le lendemain matin , impatient d'une réponse défini- 
tive , le résident français se trouvait à l'hôtel de ville , 
où siégeait l'assemblée , quand vers 1 1 heures M r de 
Vassal , député de Valenciennes , y arriva très en retard 
pour prendre séance. Hubert imagina aussitôt de prendre 
part aux débats, comptant sans doute, par son inter- 
vention , les rendre favorables à la demande d'audience 
de son collègue, et se précipitant sur les pas du député, 
malgré l'opposition de l'huissier , il pénétra jusqu'au 
milieu de la salle des Etats et commença à parler. 

Tous les députés se levèrent aussitôt et lui signi- 
fièrent de se retirer immédiatement. Sans tenir aucun 
compte de leurs observations , Hubert voulut à voix 
plus élevée recommencer son discours , mais inter- 
rompu jusqu'à trois fois par les cris de l'assemblée, 
il dut enfin , tout en continuant à discuter , quitter la 
salle des séances et il se retira dans la galerie la plus 
proche. Bientôt après , le pensionnaire Schotte et le 
greffier vinrent lui apprendre, en termes doux et courtois, 
que les États « avaient jugé qu'il ne leur appartenait 
» pas d'admettre ny oyr des ambassadeurs , agens ou 
n semblables personnes publiques envoyés de la part 
» de princes souverains , mais que cela appartenait à 
a S. A. ou au conseil d'État ; que ni en France, ni 
» ailleurs on ne prendrait de bonne part que les Etats 
« s'ingérassent aux affaires concernant la souveraineté 
- ou donnassent des audiences réservées au prince. « 

Hubert prétendit qu'il n'y avait pas de pays au monde 



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277 — 



où on se refusât jamais à recevoir les envoyés du roi 
de France. Le pensionnaire lui répliqua, que S. A. et 
le conseil d'État étaient là pour entendre tout ce qu'il 
voudrait leur représenter au nom de son maître , mais 
qu'on ne pouvait obliger ceux qui n'y étaient pas auto- 
risés à recevoir les propositions et les messages des 
personnes publiques. Hubert répartit qu'il savait assez 
jusqu'où s'étendait l'autorité des États , qu'on n'ignorait 
pas qu'ils traitaient clans leurs assemblées des affaires 
concernant le bien et le repos public auxquelles l'entre- 
mise du roi son maître ne serait point peut-être inutile , 
« tascliant, » dit le rapport écrit du pensionnaire à 
l'assemblée sur cette ,entrevue , « tascliant de foncer la 
» matière dont luy et le susdit gentilhomme avaient 
» envie de parler aux Estats. » Mais Schotte ne le 
laissa pas achever : il lui représenta qu'il n'avait pas 
mission de l'écouter et qu'au surplus rien ne se traitait 
dans l'assemblée sans la permission de l'infante ; puis 
il se retira. 

Les deux envoyés français ne se tinrent pas pour 
battus. Le lendemain , avant l'ouverture de la séance , 
ils se présentèrent de nouveau à l'hôtel de ville , et 
de Rogles ayant aperçu dans une salle l'évêque d'Ypres 
et deux autres députés , voulut leur remettre la lettre 
de créance du roi et une autre que lui-même adressait 
aux États. L'évêque refusa de les recevoir. De Rogles 
les déposa alors sur une table et se retira. Poursuivi 
de près par l'huissier qui voulait l'obliger à les re- 
prendre , il les laissa tomber à terre , où elles furent 
ramassées et portées à l'infante , à qui l'assemblée fit 
connaître en même temps ce qui venait de se passer. 
Le greffier et le pensionnaire Schotte furent chargés 



1 



278 — 






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de rendre les lettres à de Rogles ; mais ce fut en vain 
qu'on chercha dans tout Bruxelles l'envoyé extraordi- 
naire du roi de France. L'audiencier Verreyken , par 
ordre du conseil d'État , l'avait informé que si rien no 
le retenait plus dans la capitale il était invité à s'en 
éloigner, et le 14 décembre au matin, accompagné 
jusque Hal par le résident Hubert, il était reparti 
pour la France. 

Le 16, l'infante chargea De Clercq, secrétaire d'ambas- 
sade en l'absence du ministre résident belge à Paris , de 
remettre à Louis XIII une lettre par laquelle, après 
s'être plaint de la conduite de ses envoyés , elle deman- 
dait le rappel de Hubert et priait le roi de trouver 
bon que Chantelouve et S'-Germain restassent dans les 
Pays-Bas. « Si Son Altesse m'eust renvoyé ces deux 
» hommes , répondit le monarque , elle m'eust fait plus 
y de plaisir, car ce sont des criminels qui ont esté 
y condamnés à mort et exécutés en effigie ; ce sont des 
» méchants. Quant à Hubert, je m'en informeray et 
» y donneray ordre *. » 

Ce résident français quitta Bruxelles , pour n'y plus 
revenir, vers la fin du mois de février de l'année sui- 
vante ; mais rien ne prouve que son rappel fût le 
résultat d'une disgrâce. S'il avait poussé , dans toute 
celte affaire, le zèle jusqu'à l'indiscrétion, c'est qu'ap- 
paremment ses instructions lui en faisaient un devoir , 
et ce n'était pas sa faute si la campagne qu'il avait 
entreprise avait échoué. Les députés des États étaient 
restés sourds aux provocations de la France comme à 



1 

m 



1 Actes des Etats- Généraux de 1632, t. II, appendice p. 431. 






— 279 — 



celles des Provinces-Unies : ils avaient affirmé par leur 
conduite leur ferme volonté de rester sujets loyaux et 
fidèles ; aussi l'infante les fit-elle remercier chaleureu- 
sement par le chancelier de Brabant. 

Le cardinal de Richelieu ne réussissait décidément 
pas dans ses tentatives pour révolutionner les Pays-Bas. 
L'intrigue qu'il avait ourdie avec Carondelet et le prince 
d'Épinoy n'avait pas abouti ; celle dont il avait laissé 
la conduite au garde des sceaux Châteauneuf , devait 
avoir la tragique solution que nous avons racontée ; 
la provocation qu'il avait fait adresser aux États-Géné- 
raux par les Provinces-Unies , dans leurs manifestes et 
leurs préliminaires de négociations , non plus que celles 
dont il avait chargé ses propres envoyés n'avaient 
pu déterminer leurs députés à trahir leur serment de 
loyauté. Il avait cru le peuple belge trop semblable au 
peuple français , et connaissant la facilité avec laquelle 
celui-ci se laisse émouvoir et se porte sur le champ 
aux extrémités , il n'avait pas cru que la frontière toute 
idéale qui les sépare pût produire une bien grande 
différence dans leur tempérament. 

C'était biens moins, du reste, le caractère des Belges 
que celui de leurs institutions qui les rendait réfractaires 
aux dangereuses insinuations de ceux qui voulaient les 
soulever contre le gouvernement établi ; malgré tout ce 
qu'on a dit de l'intolérance et du despotisme de l'Espagne, 
les vieilles libertés communales et provinciales qui man- 
quaient à la France étaient encore presque toutes debout 
dans les Pays-Bas, et sauf quelques ambitieux dont les 
visées étaient plus hautes , chacun trouvait , malgré 
l'absorption du gouvernement central par l'élément étran- 
ger , dans la sphère plus étroite de la province ou de 



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280 



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la cité , de quoi satisfaire son activité et ses goûts de 
domination. 

Une autre cause d'insuccès pour les fauteurs de rébel- 
lion , était la persistance des vieilles rivalités qui jadis 
avaient soulevé l'un contre l'autre l'habitant des Flandres 
et du Brabant , l'habitant du Hainaut et de l'Artois , 
bien que depuis deux siècles ils vécussent sous le même 
sceptre ; les différences de race et de langage contri- 
buaient aussi de leur côté à maintenir entre eux tous 
des barrières qui , en s'opposant à l'établissement d'une 
entente assez unanime pour innover, ne les empêchaient 
pas toutefois de conserver assez d'union pour respecter 
ce qui existait. Quand bien même , malgré les promesses 
contenues dans les déclarations de la Hollande , le 
peuple n'aurait pas appréhendé l'intolérance des calvi- 
nistes , quand bien même il eût été certain que la France 
lui aurait conservé toutes ses libertés locales , il existait 
trop de causes de division dans les Pays-Bas pour ne 
pas rendre ces provocations inutiles. On s'y souvenait 
encore trop des terribles désastres qui avaient marqué 
la révolution avortée du XVI e siècle pour être tenté de 
courir de nouvelles aventures sans de bien pressantes 
nécessités ; le pays était fatigué de ces agitations stériles 
dont au bout du compte il était la victime ; il portait 
des chaînes , mais il y était habitué et aspirait à la 
paix , au repos , bien plus encore qu'à la délivrance. 
Ce ne fut pas dans les Pays-Bas seulement qu'à 
la fin de l'année 1632 le cardinal de Richelieu éprouva 
des mécomptes. A la même époque , en Allemagne la 
sanglante bataille de Lutzen le privait de l'héroïque 
allié qu'il avait arraché aux brumes du Nord , et en 
France le duc d'Orléaus, déchirant le traité de Béziers, 






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*v*»Sïirr,.': 






— 281 — 

renouait ses criminelles intrigues avec l'ennemi de 
son pays ; mais cette fois sans le concours de Marie 
de Médicis , trop cruellement blessée par l'oubli de son 
nom dans l'acte de réconciliation , pour pardonner de 
sitôt à son fils son égoïste abandon. 










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CHAPITRE XIII 



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nnle de Mario de Médicis pendant l'expédition du duc d'Orléans. - De Haye* de Cnurnieuaia 
envoyé a Wallcnslein. - Il est arrêté en Allemagne par le baron de Cl.arnacé. - La reine 
en pèlerinage à Montaign. - On apprend à Bruxelles le traité de Bézicrs. - Découragement 
dans l'entourage de la reine. - Plusieurs de ses gentilshommes négocient avec le cardinal. _ 
AITaire du baron de Guesprez. - Complot de Cliantclouve contre M" de Combalet. - Propo- 
sitions do raccommodement remises à la reine. - Philippe IV l'encourage à négocier - Les 
réticences de Gaston. - Mission secrète du baron de Guay en Espagne. - On croit qu'elle 
cache un p.cge. -Montmorency révèle le mariage de Monsieur, qui se décide à fuir de 
nouveau dans les Pays-Bas. - Manifeste de Montereau. - Réponse du roi. - Marie de Médicis 
se retire à Malincs, puis à Gand, 



V 



il 

■ 



Nous n'avons rien dit encore du rôle qui avait été 
dévolu à la reine-mère pendant l'expédition de Monsieur 
en France. Il ne devait pas être purement passif et 
se borner à des vœux stériles et impuissants : Marie 
de Médicis avait pris la direction des affaires diplo- 
matiques et , d'après ses instructions , ses envoyés 
poursuivaient près des cours étrangères les négocia- 
tions déjà entamées pour les déterminer à fournir des 
secours au duc d'Orléans. 

Des alliances nouvelles étaient devenues de toute 
nécessité depuis l'abstention forcée du duc de Lorraine 
et le rappel des troupes de Don Gonzalo de Cordova 
dans les Pays-Bas, et c'est sur l'Allemagne que la 
reine avait compté. Elle y était représentée par le fils 
du gouverneur de Montargis , De Hayes , baron de 



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— 283 — 

Courmcnain L Ancien page de Louis XIII , employé 
par Richelieu à quelques missions de peu d'importance 
dans le Levant , en Moscovie et en Suède , ce gentil- 
homme s'était cru des droits acquis dont il lui avait 
paru qu'on ne tenait pas compte en lui préférant le 
baron de Charnacé comme envoyé près de Gustave- 
Adolphe. Mécontent du peu de cas que le cardinal 
semblait faire de lui , il s'était donné à la reine-mère 
et à Monsieur , qui l'avaient fait leur ambassadeur 
près de l'empereur. Ferdinand II l'avait renvoyé à 
Wallenstein , généralissime de toutes les armées de la 
ligue catholique en Allemagne et qui pouvait en dis- 
poser seul comme il l'entendait. 

Le duc de Friedland ou de Mecklembourg , car 
l'histoire le désigne sous ces deux titres , n'avait pas 
pour habitude de promettre son concours gratuitement ; 
aussi de Hayes s'en allait-il les mains pleines : il 
offrait à Wallenstein la souveraineté des trois évêchés 
de Toul , Metz et Verdun et de toutes les anciennes 
possessions de l'empire occupées par la France , aux- 
quelles on devait ajouter quelques petites parties de 
ce royaume. Cette principauté indépendante, gouvernée 
par un prince allié , eût été très-avantageuse au roi 
d'Espagne en assurant les communications des Pays- 
Bas avec la Bourgogne. Il est vrai qu'on disposait un 



i C'est ainsi que le désignent le passeport de l'infante en date du 
29 juillet 1032 , et la lettre de cette princesse au comte d'Emden 
pour le charger de faire assister ce gentilhomme , s'en allant « de 
» la part de la reine-mère et du ducq d'Orléans eu Allemaigne , du 
« convoy et trompette dont il aura besoing pour passer asseurément 
y dans l'armée du Suédois qui est aux environs de la Moiuelle , 
» etc. » (Audience 657.) 



—.284 — 



19 



■ 

■ 



peu cavalièrement d'un territoire qu'on ne possédait 
pas , mais on croyait Wallenstein assez puissant pour 
le conquérir ; le tout était de l'y décider , et l'on 
comptait beaucoup à cet effet sur l'influence du jésuite 
Quiroga. Mais avant tout , de Hayes devait arracher 
au duc de Friedland l'autorisation de détacher Papon- 
heim avec des troupes dans les Pays-Bas pour tenir 
tête au prince d'Orange , afin que la reine-mère pût 
se rapprocher des frontières de France et y entrer avec 
ceux qui voudraient se joindre à elle , pour faire une 
diversion en faveur du duc d'Orléans i. 

Il ne fut pas donné au baron de Courmenain 
d'entrer en relation avec Wallenstein. Reconnu à 
Mayence par le baron de Charnacé , ambassadeur de 
Richelieu en Allemagne , il fut guetté au passage sur 
la route de Francfort et , accablé par le nombre , ne 
put faire aucune résistance (16 août). Envoyé au car- 
dinal , qui lui fit faire son procès , il mourut sur 
l'échafaud le 12 octobre , à Béziers. 

L'insuccès de Papenheim devant Maestricht et l'ab- 
sence de coopération du duc de Friedland empêchèrent 
la reine-mère d'intervenir bien activement dans les 
affaires du duc d'Orléans. Jusqu'au milieu d'août elle 
était restée en communications assez suivies avec lui, 
et même, dans les premiers jours de septembre , nous 
voyons l'un des frères Lingendes à Bruxelles prêt à 
rejoindre l'armée de Monsieur, porteur de lettres de 
l'infante aux vingt compagnies de cavalerie qu'elle 
lui avait données , leur exprimant sa satisfaction pour 



1 L'abbé Scaglia au comte-duc d'Olivarès, 12 août 1032. Corres- 
pondance de l'abbé Scaglia, t. I, p. 110, aux archives du royaume. 



— 285 — 

leur bonne conduite pendant la campagne l ; mais 
bientôt les nouvelles manquèrent tout à fait , puis 
elles arrivèrent par l'Espagne et annoncèrent la déroute 
de Castelnaudary. 

Le 23 septembre Marie de Médicis se rendit, par 
Louvain, à Notre-Dame de Montaigu 2 , afin d'y implorer 
pour son fils un succès cpii eût favorisé l'exécution d'un 
projet qui semblait alors arrêté dans son esprit : celui 
de se rendre à Paris et de faire déclarer cette ville en 
sa faveur 3 . Mais au lieu d'un succès ce fut, bientôt 
après, la nouvelle de la signature du traité de Béziers 
qui lui parvint. 

Quand on apprit à Bruxelles que ni la reine , ni 
personne de sa maison ne s'y trouvait compris , ce fut 
une désolation générale. Plusieurs des gentilshommes 
de Marie , fatigués de leur exil et de la misère relative 
dans laquelle ils vivaient, lui demandèrent la permission 
de négocier leur rentrée en France ; d'autres traitèrent 









» De Lingemles à Vaudiencicr , 3 septembre 1082. — •• Les lettres 
que j'ay demandées de la part de Monseigneur le ducq d'Orléans 
sont pour les capitaines des troupes de cavalerie que S. A. S. luy 
a données , par lesquelles lettres il vous plaira tesmoiguer à chacun 
d'eux que Ms r est beaucoup satisfaict de leur conduicte et façon de 
vivre , afin que ce tesmoignage les rende plus soigneux de s'en 
rendre digne.... (Audience 653.) 

2 Le 20 septembre , l'infante prie les magistrats de Louvain de 
« donner commodité aux fourriers de la reine-mère du roi de France 
.. allant vers le lieu de Montaigu pour y faire ses dévotions , pour 
« y loger sa suite ; — le lendemain l'audiencier écrit a ceux de l'Uni- 
versité que S. A. désirant que la reine-mère soit logée commodément 
en la ville de Louvain , les prie d'ordonner •> au président du collège 
» de Van Dael {>) et d'autres considérables de permettre que les four- 
» riers y puissent entrer. » (Audience 053.) 

:! Descifrado de una copia de relation que ha dado la persona, etc. 
(Corr. de Philippe IV et de l'infante, t. 30, f» 283.) 




— 286 — 

secrètement avec le cardinal. Parmi ceux-ci fut le baron 
de Guesprez , l'un de ceux qui l'avaient rejointe dès les 
premiers jours de son arrivée à Avesnes , et à qui elle 
avait confié le commandement de sa compagnie de 
gardes. Cette défection , à laquelle elle n'était pas 
préparée , la troubla extraordinairement : décidée à 
s'opposer au départ du baron , dont la conduite lui 
faisait l'effet d'une trahison , elle le fit arrêter le 1 er no- 
vembre dans son logis par une troupe d'hommes armés 
qui avaient reçu leurs instructions du père Chantelouve, 
et deux jours après elle le fit enfermer au château 
de Vilvorde. 

Mais le Brabant n'était pas la France , et ce n'était 
pas à Bruxelles que, sans jugement, on pouvait mettre 
sous les verrous et enfermer dans une bastille un homme 
même étranger au pays. 

Dès le 8 novembre, de Guesprez adressa deux re- 
quêtes , l'une au conseil d'État , l'autre aux États-Géné- 
raux, demandant son élargissement. Le conseil renvoya 
la requête à l'infante en lui faisant observer que cette 
détention pourrait ne pas être sans inconvénients , et 
en l'engageant à répondre au suppliant qu'il serait élargi 
dès que le roi de France le réclamerait. Mais l'infante 
déclara que ce gentilhomme appartenant à la reine-mère, 
elle ne pouvait se mêler de cette affaire ». 

Quant aux États-Généraux, ils jugèrent que le cas 
du baron était du ressort des états de Brabant , qui 
furent requis de faire une information à ce sujet. Le 



1 Le conseil à l'infante, 10 novembre 1632 ; la réponse de la main de 
l'infante est écrite sur cette pièce à laquelle est jointe la requête de 
Ouesprez. (Audience 654). 



™4» i 



— 287 — 



pensionnaire Schotte en fut chargé , et le 15 novembre, 
au nom des états de la province , il demanda l'élar- 
gissement du prisonnier, « d'autant, disait-il, qu'il avait 
» été saisi sans préalable information ou décret de 
» juges , par des Français n'ayant aucune juridiction 
r> dans le pays , et dans une maison bourgeoise sans 
» la présence de deux échevins , » toutes choses con- 
traires aux privilèges de la Joyeuse Entrée. 

Après en avoir délibéré , l'assemblée décida que si 
l'infante ne jugeait pas à propos de satisfaire aux 
conclusions du rapport du pensionnaire, le greffier pour- 
rait lui demander l'autorisation de faire , par députés , 
à la reine-mère « telle remontrance qu'ils trouveroient 
» convenir afin d'obtenir la relaxion dudit baron. » 
Isabelle , décidée à ne pas intervenir , accueillit favo- 
rablement la demande du greffier , et le même jour 
les barons d'Hoboken et de Torsy accompagnèrent 
Schotte chez Marie de Médicis pour lui remontrer , « en 
* termes de respect convenable , » l'atteinte portée aux 
lois du pays par l'arrestation de Guesprez , et pour la 
supplier de faire élargir le prisonnier. 

Mais les libertés du peuple chez lequel elle avait 
trouvé un accueil si hospitalier étaient lettre close pour 
la fière Florentine. Elle répondit « que le baron de 
» Guesprez était son serviteur domestique , que luy 
r> ayant de plusieurs chefs perdu le respect et s'estant 
» autrement mespris contre sa personne , il lui avait 
» été loisible de le faire saisir pour le chastier selon 
r, ses mérites, vu qu'elle n'avait pas moins de juridiction 
» sur ses domestiques que les ambassadeurs des sou- 
» verains ; que la maison où le baron était logé en 
y chambre garnie devait être réputée pour sa maison et 



— 288 






■ 






■9 



MU, 



r, non pour maison bourgeoise, et qu'au reste elle estait 
» contente et preste de luy faire donner ses charges. » 
Les députés essayèrent de lui faire entendre qu'en 
Belgique les garanties de liberté individuelle , d'inviola- 
bilité de domicile , de décret judiciaire d'arrestation 
étaient formellement inscrites dans les édits généraux , 
et que « le roy mesme estant par deçà ne pourrait 
» procéder de la sorte , eu égard à son serment ; » 
toutes ces choses parurent si étranges à Marie de 
Médicis qu'elle finit par croire que les trois députés 
voulaient se moquer d'elle , et elle se plaignit à l'infante 
de ce qu'ils ne lui avaient pas montré tout le respect 
convenable. 

Après avoir entendu le rapport de leurs délégués , 
les États-Généraux décidèrent de les envoyer au conseil 
d'Etat pour en requérir l'élargissement du prisonnier. 
Le 18 novembre , ils convinrent de temporiser encore 
quelques jours quand leurs députés, rendant compte 
de leur mission, leur annoncèrent qu'il y avait apparence 
que le baron serait bientôt rendu à la liberté. Le len- 
demain en effet le conseil chargeait Messire Aurèle 
Auguste de Mole , dit Molinez , « conseiller ordinaire 
y> en Brabant et du conseil suprême de l'amiraleté , » 
d'aller interroger le soir môme le prisonnier à Vilvorde, 
et de mettre ses réponses par écrit *. Cette enquête 
démontra sans doute à l'évidence que Guesprez n'était 
coupable que d'ingratitude , crime que la loi ne punit 
pas , car le 2-i l'assemblée apprit qu'il venait d'être 
relaxé par ordre de Tintante 2 . 



1 19 novembre 1G32. — (Audience 654.) 

2 Actes des État s -Généraux de 1032, t. II, p. 69 à 82. 



fci 



— 289 



Parmi les serviteurs de la reine qui lui demeurèrent 
fidèles , il y en eut un au moins qui , loin de s'abandon- 
ner à un morne désespoir , aux premières nouvelles du 
traité de Béziers et de la condamnation probable du 
maréchal de Montmorency , conçut le hardi projet de 
lui sauver la vie. Chanteloube imagina de l'aire enlever 
de Paris M me de Combalet , la nièce chérie du cardinal , 
et de la garder en otage à Bruxelles jusqu'à la délivrance 
du duc. Tout était prêt pour l'exécution et les relais 
étaient disposés sur la route des Pays-Bas pour y trans- 
porter rapidement la future duchesse d'Aiguillon , quand 
Rouvre, l'un des conjurés , révéla le complot. Le comte 
d'Apchon , chef de l'entreprise , et huit de ses complices 
furent arrêtés : ils échappèrent à la mort grâce à 
l'intercession de celle qui devait être leur victime ; 
mais le comte, enfermé à la Bastille, y resta sept ans 
prisonnier L 11 partagea le sort de tant d'autres qui 
avaienl conspiré contre le cardinal et avaient eu comme 
lai la mauvaise fortune d'échouer près du port. La 
police de Richelieu était si bien laite , ses renseigne- 
ments étaient si sûrs , qu'il se jouait des intrigues de 
ses ennemis , les laissant se compromettre jusqu'au 
moment où sa rude main s'appesantissait sur eux. Ses 
espions étaient partout , lui rapportant tout ce qui 
pouvait l'intéresser. On le savait , et la méfiance géné- 
rale ne se montre nulle part mieux que dans les corres- 
pondances de l'époque qui sont arrivées jusqu'à nous. 
Les noms propres y sont généralement remplacés par 
«les chiffres ou des surnoms ; partout abondent les 






1 Griffet, Histoire de Louis XIII. t. II. p. 365. 



iv 




— ^90 






■ 

■ 



réticences, les allusions qui, le plus souvent, sont 
absolument incompréhensibles pour ceux qui n'en pos- 
sèdent pas la clef. 

Les autres gouvernements imitaient l'exemple du 
cardinal et entretenaient des agents secrets dans les 
cours étrangères. A Bruxelles même, dans l'intimité 
de la reine-mère , l'infante avait à sa solde quelques 
Français chargés de lui transmettre les faits qui pou- 
vaient l'intéresser. C'est par l'un d'eux qu'elle apprit , 
vers la fin d'octobre , qu'on avait fait tomber entre les 
mains de Marie de Médicis un imprimé, d'origine 
française , l'informant qu'elle serait très-bien venue et 
assistée selon son rang, si elle consentait à rentrer 
en France et à y demeurer dans tout autre de ses 
maisons que dans son palais du Luxembourg ; mais 
que si elle persistait au contraire à rester dans les 
Pays-Bas , le roi viendrait l'y chercher avec une armée 
de 50,000 hommes i. 

Cet avis avait-il une source officielle et était-il un 
moyen détourné et anonyme de lui présenter des pro- 
positions ou de lui faire des menaces qui , dans l'état 
de désordre et de désespoir où devait se trouver son 
âme depuis qu'elle connaissait le misérable traité de 
Béziers, auraient pu la décider à se soumettre ? A 
Bruxelles on le pensa ainsi : il était naturel de croire 
qu'il aurait convenu à Richelieu , après le désarmement 
de la faction un instant si menaçante du duc d'Orléans 
de ramener dans le royaume, mais loin de la cour,' 
cette autre faction qui pouvait encore servir de prétexte 



ut 



i La personne par les mains de guipasse la correspondance de France 
à 1 awliencier, 23 octobre 1632. (Audience 654). 







• è 5 ,,;* ■ 



— 291 — 

aux entreprises des Espagnols contre la couronne de 
France. Marie de Médicis n'en tint-elle aucun compte ? 
Il serait assez difficile de l'affirmer. Toutefois nous 
pouvons dire que les instructions qu'elle remettait à 
cette époque au capitaine Juan Francisco Marteli , un 
étranger qu'elle avait choisi à dessein pour qu'il pût 
traverser la France impunément comme courrier de 
l'infante , faisaient connaître au roi d'Espagne qu'il y 
avait pour elle apparences de traiter avec le roi son 
îils , mais qu'elle ne ratifierait les conditions qui 
lui seraient faites qu'après les avoir soumises au 
conseil d'Espagne et pour autant qu'il les sanction- 
nerait !. Philippe IV, en envoyant à l'infante une copie 
chiffrée de ces instructions , lui prescrivit de conseiller 
à la reine de se raccommoder avec Louis XIII et de 
l'y aider même si c'était nécessaire , - persuadé , 
- disait-il , que l'on pouvait se promettre plus de 
» bien de sa gratitude après sa rentrée en France , 
« que de la continuation de son séjour dans les Pays- 
» Bas 2. » 

Mais les événements qui allaient suivre vinrent bientôt 
mettre obstacle à toutes nouvelles tentatives de négo- 
ciations : le 21 novembre le duc d'Orléans , s'exilant 
encore une ibis du royaume de France, faisait sa rentrée 
à Bruxelles. 

Comme il en avait l'habitude et ainsi qu'il l'avait 
avoué avec une rare impudence lors de l'affaire du 



1 Descifrado de uua copia de relacion que ha dado la persona ulu- 
lai trahido las carios de la reyaa -madré. (Correspond. de Philippe IV 
i't de l'infante Isabelle , t. 30 , p. 283.) 

•-' Philippe IV ii l'infante, 20 novembre 163-2. — (ibid , p. 281.) 




■292 



■■ 



■ 



comte de Chalais i , Gaston , en signant le traité de 
Béziers , s'était réservé de ne tenir de ses engagements 
que ce qui lui conviendrait. Aussi , le baron de Guay, 
qu'il envoyait à Madrid dans les premiers jours de 
novembre avec la mission avouée, bien connue de 
Louis XIII et de Richelieu , d'informer le roi d'Espagne 
de sa réconciliation et de le remercier de la protection 
dont il l'avait entouré pendant son séjour dans les 
Pays-Bas, avait-il reçu de lui des instructions secrètes 
tout à fait différentes. Muni de lettres de Puylaurens 
et du marquis de Fargis pour Olivarès , invitant le 
comte-duc à ajouter une foi entière à tout ce que lui 
dirait l'ambassadeur de Monsieur, de Guay fut reçu le 
9 novembre à minuit dans la demeure du secrétaire 
d'Etat Antonio Carnero , qui entendait parfaitement le 
français ; il y arriva soigneusement déguisé pour ne 
pas être reconnu , suivi d'un seul domestique. 

Dans cette entrevue qui dura plus de deux heures , 
le baron chercha d'abord à excuser le traité de Béziers. 
Son maître ne s'y était, résolu , assurait-il , que le 
couteau sur la gorge. Après la prise du maréchal de 
Montmorency , les villes de province qui s'étaient 
d'abord prononcées pour lui s'étaient hâtées de lui 
fermer leurs portes ; ses meilleurs régiments s'étaient 
dispersés , les villages mêmes s'étaient barricadés contre 
les troupes qui lui restaient. Il avait dû céder à la 






1 « La reine disant à Monsieur qu'il avait manqué à l'écrit si solennel 
- duquel le roi avoit voulu qu'elle fut dépositaire, il a répondu qu'il 
« l'avoit signé, mais qu'il no l'avoit promis de bouche..., il a dit qu'il 
» avoit toujours quelque intelligence et qu'il réservoit quelque chose 
» en jurant. » Diverses choses que Monsieur a avouées au roi, Juillet 
et août 1627. — V. Cousin , M"* de Chevreu.se. Appendice , notes du 
chap. II. 



2<J3 — 



fatalité ; mais l'infamie du traité démontrait à l'évi- 
dence que la violence seule avait pu le résoudre à le 
signer , et puisqu'il se trouvait par cela même à la 
discrétion du cardinal , son mortel ennemi , avec lequel 
ni lui ni Puylaurens ne pouvaient jamais se récon- 
cilier , il était manifeste qu'il n'avait pas été libre de le 
repousser. 

Toutefois Gaston reconnaissait qu'en acceptant si- 
lencieusement les conditions qui lui avaient été im- 
posées , en ne protestant pas contre les rigueurs que 
le duc de Lorraine subissait pour l'avoir trop bien 
traité , sa conduite était coupable et contraire à 
l'honneur ; aussi était-il déterminé à ne pas mériter 
les reproches et chargeait-il le baron de Guay de 
demander au roi d'Espagne de lui continuer , avec son 
amitié , l'aide et l'assistance qu'il lui avait prêtées 
jusqu'alors afin de lui permettre de récupérer sa 
liberté et de se soustraire aux violences du cardinal. 
Si Philippe IV voulait tenir à sa disposition dans les 
Flandres une somme toujours disponible de 2 à 300,000 
'■eus , de façon à pouvoir l'employer au moment 
favorable et à n'être pas retardé par le manque d'argent 
el prévenu par Richelieu , comme le cas s'était présenté 
précédemment , il était disposé de son côté à reformer 
son parti ; et fut-ce dans deux mois , trois mois , un an 
même , quand des deux côtés on serait prêt à agir avec 
ensemble et vigueur , il se tiendrait à la disposition du 
roi d'Espagne , prêt à quitter la France , à joindre 
sos troupes aux siennes , à celles du duc de Lor- 
raine ou de l'empereur, à faire diversion dans tout 
autre direction si on le jugeait convenable , ou même , 
si on le trouvait à propos, à se retirer dans quelque 



— 294 — 



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ville d'Allemagne pour y vivre en simple particulier i. 
Dans les entrevues qu'il eut ensuite avec le roi et 
le comte-duc , de Guay confirma les propositions de 
Gaston d'Orléans; mais les précautions qu'il prit 
chaque fois pour les en entretenir, les recommanda- 
tions réitérées qu'il leur adressa de conserver le secret 
le plus absolu sur ces négociations , même vis^à-vis des 
autres agents de Monsieur qui , comme Voiture , se trou- 
vaient en ce moment à Madrid , éveillèrent la méfiance 
des ministres espagnols. Il leur parut bien peu probable 
que dans l'état de suspicion où se trouvait Monsieur , il 
eût pu envoyer à Madrid un gentilhomme dont le roi 
et le cardinal n'eussent pas été sûrs. Les lettres de 
Puylaurens et de du Fargis , destinées a dissiper leur 
défiance, furent même considérées par eux comme utte 
précaution surabondante confirmant leurs soupçons ; 
on supposa qu'elles leur avaient élé arrachées , comme 
l'avait été jadis à Charles-Quint , lors de son passage 
eu France, l'ordre de remettre le château àe Milan aux 
mains des généraux de François I*"'; en un mot là 
mission secrète du baron de (iuay leur g| l*,. m \ ( ( p im 
piège que leur tendait le cardinal 'pour connaître ave,- 
certitude la part prise par l'Eupagûe a l'expédilion 
malheureuse du duc d'Orléans et ses projets pour l'ave- 
nir. Aussi se bornèrent-ils a assurer verbalement le 
baron de l'amitié inaltérable du roi pour Monsieur , et 
à le renvoyer pour la suite de la négociation à Don 
Christoval de Benavente qui allait partir prochainement 






1 Antonio Camero au comte-duc. Madrid , 10 novembre 1632. — 
(Correspondance de Philippe IV et de l'infante , t. 30 , f. 268.) 



— 295 — 



pour Paris en qualité d'ambassadeur l . On reconduisit 
cependant dans les termes de la plus exquise politesse 
et de manière à ne rien lui laisser deviner des soupçons 
qu'on avait conçus ; ils pouvaient en effet n'être pas 
fondés , et il aurait été souverainement maladroit dans 
ce cas de paraître abandonner une cause à laquelle 
l'avenir promettait peut-être de subits retours de for- 
tune. On n'avait, il est vrai, qu'un seul motif pour en 
douter , mais ce motif était si bien d'accord avec le 
caractère de Gaston et marqué si profondément au coin 
de l'égoïsme personnel qui caractérisait tous ses actes , 
qu'on devait en tenir compte : M. de Guay n'avait pas 
mentionné une seule fois le nom de Marie de Médicis. 

Bientôt du reste le cabinet de Madrid put se con- 
vaincre que la mission du baron n'avait pas le caractère 
de duplicité qu'on avait cru lui reconnaître. 

Un des articles du traité de Béziers obligeait Puv- 
laurens à rendre au roi un compte fidèle de tout ce qui 
précédemment avait été fait et négocié par Monsieur. 
( >r il était une chose qu'il avait audacieusement négli 



&"e 






de révéler : c'était le mariage secret de Gaston et de 
Marguerite de Lorraine. Peu d'heures avant de mourir, 
le maréchal de Montmorency, à qui le duc d'Elbeuf 
avait fait connaître cet événement , chargea de Launay 
de l'apprendre au roi. On convint, dans le conseil des 
ministres , de ne pas ébruiter cette révélation de peur 
que Puylaurens , appréhendant la punition méritée par 
son coupable silence , ne cherchât à sortir du royaume 
en entraînant encore une fois le prince dans sa fuite. 
Mais une indiscrétion de Châteauneuf , s'il faut en croire 



' Philippe IV à l'infante, 20 novembre. — Corresp., t. 30, p. 266. 




— 296 



■ 






Richelieu L, fit connaître à La Vanpol , gentilhomme 
de Monsieur en ce moment près du roi, ce qu'on avait 
résolu de tenir si prudemment caché ; il en avertit 
aussitôt son maître et ce qu'on avait prévu se réalisa. 
1 uylaurens communiqua son épouvante au duc d'Or- 
léans el le 6 novembre, accompagné de du Fargis et 
Sauvebœuf, ils quittèrent furtivement la ville de Tours 
nu ils étaient alors en quelque sorte internés. 

On fut quelque temps à Paris dans l'ignorance la 
plus complète sur le chemin qu'ils avaient' suivi : on 
crut d'abord qu'ils avaient gagné Dieppe afin de s'em- 
barquer pour l'Angleterre, puis le bruit courut qu'ils 
étaient passés en Bourgogne pour y rejoindre le prince 
de Condé, beau-frère du duc de Montmorencv, qu'ils 
espéraient rallier à leur cause K Pendant qu'on le 
cherchait de ce côté, Gaston s'acheminait vers les 
Pays-Bas. Le 18 il passait par Virton avec une suite 
de 150 chevaux et couchait à Neufchâteau, le lendemain 
a Rochefort; le 81 novembre il rentrait à Bruxelles 3. 
En quittant Tours , le duc d'Orléans et ses conseillers 
n'avaient cédé qu'à la peur ; ils n'avaient encore aucun 
projet bien arrêté el n'étaient même pas décidés sur le 
lieu de leur retraite : à Blois , M. de Saumery avait 



» V Cousin. .1/..,, lU , Chem-eusc - Mémoire de M' le cardinal de 
Richelieu contre M' de Châteauneuf. Appendice, notes du chap. III 

-• De Clercq à Prats. Paris, 18 novembre 1632. - Négociations de 
France , t. 7 , p. 218. 

* Le comte XEmden à Vinfante. Luxembourg, le 19 novembre 1632 
Laudiencter à Benoist de Bellecmtr, Bruxelles, 23 novembre 1632 

M ' le duc d'Orléans est venu devant hier en ceste ville La revne 

sa mère estait partie le jour devant son arrivée vers Malines pour 
aller de là à Anvers. - II fait entendre que son intention est d'aller 
trouver le ducq de Mecqlembourg... (Audience 654.) 






■ 



— 291 — 






été envoyé au duc de Savoye pour l'informer de cette 
nouvelle escapade et pour ménager au prince , s'il en 
étail besoin, par l'entremise du maréchal de Toiras , un 
refuge en Piémont ; à Dun-sur-Meuse, M 1 ' de S'-Quentin 
avait été envoyé à Nancy en même temps cpie le marquis 
du Fargis prenait les devants vers les Pays-Bas, annon- 
çant l'un et l'autre la prochaine arrivée du duc. A peine. 
à Bruxelles, Monsieur ne paraissait pas décidé à y faire 
un long séjour et manifestait l'intention de rejoindre 
bientôt l'armée impériale de Wallenstein, dont la défaite 
à Lutzen (16 novembre), marquée parla mort de Gustave- 
Adolphe , était en ce moment célébrée à Bruxelles , 
à Rome , à Vienne et à Madrid comme une glorieuse 
victoire : le champion du protestantisme était tombé, 
il semblait que la catholicité étail sauve. 

En passant par Montereau-sur- Yonne , Gaston y avait 
signé le manifeste , en forme de lettre au roi son frère 
et daté du \2 novembre, par lequel il faisait connaître 
les causes de sa nouvelle retraite du royaume. Elle 
avait pour motif, y disait-il, l'exécution du maréchal 
de Montmorency, malgré les promesses qu'on lui avait 
faites, et bien que, pour lui sauver la vie, il eût consenti 
aux conditions si rigoureuses qu'on avait exigées de lui. 

Ce prétexte , habilement choisi et qui donnait de son 
nouveau manque de foi une excuse assez valable, n'avait 
malheureusement aucun fondement ; aucune promesse ne 
lui avait été faite , il le savait bien , et pas plus dans 
cette affaire que dans celle de Chalais , six années 
auparavant, il n'avait fait montre de cette chevaleresque 
générosité dont il se targuait à tort. « Je ne veux point 
- vous respondre à ce que vous dites que sans l'espérance 
» qu'on vous avait donnée de sa vie vous ne vous fussiez 






ras 




298 



■ 



» pas soumis aux conditions que je vous aj accordées 
» lui répondit Louis XIII le 23 novembre ; chacun scait 
- en quel point vous estiez et si vous pouviez faire au'tre 
* '' hos,> *• » — Il l'avait avoué lui-même , du reste , 
c'étail le couteau sur la gorge qu'il avait signé le traité 
de Béziers. Mais on pouvait lui objecter que personne 
n'aurait osé toucher à la gorge d'un fils de France 
Si la grâce de Montmorency avait été véritablement le 
prix de sa signature, Richelieu tenait trop à conserver 
Gaston en Frai,,,, pour lui manquer de foi, el le vain- 
queur «le Vegliano eût été sauvé. 

Malgré l'indignation éprouvée par l'infante Isabelle 
à la nouvelle de la conclusion de ce qu'elle appelait 
l'inconvenant train', de Béziers, lors de l'arrivée de Mon- 
sieur dans les Pays-Bas, -lie n'en laissa rien paraître. 
I." comte de Salazar, capitaine do sa garde, fin envoyé 

à !••' rencontre du prince jusqu'à Namur ; au palais de 
Bruxelles l'appartement de Jeu l'archiduc Albert redevint 

!'■ sien comme auparavant et, au témoignage d'un de 

ses gentilshommes *, Gaston lui traité par elle avec 

amant de bonté, aussi tendrement, aussi affectueusement 

que s'il eût été son fils. 
Quanl a Marie de Médicis, la veille même de l'arrivée 

du duc d'Orléans dans la capitale des Pays-Bas, die 

l'avait quittée pour se rendre à Malines. 

Le retour de son fils n'était pas cependant, comme 

on l'a cru généralement , le motif de ce départ ; il 1,. 






' Lettre de Monsieur au Roy, de Montereau-faut-Ymne et Uttredu 
Roy a Monsieur le duc d'Orléans, son frère. A La Haye, chez Antoine 

longerloo, a la reiie rie Veene-straet. 163-'. 
> Mémoires de Montrésob, p. 184. Ed. Michaad-Poûjtmlat. 






— 299 



hâta peut-être, mais il ne le provoqua pas. Déjà, vers 
le commencement de novembre , elle avait manifesté le 
désir de se retirer à Gand ou dans tout autre ville 
forte , pensant y être plus en sûreté qu'à Bruxelles où 
le cardinal possédait trop d'agents secrets L Le 15, et 
alors que l'on ignorait encore en Belgique que Monsieur 
eût quitté Tours , les magistrats de Malines recevaient 
de l'infante l'invitation de traiter , comme la propre 
personne du roi, Marie de Médicis qui_comptait se rendre 
prochainement dans leur ville. Le 19 , l'audiencier 
Verreyken les priait de donner « toute aide et assistance 
» à M r Montfort , fourrier de son palais , pour les loge- 
* mens qu'il fera en la maison de Hochstraete , de la 
- personne de la dite reine 2 . - A cette date le marquis 
du Fargis était sans doute déjà venu annoncer à l'infante 
le retour prochain de Gaston, et on peut suppose!- que 
Marie se pressa de s'éloigner pour ne pas avoir à 
accueillir un fils qui l'avait oubliée avec aussi peu de 
scrupule dans son traité d'accommodement. 

Le 22 novembre, le lendemain de son arrivée, Gaston 
se rendit à Malines ; mais ses pressantes sollicitations 
ne purent décider sa mère à rentrer à Bruxelles. Dans 
ses Mémoires y , Montrésor prétend que le principal 
moi if de ce refus fut le désir de Chanteloube de rester 



1 Dans la séance du conseil d'Etat du il décembre , on lit une 
lettre de l'abbé Scaglia informant le comte-duc que la reine a appris 
que le cardinal de Richelieu doit tenter quelque chose contre elle, 
et qu'elle a résolu de se retirer de Bruxelles a Gand ou autre lieu. 
(Arch. de Simancas , estado 2046, I'. 1.) 

- L'audiencier aux magistrats de Malines , 15 et 19 novembre. 
(Audience 654.) 
' P. 184. 



il 







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— 300 — 

maitre de la volonté de la reine et de n'avoir pas à 
compter avec Puylaurens qui, lui-même, n'était pas 
homme à supporter la dépendance du prêtre oratorieri. 
C'est accorder à l'influence des conseillers , incontestable 
sur Monsieur, trop d'importance auprès de Marie de 
Médicis. D'ailleurs, il ne semble pas" que l'inimitié, qui 
éclata si violemment plus tard entre 'les deux favoris, 
fut alors déjà si déclarée que la séparation du duc et 
de la reine en devint nécessaire. 

Quoi qu'il en soit, Malines ne conserva pas longtemps 
dans ses murs son hôte royal ; l'année n'était pas écoulée 
que la reine-mère se décidait à se rendre à Gand pour 
y fixer sa résidence l . 






1 L'infante à ceux de Gond, 31 décembre 1632. — Chers et bien 
aimez. — Noua vous faisons ceste vous ordonnant de laisser suyvre 
a la reine-mère du roy très-chrestien les vins et grains qu'elle aura 
pour (sa oour, francr|z et exemps de tous impôts et accises. A tout 
etc. (Audience 653.) 



CHAPITRE XIV 



Dispositions belliqueuses de Monsieur. — Ses ambassadeurs. — Il compte sur le maréchal de 
Toiras. — Promesses d'Espagne. — Casai est ûté à Toiras. — Garanties demandées par 
Philippe IV. — Prétentions nouvelles. — Elles sont justifiées. — Négociations secrètes de 
Monsieur avec le cardinal par l'entremise de Chatcauneuf, puis de d'Elbcne. — Sa mère eu 
est exclue. — Marie de Médicis a Gaud. — Elle est atteinte de la fièvre. — Gravité du mal. - 
Louis XIII en est instruit. — Mission de Desrocbes. — La reine reutre à Bruxelles. — Puylaurens 
fit U princesse de Chimay. — Dissentiments entre la noblesse du pays et les Français. — 
Incident du frère Charles d'Arenberg. - Emotion qu'il cause à Bruxelles. 



Le duc d'Orléans reparaissait dans les Pays-Bas 
animé des dispositions les moins pacificpies. Sa mal- 
heureuse campagne de France semblait avoir développé 
en lui le goût des expéditions militaires : l'odeur de 
la poudre brûlée à Castelnaudary avait enivré sa faible 
cervelle. Il rêvait d'aller apprendre le métier de soldat 
sous le duc de Friedland et se montrait si impatient 
de tirer l'épée qu'à la fin de janvier 1633 le bruit ayant 
couru cpie des Français, auxquels s'était joint le comte 
d'Egmont , venaient de s'emparer d'un château dans le 
Luxembourg, il avait aussitôt supplié le marquis d'Aytona 
de lui permettre d'accompagner les troupes envoyées à 
la frontière J . 

A peine fût-il installé à Bruxelles que Coudray-Mont- 
pensier partit pour Vienne et le marquis de Sainte-Croix. 



1 iScaglia au. comte-duc d'Olivarès , Bruxelles 
Correspondance de l'abbé Scaglia, t. I, fol. 1-18. 



10 lévrier 1033. — 






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— 302 



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frère de feu le maréchal d'Ornano , pour Londres, afin 
de réclamer l'appui de l'empereur et du roi d'Angle'terr. i ; 
le marquis d'Aytona , en informant Philippe IV du 
retour de Gaston, fut en même temps chargé de lui 
transmettre une note de Puylaurens réclamant son aide 
et l'informant que le maréchal de Toiras , ambassadeur 
du roi de France on Savoye et qui , au nom de son 
maître, y commandait la forteresse de Casai, était 
définitivement acquis à la cause de Monsieur. 

1-'' roi d'Espagne parut assez disposé à s'allier au 
duc d'Orléans. - Puisque l'épée a été tirée une première 
- lois, répondit-il, elle peut l'être une seconde K „ 
Toutefois il no voulait pas s'engager seul dans une 
guerre contre la Franco et prétendait n'agir qu'après 
avoir constitué une ligue sérieuse avec l'empereur, le 
duc de Lorraine , la reine-mère et Monsieur. Si' le 
maréchal do Toiras consentait à livrer Casai et Pignerol 
à l'empereur, il pensait qu'il ne lui serait peut-être pas 
difficile de se substituer à ce dernier , et que l'Espagne 
pourrai! être mise en possession de ces deux places 
fortes comme prix de l'aide qu'elle prêtait généreusement 
à l'empire. Si cette affaire roussissait , il consentait a 
accorder aux alliés un secours de 50,000 écus par 
mois, do mai en octobre, et à donner a Monsieur et 
au duc de Lorraine 50 à 70,000 ducats a chacun pour 
lever des troupes. Il considérait cet argent comme très- 
bien employé et facile à recouvrer par des contributions 
dont on frapperait le Montiêrrat. 

Mais pas plus que Sedan, Rue, Ardres ou Calais, 
('asal no devait être livré aux alliés du duc d'Orléans. 



1 Philippe IV ii l'infante. — -J". janvier 16.3.'?. — (Corr. t. SI, f. VA. 



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— 303 — 



Depuis que M r Je Restenclaires , gouverneur de Lunel, 
et Claude de S'-Bonnet , évoque de Nîmes , tous deux 
livres du maréchal de Toiras , s'étaient déclarés pour 
Monsieur lors de son arrivée dans le Languedoc , le 
gouverneur de Casai était suspecté par Richelieu qui 
avait l'œil ouvert sur ses intrigues. Il le savait engagé 
avec Chàteauneuf qui lui avait envoyé son neveu M 1 ' de 
Leuville , sous prétexte de le surveiller , mais en réalité 
pour le soustraire à la surveillance du secrétaire d'Etat 
Servien, qui avait la confiance du cardinal et lui rendait 
compte de la conduite du maréchal. Peut-être aussi la 
correspondance d'Espagne, qu'il lit saisir violemment 
au cœur même du royaume sur le courrier qui la trans- 
portait dans les Pays-Bas l , l'éclaira-t-il suffisamment 
sur les agissements de de Toiras : toujours est-il que, 
dans les premiers jours de mars , il lui ôta le comman- 
dement de Casai et le remplaça, comme ambassadeur 
à la cour de Savoy e, par M 1 ' du Plessis-Praslin , ouver- 
tement brouillé avec lui. Cette disgrâce «'lait déguisée 
fort habilement sous un acte de haute laveur : la 
promotion du maréchal dans l'ordre du S'-Esprit , ce 
qui exigeai! sa présence à Paris pour y recevoir le 
cordon bleu des mains du roi. Mais de Toiras n'avait 
pas la conscience assez tranquille pour ne pas soup- 
çonner un piège : il préféra eu se passant de l'honneur 
qu'on lui réservait ne pas risquer de se voir enfermé 
à la Pastille et il se retira à Rome. 






1 A. De Clercq à Prats, 3 mars lfi33. — ....Un courrier espagnol part) 
de Madrid il y a quelque seize jours et arrivé heureusement avec sa 
grande maie de despesches en deçà de Loches, au cœur de ce royaume, 
y l'ut la semaine passée dévalisé de tout ce qu'il portait, despesches, 

argent, chevaux de postes, par huit hommes montez et bien en ordre 

(Négociations de France, t. 7, f. 231.) 



— 304 — 



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II! 



Gaston se trouva ainsi privé d'un allié utile et d'un 
gage important qui lui aurait peut-être assuré le secours 
de l'empereur et eût décidé l'Espagne a se déclarer de 
suite eu sa laveur. Obligé de renoncer a Casai, Phi- 
lippe IV demanda d'autres sûretés. Monsieur était toul 
dispos,'. ,-, lui en offrir ; mais , comme l'écrivait au roi 
le marquis d'Aytona, - promettre et tenir font deux, 

- et mieux vaudrait lui laisser le soin d'en donner 

- quand il en aura la liberté L » 

On s'étonnait, a la vérité, à Bruxelles des difficultés 
nouvelles ,,uo faisait naître sans cesse 1,. cabinet de 
Madrid, après qu'il s'était tout d'abord montré si disposé 
a agir, ci de ses exigences si peu en rapport avec les 
secours tort restreints qu'il promettait. En effet les 
,11,000 ducats offerts au duc de Lorraine pour lever 
une armée étaienl bien insuffisants, et il fallait compter 
beaucoup sur la passion de ce prince pour la lutte pour 
espérer à ce prix Le décider a se lancer encore une lois 
dans , les aventures qui jusqu'alors lui avaient si mal 
réussi. Les négociations ouvertes avec lui 8e p 0ur . 
suivaient néanmoins avec toute l'habileté et tout le 
secret possible ; mais l'expérience qu'avait Charles IV 
du peu de confiance qu'on pouvait avoir dans les pro- 
messes de l'Espagne, et le soin avec lequel il était 
surveillé par les agents du cardinal , l'obligeaient à 
une grande réserve 2 . 

Les ministres espagnols allaient cependant encore 



m* 



1 Marquis dWi/to.ui « Philippe IV. Bruxelles, t avril 1633 - .Ma- 
nuscrit 16149, f. 96. 

- L'infante à Philippe IV. Bruxelles, 12 avril 1633. — Corr t ';i 
f. 147. 



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— 305 — 



pousser plus loin leurs prétentions. Les deux frères 
de Lingendes ] au nom du duc d'Orléans , et le comte 
de- Maure au nom de la reine-mère , étaient allé^porter 
à Madrid les espérances de leur maître et s'entendre 
avec le roi : ils l'assuraient du concours d'un grand 
nombre de membres de la noblesse française et spécia- 
lement de ceux alliés à la famille du maréchal de Mont- 
morency, c'est-à-dire du prince de Condé et du duc 
d'Augoulème, sans oublier les ducs d'Épernon, de Guise 
et de Grammont qu'on s'obstinait à compter parmi les 
ennemis du cardinal. Ils proposaient aussi à Philippe IV, 
afin de mieux déguiser son intervention sur la fron- 
tière du Roussillon , de faire passer en Espagne , à 
Bayonne, à Leucade ou à Narbonne , Marie de Médicis 
ou Gaston. 

Cette idée plaisait assez aux ministres du roi catho- 
lique ; elle leur permettait en effet de secourir les princes 
émigrés sans se compromettre absolument ; les troupes 
auxiliaires auraient marché sous la bannière de Monsieur 
ou de la reine-mère et non sous le drapeau espagnol, tout 
comme les régiments français dans les Provinces-Unies 
combattaient sous les couleurs des États. Ce n'était 
plus une rupture directe avec la France : on lui était 
hostile sans lui déclarer la guerre. Mais avant de 
s'engager, le cabinet de Madrid voulait être bien sûr du 
concours de tous ces membres influents de la noblesse 
française que l'on disait acquis à la cause de Monsieur 
ou de la reine , et prétendait obtenir de chacun d'eux 






1 D'après une lettre de Voiture à M«»« Paulet les deux Lingendes 
arrivèrent à Madrid en avril. — Le comte de Maure était le mari 
de M"»" d'Attichy, nièce du maréchal de Marillac et fille d'honneur 
de la reine-mère; lui-même appartenait à la maison de Rochechouart. 



20 




— 306 — 

des lettres ou tout autre document original attestant 
leur ferme volonté de coopérer au mouvement qui se 
préparait K La chose, semblait-il, n'était pas bien 
difficile à obtenir : le maréchal de Toiras et le duc 
de Guise étaient en Italie et pouvaient adresser leur 
engagement écrit au cardinal-infant ou au duc de Feria, 
qui se trouvaient dans le duché de Milan , ou bien au 
vice-roi de Naples ; la Bourgogne , oii commandait le 
prince de Condé, était voisine de la Franche-Comté ; 
la Guienne , gouvernée par le duc d'Épernon , touchait 
à la frontière espagnole : l'un et l'autre pouvaient cor- 
respondre sans trop de peine et très-rapidement avec 
Philippe IV ou ses principaux agents 2 . Tel ne fut pas 
cependant l'avis de l'infante , qui objecta que l'on per- 
drait un temps précieux à recueillir toutes ces promesses 3 , 
ni du duc d'Orléans qui trouva la chose impraticable et 
inutile puisque lui-même, disait-il, s'était assuré de 
la bonne foi de ses partisans et qu'au surplus chacun 
d'eux se ferait connaître par ses actes 4. Mais le cabinet 
espagnol persista dans sa manière de voir : il avait 
peu de foi dans les assurances de Monsieur , et ce qui 
entretenait sa méfiance c'est que ni le duc de Guise , 
ni le maréchal de Toiras , qui se trouvaient cependant 
chaque jour en contact avec l'ambassadeur espagnol 



1 Respuesta de S. M. al S r conde de Maure y Senores de Lingendes 
a lo que han propuesto en nombre de Reina Xma niadre y del S r duque 
de Orlians , en Madrid , a ocho de mayo 1633. — Correspondance de 
Philippe IV et de l'infante , t. 31 , p. 222. 

* Philippe IV à Vinfante. Madrid , 21 mai 1033. — id. f. 219. 
3 L'infante à Philippe IV, 29 juin 1633. — id. f. 290. 

* Papel que han presentado los de Lingendes en nombre del S r 
duque de Orliens , en 25 de julio 1633 , traducidn de frances. Id. 
t. 32 , f. 39. 






— 307 — 






près du S'-Siége, n'avaient, par la plus légère insinuation, 
t'ait entendre qu'ils étaient acquis à la cause du duc 
d'Orléans l . 

La légèreté avec laquelle Gaston et ses conseillers 
traitaient les affaires les plus sérieuses , et la duplicité 
de leur conduite , justifiaient du reste complètement et 
cette défiance et ces précautions ; car au moment même 
où ils semblaient le plus disposés à déclarer la guerre 
au cardinal , ils négociaient secrètement avec lui ! 

Un mois à peine après le retour du prince dans les 
Pays-Bas , Puylaurens par l'intermédiaire du garde 
des sceaux avait déjà essayé de renouer les négocia- 
tions. Châteauneuf avait conservé en Belgique des 
relations assez intimes ; la comtesse de Berlaimont 2 , 
entre autres, entretenait avec lui une correspondance 
suivie Cette dame, l'une de celles qui avait fait le 
plus d'accueil aux Français 3 , fut chargée de sonder 
le terrain. Quand Richelieu , relevant à peine de la 
grare maladie qui l'avait frappé à son retour du Lan- 
guedoc et l'avait obligé de séjourner à Bordeaux , 
rejoignit le garde des sceaux à Rochefort , Châteauneuf 
lui mit sous les yeux une lettre de la comtesse renfer- 
mant quelques lignes chiffrées signifiant que Puylaurens, 
déjà las de Bruxelles , impatient de revoir Paris , 
s'engagerait volontiers à décider Monsieur à épouser 
la princesse Marie de Mantoue , n'exigeant pour sa 



1 Copia de la respuesta que se le dio a los de Liugendes en 11 de 
agusto. (Id. id. fol. 49.) 

2 Marguerite de Lalaing , fille de Philippe, comte de Lalaing, 
baron d'Escornaix et de Marguerite de Ligne-Arenberg. 

3 Voiture parle d'elle dans sa lettre 39 à M 1 ' de Chaudebonne. 



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— 308 — 



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part aucune autre sûreté que son propre mariage avec 
l'une des filles du baron de Pont-Chasteau , cousin 
de Richelieu. 

Le cardinal accueillit ces ouvertures avec assez de 
froideur ; il trouva même que la garantie dont se 
contentait Puylaurens était bien maigre , et ajouta qu'il 
ne voulait pas y penser de peur de donner le moindre 
ombrage au roi , de qui il devait tout l . 

En ce moment Richelieu se défiait trop de M. de 
Châteauneuf pour accepter son intermédiaire ; il le 
trouvait trop enclin à s'occuper à son insu de la poli- 
tique étrangère , il le soupçonnait de conspirer avec 
ses ennemis , et ce n'était pas sans raisons : le garde 
des sceaux, subjugué par la belle duchesse de Chevreuse, 
essayait lui aussi d'ébranler le premier ministre. Ses 
intrigues , qui avaient des ramifications à la cour de 
Charles I er et à Bruxelles , parmi l'entourage du duc 
d'Orléans , découvertes à peu près au même instant 
par l'agent français Hubert, qui alla aussitôt les dévoiler 
à S^Germain 2 , et par le trésorier d'Angleterre , qui 



1 Mémoire de M r le cardinal de Richelieu contre M T de Château- 
neuf. — V. Cousin. M me de Chevreuse. Appendice , notes du chapitre 
troisième. 

2 De Clercq à Prats , Paris, 3 mars. — « Il y a huit jours 
» qu'arriva en ceste ville et passa avec pareille vitesse vers la cour 
« du roy à S'-Germain, l'agent Hubert,.... plusieurs discourent que 
» c'est luy qui a descouvert le trafic du disgracié garde sceaux.... » 
Nég. de France, t. 7 , f. 232. Le 7 mars , l'audiencier écrivait à 
l'infante : « J'envoye cy joint à V. A. un advis que ma apporté la 
» personne par les mains de qui passe la correspondance de France 
» (en note : Brouttesauge) afin que V. A. soit servie d'en veoir le 
» contenu , advertissant V. A. qu'il demande quelque récompense 
» pour l'advis y mentionné qui luy est venu par en exprès. » — 
Cet avis était ainsi conçu : «. Monsieur , j'ay descouvert par le 
» moyen d'un Français, nommé La Serre, que ça esté Beaugé qui 



— 309 — 



en informa sur le champ M r de Fontenay-Mareuil , 
ambassadeur de Louis XIII à Londres , entraînèrent 
la disgrâce et l'emprisonnement de leur auteur (25 fé- 
vrier 1633). 

Cet événement fit cesser pour le moment les intrigues 
et les négociations de Puylaurens ; mais deux mois 
n'étaient pas écoulés qu'il les faisait reprendre par 
un des gentilshommes de Gaston. M r d'Elbène , qui , 
avec son oncle l'évêque d'Alby, s'était compromis lors 
de l'expédition du Languedoc , avait assisté à l'affaire 
de Castelnaudary et , par arrêt du 24 mars rendu par 
Laffemas et le présidial de Troyes, venait, ainsi que 
beaucoup d'autres serviteurs du duc d'Orléans , d'être 
condamné par contumace à avoir la tête tranchée , 
espérant obtenir son pardon et rentrer en grâce , avait 
recherché la difficile mission d'opérer un raccommode- 
ment entre Monsieur et son frère. A la fin d'avril , il 
se rendit secrètement à Paris et, après une entrevue 
avec le roi et plusieurs autres avec le cardinal , il fut 
mis en rapport avec le secrétaire d'Etat Bouthillier et 
le nouveau garde des sceaux Séguier pour régler les 
conditions de l'accord. 

Ces négociations , quelque mystérieuses qu'elles fus- 
sent , n'étaient pas restées ignorées de l'infante : son 
chargé d'affaires à Paris l'en informait dès le 28 avril , 






» a descouvert ceste nouvelle licque de France contre le cardinal , 

- lequel Beaugé aurait adressé depesehe au S r Hubert , pour estre 
.• le porteur d'icelle au cardinal. L'on croit que le S r Hubert ne 

- reviendra plus par deçà, craignant d'estre mal traité de Puylaurens 
<• qui est autheur de ceste affeire , comme j'ay entendu. Ce porteur 
•• qui est venu exprès me couste une bonne paire de gants. Mardi 
* prochain l'on sçaura davantage. — (Audience 660.) 



mi 
RÊ 









310 



I 






et le 5 mai il lui apprenait que la reine-mère n'y était 
pas comprise l . 

Marie de Médicis , établie à Gand dans l'intention 
de s'y fixer , comme le prouvent les embellissements 
qu'elle faisait exécuter au commencement du printemps 
dans le jardin de l'hôtel qu'elle habitait 2 , n'avait 
pas trouvé dans la capitale des Flandres un climat 
favorable à sa santé. Dès le mois de janvier elle 
avait été atteinte d'une fièvre tierce qui résista opi- 
niâtrement aux nombreuses saignées qu'on lui fit subir , 
seul traitement alors en usage pour combattre ce mal. 
En mai, son état empira ; la fièvre, au lieu de diminuer 
le 29 e jour , comme les médecins l'avaient assuré , aug- 
menta au contraire à tel point que le 4 juin l'infante 
crut devoir avertir le roi de France de la gravité de 
l'état de sa mère et lui demander d'envoyer immé- 
diatement à Gand le médecin Vautier, toujours prisonnier 



ES* 



1 De Clercq à Prats , Paris , 5 mai. — « Ensuite de ce que je 
vous ay adverti par ma précédente du 28 e d'avril, de la secrète 
venue par deçà de Monsieur d'Elbène, je la vous rasseure encore 
ceste fois et qu'il y est venu sur les affaires de Monsieur, qu'il a 
communiqué avec le roi très chrestien et en particulier plusieurs 
fois par longues heures avec le cardinal-duc. — Ceux qui désirent 
le bien et le repos de tous et encore le nostre , craignent que la 
royne-mére ne sçait rien de ses voyages dudit d'Elbène, et que partant 
il convient qu'elle en soit informée, comme S. A. S™, afin que rien 
ne s'y fasse à leur desceu mal à propos. — Nég. de France t 7 
f. 243. 

2 L'audiencier écrit aux receveurs de Flobecque et de Lessines 
(mars 1633), pour avoir 27 chariots afin de transporter à l'hôtel de 
S. M. à Gand, « bon nombre de plantes de charmes et quantité de 
» perceaux et diverses grosseurs tant pour faire lattes que pour con- 
» duire une palissade de cornouailler , nouvellement plantés sur la 
» motte dudit hostel , comme aussi pour soutenir autres diverses 
» plantes et jeunes arbres dudit jardin. » (Audience 660.) 



£» 



— 311 — 

à la Bastille l . Le secrétaire De Clercq fut chargé de 
présenter à Louis XIII la lettre de l'infante et il reçut 
à cet effet les instructions les plus minutieuses 2 . 

On connaissait déjà à Paris l'état de la reine-mère , 
et le roi venait précisément d'envoyer à Gand un de 
ses gentilshommes, M r Des Roches-Fumées. Il y arriva 
le 10 juin et remit à Marie de Médicis une lettre de 
son fils , que , si courte qu'elle fût , le cardinal avait 
pris la peine de dicter : « Madame , disait le roi , le 
r, bruict commun m'ayant mis en doute de vostre bonne 
* disposition , j'envoie le S r Desroches pour sçavoir 
» certainement quel est Testât de vostre santé. Vous 
» asseurant que si elle est bonne j'en seray extrème- 
- ment aise, et que si, au contraire, elle estait mauvaise, 
» j'en recevray un extrême desplaisir , je vous supplie 
» de le croire, et que je seray tousjours, etc. De Fon- 
» tainebleau, ce 3 juin 1633 3 . » 

La reine reçut très-courtoisement l'envoyé du roi et 



1 L'infante au roi de France. — « Monsieur , c'est à mon extrême 
regret que l'indisposition de la royne-mère d'un si bon roy m'a 
obligée à despecher cet exprès pour en advertir V. M. La fiebvre 
n'a point quitté la royne depuis trente quatre jours et le mal s'estant 
augmenté le vint noeuviesme au lieu de diminuer comme les méde- 
cins l'avaient espéré , ils se trouvent maintenant fort en peine et ont 
besoin de conseil. Le médecin Vaultier qui l'est de la royne et est 
maintenant en prison , est celuy qui a le plus de cognoissance de 
la complexion de S. M. et en qui elle a le plus de confiance pour 
sa santé. Ce porteur , le secrétaire De Clercq , en informera plus 
particulièrement V. M. que je prie de luy donner sur ce favorable 
audience et entière foy et créance à ce qu'il en représentera de ma 
part. Et suppliant le Créateur de conserver V. M., Monsieur , en 
parfaite santé à longues années ; de Bruxelles , le 4 de juin 1033. — 
(Audience 658.) 
- Instructions pour le secrétaire De Clercq. (ibid.) 
:i Avexel , Correspondance de Richelieu, t. IV, p. 467. 



I 







I 



M 



— 312 — 

lui exprima sa satisfaction pour l'intérêt que son fils 
lui témoignait ; mais quand Des Roches voulut ajouter 
que le cardinal lui aussi s'intéressait à sa santé , elle 
l'interrompit pour lui dire qu'elle ne voulait recevoir 
ni de ses nouvelles, ni de ses compliments 1. Cette 
fière réponse facilita singulièrement la mission de Des 
Roches ; il avait reçu des instructions très-minutieuses 
sur la manière dont il devait parler du cardinal à 
la reine et se conduire avec son entourage 2 ; il put 
immédiatement reconnaître que le malheur et l'absence 
n'avaient ni éteint la haine, ni amoindri l'orgueil de 
Marie de Médicis. Le gentilhomme qu'elle envoya re- 
mercier son fils à Paris eut ordre de ne pas visiter- 
Richelieu , et de ne pas parler d'elle au roi en sa 
présence. 

Cette conduite ne disposa en sa faveur ni Louis XIII , 
ni son puissant ministre : quelques mois auparavant , 
Galaretta , secrétaire de l'ambassade espagnole , avait 
déjà présenté au roi une lettre de la reine-mère récla- 
mant de son fils l'élargissement de ceux de ses serviteurs 



■ 



1 L'abbc Scaglia à Philippe IV. 12 junio 1633. — « Kl mismo 
» gentilhombre despues de aver ablado en la comision del rey, aviendo 
» querido cumplir por parte del oard. de Richelieu, la rey n'a le dixo 
» que desseava no entender nuevas del ni era para recivir recaudos 
» suyos , asi passo a otros discursos. .• (Corr. de l'infante et de 
Philippe IV. Copie, t. 32, f. 68.) — D'après ses instructions, M r Des 
Roches devait dire à la reine , après lui avoir remis la lettre du 
roi : « Madame , M r le cardinal m'a chargé de dire à V. M. que 
bien qu'il sçache à son grand regret combien son nom vous est 
odieux , il ne laisse pas de vous supplier de souffrir que je vous 
die de sa part, que vous n'avez point de serviteur an monde qui 
vous soit plus affectionné que luy, ni qui reçoive plus de desplaisir 
de vostre maladie. (Avenel , t. IV, p. 464.) 

2 Mémoires pour M r Dcsrochcs. Ave.vel , t. IV, p. 467. 






313 



> 



prisonniers à la Bastille l ; la demande de l'infante 
d'envoyer Vautier à Gand parut n'être que la repro- 
duction de cette requête, et peu s'en fallut qu'on ne crût 
à Paris que la maladie de la reine n'était qu'une 
comédie destinée à lui ménager un accueil favorable. 
Le roi refusa absolument de délivrer l'homme qui avait 
eu le plus de part , à son avis , aux mauvais conseils 
par lesquels sa mère s'était laissé entraîner 2, et il envoya 
à sa place les médecins Piétri et Riolant, Il leur remit 
à chacun mille écus , leur. dit qu'il prenait à sa charge 
toutes les dépenses du voyage , et leur ht défense de 
ne rien accepter ni de la reine ni de l'infante. 

Les deux médecins français se bornèrent à appuyer 
l'avis de leurs collègues belges qui conseillaient à la 
reine de changer d'air , et ils l'accompagnèrent jusqu'à 
Bruxelles où elle arriva le 21 juin. L'infante alla à 
sa rencontre jusqu'à deux lieues de la capitale, et 
après lui avoir offert un refresco à Bonchez , maison 
de plaisance de la comtesse de Borja, la ramena à 
son palais 3 . 

Marie et Gaston, la mère et le fils, étaient donc 
encore une fois réunis , mais non plus , comme l'année 
précédente, alliés étroitement : le traité de Béziers avait 






1 Declercq à Prats , 3 mars 1633. — » .... Le secrétaire d'Espaigne , 
le S r Galaretta demeure privé de l'entrée du Louvre et de la veile 
de la Royne , pour avoir présenté au roy vendredi dernier une lettre 
de la Royne sa mère , en faveur de ses domestiques , emprisonnés 
en ceste bastille , que le secrétaire le seùor Pedro de S'-Juan luy 
avoit envoyé par ordre il y a plusieurs semaines... (Nég. de France, 
t. 7, f. 232.) 

= L'abbé Scaglia à Philippe IV. 24 juin 1G33. Correspondance de 
Philippe IV et de l'infante , t. 32 , f. 93. 

;; Délia Faille à Benois de Béllecour. 21 juin 1633. (Audience 659. 



— 314 — 



■ 



II 



m 



creusé entre eux un abîme que les intrigues de leurs 
favoris allaient bientôt rendre infranchissable. 

Les négociations de Monsieur n'étaient plus un secret 
pour la reine ; le 11 juin, lors d'une visite qu'il lui avait 
faite à Gand à son retour de l'armée du marquis d'Aytona 
où il avait été passer quelques jours » , Gaston lui 
avait appris qu'il s'était mis en rapport avec le cardinal , 
et Puylaurens avait ajouté que l'infante et le marquis 
d'Aytona le savaient et qu'ils avaient encouragé ces 
négociations dans le but d'empêcher une rupture entre 
la France et les Pays-Bas espagnols , en donnant à 
Richelieu l'espoir d'un accommodement prochain 2. 

Cette assertion , toute invraisemblable qu'elle parait , 
avait pourtant un fond de vérité : le marquis avait 
été consulté en effet, mais après l'ouverture des né- 
gociations , et le duc d'Orléans lui ayant paru hési- 
ter à autoriser d'Elbène à les continuer, il l'avait même 
engagé à s'y prêter afin , lui dit-il , de découvrir 
les intentions du cardinal 3. Gaston avait saisi avi- 
dement ce prétexte qui donnait à sa conduite un 
faux air d'habileté qu'en réalité elle .•■tait loin d'avoir, 
et dans une conversation qu'il eut , à son retour de 
Gand, dans l'antichambre de l'infante avec l'abbé Sca- 
glia, qu'il n'avait cependant pas l'habitude de prendre 
pour confident, U lui dit que n'espérant aucun résultat 
de l'entremise de d'Elbène il avait toutefois encou- ■ 



1 Délia Faille à Benoit de Bellecour. 14 juin 1633. (Audience 659.) 

2 L'abbé Scaglia au comte-duc. Bruxelles , 24 juin 1633. — Cor- 
respondance de Philippe IV et de l'infante , t. 30 , f. 87. ' 

:l Le marquis d'Aytona à Philippe IV. Lumen , 5 août 1633. — 
Bibliothèque royale, manuscrit, n» 16149, f. 103. 






— 315 



ragé celui-ci à continuer ses négociations pour forcer 
Richelieu à se découvrir. L'abbé essaya de l'éclairer 
sur le péril qu'il y avait pour lui à traiter secrète- 
ment , sans la participation de sa mère et de tous 
ceux qui avaient aventuré pour lui leur personne 
et leurs biens ; « Tout le monde savait , lui dit-il , 
„ qu'il était hors de France malgré lui , et trouverait 
» naturel qu'il cherchât à y retourner puisque nulle 
» part il ne serait mieux à sa place que dans sa 
r. propre famille, à la condition toutefois d'y être 
- avec honneur et sûreté ; personne ne s'étonnerait 
» donc de le voir négocier sa rentrée dans le royaume, 
» mais il était important qu'il le fit publiquement. » 
Monsieur parut donner raison à son interlocuteur ' ; 
mais pouvait-on compter que ce caractère léger et in- 
consistant serait deux jours d'accord avec lui-même ! 
La reine-mère, à qui il avait fait les plus vives pro- 
testations de sa ferme volonté de ne pas traiter sans 
elle , instruite par l'expérience du passé ne croyait 
pas à leur sincérité , tout au moins tant que son hls 
se laisserait guider uniquement par ceux qui en ce 
moment avaient sa confiance 2 . 

Or Puylaurens la possédait plus entière que jamais , 
et avec lui le marquis du Fargis qui s'était donné 
tout entier au favori. Ces deux hommes avaient deviné 
que le cardinal faisait peu de cas de la reine-mère 
et de son parti et qu'il n'appréhendait que les em- 



1 L'abbé Scaglia au comte-duc. Bruxelles, 24 juin 1633. 
-' L'abbé Scaglia à Philippe IV. Bruxelles, 24 juin 1633. Corres- 
pondance de Philippe IV et de l'infante, t. 32, f. 93. 



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— 316 — 

barras que pourrait lui causer Monsieur; ils n'avaient 
donc d'autres préoccupations que de ménager à eux 
et à leur maître les conditions les plus avantageuses 
et comme elles devaient l'être d'autant plus qu'elles 
se répartiraient sur un moins grand nombre d'intéressés 
ils préféraient négocier « en cachette » comme le disait 
labbé Scaglia, pour exclure du traité ce qui leur con- 
viendrait. 

Le nombre était grand de ceux que cette conduite 
scandalisait : tous les partisans de Marie de Médicis 
d'abord, qui n'espéraient un retour de fortune que 
par 1 intime union des intérêts de la mère et du fils ■ 
un grand nombre des gentilshommes de Monsieur en- 
suite, qui voyant les négociations s'entamer sans leur 
participation craignaient de n'y être pas compris ; tous 
ceux enfin que leur opposition au cardinal avait chassés 
de France et qui , sans appartenir à un parti plus 
qu'à l'autre, n'espéraient pour y rentrer que sur un 
dénouement provoqué par le sort des armes. A eux 
tous, l'influence prépondérante de Puylaurens sur l'esprit 
de son maître était considérée comme fatale, et chacun 
comptait que quelqu'événemenl imprévu viendrait quel- 
que jour l'en déposséder. 

La disgrâce du favori avait paru imminente à quelques 
uns après sa rupture publique avec M™ la princesse de 
Phalsbourg, dans les circonstances que nous allons 
rapporter. Reçu dans la plupart des familles nobles 
des Pays-Bas avec toute la faveur que comportait sa 
qualité de gentilhomme et tout l'empressement qu'il 
devait a la familiarité du prince , Puylaurens s'était 
montré surtout fort assidu chez la princesse de Chimav 
et ''xtraordinairement enthousiaste de la beauté de sa 



— 317 — 

fille i. Un soir, dans une réception au palais de l'infante 
où il devait se rencontrer avec la jeune princesse , 
il avait très-résolument affiché ses couleurs, en rem- 
plaçant par le galant vert de M elle de Chimay le nœud 
bleu traversé par une petite épée avec cette devise : 
Fidélité au bleu mourant , accepté jadis de la prin- 
cesse de Phalsbourg , qu'il portait du côté du cœur , 
et que ce soir là il foula aux pieds 2 . C'était une injure 
à l'adresse non seulement de la princesse Henriette , 
mais encore de la maison de Lorraine et du duc d'Or- 
léans qui y était allié ; mais celui-ci , contre toute 
attente , ne s'émut aucunement de la conduite de son 
favori . 

Les assiduités de Puylaurens chez la princesse 



1 Nous ne connaissons aucun portrait de cette belle personne, à 
l'exception de celui qu'en a tracé Voiture , et qui n'est à vrai dire qu'un 
panégyrique de sa beauté. L'épistologue tant admiré des habitués de 
l'hôtel de Rambouillet , dans une lettre à Puylaurens, datée de Madrid, 
écrit en parlant d'elle : « Quand Xarise , Daraxe et Galiane (beautés 
merveilleuses de quelque roman de l'époque sans doute) reviendraient 
encore au monde, TKspagne n'aurait rien qu'elle lui put opposer. 
Les artifices dont elles usent deçà et les illusions avec lesquelles 
elles se font paraistre ce qu'elles ne sont pas , ne sçauraient repré- 
senter rien de si beau : et le blanc mesme d'ici n'est pas si blanc 
qu'elle. Les plus parfaites beautés qui y soient ne se peuvent non 
plus comparer à la sienne , que le bronze et l'ébène à l'or et à 
l'yvoire : et entre les beaux visages d'icy et le sien , il y a la 
mesme différence qu'entre une belle nuit et un beau jour. De sorte 
Monsieur que moy qui ay dit beaucoup de fois qu'il n'y avait que 
les dames espagnoles qui méritassent d'estre aimées , je confesse qu'une 
seule de la cour où vous estes suffit pour les vaincre toutes. » 

Malgré son style empoulé , le grand maitre de l'École des Précieuses 
n'en rend pas moins à la beauté de M elle de Chimay un hommage 
éclatant qui explique comment Puylaurens avait pu oublier en la 
voyant ses amours lorraines. 

2 Mémoires de Gaston d'Orléans . p. 599. 



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— 318 — 

ne furent pas considérées avec autant d'indifférence à 
la cour de l'infante , et surtout dans la famille d'Aren- 
berg à laquelle appartenait la maison de Chimay * ; 
on y blâmait, dans les visites aux dames, cette liberté 
d'allures toute française 2, fort éloignée des habi- 
tudes du pays où les mœurs espagnoles , introduites 
depuis plus d'un demi-siècle, étaient antipathiques à 
cette galanterie spirituelle et légère mise à la mode 
à la cour du Louvre par la maison de Valois , et 
dont les traditions s'y étaient perpétuées en dépit de 
l'atmosphère de vertu que le fils de Henri IV s'effor- 
çait d'y faire régner. Les gentilshommes de la suite 
du duc d'Orléans dont quelques-uns , M. de Chau- 
debonne entre autres, comptaient avant leur émigra- 
tion parmi les habitués de l'hôtel de Rambouillet, 
étaient de plus , pour les dames belges , les repré- 
sentants de cette société choisie et polie que les romans 
à la mode du jour leur avaient fait entrevoir , et ils 
leur apparaissaient comme les initiateurs de ce monde 
nouveau qu'elles n'avaient vu qu'en rêve. Ajoutons à 
cela leur qualité d'étrangers, puissante recommandation 
dans les Flandres hospitalières , et le charme tout 
particulier du caractère français, et l'on comprendra 
sans peine que , dans les cercles intimes où ils 
étaient reçus , ils avaient souvent relégué au second 
plan des amis plus anciens , doués peut-être de 



■ 



1 Alexandre d'Arenberg, prince de Chimay, l'un des onze enfants 
de Charles I er , comte d'Arenberg , et d'Anne de Croy , était le 
frère du duc d'Arschot et du prince Antoine d'Arenberg , en religion 
frère Charles. 

2 L'abbé Scaglia au comte-duc, 10 mars 1633. — Corresp, de l'abbé 
Scaglia , t. I , f. 167 v/°. 



^m 



319 



qualités moins brillantes quoique plus solides , mais 
qui avaient perdu pour ces dames la piquante saveur 
du fruit nouveau. Les seigneurs belges , et avec eux 
les gentilshommes italiens et espagnols de la cour de 
l'infante , ne s'étaient pas toujours laissé repousser sans 
protestation : des paroles assez vives avaient fréquem- 
ment été échangées entre eux et les Français, quel- 
ques rencontres avaient même eu lieu , et l'une d'elles 
en février 1633 avait eu un funeste dénouement. On 
sentait que pour faire éclater la haine qui s'amassait 
dans les cœurs , il ne fallait qu'un incident : il se pro- 
duisit dans les derniers jours du mois de mars. 

Le prince Antoine d'Arenberg , en religion frère 
Charles et dont nous avons déjà parlé , plus qu'aucun 
autre membre de sa famille s'était ému du caractère 
trop intime de l'hospitalité que la princesse de Chimay, 
sa belle-sœur , offrait aux gentilshommes français ; il 
s'en était déjà plusieurs fois expliqué près de l'infante 
avec toute l'ardeur qu'y mettent habituellement les reli- 
gieux de son ordre l . Un jour qu'il sortait de chez 
Son Altesse, en traversant l'antichambre remplie d'un 
grand nombre de seigneurs attendant comme d'habitude 
leur tour de réception, il heurta la jambe d'un Français 
en conversation avec Puylaurens et fut sur le point de 
tomber. Ses efforts pour retrouver l'équilibre attirèrent sur 
les lèvres de ceux qui se trouvaient présents des sourires 
dont le capucin se trouva offensé , et il alla immédiate- 
ment porter plainte près du comte de Noyelle , major- 
dome du palais , de l'insulte qu'il prétendait lui avoir 



L'abbé Scaglia au comte-duc. 4 avril 1033. — Corresp. t. I, f. 180. 





— 320 



été faite , car il ne doutait pas qu'on ne l'eût fait 
trébucher à dessein. 

L'abbé Scaglia avait été témoin de ce qui venait de 
se passer ; il avait vu le frère Charles sortir les yeux 
brillants de colère , il le voyait en ce moment dans 
une galerie s'expliquant très-vivement avec le comte 
de Noyelle ; il comprit aussitôt toute la portée que l'on 
pouvait donner à cet incident vulgaire si on ne se 
hâtait d'y mettre ordre. Comme le duc d'Orléans sortait 
en ce moment de chez l'infante, il le prit à part et 
l'engagea à faire immédiatement porter des excuses au 
prince Antoine et à lui donner l'assurance que c'était 
tout à fait par inadvertance qu'une personne de sa suite 
avait failli causer sa chute, le respect qu'on devait à 
sa personne, à l'habit qu'il portait et au lieu où la chose 
s'était passée , ne pouvant laisser l'ombre d'un doute à 
cet égard. Le comte de Salazar , présent à l'entretien, 
consentit à porter les excuses au religieux ; celui-ci 
finit par les accepter, mais non sans avoir récriminé 
violemment contre la conduite des Français en générai , 
et en particulier de Puylaurens et de celui qui l'avait 
fait chanceler et qu'il nomma. Le duc d'Orléans envoya 
aussitôt ce dernier au couvent des capucins renouveler 
toutes les excuses possibles , et le frère Charles s'en 
déclara satisfait. 

Mais déjà , selon l'habitude , le bruit public s'était 
emparé de l'incident et le défigurait en l'amplifiant, 
Monsieur, pour donner plus de satisfaction encore 
à ceux qui pouvaient s'y croire intéressés , donna 
ordre d'éloigner de Bruxelles son auteur involontaire ; 
mais on apprit bientôt que celui-ci n'avait pas quitté 
la ville et avait été recueilli chez le marquis du Fargis. 



— 3*1 - 



Cela ressemblait à une nouvelle bravade . La famille d'Aren 
berg s'en émut et se réunit pour aviser ; mais comme 
son chef , le duc d'Arschot, en ce moment à la Haye 
pour y suivre les négociations de paix , était prochai 
nement attendu, elle résolut de ne prendre aucune déci- 
sion avant son retour. 

La première personne qui , aussitôt l'arrivée du duc 
à Bruxelles , s'empressa de venir lui conter tout ce qui 
s'était passé en son absence et le solliciter de joindre 
ses instances aux siennes pour déterminer le duc d'Or- 
léans à pardonner au gentilhomme coupable d'une faute 
involontaire, fut le marquis du Fargis. Avant de rien 
répondre , d'Arschot réclama quelques jours pour exa- 
miner l'affaire ; mais bientôt il s'étonna de ce qu'on le 
priât d'intervenir et de demander le retour d'un homme 
qui , en réalité , n'avait jamais quitté la ville. « On lui 
- a bien ordonné de partir , lui répondit le marquis , 
» et il s'est éloigné , mais on ne lui avait pas défendu 
» de revenir. » Le duc se tint pour offensé de cette 
misérable argutie, peu digne d'un homme sérieux ; dans 
le public les esprits s'irritèrent davantage, et pendant 
(pie les uns se vantaient que le gentilhomme français ne 
quitterait pas Bruxelles et se promènerait même dans la 
cité , les autres jurèrent qu'ils ne le souffriraient pas. 

Comme on le voit, cet incident, futile en apparence , 
menaçait de provoquer bientôt des troubles qui eussent 
rendu le séjour de Bruxelles, et peut-être des Pays-Bas, 
impossible au duc d'Orléans et aux siens. Il était donc 
plus que temps que le gouvernement , auquel une telle 
solution ne pouvait convenir, interposât ses bons offices. 

Le 2 avril, le duc d'Arschot avait convoqué dans son 
hôtel tous les nobles du pays présents â Bruxelles : 

21 



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*■ 



— . 322 — 

pas un seul n'y manquait, et on remarqua que la 
plupart des officiers espagnols et italiens de l'année s'y 
rendirent également. Ils se proposaient d'aller en corps 
près de l'infante, de la rendre juge du différend et de 
lui demander réparation. 

Au même instant le duc de Lerme avait avec le 
marquis du Fargis un entretien , qui se prolongea plus 
d'une heure , pour le décider à éloigner définitivement 
de Bruxelles, au nom de la tranquillité publique, le 
gentilhomme cause de toute cette émotion. Le marquis 
opposa une résistance désespérée aux efforts du ministre 
espagnol, mais il finit cependant par s'engager à trans- 
mettre immédiatement sa demande au duc d'Orléans ; 
bientôt après, comme le duc d'Arschot suivi de tout son 
cortège se rendait chez l'infante , de Lerme fut informé 
que Monsieur consentait à cet éloignement. D'Arschot 
à la tête de la noblesse était déjà dans la cour qui 
précédait le palais quand on lui fit connaître cette déci- 
sion ; il se retira aussitôt. En sortant il rencontra le 
prince français suivi de tous les siens : les deux groupes 
se saluèrent et s'éloignèrent dans deux directions op- 
posées. 

Le lendemain , sur le conseil du duc de Lerme , 
d'Arschot et quelques-uns des principaux seigneurs se 
rendirent chez Monsieur pour l'assurer de leur respect 
et lui dire qu'ils n'ignoraient pas que c'était contre sa 
volonté que le gentilhomme français était resté dans 
Bruxelles ; mais que ce qui s'était dit à ce propos ne 
leur avait pas permis de laisser passer la chose sans 
protestation. Gaston parut très-satisfait de cette démarche 
à laquelle il ne s'attendait pas, et pour le moment l'har- 
monie parut rétablie entre les deux noblesses. L'infante 



323 



voulut aussi intervenir pour faire cesser la cause prin- 
cipale de l'irritation : elle décida que ses filles d'honneur, 
et M lle de Chimay en était une, vivraient dorénavant au 
palais. Mais sa bonne volonté vint se butter contre le 
refus de la princesse , cpii refusa d'éloigner sa fille de 
son hôtel et ne voulut pas promettre davantage de n'y 
plus recevoir Puylaurens. 

Cette affaire avait fait trop de bruit pour ne pas être 
le sujet de bien des commentaires ailleurs encore qu'à 
Bruxelles. « Je me suis tenu chez le duc de Monbason 
» où il y avoit un grand concours de peuple qui dis- 
» couroit des folies que commettoient les François en 
» votre court par leurs insolences effrénées, écrit-on le 
„ S avril de Paris au secrétaire d'Etat Délia Faille l ; 
r il y a longtemps qu'on a prédit qu'on ne recevrait 

- que de l'ingratitude et moscontentements des Français 

- pour récompense des bienfaits et courtoisies qu'ils 

- recevront en vostre court. . . Les plus judicieux tiennent 

- asseurément qu'ils feront encore de plus grands extra - 

» vagances auparavant de quitter l'air de Flandre. 

L'avenir ne devait que trop leur donner raison. 



» Gartulaires et manuscrits , n" 173 , t. XVIII , aux arch. du roy. 



■ 




■ 



CHAPITRE XV 



I.'abbé Scaglia et \» duc d'Elbeul. — Opinion du marquis d'Aylona sur euv.. — Le marquis 
croit jouer Richelieu. — Gaston promet à sa mère de rompre les négociation». — Ressource» 
sur lesquelles compte l'émigration. — Prudence do l'Espagne. — M' de Lingcndes et le comte 
de Maure a Madrid. — Marie de Médicis essaye d'entraver puis de rompre les négociations 
de Monsieur avec le cardinal. — Richelieu décide le roi à attaquer la Lorraine. — Il -veut 
que la princei se Marguerite lui soit livrée. — Elle l'enfult déguisée de Nancy. — Son arrivée 
<lans les Pays-Bas. — Accueil qui lui est fait. 

Les hommes que les adversaires de Puylaurens auraient 
désiré voir à la tétc du parti français étaient l'abbé 
Scaglia pour la reine, le duc d'Elbeuf pour Monsieur. 
Le premier , gentilhomme piémontais et appartenant à 
la noble maison de Verrues, diplomate habile, esprit tin 
et délié comme tous ceux de sa nation , mais auquel 
l'occasion avait manqué jusqu'alors pour jouer un rôle 
marquant , revenu d'Angleterre après l'insuccès de ses 
démarches près de Charles I er pour le faire entrer dans 
la ligue contre la France conçue par l'Espagne , avait 
remplacé près de Marie de Médicis le peintre Rubens, 
que la diplomatie ne pouvait distraire plus longtemps 
de ses glorieux travaux. Il avait ambitionné le titre 
d'ambassadeur de Philippe IV près de la reine-mère ; 
mais le roi n'avait pas cru devoir accorder cette faveur 
à un de ses agents accrédité près d'une majesté déchue *. 



■ 



1 Philippe IV à l'infante. Madrid , ce 10 de julio de 1632. — Corr. 
t. 30 , fol. 83. — ....pareze eossa extravagante que quien assistiere 
cerca de su persona (de la reyna-madre) tenga titulo de embaxador 
ordinario.... 



325 



L'abbé rendait un compte exact et minutieux au cabinet 
de Madrid de tout ce qui se passait dans le camp fran- 
çais. Comme à Bruxelles on le savait dans la con- 
fidence de la pensée du comte d'Olivarès , on recourait 
assez volontiers, dans les rangs de l'émigration, à ses 
lumières et à ses conseils ; ses relations avec la maison 
de Savoye, dont il était quelque peu parent, et les amitiés 
qu'il s'était créées en France pendant un séjour assez 
prolongé , lui donnaient aussi une importance que ne 
possédait à un si haut degré aucun de ceux qui entou- 
raient la reine. Plus désintéressé qu'aucun d'eux dans 
la lutte ouverte avec le cardinal , il avait sur eux 
tous l'avantage d'une clairvoyance qu'aucune passion 
n'aveuglait . 

Après la reine-mère et Monsieur , par son rang et 
sa naissance la première personne de l'émigration fran- 
çaise , le duc d'Elbeuf avait bien plus de titres à la 
diriger que Puylaurens. On lui reconnaissait en outre 
des qualités militaires que ne possédait pas le favori 
et jamais il n'avait, comme lui, trafiqué de la récon- 
ciliation de son maître. Déclaré en France depuis peu 
criminel de lèse-majesté et dégradé en plein chapitre 
de l'ordre du S'-Esprit , il avait amassé contre le 
cardinal assez de ressentiments et de haine pour qu'on 
ne le suspectât pas de s'entendre jamais avec lui aux 
dépens de la cause qu'il servait. Attaché à la fortune 
du duc d'Orléans depuis l'origine de sa révolte , assez 
avant dans sa confiance pour en être consulté dans 
les circonstances les plus graves , il semblait tout 
préparé pour recueillir l'héritage de Puylaurens si 
l'on parvenait à éloigner celui-ci ; mais là était la 
difficulté , pour le plus grand nombre du moins , car 



— 32fi — 



■ 



quelques-uns trouvaient à la résoudre en proposant de 
se défaire gaillardement de celui qu'ils appelaient : 
cette canaille l . C'était là toutefois un moyen brutal 
que l'on n'osait guère employer sans l'assentiment ou 
tout au moins la complicité tacite du roi d'Espagne ; or 
malgré les exhortations de la reine-mère qui accusait le 
favori de vouloir livrer son fils à Richelieu et réclamait 
son éloignement 2 , malgré le refus du roi d'Angleterre 
de prendre parti pour le duc d'Orléans tant que Puylau- 
rèns continuerait à le diriger, Philippe IV n'entendait 
pas se mêler de ers affaires , toutes particulières â 
Monsieur , disait-il , et qui ne le regardaient pas :î . 

Il es1 vrai que si, d'un côté, on lui représentait le 
favori comme vendu au cardinal , de l'autre on ne lui 
donnait pas des renseignements plus favorables sur ceux 
qui se proposaient de le remplacer. Le marquis d'Aytona, 
appelé à donner son opinion, assurait 4 que Puylaurens 
était très-franc et très-porté pour les intérêts du roi 
d'Espagne ; mais qu'il n'osait se fier autant à du Fargis 
« homme très-tin, - disait-il, sans pourtant porter contre 
lui aucune accusation. Il pensait que le duc d'Elbeuf 
n'avait d'autre désir que de coopérer à la grandeur de 
la France ; qu'entre ses mains, Monsieur, depuis long- 
temps, se serait concerté avec Richelieu; que depuis 
son arrivée dans les Pays-Bas il s'était beaucoup trop 
familiarisé avec la. noblesse belge et abondait dans ses 



1 Clauwl au comte-duc. 24 juin 1633. — Corresp, de Philippe IV 
et de l'infante, t. 32, fol. 90. 

2 23 juillet li)33. Papel que dio et conde de Maure. Id. id. f. 137. 

3 Philippe IV à l'infante. 11 août 1633. — Id. id. f. 144. 

< W> d'Aytona à Philippe IV. Lumen, 5 août 1633. — MS. 16149. 
f. 103. 



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327 — 



idées , ce qui n'était pas pour lui une recommandation. 
Quant à l'abbé Scaglia , le marquis le croyait fidèle au 
roi , mais trouvait fort déplaisante la grande amitié qu'il 
avait vouée au duc d'Elbeuf. 

D'Aytona, brave soldat mais général médiocre, parfait 
honnête homme mais homme d'Etat à courtes vues , 
s'était laissé gagner par les dehors séduisants de Puy- 
laurens , et la visite que le duc d'Orléans avait faite à 
son camp dans les premiers jours de juin , les éloges 
dont il l'avait comblé et le désir que le prince avait 
témoigné de servir sous ses ordres , avaient achevé de 
l'aveugler sur la duplicité du favori. Il s'était cru bien 
habile alors de conseiller des négociations, qu'on n'avait 
ferai de vouloir abandonner depuis qu'elles étaient décou- 
vertes que pour les continuer avec son assentiment, et 
il pensait avoir joué le cardinal et l'avoir forcé à dévoiler 
ses projets, parce que Richelieu avait fait dire à Monsieur 
par d'Elbène : qu'il l'adjurait de ne pas empêcher par son 
absence et son inimitié les grands desseins qu'il avait 
en Allemagne et en Italie et dont dépendait la grandeur 
de la France ! 

Marie de Médicis, qui avait appris à ses dépens qu'on 
ne jouait pas si aisément le cardinal , ne partageait 
aucune des illusions du marquis ; elle prévoyait bien 
que le jour où Richelieu éprouverait le besoin de faire 
cesser l'embarras que lui causait l'absence du duc d'Or- 
léans , il ferait toutes les concessions qu'on exigerait 
de lui , et , qu'au prix de nouvelles pensions et de nou- 
velles faveurs , Puylaurens saurait décider son maître 
à rentrer en France. Ce qui lui importait le plus , c'était 
de rompre ces négociations dont elle était exclue et do 
décider son fils à unir plus étroitement sa fortune à la 



— 328 






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sienne. Elle eut à ce sujet avec lui le 3 juillet une 
longue entrevue et de sérieuses explications. Elle lui 
dit que si l'infante et le marquis d'Aytona avaient paru 
approuver sa conduite, c'était par pure courtoisie et 
parce qu'ils le voyaient décidé à passer outre alors 
même qu'ils l'en auraient blâmé ; mais qu'il devait com- 
prendre que tant qu'il se trouvait réfugié dans les États 
du roi d'Espagne, il ne pouvait sans en informer celui-ci, 
négocier un accord avec son frère, et sans se déshonorer 
et appeler sur lui le mépris universel, n'y pas comprendre 
sa mère , le duc de Lorraine et les nombreux Français 
qui avaient embrassé sa cause. Un traité conclu par 
l'intermédiaire de Philippe IV était seul capable , ajou- 
tait-elle , de lui fournir les sûretés et toutes les satis- 
factions désirables ; c'était folie de penser jouer le 
cardinal , qui no dévoilerait de ses projets que ce qui lui 
conviendrait, pour gagner du temps, amuser les négo- 
ciateurs et découvrir leurs desseins alin de les contre- 
carrer. 

Monsieur parut touché des raisonnements et des exhor- 
tations de sa mère ; il promit de mettre un terme à la 
mission de d'Elbène et de ne plus penser à se faire 
rendre justice que par l'emploi de la fore.'. 

Voici quelles étaient à cette époque les ressources 
et les alliances sur lesquelles il se croyait en droit de 
compter. "Wallenstein , à qui l'empereur avait renvoyé 
l'ambassadeur de Gaston , avait promis vers la fin de 
lévrier un secours de 6000 fantassins et 1000 cavaliers \ 
mais sans faire connaître l'époque à laquelle il les 
fournirait, ni à quelles conditions ; plus tard il -s'engagea 



1 Philippe IV h l'infante. — 21 mai 1633. — Corresp., t. 31, f. 107. 



— 329 — 

à envoyer bientôt Aldringen , un de ses meilleurs géné- 
raux , Belge d'origine , en Alsace pour y lever des 
troupes destinées à entrer en France sous les drapeaux 
du duc d'Orléans 1. Le roi d'Angleterre avait informé 
son beau-frère qu'il était disposé à l'aider de son influence 
pour négocier son accommodement et qu'il enverrait un 
ambassadeur à Paris dans ce but , pourvu au moins que 
Gaston fût bien décidé à répudier la conduite qu'il avait 
tenue à Béziers , et à comprendre sa mère "et ceux qui 
le servaient dans le traité ; si les conditions qu'on 
exigerait de lui étaient trop dures , il se déciderait 
peut-être alors à l'assister 2 . C'étaient là des promesses 
bien vagues et fort peu encourageantes. 

Les engagements de la Lorraine étaient heureusement 
d'une autre nature. Sans tenir aucun compte du traité 
de Liverdun, Charles IV, sous prétexte de se défendre 
contre les entreprises menaçantes des Suédois, levait 
des troupes destinées à Gaston , avec lequel il était en 
relation secrète par l'intermédiaire de la princesse de 
Ligne, sœur de l'évéquc de Verdun :i . Au commencement 
de juillet il avait déjà réuni 8000 hommes de pied et 
2500 chevaux. 

En France, à en croire la reine-mère et Monsieur 4 , 
on pouvait compter sur le duc de Guise , qui s'offrait 
à livrer Marseille et peut-être Toulon où il avait des 



i Lettre de Lingendes annexée à la lettre de Philippe IV à l'infante 
du 13 juillet. — ibid. t. 31, f. 331. 

s L'abbé Scaglia à Olimrès. 28 juin 1033. — ibid, t. 32, f. 76. 

3 M 1 de Guron à Richelieu. 7 juillet 1633. D'HAUSSOWYILLH , t. 1 . 
p. l'74 , note 1. 

* Lettres de Lingendes et du O de Maure annexées à la lettre du 
13 juillet de Philippe IV à l'infante. 



Il 









— 330 — 

intelligences, si l'Espagne voulait mettre entre ses mains 
les moyens et les forces nécessaires à cette opération ■ 
M r de Matignon, lieutenant du roi en Normandie et 
le comte de Torreani son fils , se faisaient fort de s'em- 
parer avec leurs amis de la plus grande partie de cette 
province , et promettaient de mettre d'abord entre les 
mains du duc d'Orléans S'-Lô , Carentan et Cherbourg. 
Un autre membre de la noblesse devait livrer Blabet 
contre une certaine somme d'argent, et des amis de la 
reine-mère lui donnaient les mêmes espérances sur Brest 
et d'autres places du littoral breton. On n'était pas sans 
espérer l'alliance du comte de Soissons et du duc de 
Rohan avec ses Huguenots. Enfin, avec le concours des 
comtes de La Rochefoucault , de Fontaine, de Chalen- 
drete et de Pompadour , sur lesquels on croyait pouvoir 
compter, et du maréchal de Toiras auquel l'Espagne 
accorderait des troupes , on devait aisément se rendre 
maître du Poitou et des îles voisines de cette province. 
Mais aucun de ces projets n'était exécutable , aucune 
de ces espérances ne pouvait se réaliser qu'avec l'aide 
efficace du roi d'Espagne , et Philippe IV se refusait 
positivement à prendre aucun engagement avant de pos- 
séder des preuves certaines que toute cette noblesse, 
qu'on lui disait acquise à la cause de l'émigration, était 
bien décidée à agir quand le moment serait venu. « S'il 
» est trop difficile d'obtenir d'elle un acte écrit d'ad- 
» hésion , écrivait-il le 21 août à l'infante , que l'on 
» cherche quelqu'autre moyen de me donner des sûretés : 
» il en est mille. V. A. comprendra qu'il n'est ni de 
» ma dignité d'accepter aveuglément toutes les alliances, 
» ni de laisser celui qui s'est mis sous ma protection 
» s'aventurer une seconde fois, sans avoir sondé le 



•* 



— 331 — 

» terrain sur lequel il fonde ses espérances. Avant de 

* savoir d'abord dans quelle mesure je puis compter 

* sur ce parti, je ne veux pas m'exposer à une rupture 
- avec la France l . » 

Ce n'était pas là , comme on pourrait le croire, une 
excuse de l'Espagne pour déguiser son impuissance ou 
son désir de rester étrangère à l'action ; elle prévoyait 
bien que tôt ou tard elle devrait entrer en lutte avec 
la France et ne cherchait pour le moment qu'à s'assurer 
le plus de chances possible de succès. Depuis le com- 
mencement de l'année, un de ses plus habiles agents 
diplomatiques, le régent Ottavio Vilani, était auprès de 
Wallenstein pour le décider, aussitôt qu'il aurait conclu 
la paix qui paraissait imminente 1 entre l'empire et la 
ligue protestante , à attaquer avec toutes ses forces 
l'ancienne alliée de Gustave-Adolphe 2 . Le duc de Feria, 
gouverneur du Milanais, avec une armée composée de 
levées italiennes, allait de son côté se rendre on Alsace 
ou de nouvelles troupes iraient bientôt le rejoindre. 
Colle armée devait protéger pendant sa rouie le car- 
dinal-infant, don Fernando, qui allait prendre possession 
du gouvernement des Pays-Bas, et l'y accompagner pour 
tenir en échec les Provinces-Unies e( les obliger à re- 
connaître tout au moins, à défaut (F la souveraineté, le 
protectorat de l'Espagne ; elle devait ensuite être em- 
ployée contre la France, à qui on allait demander compte 
de sa longue complicité avec les rebelles, unique cause 
de la prolongation de la guerre. 



i Correspondance, t. '3-i , f. 57. 

- Geschichte Wallensteins von Leoiold von Raskk, 2™ édition, 
p. 299. 










— 332 — 










Mais peu de personnes étaient initiées aux secrets 
de la politique de l'Espagne , et les conseillers du duc 
d'Orléans n'imaginaient pas que la résistance qu'opposait 
le cabinet de Madrid à leurs demandes de secours put 
avoir d'autres causes que la méfiance soulevée par le 
bruit qui courait des négociations entamées par d'Elbène. 
- Il est vrai , faisaient-ils dire au roi par MM. de Lin- 
» gendes, que d'après les conseils de l'infante du 
» marquis d'Aytona et de Gonzalo de Cordova, le' duc 
» d'Orléans n'a pas refusé de prêter l'oreille aux pro- 
» positions d'accommodement qui lui ont été faites; mais 
» c'est afin d'éviter de passer dans l'esprit du roi de 
» France pour irréconciliable , comme l'aurait désiré le 
» cardinal de Richelieu. Monsieur n'a jamais eu l'in- 
» tention de négocier sérieusement avec cet homme en 
, qui il ne peut se fier, et il proteste qu'il ne traitera 
. jamais qu'avec le consentement et selon les avis de 
V. M. Ce qui prouve du reste que tout le bruit 
répandu à ce sujet n'a pour objet que de semer la 
division, c'est que le même esprit qui cherche à éveiller 
la méfiance à Madrid , veut à Bruxelles persuader le 
duc d'Orléans que le peu d'assistance qu'il reçoit du 
gouvernement espagnol est le résultat d'un concert 
entre le comte-duc et Richelieu , pour dégoûter Son 
Altesse et la contraindre par nécessité à se jeter dans 
les bras du cardinal *. » 

Malheureusement pour le succès de cette thèse , au 
moment même où elle était soutenue à Madrid, le comte 
de Maure, l'envoyé de la reine, et l'abbé Scaglia, dans 
ses lettres, garantissaient au roi et à Olivarès la réalité 

1 Annexes à la lettre du 13 juillet de Philippe IV à l'infante. 



— 333 — 

des négociations de d'Elbène ; en même temps ils les 
assuraient que les vifs dissentiments qui avaient éclaté 
entre les deux partis de l'émigration tendaient de plus 
en pins à les rendre irréconciliables. En effet, la promesse 
faite par le duc d'Orléans à sa mère dans l'entrevue du 
3 juillet n'avait pas été tenne : Marie de Médicis était 
informée, par ses amis de France et le bruit public, que 
son fils devait prochainement conclure son traité de 
réconciliation , épouser M me de Combalet , et qu'il allait 
attendre la fin des négociations dans la ville de Belle- 
garde , pour ne pas risquer en restant à Bruxelles d'y 
être retenu par les Espagnols si Louis XIII venait à 
mourir, comme on le craignait en ce moment. 

La reine ne se faisait plus d'illusions sur la faiblesse 
de son parti ; elle sentait bien qu'elle n'était, un embarras 
pour le cardinal qu'à la condition de rester liée à. la 
fortune de son fils. Que celui-ci l'abandonnât, et c'en 
était fait de ses espérances de rentrer en France en 
dictant elle-même les conditions de son retour. Puisque 
ses exhortations n'avaient pu empêcher les négociations 
de se poursuivre , elle résolut donc d'essayer de les 
entraver , en attendant qu'elle pût en provoquer la rup- 
ture. Elle imagina à cet effet un habile expédient. Le 
bruit courait à Bruxelles , et l'envoi à Paris de quel- 
ques-uns de ses domestiques chargés de messages pour 
le roi de France donnait à ce bruit quelque consistance, 
qu'elle était elle-même sur le point de se réconcilier avec 
Louis XIII. Elle laissa entendre que ces rumeurs étaient 
fondées, et fit proposer à Puylaurens de conduire lui-même 
lanégociation ; ce qui le rendait en quelque sorte l'arbitre 
des destinées de toute la famille royale de France , 
grandissait son importance et surtout lui permettait 






334 — 









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d'accroître ses prétentions. Elle était parfaitement per- 
suadée que Richelieu n'accueillerait jamais un projet 
dont le premier résultat serait de resserrer entre elle 
et Monsieur des liens près de se rompre 1 ; mais il était 
évident que l'introduction de cette nouvelle proposition 
allait suspendre pour le moznent la conclusion du traité. 
Puylaurens donna dans le piège et , tout orgueilleux 
de voir son rôle gagner en importance , il fit demander 
au cardinal d'autoriser la reine à accompagner Gaston 
à Moulins en Bourbonnais ou à Mâcon-sur-Sâone , 
villes qui avaient été définitivement proposées pour y 
continuer les négociations en dehors de l'influence es- 
pagnole. 

Ce n'était là toutefois que la première partie de la 
tâche que Marie s'était donnée. 

A l'origine des tentatives de réconciliation conduites 
par d'Elbène, le mariage du duc d'Orléans et de la 
princesse Marguerite avaii été un obstacle qui parais- 
sait insurmontable. Mais Puylaurens s'étant engagé à 
fournir un moyen de le faire annuler, coite promesse 
avait fait cesser les hésitations de Richelieu et l'avait 
décidé à mettre l'envoyé de Monsieur en rapport avec 
Bouthillier et le père Joseph, et à charger M r de Cha- 
vigny de rendre compte au roi des phases de la négo- 



1 « S. M' 1 Chma pîde muy apretadamente que pueda entraren cl 
» concierto y otfrecer de passai' à liinir en las plaças que se daran 
» a su hijo estas dos cosas son las que por ningnn caso se determinaria 
» la Reyna mi S* de effectuai- y los que dessearia mas Pilorans , 
» con su reputacion en aver hecho el concierto de la reyna por su 
» authoridad.... Esta lia vido la mayor lineza que podià haeer la 
.. reyna.... » Papel que dio el conde de Maure, joint à la lettre de 
Philippe IV à l'infante du 24 août 1633. Correspondance, t. 32, f, 103 
et suiv. 



— 335 — 

dation L Or donner de la publicité au mariage de 
Gaston et le réunir à la princesse lorraine étaient un 
coup de maître qui remettait tout en question , qu'il fût 
vrai ou non que le mariage de Monsieur et de M me de 
Combalet fut une des clauses du traité. Il semblait 
invraisemblable en effet que le prince pût consentir 
dès lors à rentrer en France sans y amener sa femme , 
tout à fait improbable que le roi y permit son retour 
dans ces conditions et reconnut un mariage qui s'était 
fait à son insu, sans son contentement, contrairement 
aux lois du royaume et pour consacrer une alliance 
hostile à sa couronne. 

La reine-mère informa donc le duc de Lorraine que, 
s'il n'y prenait garde , le duc d'Orléans allait , comme 
jadis à Béziers, conclure avec le roi de France un traité 
dont il serait exclu , et qu'il était à craindre que celui 
tpii avait su oublier sa mère , saurait aussi oublier sa 
femme. Le duc Charles écrivit aussitôt à l'infante et se 
plaignit aigrement de Puylaurens qui, sous la protection 
de l'Espagne , osait introduire dans un traité des con- 
ditions injurieuses à sa maison. Isabelle remit la lettre 
au duc d'Elbeuf qui la porta au duc d'Orléans 2 . 

Il fallut aussitôt chercher à apaiser le duc de Lorraine, 
et La Vaupot lui fut envoyé dans les derniers jours de 
juillet pour lui porter les protestations d'amitié de Gaston 
et l'assurance de n'être pas abandonné. Comme on ap- 
prenait en ce moment à Bruxelles que le roi de France 



' Mémoires de Richelieu, t. VII, f. 471. 

2 L'abbé Scaylia au comte-duc. Bruxelles, le 2 août 1633. — Corr., 
t. I , f. 239 et Copia de la respuesta que se dio <U coude de Maure, 
en Madrid , a 1° de ottobre 1633 ; Corr. de Philippe IV et de l'infante, 
t. 32 , f. 283. 






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massait des troupes sur les frontières de Lorraine , le 
marquis de Celada , qui en se rendant en Italie devait 
passer par Nancy, fut encore chargé de raffermir la 
confiance du duc et de lui recommander de ne pas traiter 
avec Louis XIII , mais de résister au contraire à l'in- 
vasion en l'assurant qu'il serait secouru. 

Le résultat de ces menées fut que d'Elbène, en revenant 
à Bruxelles quelques jours après avec les conditions, 
en somme assez avantageuses, que le roi de France 
faisait à son frère pour prix de son accommodement , 
trouva Puvlaurens tout à fait opposé à la rupture du 
mariage lorrain et insistant au contraire pour en faire 
une des conditions du traité. 

A l'exception des intéressés, personne n'avait su à 
Nancy quelle était exactement la mission de La Vaupot ; 
mais le bruit avait couru qu'il venait réclamer la prin- 
cesse Marguerite au nom de Monsieur qui devait aller 
l'attendre dans le Luxembourg. M r de Guron , résident 
français en Lorraine, observateur vigilant de tout ce 
qui s'y passait , donna immédiatement connaissance au 
cardinal du bruit qui circulait. Cet avis parut bientôt 
confirmé par la nouvelle du changement qui s'était 
opéré dans les dispositions de ceux qui, de Bruxelles, 
dirigeaient les négociations. Prévoyant les obstacles que 
la réunion des deux époux allait faire naître , Richelieu 
résolut aussitôt de s'y opposer. 

Le cardinal n'était jamais embarrassé dans le choix 
des moyens. Le but étant donné, peu lui importait 
la voie à suivre pour y atteindre ; il n'avait pas de 
scrupules. Dans les circonstances présentes , négocier 
était bien lent et le temps pressait ; il était le plus 
fort, il résolut d'employer la violence. Développant 



— 337 — 

avec son habileté accoutumée d'une part le plan de 
campagne contre la Lorraine qu'il avait dressé , de 
l'autre les griefs dont le duc Charles s'était rendu cou- 
pable en transgressant en une quantité de points le 
traité de Liverdun , il décida Louis XIII à lui déclarer 
la guerre. Mais pour ne pas laisser deviner le coup 
qu'il allait porter et mettre le prince lorrain dans 
l'impossibilité d'y parer , jugeant , comme il le dit lui- 
même , « qu'il n'y allait aucunement de l'honneur du roi 
» de ne surprendre pas M. de Lorraine , vu que les 
» offenses ouvertes qu'il commettait contre le roi l'aver- 
» tissait assez , » sans aucune déclaration de guerre , 
il ordonna à M 1 ' de S'-Chamont d'entrer aussitôt en 
Lorraine avec l'armée française et de couper toutes 
les communications de Nancy avec les troupes du duc 
campées du côté des Vosges. Des instructions secrètes 
recommandaient de plus à ce général de faire arrêter 
et conduire à Metz « avec tout respect et honneur » 
les princesses lorraines si elles tentaient de s'éloigner 
de la capitale où elles étaient en ce moment l . 

Vers le milieu d'août , Nancy se trouva soudainement 
investi , et si étroitement qu'il devint absolument impos- 
sible aux habitants d'en sortir sans un sauf-conduit. 

Le cardinal Nicolas-François , frère de Charles IV, se 
hâta aussitôt d'entrer en communication avec Louis XIII. 
Il le trouva bien plus outré du mariage de Monsieur 
avec la princesse Marguerite, que M. de Guron , lui 
dit-il , venait de lui apprendre , que des nombreuses 
offenses — trente-six, suivant la liste qu'en avait dressée 



1 Richelieu à M 1 de S^-Chamont. Châlons , 22 noùt 1633. d'Haus- 
SONVILLB . t. I , )>. 275. 






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Richelieu — dont le duc de Lorraine s'était rendu 
coupable ; le roi , comme première condition de paix , 
exigeait que la jeune femme lui fût livrée. 

On ne pouvait plus ouvertement avouer qu'elle était 
l'unique cause de la guerre. 

A la rentrée dans Nancy du cardinal de Lorraine , la 
famille ducale résolut de faire évader la jeune princesse 
pour la soustraire au sort qui semblait lui être réservé. 
Mais là était la difficulté. Dans le camp français la 
surveillance était extrême : le roi avait écrit lui-même 
à M r de S^Chamont de redoubler de vigilance , et le 
commandant des forces françaises lui avait répondu 
qu'il guettait jour et nuit et saurait bien empêcher la 
jeune femme de s'enfuir *. 

Un premier projet d'évasion, où un religieux de l'ordre 
de S'-François devait jouer le rôle principal , projet 
hardi et hasardeux, ayant été éventé 2 , la princesse 
de Phalsbourg en imagina un autre. Sous prétexte de 
continuer plus librement les négociations , le cardinal 
Nicolas-François se fit donner un sauf-conduit qui lui 
permit de traverser à toute heure les lignes d'investis- 
sement pour se rendre de Nancy au quartier du roi. 
Après avoir habitué les Français à le voir passer et 



1 M r de S i -Chamont à Louis X11I. 24 août 1633. Idem, p. 282, 
note. 

2 Benoist de Bellecour au secrétaire Bella Faille. Nancy, 24 août... 
Une princesse s'estant préparée pour prendre son vol chez vous à 
la conduitte d'un religieux de S'-François qui a résidé longues années 
en Flandres; son dessein éventé n'a pu estre exécuté; il était hardi 
et hasardeux ; je l'ai, souhaitée bien des fois par delà avant que 
nous fussions investis, nonobstant cela peult estre qu'elle eschapera.... 
(Audience 659.) 






— 339 — 






repasser , le dimanche 28 août , à 4 heures du matin , 
il se présenta de nouveau aux avant-postes. M. de 
S'-Chamont, encore couché, ne crut pas devoir se dé- 
ranger pour visiter la voiture du cardinal , d'autant 
moins que ses officiers l'assuraient que le prince lorrain 
n'avait avec lui que sa suite accoutumée ; on laissa 
celui-ci continuer sa route, sans remarquer un jeune et 
beau cavalier assis à côté de lui et qui se couvrait 
à demi le visage du rideau du carrosse, avec une négli- 
gence si bien jouée qu'on ne soupçonna rien. C'était 
la duchesse d'Orléans que la princesse de Phalsbourg 
avait elle-même déguisée sous des habits d'homme , et 
qui, coiffée d'une perruque, vêtue d'un haut de chausses 
et d'un pourpoint de drap noir d'Espagne , bottée et 
éperonnée , la plume au chapeau et le teint légèrement 
bistré par un mélange de safran et de poudre à canon , 
était ainsi passée inaperçue. Elle ne tarda pas à rejoindre 
près d'un bois voisin des chevaux que trois gentils- 
hommes y tenaient préparés. Sous leur escorte, elle 
ht ce jour là une traite de 13 lieues , non sans danger 
d'être prise par un parti de Suédois qu'elle n'évita qu'en 
se jetant au plus épais d'un fourré , et le lendemain 
au point du jour elle arriva devant Thionville , si 
accablée de fatigue que , descendue de cheval , roulée 
dans son manteau et étendue sur l'herbe , elle s'endormit 
profondément pendant que ses compagnons parlemen- 
taient pour se faire ouvrir les portes de la ville. 

Le comte de Wiltz , qui en était le gouverneur , était 
absent en ce moment. Son lieutenant, aprésavoir autorisé 
les fugitifs à pénétrer dans la place , se chargea de faire 
parvenir à l'infante une lettre de la jeune princesse 
qui lui paraissait , comme il l'écrivit au gouverneur . 




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— 340 — 

sous les habits qu'elle portait , le plus beau et le plus 
bizarre jeune homme qu'il eût vu L 

La comtesse de Wiltz , ancienne dame d'honneur de 
l'infante, à qui la duchesse d'Orléans se fit connaître , 
la reçut aussitôt chez elle et lui fit revêtir les habits 
de son sexe. Comme il pouvait se faire que les Français, 
à la poursuite des fugitifs , vinssent s'établir aux alen- 
tours de Thionville pour l'enlever quand elle tenterait 
de quitter cette place , on résolut de l'en faire partir 
aussitôt la nuit venue et dans le plus grand secret. 
Le comte d'Emde , qui y était de passage , la prit dans 
sa voiture , vêtue comme une simple femme de chambre 
et la conduisit jusqu'à Marche où elle arriva le 2 sep- 
tembre 2 . 

Le courrier , parti de Thionville. avec la lettre de 
Marguerite à l'infante , en portait une autre pour Puy- 
laurens : « Monsieur , disait la jeune femme au favori 
y, de son mari , je me suis sauvée par la grâce de Dieu 
r> et me suis desguisée en habits d'homme, accompagnée 
» de trois gentilshommes , l'un de Madame ma tante , 
» le second de mon frère aisné et le dernier qui est 
» à moy ; des trois nous en avons perdu un la nuit , 
» qui court grande fortune d'estre arresté ; je suis à 
r, Thionville , je vous prye de le faire savoir à la per- 



1 L'abbé Scar/lia â Philippe IV. 28 septembre 1633. — Coït., t. I, 
p. 292. 

2 Le comte d'Emde à l'infante. Marche , 2 septembre. Madame , 
je viens ce jourd'huy en arrivant à Marche de recevoir les comman- 
dements que V. A. at été servie me faire pour la conduite de la 
princesse Marguerite et ensuite d'iceux ay donné ordre pour tel 
convoy comandé par personnes de fiance que j'espère que demain 
sans doute elle arriverai sans aucun danger à Namur... (Audience 665.) 



■M 



— 341 — 

» sonno que vous savez et que j'attendray icy ses 
y, commandements ; rien ne me presse d'en partir que 
* pour luy obéyr, je vous prye que je sache sa volonté 
» et croyez que je ne seray jamais ingrate ny mes- 
» cognoissante des bons offices que j'y ai receus de 

r, VOUS L r> 

La nouvelle de l'arrivée de la princesse dans les 
Pays-Bas fut accueillie par Marie de Médicis avec une 
extrême satisfaction , « la plus grande , dit-elle , qu'elle 
y> eût reçue en sa vie ; » elle se hâta de lui écrire en 
l'appelant sa fille , déclara publiquement qu'elle la con- 
sidérait comme telle et lui envoya tout ce qui lui était 
nécessaire pour se vêtir. Le duc d'Orléans exprima 
très-hautement d'abord toute la joie qu'il en ressentait, 
et déclara que la princesse était sa femme et qu'il l'avait 
épousée depuis près de deux ans ; mais le soir, d'Elbène 
étant venu lui dire que le roi le déclarerait incapable 
de lui succéder et disposerait les choses de manière à 
l'empêcher de remettre jamais les pieds dans le royaume 
s'il continuait à parler de la sorte , il devint pensif et , 
l'esprit frappé, courut chez le père Suffren lui demander 
s'il croyait au pouvoir du roi de faire cette déclaration , 
et si son mariage clandestin pouvait lui attirer l'excom- 
munication du pape , ce dont le menaçait aussi d'Elbène. 
Sutfrcn le rassura en lui affirmant que Rome n'avait 
jamais invalidé un mariage conclu régulièrement et 
qu'aucune loi n'autorisait le roi son frère à l'empêcher 
de lui succéder 2 . 



1 D'Haissonvillk , t. I , pièces , p. 405. 

? L'ablic Scaglia à Philippe IV. 5 septembre 1633. — Coït., t. I, 
p. 20!) . 



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— 342 — 

Ainsi tranquillisé , Gaston partit pour Namur accom- 
pagné d'une suite nombreuse pour y attendre sa femme 
que d'Elbeuf et Puylaurens étaient allé rejoindre à 
Marche ; impatient de la revoir , il se porta même à sa 
rencontre jusqu'à ini-cliemin de Rochefort et ils revinrent 
ensemble coucher à Namur. 

Le 6 septembre la duchesse d'Orléans fit son entrée 
à Bruxelles. L'infante alla la recevoir à une lieue de 
la capitale , mit pied à terre en l'apercevant et la fit 
entrer dans son carrosse ; ce fut elle encore qui la 
conduisit à l'appartement qu'elle lui destinait et qu'elle 
avait fait meubler le plus richement possible ; « car sa 
» chambre , l'antichambre et la chambre de présence , 
« dit un des officiers du duc d'Orléans désigné pour 
« la servir i, sont tapissez de drap d'or frisez... et les 
» daiz à queue de mesme et marche-pieds de Turquie 
» par touttes les chambres. » Le lendemain l'infante 
lui fit encore présent « d'un habillé et déshabillé de 
» princesse , depuis les mulles de chambre jusques aux 
» rubans pour faire des vollans,... chemise de jour et 
y de nuit , rabatz et tout ce qui est nécessaire , coffre 
» de satin bleu remply de vazes précieux , pleins de 
» senteurs et autres galanteryes. » 

La reine-mère , retenue dans ses appartements par 
une fluxion dentaire , fut la seule qui n'alla pas à sa 
rencontre; mais elle la reçut néanmoins le jour même 
et lui fit le meilleur accueil. 

Le surlendemain , fête de la nativité de la Vierge , 
Gaston se rendit à pied à Notre-Dame de Hal , à trois 
lieues de Bruxelles pour y faire « son bonjour » et 



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1 D'Haussonvillk , t. 1 , p. -405. 



■ 15 



— 343 



remercier Dieu d'avoir arraché sa jeune femme aux 
dangers qui l'avaient menacée. Il paraissait alors avoir 
sérieusement renoncé à. ses projets de réconciliation 
avec son frère , et quelques jours après le duc de Lor- 
raine l'ayant informé, en désespéré, des dures conditions 
du traité que le roi de France voulait lui imposer , il 
lui répondit de ne consentir en aucune façon à des 
propositions aussi inconvenantes , et il loua hautement 
la princesse de Phalsbourg qui lui avait fait dire qu'elle 
préférait, quant à elle , mourir que d'y souscrire. 

Mais bientôt la nouvelle de l'entrée de Louis XIII 
à Nancy (25 septembre) ne laissa plus aucune illusion 
sur le sort de la Lorraine ; Charles IV payait de la 
perte presqu'absoluc de ses États ses trop vives sym- 
pathies pour la cause du duc d'Orléans. 

Gaston se montra tout d'abord très-affecté du malheur 
de son beau-frère , mais ce ne fut qu'une ombre fugitive 
sur cet esprit léger : comme il le dit bientôt après à sa 
mère , « cela ne dérangeait en rien ses affaires , c'était 
» de l'empire et de l'Espagne qu'il attendait des secours, 
r, non du duc de Lorraine. » Il pouvait donc se consoler. 



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CHAPITRE XVI 



Continuation des négociations aveu les Provinces-Unies. - Les plénipotentiaires beiges s'efforcent 
ûe faire admettre comme bases du traité les articles de la trêve de 1009. - Exigences des 

députes hollandais. — P. P. Rubens ni I.. H )'ip ï ,i, nl i >i.v 

1 mmens ei le duc a ArsclioL — L Espagne- exige la relroccssiou de 

Femanibouc. - Le président Roose est l'homme de confiance d'Olivarès. _ Richelieu s'efforce 
de rétablir la ligue contre la maison d'Autriche et d'empêcher la conclusion de la trêve - 
Mission du baron de Charnaeé à La Haye. - Le prince d'Orange entre en campagne - Prise 
de Rlnuberg. - Le marquis d'Aytona s'empare de Stefenswerlli. - Irruption des Hollandais 
dans le Pays de Waes. - Puteanus et l'auti-Puteanus. - Les Etats-Généraux envoient le duc 
d Arschot a Madrid. - Projet de ligue contre la France. - Echec du duc de Feria en Alsace. 
— Mort de l'infante. 



■ 



Ce qui, bien plus encore que les intrigues et les 
dissentiments des Français , avait occupé les esprits 
à Bruxelles pendant l'année 1633, c'étaient les négo- 
ciations de trêve avec les Provinces-Unies. Non seule- 
ment l'infante avait autorisé les États-Généraux à traiter 
en leur propre nom avec la Hollande , elle avait encore 
permis de supprimer, dans la procuration qu'elle avait 
remise aux délégués de l'Assemblée, la phrase indiquant 
qu'elle agissait « en vertu du pouvoir et procure qu'elle 
y, tenait de Philippe IV, „ les provinces du nord n'ayant 
pas voulu admettre dans les préliminaires une pièce où 
la souveraineté de l'Espagne était reconnue , même par 
leurs adversaires. C'était là une concession extrêmement 
grave, et qui de sa part équivalait presque à une abdi- 
cation au bénéfice des États ; mais les circonstances 
étaient telles que l'infante avait préféré , par un excès 
de confiance , encourager les députés à persévérer dans 






— 345 — 






les sentiments d'inaltérable fidélité au roi d'Espagne 
dont la majorité d'entre eux, par leurs serments et leurs 
actes, avaient protesté plus d'une fois, que de risquer 
de les désaffectionner en refusant de céder sur des 
points qui , vu les dispositions de l'Assemblée , perdaient 
beaucoup de leur importance. 

Les bases de l'accord proposé par les plénipotentiaires 
hollandais aux députés belges à La Haye avaient été 
les mêmes que celles présentées à Maastricht par le 
prince d'Orange aux trois délégués envoyés vers lui 
au mois d'octobre ; mais les deux nations désiraient si 
ardemment la paix , qu'en dépit des efforts de quelques 
anti-trévisies hollandais gagnés à la France , il était 
a prévoir que ces premières et exorbitantes prétentions 
feraient bientôt place à des demandes plus acceptables. 
Vouloir en effet éloigner les troupes espagnoles des 
Pays-Bas alors que les Provinces-Unies comptaient dans 
leurs armées des corps français, anglais h écossais; 
exiger le démantèlement de quelques citadelles qui no 
portaient ombrage qu'aux libertés municipales de villes 
que les États du Nord n'avaient pas mission de défendre ; 
s'immiscer dans la nomination des gouverneurs des 
places maritimes et prétendre donner aux Etats-Géné- 
raux le droit souverain de délivrer les brevets aux 
officiers de l'armée et de recevoir leur serment , c'étaient 
là toutes choses que les députés belges ne pouvaient 
accueillir sans une entente préalable avec le gouver- 
nement espagnol que systématiquement on repoussait des 
négociations , ou qu'ils ne pouvaient usurper qu'à la con- 
dition de rompre avec la métropole. Ils s'efforçaient 
quant à eux do faire admettre pour bases de la négo- 
ciation les articles de la trêve de 1609 ; mais les Hol- 











— 346 — 

landais leur répondaient que le secrétaire du conseil 
privé P. P. Rubens, le commis Kesseler et d'autres 
encore avaient déjà essayé de traiter sur ces bases , 
et proposé en outre l'échange ou l'abandon de quelques 
parties du territoire ; que si d'outrés avantages ne leur 
étaient pas offerts , il était inutile de continuer à né- 
gocier. 

Le 4 janvier , les États-Généraux demandèrent à 
l'infante de leur faire délivrer copie des instructions 
qui avaient été données à ces divers négociateurs 1 . 
Rubens fut appelé à Bruxelles et , au sein du conseil, 
d'Etat on décida de l'envoyer à La Haye « pour servir et 
» assister Messieurs les députés des Estais à esclaircir 
» et maintenir quelques poincts desquelz il avait par- 
r, ticulièrement cognoissance. « En conséquence il écrivit 
au duc d'Arschot pour le prier de lui faire obtenir un 
passeport pour lui et deux ou trois serviteurs 2. 

Mais il ne convenait pas sans doute à d'Arschot 
d'avoir près de lui à La Haye un homme connu pour 
son dévouement au roi d'Espagne et qui, sous main 
peut-être et afin d'en recueillir honneurs et profits , 
comme lors de la paix avec l'Angleterre, chercherait 
à se substituer aux députés des États. C'est de cette 
façon, du moins, qu'il s'expliqua la demande de Rubens 
et il résolut aussitôt de se plaindre à l'infante du rôle 
qu'un tel procédé semblait lui réserver. Il lut la lettre 
qu'il adressait à ce sujet à la princesse dans la séance 



1 Actes des États-Généraux de 1632, t. II, p. 117. 

2 Rubens au duc d'Arschot. Bruxelles, le 13 janvier 1633. — Notice 
de M. Galesloot dans les Annales de l'Académie d'archéologie de Bel- 
Clique, t. 19, l re série, p. 103. 



— 347 — 









du 24 janvier aux députés des États à Bruxelles , et 
les évoques d'Ypres et de Namur avec le baron d'Ho- 
boken « furent commis pour remonstrer à S. Alt. le 
„ contenu de ladicte lettre et les considérations qui 
« s'y présentaient *. » 

Rubens fut très-étonné de la manière dont le duc 
avait interprété sa demande : « Je suis bien marry 
» d'entendre le ressentiment que Vostre Excellence a 

- monstre , lui écrit-il , car je marche de bon pied et 

- vous supplye de croire que je rendray toujours bon 

- compte de mes actions. Aussi je proteste devant Dieu 

- que je n'ay eu jamais autre charge de mes supérieurs 

- ([m' de servir Vostre Excellence par toutes les voyes , 
» en l'entremise de ceste affaire , si nécessaire au ser- 
» vice du roy et pour la conservation de la patrie , 
» parce que je m'estimerais indigne de vie sy , pour 
„ mes inthérets particuliers , j'y aportasse le moindre 

- retardement. « — « ...Je vous diray, lui répondit 
v le duc, que toute l'assemblée qui a esté à Bruxelles 
„ a trouvé très-estrange qu'après avoir supplié Son 
„ Altesse et requis le marquis d'Aytone de vous mander 
-, pour nous communiquer vos papiers,... vous ayez 
a demandé un passeport ; m'important fort peu de quel 
» pied vous marchez et quel compte vous pouvez rendre 
» de vos actions. Tout ce que je vous puis dire, c'est 

- que j<> seray bien aise que vous appreniez dorénavant 

- comme doivent escrire à des gens de ma sorte ceux 
» de la vostre. » Des biographes de l'illustre peintre 
flamand ont relevé avec amertume l'affront fait par le 
grand seigneur au grand artiste ; mais ils ont perdu 



1 Cachet. Lettre* inédites de P. P. Rubens, introduction, p. LX. 





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— 348 — 

de vue que le duc d'Arschot , conseiller d'État et am- 
bassadeur extraordinaire, des États-Généraux près des 
Provinces-Unies, s'adresse non à l'artiste, niais au 
secrétaire du roy cV Espagne en son conseil privé , 
comme Rubens lui-même se qualifie , c'est-à-dire à un 
inférieur hiérarchique qu'il soupçonne, non sans raison, 
de vouloir renouer à son insu avec le prince d'Orange 
d'anciennes négociations i. Cette réponse un peu vive 
décida toutefois Rubens à reprendre le chemin d'Anvers 
et ses glorieux pinceaux , et ce fut l'abbé Scaglia qui 
fut chargé de visiter secrètement le prince d'Orange 
« pour chercher à sortir de l'ambiguité où se traînaient 
r, les négociations , » en même temps qu'il irait porter 
à la princesse palatine , qui résidait en Hollande , les 
condoléances de l'infante à l'occasion de la mort de 
l'Électeur Palatin, son époux 2. Mais la nouvelle 
phase dans laquelle entrèrent bientôt les négociations 
empêchèrent ce voyage de s'effectuer. Les Hollandais 
ayant compris la nécessité d'abandonner quelques- 
unes de leurs prétentions , émirent en revanche des 
exigences nouvelles et demandèrent entre autres la 
liberté de trafiquer dans tous les pays sous la domi- 
nation espagnole. Or les plénipotentiaires belges ne 
pouvaient naturellement laisser introduire cette question 



1 L'abbé Scaglia à Oiivarès. Bruxelles, 17 janvier 1633. —Rubens 
ha estado aqui algimas dias , parece paraque diesse aconocer a los 
deputados lo que Su Ma d (Dios la guardes) ha de mucho tiempo 
aca permitido que" se platicasse en esto de la tregua et justiflcar 
que no avia intencion de ministros de impedirla sino de facilitarla 
creo tambien que se incline aque se pratique de nuovo para reconocer 
el animo del princ. de Oranges , ademas de lo que continuaron los 
deputados su négociacion. — Corr., t. I, f. 144. 

- L'abbé Scaglia à Oiivarès. 8 février 1G33. Corr., t. I, f. 144. 



— 349 — 



dans les débats sans être pourvus des pouvoirs néces- 
saires pour la traiter au nom du cabinet de Madrid. 
Il fallut donc revenir sur ses pas et les Provinces-Unies, 
après avoir repoussé avec passion le nom même du roi 
d'Espagne , durent réclamer des députés belges une 
procuration de l'infante qui les autorisât, en vertu des 
pouvoirs qu'elle avait reçus de Philippe IV le 26 juilllet 
1629 , à traiter tant en leur nom qu'en celui de la 
métropole. Cette procuration leur fut délivrée le 27 jan- 
vier 1633, et comme les députés hollandais craignaient 
que l'Espagne ne la considérât comme périmée et ne 
fit des difficultés plus tard pour ratifier ce qui aurait 
été conclu , l'infante s'engagea â écrire aussitôt à son 
neveu pour faire renouveler ses pouvoirs. 

Jusqu'alors les retards qu'avaient soufferts les négo- 
ciations avaient été particulièrement l'œuvre de la 
Hollande : l'exagération de ses prétentions et l'im- 
possibilité des députés des États-Généraux belges d'y 
souscrire les avaient arrêtées ; l'Espagne bientôt les 
enraya à son tour en y introduisant une condition 
nouvelle qui l'intéressait seule et qui remit tout en 
question : elle exigea que Fernambouc lui fut rendue. 
Or cette colonie était la récente conquête de la 
compagnie hollandaise des Indes occidentales ; elle 
y voyait le berceau de sa grandeur future et se refusait 
â s'en dessaisir , avec autant de chaleur que l'Es- 
pagne en mettait à vouloir en déposséder ceux qu'elle 
appelait encore les rebelles et en qui elle devinait 
des rivaux dont l'activité et l'intelligence des affaires 
allaient bientôt attirer à eux , dés qu'ils y auraient mis 
le pied, tout le commerce du nouveau monde au monopole 
duquel elle prétendait pour elle seule. 







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— 350 — 

C'était de parti pris que le gouvernement espagnol 
en intervenant clans les négociations y avait introduit 
cette condition qui devait devenir la pierre d'achoppe- 
ment contre laquelle les efforts de tous les partisans 
de la trêve allaient venir se briser. Il avait vu avec 
un extrême mécontentement la réunion des États-Géné- 
raux et surtout la mission dont l'infante les avait auto- 
risés à se charger, de traiter directement avec les 
Provinces-Unies ; cette politique d'apaisement avait 
été très-sévèrement qualifiée par le cabinet de Madrid , 
et le marquis d'Aytona , qui s'y était associé, avait été 
accusé de faiblesse et presque de trahison i. Olivarès 
avait alors cherché autour de lui un homme qui sût faire 
prévaloir dans les conseils de la gouvernante des Pays- 
Bas la politique autoritaire qu'il avait adoptée , et il 
avait jeté les yeux sur le président du conseil privé , 
Pierre Roose, en ce moment à Madrid, et qu'il s'em- 
pressa de faire partir pour les Flandres , non pas avec . 
des pouvoirs effectifs supérieurs à ceux qu'il devait à 



1 Dans une lettre à Olivarès , datée de Bruxelles , 2 janvier 1633 , 
et que le comte-duc lut au conseil d'État , le marquis d'Aytona se 
plaint amèrement des reproches qu'il reçoit du cabinet de Madrid : 
» 11 y va également de ma tète , dit-il , si je défends les provinces 
de Flandres sans observer les ordres du roi , et si je les perds en 
les suivant. S. M. croit trop facilement à la trahison , et je n'ose 
rien risquer de peur d'en être accusé. Il y a ici beaucoup d'envieux 
et d'ennemis de V. Ex. , et ce serait un bien beau jour pour eux 
que celui où ils me verraient dans cette triste position et pourraient 
attribuer tous les revers à la nomination que V. Ex. a faite de moi. 
Dieu et V. Ex. savent les efforts que j'ai faits, et combien de fois 
je l'ai suppliée de m'excuser de venir servir en Flandres ; mais V. Ex. 
et S. M. m'y .ont obligé , et par obéissance j'y ai consenti. Mais je 
me vois si malheureux que je ne vois d'autres remèdes que dans la 
mort (pero me veo tan aflixido que ne me parece que puede haver 
otro remedio que la muerta). « — Arch. de Simancas , estado 2047, f. 10. 






— 351 — 

sa charge , mais comblé de tant de témoignages de 
confiance l , que chacun dut voir en lui la personni- 
fication la plus fidèle de la pensée du premier ministre 
et l'arbitre souverain de toutes les décisions qu'il serait 
nécessaire de prendre à Bruxelles sans consulter celui-ci. 
L'infante elle-même n'était pas libre de se soustraire à 
son contrôle 2 . 

A peine de retour à Bruxelles , Pierre Roose n'eut 
d'autres préoccupations cpie de hâter la dissolution des 
États-Généraux; en attendant, pour les déconsidérer, 
il leur opposa une force d'inertie que leurs remontrances 
incessantes ne parvinrent pas à vaincre et qui , en ren- 
dant stériles tous leurs vœux et toutes leurs décisions , 
devait persuader le pays de leur impuissance et de 
leur inutilité. Il leur fit attendre pendant dix mois les 
placcards contre les désordres des gens de guerre , 
dont leurs cahiers avaient été unanimes à demander la 
répression , et quand l'infante réclama de Philippe IV, 
pour leurs plénipotentiaires en Hollande , le renouvel- 
lement de la procuration qu'elle tenait de lui pour traiter 



1 Olivarès déclare au conseil d'État , le 12 avril 1G33 , que , si 
Roose n'était pas revenu en Flandres , l'Espagne y aurait perdu 
le peu qui lui en restait ; dans cette même séance il est décidé 
qu'on ordonnera au marquis de Léganés de dire aux membres du 
eonseil de Flandre à Madrid , le b on d'Auchi , Gavarelle , c te de 
Solre , s r Berto et Gabriel Le Roy, que S. M. tiendra pour deservice 
a sa couronne s'ils ne se montrent pas plus agréables à Roose. 
— Ibid., f. 30. , 

- Dans la séance du conseil d'État du 21 septembre 1033 : 11 
sera bon, dit Olivarès au roi, que V. M. écrive une lettre parti- 
culière à S. A. pour la prier instamment de ne résoudre de boucbe 
aucune affaire de quelqu'espéce qu'elle soit, sinon après consultes, 
paraphées et"signées , parce qu'il le convient ainsi au service de 
V. M. — Ibid., f. 2. 







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352 



en son nom, ce fut encore Roose qui persuada le 
cabinet de Madrid, non de la leur refuser, ce qui 
aurait rompu immédiatement les négociations enta- 
mées et décidé peut-être les États à en poursuivre 
secrètement d'autres qui pouvaient avoir de terribles 
conséquences pour la domination espagnole dans les 
Pays-Bas , mais d'en retarder indéfiniment l'expédition 
en affectant de la croire superflue. 

Cependant si les nombreux intérêts qui étaient en 
jeu n'avaient pas suffi à persuader l'Espagne de la 
nécessité de conclure la paix , les efforts de la France 
pour faire échouer les négociations auraient dû lui ouvrir 
les yeux sur l'importance qu'il y avait à les mener 
rapidement à bonne fin. 

Depuis la mort de Gustave-Adolphe et la nouvelle 
retraite du duc d'Orléans, Richelieu n'appréhendait rien 
tant que de voir la maison d'Autriche débarrassée de ses 
ennemis. Une fois l'Allemagne pacifiée et la trêve conclue 
dans les Pays-Bas , l'empereur et le roi d'Espagne se 
trouvaient libres de se retourner contre la France ; 
aussi le cardinal mettait-il tous ses soins à empêcher à 
tout prix la conclusion des traités : W de Feuquières 
avait été envoyé vers les princes protestants et les chefs 
suédois pour les déterminer à rester unis et hostiles à 
l'empire , et M r de Charnacé était parti pour La Haye 
afin de décider les Provinces-Unies à continuer la guerre 
avec l'Espagne ou tout au moins, si la paix se con- 
cluait, à 'y comprendre la France. 

C'était le 13 janvier 1633 que Richelieu, désespérant 
de soulever les Pays-Bas en s'appuyant sur la noblesse 
ou sur les États-Généraux, avait signé les instructions du 
baron de Charnacé , l'un de ses plus habiles diplomates. 






353 



Elles consistaient à offrir le secours de la France 
aux Provinces-Unies , non plus jusqu'à concurrence du 
million de francs qu'elle leur payait annuellement depuis 
le commencement de la guerre , mais de quinze cent 
mille livres en sus ; si ce subside était jugé insuffisant, 
Charnacé pouvait promettre en plus 4000 fantassins et 
600 chevaux , entretenus par le roi durant tout l'été 
à la condition que pendant l'espace de trois ans il n'y 
eût ni paix ni trêve, ou bien 6000 fantassins et 1000 che- 
vaux, marchant sous les drapeaux de la France, pourvu 
que le prince d'Orange voulût les employer avec son 
armée à une conquête dont le roi pût avoir sa part. 
Si ces offres n'étaient pas accueillies , le baron pouvait 
porter à 12,000 hommes et 2000 chevaux commandés 
par un maréchal de France le contingent que four- 
nirait le roi ; mais ce secours , qui était l'équivalent 
d'une alliance offensive et aboutissait à une rupture avec 
l'Espagne , ne devait être offert que si la mission de 
Feuquières en Allemagne était couronnée de succès : 
tranquille de ce côté , Richelieu croyait pouvoir alors 
s'abandonner à ses rêves de conquête , et un plan de 
partage des Pays-Bas espagnols ('tait annexé aux ins- 
tructions de Charnacé l . 

L'habileté du négociateur consistait à décider les 
Provinces-Unies à accueillir les offres de la France 



1 La France devait avoir : le Hainaut , l'Artois, le Tournesis, Lille. 
Douay etOrchies, la Flandre gallicane, c'est-à-dire Gravelines, Dun- 
querque , Ostende, Nieuport , Namur et le Luxembourg. 

File aurait laissé aux Provinces -Unies : le Brabant , Malines , le 
Limbourg, la Frise, la Gueldre , la portion delà Flandre impériale 
comprise entre l'Kscaut et la Hollande , et quelques petits fragments 
du Luxembourg et du Namurois. (Avf.nf.i. , Corr. de Richelieu, t. IV, 
p. 421.) 



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1 



















— 354 — 

avant d'être arrivé aux derniers termes de cette pro- 
gression , qu'il ne devait dévoiler que successivement ; 
malheureusement M r de Hauterive , frère du garde des 
sceaux disgracié , avait été mis par celui-ci dans le 
secret , et il paya l'hospitalité que lui donna le prince 
d'Orange en lui faisant connaître de prix élevé qu'en fin 
de compte le cardinal était disposé à offrir. Aussi , Fré- 
déric-Henri fit-il un froid accueil aux premières propo- 
sitions du baron ; il laissa entendre qu'il n'ignorait pas 
jusqu'où elles pouvaient s'étendre , et puisque la France 
n'était pas absolument éloignée de l'idée de rompre avec 
l'Espagne , il l'exhorta à s'y décider tout à fait , Ren- 
gageant dans ce cas, au nom des États-Généraux de 
Hollande , à réunir toutes ses forces à celles du roi , 
pour entreprendre la conquête des Pays-Bas et con- 
sentant même à n'en rien conserver. 

Certes, Henri IV n'eût pas perdu, en son temps, 
l'occasion qui s'offrait à lui de reculer ses frontières. 
Mais les circonstances présentes étaient bien différentes. 
Louis XIII, sans dynastie, voyait l'héritier de sa couronne 
au milieu du pays à envahir et tout disposé à faire cause 
commune avec l'ennemi ; les raisons qui avaient empêché 
l'année précédente Richelieu de provoquer une rupture 
subsistaient toujours ; les événements toujours hasardeux 
d'une guerre étrangère pouvaient ébranler bien des fidé- 
lités militaires ; enfin la guerre avec l'Espagne n'était 
pas des plus populaires en France , et beaucoup de 
catholiques , de ceux qu'on appelait les cagots , la 
blâmaient. La mission de M 1 ' de Feuquières en Alle- 
magne n'avait pas eu non plus tout le succès qu'on en 
espérait : l'alliance conclue à Heilbronn n'avait pas été 
ratifiée par tous les princes protestants , et Wallenstein 






- 355 — 

qu'on avait espéré attacher à la ligue en lui offrant la 
couronne de Bohême , trouvant plus avantageux de ré- 
clamer pour prix de ses services , après la conclusion 
de la paix , l'héritage de l'électeur palatin , ne semblait 
nullement disposé à faire défection à l'empereur J . 

Dans ces conditions, se lancer étourdiment dans une 
guerre , même avec l'appui des Provinces-Unies et sous 
la direction du prince d'Orange dont les talents mili- 
taires étaient incontestables , c'était risquer gros jeu 
pour des bénéfices très-incertains. Mieux valait attendre 
que les circonstances devinssent plus favorables et , 
jusqu'alors, empêcher l'Espagne de reprendre haleine en 
la faisant harceler par cet ennemi habile et entreprenant 
qui , depuis plus d'un demi-siècle , luttait si avantageu- 
sement contre elle. 

Si les nouvelles prétentions du cabinet de Madrid au 
sujet de Fernambouc n'eussent pas désespéré en Hol- 
lande les partisans de la trêve, très-nombreux et très- 
influents, cette politique oxpeetante du cardinal aurait 
sans doute éprouvé un échec, et le prince d'Orange 
eût laissé l'armée dans ses cantonnements ; mais la 
demande de rétrocession de cette colonie augmenta 
à un tel point les difficultés au milieu desquelles se 
débattaient les négociateurs, qu'il sembla (pie tout allait 
•être rompu, et Chamacé, habile a toujours saisir le 
moment opportun, par l'offre des deux tiers comptant 
du million promis, décida les États à reprendre les 
opérations militaires tout en continuant à négocier. 

Le il avril le prince d'Orange entra en campagne 
à 1m tête de 25,000 fantassins et de 5000 chevaux , 



Geschichte Wallensteins von Leopoi.d von Ranke , p. 308. 



356 — 






et bientôt après le marquis d'Aytona en fit autant de 
son côté. Mais l'espoir et le désir d'un prochain dénoue- 
ment pacifique étaient si grands de part et d'autre , qu'il 
était à présumer que cette prise d'arme , à laquelle 
chacun s'était décidé à contre-cœur , produirait peu de 
résultats. En effet , Frédéric-Henri se borna à aller 
assiéger Rhinberg , la seule place sur les bords du 
Rhin que les Espagnols possédassent encore ; au bout 
de trois semaines elle tomba en son pouvoir. Elle avait 
été si fréquemment prise et reprise par les deux partis 
depuis un demi-siècle, que les Espagnols l'avaient sur- 
nommée la Putana de la guerra. 

Le marquis de son côté , après s'être avancé vers la 
Meuse dans l'intention , semblait-il , de tenter quelque 
coup de main sur Venlo ou Ruremonde , s'était tout 
à coup dirigé sur Stefensverth. Cette ville, bâtie dans 
une île de la Meuse et défendue par un château qui 
avait appartenu à Henri de Bergh , avait jusqu'alors 
été considérée comme une sorte de terrain neutre. Sa 
résistance ne fut pas longue : le marquis s'y fortifia 
en attendant un renfort de troupes impériales qui vint 
bientôt le rejoindre; puis, après y avoir laissé une bonne 
•garnison, il se retira sur Peelt , dans une position si 
avantageuse que le prince d'Orange n'osa l'y attaquer. 
Peu de temps après il vint s'établir à Diest, sa cavalerie 
campée à Baelen et à Mole. 

Il semblait que la campagne allait se terminer ainsi 
sans autre engagement, quand tout à coup les Hollan- 
dais, au commencement de septembre, débarquèrent en 
Flandres et s'emparèrent sans coup férir des forts de 
l'Etoile, près de Damme, et de La Philippine, près 
du Sas. 









— 357 — ' 

Cette reprise inattendue d'hostilités avait été provoquée 
par la publication de deux pamphlets : l'un, sous le titre 
de Remarques de religion et d'Etat , débutait par un 
panégyrique de Philippe IV servant de préface aux 
accusations les plus violentes contre les Provinces-Unies ; 
l'autre , V Anti-Puteanus 1 , rempli d'injures à leur 
adresse , annonçait faussement la rupture des négocia- 
tions et réclamait la continuation immédiate des hostilités. 

Ce dernier , dû à la plume de Gaspar Barleus , avait 
la prétention de servir de réponse à une brochure , 
publiée en juin par Van de Putte , plus connu sous le 
nom latinisé de Erycius Puteanus , professeur de langue 
latine et historiographe du roi à l'Université de Louvain, 
brochure qui mettait en parallèle les bienfaits de la paix 
et les dangers d'une guerre poursuivie sans passion 
par deux peuples faits pour s'entendre, et dont l'un d'eux 
surtout, celui des Flandres, appelait une trêve de tous 
ses vœux. Cet opuscule, peu volumineux et divisé en 
autant de paragraphes qu'il y a de lettres de l'alphabet, 
avait produit une immense sensation ; sagement pensé, 
il avait été beaucoup lu, bien qu'écrit en latin, langue 
que son auteur maniait avec une rare élégance. Mais 
ou s'était bientôt avisé à Bruxelles que les Provinces- 



i Le titre de ce pamphlet était le suivant: Anti-Puteanus sive poli- 
tico-catholicus . Htateram Puteani inducias expendentis alia Statera 
expendens , Cosmopoli , apud Belgam fidèle m ; — l'autre: Remarques 
tir Religion et à" Estât sur le mandement des Estats rebelles et V indiction 
tas faicte d'un jeusne général et jour de prières qu'ils ont assigné 
au -M de ce mois d'aoust 1G33. Par où se verra provisionnellement le 
tort qu'ils ont de, par ledit mandement, nous imputer la rupture du 
traité de la tresve qu'euxmesmes ont violé, sous espoir de ruiner la 
Religion Catholique et les affaires de Sa Majesté en ces Pays-Bas. — 
Adressées au peuple catholique et fidèle, M. D.C. XXXIII. 






IBL- 



358 



Unies y trouveraient matière à grandir leurs prétentions, 
puisqu'ils y voyaient leurs adversaires aspirer si pas- 
sionnément à la fin des hostilités, et on s'était empressé 
d'en confisquer tous les exemplaires qu'on avait pu 
atteindre ; maladresse insigne , qui avait grandi immé- 
diatement l'importance de l'œuvre de Van de Putte 
et n'avait pu l'empêcher de passer en Hollande , où les 
révélations qu'elle contenait avaient paru l'expression 
d'autant plus exacte de la vérité , qu'on avait mis dans 
les Flandres plus de passion à vouloir la cacher. 

U Anti-Puteanus et les Remarques de religion et 
cl Etat avaient été écrits pour détruire l'impression pro- 
duite par le Statera belli et pacis l du professeur de 
Louvain ; mais ils avaient dépassé le but , et leur 
publication était si inconsidérée , en présence des efforts 
des Etats-Généraux de Bruxelles pour conclure la paix , 
qu'après de longues et orageuses délibérations , cette 
assemblée réclama de l'infante ou le désaveu officiel de 
ces deux factums ou le rappel des députés qui étaient 
à La Haye. Mais la gouvernante n'était pas libre d'agir 
comme elle le voulait ; Barleus et l'auteur anonyme 
des Remarques avaient écrit sous l'inspiration du pré- 
sident Roose qui , plus royaliste que le roi , avait cru 
de cette façon éteindre le mécontentement que l'œuvre 
de Puteanus avait fait naître à Madrid 2 : sans donner 



1 Le titre de la brochure est le suivant : Eryci Puteani Belli et 
Pacis .Statera , qtia induciee av.spieio regio inter Provincias rcgias et 
foederatas tractari coeptœ expendentur . — Lovani , Joannem Oliverium , 
etc. Corn. Coenestenium. Anno 1633. 

2 Dans la séance du conseil d'État du 12 septembre 1633 on lit : 
" Julio Vaovio , par.lettre du 25 juin, envoie un livre que Puteanus 
a fait imprimer ; il prouve le peu de prudence de l'auteur qui fut 



359 



satisfaction à la demande des États , Isabelle leur 
répondit que la procuration de Philippe IV, attendue 
depuis si longtemps, allait bientôt arriver; qu'elle jugeait 
par les lettres que le roi lui écrivait que son désir le 
plus ardent était de voir ses bons vassaux en repos 
et en tranquillité ; qu'il importait donc en ce moment 
de continuer les négociations avec la Hollande et d'y 
laisser les délégués de l'assemblée (V octobre). Les 
États n'insistèrent pas , mais ils se montrèrent décidés 
à envoyer en Espagne une députation chargée de récla- 
mer du roi cette procuration tant attendue et sans 
laquelle leurs plénipotentiaires étaient réduits à l'im- 
puissance, et de lui faire connaître avec exactitude l'état 
des négociations , la nécessité de la paix et les difficultés 
que les prétentions espagnoles relativement à Femam- 
bouc avaient fait naître. L'infante qui , en juillet, alors 
que l'assemblée avait déjà désigné deux députés, l'évêque 
d'Ypres et le duc d'Arschot , pour se rendre à Madrid 
dans ce but, était parvenue à la dissuader de les y 
envoyer, consentit cette fois à les laisser partir ; l'évêque 
s'étant excusé , le duc se décida à faire seul le voyage , 
et au milieu de novembre il quitta Bruxelles , emmenant 
avec lui le pensionnaire Schotte et Jean-Henri Gobelinus 
en qualité de secrétaire. Une suite peu nombreuse l'ac- 
compagnait. 

Les États-Généraux , dans leur séance du 1 1 no- 
vembre , résolurent de rester réunis pendant toute la 
durée de l'absence de d'Arschot pour être prêts à cor- 



mai conseillé de l'imprimer. » — Waverus, assesseur des finances, a 
qui le. livre de Puteanus est adressé , est peut-être le même que ce 
Julio Vaovio, — (Arch. de Simancas . estado 2047 . f. 51.) 




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— 360 — 

respondre toujours avec lui. S'ils avaient mieux connu 
les sentiments du gouvernement espagnol à leur égard , 
ils se seraient sans doute dispensés de lui envoyer cette 
mission. Le comte d'Olivarès était intimement convaincu 
qu'ils étaient unis et d'accord avec les Provinces-Unies 
pour secouer la souveraineté du roi d'Espagne , et qu'ils 
n'attendaient pour provoquer la rébellion que la rup- 
ture des négociations dont ils rejetteraient ensuite tout 
l'odieux sur le cabinet de Madrid, malgré toutes les 
concessions de celui-ci. Les troupes, qu'en ce moment 
même Philippe IV réunissait en Allemagne, étaient tout 
autant destinées à dissoudre l'assemblée qui portait 
ombrage à son autorité, qu'à des expéditions militaires i. 
Cette armée était celle qui , sous les ordres du duc 
de Feria , devait accompagner le cardinal-infant à Bru- 
xelles ; mais depuis qu'avait été conçu le premier projet 
de sa réunion, le rôle qui lui avait été réservé avait 
grandi en importance. En voyant les communications de 
l'Italie et de la Bourgogne avec les Pays-Bas menacées 
par l'occupation de la Lorraine par les armées de 
Louis XIII , Olivarés avait pensé que le moment était 
venu de faire subir à la France le châtiment de sa 
conduite envers la maison d'Autriche, et de terminer 
d'un coup la guerre en Allemagne et dans les Pays-Bas. 
En écrasant l'allié des Suédois , des princes protestants 






> Séance du conseil d'État du 11) mai 1033. - « Lus Estados Générales 
» que llaman obedientes estan secretamente unidos y ligados y dé 
» acuerdo contra la Soberania de V. M. y dominio de aqueîlos estados 
>• y ajustados en la rébellion gênerai .. — "dit le comte de San Lueur 
et plus loin : — « y V. U A . con en acostumbrado y avantajado prudenria 
- desseo y previno las tropas de Alemania mas para deshazer esta 
» junta que para conquistas militares. » — (iïstado l'047 , f. 28.) 



lKj> 






— 361 — 



et dos Provinces-Unies, il espérait tarir la source de 
ces secours d'argent qui les encourageaient à continuer 
les hostilités et les décider à, la paix. 

Les vieux régiments espagnols et italiens qui, par la 
Valteline ei le Tyrol , allaient se réunir aux troupes 
impériales, devaient être l'avant-garde d'une armée plus 
nombreuse, composée de 30,000 fantassins et 10,000 ca- 
valiers, dont le cardinal-infant serait Le généralissiiiae, 
mais le duc de Lorraine le véritable chef militaire ; 
Don Gronzalo de Cordova , don Carlos Coloma , M* de la 
Motterie et M 1 ' de Fontaine devaient en être les maîtres 
de camps généraux. Le commandement de la cavalerie 
n'était pas encore donné, mais on le réservait au comte 
Jean de Nassau, à Aldringer ou au comte Galas. 

Indépendamment de ce vigoureux effort auquel l'Es- 
pagne s'était résolue, elle comptait constituer une ligue 
dans laquelle entreraient mus les ennemis de la France : 
les léudalaires allemands et italiens de l'empire étaient 
appelés a en faire partie, et Marie de Médicis e1 Gaston 
d'Orléans devaient y trouver place. Sa part dans l'entre- 
tien de l'armée allemande était fixéeà 40,000 écus par 
mois ; elle devait de plus en donner 10,000 à. la reine- 
mère et autant à Monsieur, et si, comme on le supposait, 
avec le concours du duc de Lorraine ils parvenaient à 
réunir 12,000 fantassins et autant de cavaliers pour 
faire une diversion en France, 100,000 (''eus devaient 
encore leur être comptés pour ces levées et , à chacun 
d'eux, 25,000 par mois pour les entretenir. Ce n'était 
pas tout : 0000 fantassins et 1000 cavaliers espagnols, 
à la solde de Philippe IV pendant, six mois , devaient 
inquiéter la frontière française opposée à celle où devait 
agir la principale armée , qui serait réunie dans les 




362 _ 




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cercles de l'empire voisins de la Meuse , de la Moselle 
et du Rhin , et 12 galères avec 2000 fantassins devaient 
se tenir prêtes à la Corogne ou à Dunquerque à entrer 
en action, pendant que 20 autres, portant 3000 hommes 
de troupes sous le pavillon impérial , opéreraient dans 
la Méditerranée. Le duc de Bavière, les électeurs de 
Cologne, de Mayence et les autres princes catholiques qui 
voudraient entrer dans la ligue devaient aussi avoir part 
aux subsides espagnols ; mais le prix de tous ces sacri- 
fices était stipulé dans un article secret qui était la 
révélation du mobile auquel le cabinet de Madrid avait 
obéi en s'y décidant : la ligue, une fois constituée, 
devait s'engager à agir avec toutes ses forces contre 
les Provinces-Unies pour en obtenir une bonne paix , 
si les conférences de La Haye n'aboutissaient pas à une 
trêve honorable. 

Dès l'instant qu'elle sortait de sa réserve envers les 
princes émigrés, il était à supposer que l'Espagne renon- 
cerait aussi à se montrer plus longtemps défiante envers 
les membres de la noblesse française que Gaston et 
Marie prétendaient gagnés à leur cause. En effet Phi- 
lippe IV, dans ses instructions , recommande à l'infante 
d'engager ses hôtes royaux à reprendre immédiatement 
leurs négociations avec les ducs de Guise et d'Épernon 
pour favoriser un soulèvement dans la Provence et la 
Guienne ; mais celui dont le concours lui paraît le plus 
précieux pour troubler la France , est le due de Rohan , 
le chef avoué des Huguenots : . 

On s'étonnera peut-être de voir le roi catholique cher- 



1 Formo y condicioaes de la liga. — Coït, de Philippe IV et d'Isa- 
belle , t. 32 , f. 250. 



— 363 — 

cher à s'unir aux hérétiques et charger la pieuse infante 
de négocier avec eux ; mais les exigences de la politique 
avaient fait imaginer un excellent sophisme pour tran- 
quilliser les consciences qu'une telle alliance aurait pu 
troubler. - Elle ne devait pas servir à accroître en 

- France l'hérésie qui y était parfaitement tolérée , 
* mais à empêcher le roi très-chrétien de lui prêter 

- ses forces là où elle pouvait grandir encore et finir 
» par dominer, de façon à ne pouvoir plus être écrasée 
» par des moyens humains 1 . - C'était Philippe IV qui 
donnait cette explication à sa tante, et l'infante n'en 
paraissait pas scandalisée ; toutefois elle jugeait que 
le pape , que l'on espérait rallier à la ligue , pourrait 
v trouver prétexte à quelque scrupule de conscience ~\ 
et conseillait de suspendre les négociations avec le chef 
des Huguenots jusqu'à la conclusion des traités avec les 
autres alliés ; de confier ensuite le soin de les poursuivre 
à la reine-mère ou à Monsieur, et de leur parler seulement 
alors de la ligue formée, afin de ne pas donner l'éveil à 
Richelieu , toujours trop bien servi par les indiscrétions 
de leur entourage. Précautions vaines ! Un démon 
familier , ou quelque mystérieux rapport de sa police 
secrète, informait toujours le cardinal des coups que 
ses ennemis voulaient lui porter : au moment même 
où s'échangeaient entre Bruxelles et Madrid ces corres- 
pondances sur la défection espérée du duc de Rohan , 
Richelieu le rappelait en France, de Venise où depuis 
deux ans il était exilé, et se l'attachait irrévocablement 



i Philippe IV a riiila.de . i octobre 1033. — Ibid., f. 247 
2 L'infante à Philippe IV. 12 novembre. — Ibid., i'. 323. 






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— 364 — 



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en lui confiant une mission importante auprès des cantons 

suisses. 

^ C'était pour les promoteurs de la ligue un contre-temps 
fâcheux ; il n'est pas bien certain cependant que , même 
avec l'aide de l'Espagne, le parti huguenot aurait été 
encore assez vivace en France à cette époque pour y 
soulever des troubles bien sérieux. Un autre événement 
porta , tout à son origine , à ce projet de ligue un coup 
bien plus funeste. 

Le duc de Feria, par le Tyrol et l'Engadine, avait 
passé d'Italie en Allemagne et , après s'être réuni aux 
troupes impériales d'Aldringer , avait passé le Rhin à 
Bâle (20 octobre) pour pénétrer en Alsace. Le duc de 
Lorraine espérait qu'il continuerait sa route vers ses 
Etats pour en chasser l'armée française qui les occupait, 
et celle-ci, peu nombreuse et disséminée dans un pays 
dont les habitants lui montraient beaucoup d'hostilité , 
se sentait fort peu rassurée. Richelieu seul , au milieu 
de l'émotion générale dont ni le roi ni ses meilleurs 
généraux n'étaient exempts , les abjurait de ne pas 
perdre confiance et de n'abandonner aucun des postes 
qui leur assuraient la possession certaine de leur récente 
conquête. Il avait foi dans ses alliés d'Allemagne, dans 
Bernard de Weimar surtout, l'élève de Gustave-Adolphe 
et l'héritier d'une partie de son génie. Sa confiance ne 
fut pas trompée. Bientôt Aldringer, obligé de voler' au 
secours du duc de Bavière pressé par les Suédois , dut 
abandonner l'armée espagnole à elle-même. Trop faible 
désormais pour rien tenter, confiné dans un pays pauvre 
et dénué de ressources, le duc de Feria, après avoir 
vu ses soldats décimés par la misère , la faim et le froid 
surtout, auquel ne les ava^t pas habitués le doux climat 



365 



de l'Italie , fut obligé de battre en retraite et de repasser 
le Rhin à Brissach, serré de près par l'armée protestante. 

Presqu'en même temps l'archiduchesse Isabelle mourait 
des suites d'un refroidissement qu'elle avait pris en sui- 
vant à pied une procession dans les rues de Bruxelles. 

Elle s'était couchée le dimanche 26 novembre à midi , 
atteinte d'utions données au & de Roquemont pour se rendre 
à Péronne , où il devait avoir une entrevue avec l'abbé d'Elbène. Arch. 
des affaires étrangères à Paris. France , septembre à décembre 1633 , 
f. 63 à 121. — Avenel. 

3 Mémoires de Richelieu, t. VII, p. 471. 






— 375 



roi d'Espagne avait cependant, dans le présent et dans 
l'avenir, de si grands inconvénients que Richelieu dé- 
sirait ardemment le voir rentrer en France , même au 
prix de concessions considérables; quitte, après avoir 
endormi sa défiance , à détruire la pernicieuse influence 
de son favori en mettant celui-ci en lieu sûr. Mais 
n'eût-il pas fallu aussi emprisonner Monsieur pour l'em- 
pêcher alors de fuir de nouveau ? Catherine de Médicis 
avait pu , un jour , faire arrêter le duc d'Alençon ; mais 
elle était la reine , Richelieu n'était que le premier 
ministre , et c'est sur lui que retomberait tout l'odieux 
de cette mesure , quand bien même le roi l'ordonnerait. 
C'est lui qu'on accuserait, au grand avantage sans doute 
du parti des mécontents , de vouloir confisquer à son 
profit l'autorité royale par l'emprisonnement de Gaston 
et l'exil de Marie. Et si, malgré ses gardes, le duc 
d'Orléans parvenait encore à s'échapper , séparé de 
Puylaurens qui , de tous ses conseillers , avait été jus- 
qu'alors le plus opposé à son alliance avec la reine , 
n'était-il pas à craindre de le voir s'unir à celle-ci 
et constituer imparti puissant, que la mésintelligence 
entre la mère et le fils avait seule empêché jusqu'en 
ce moment de se former ? 

Ces considérations décidèrent Richelieu à prendre un 
moyen terme et à offrir à Monsieur, sinon la Champagne 
et la Bourgogne , au moins des conditions encore fort 
avantageuses : le payement de ses dettes , son réta- 
blissement dans ses apanages et ses pensions , le gou- 
\ finement d'une province centrale, l'Auvergne, où il 
aurait la liberté de vivre avec ses compagnies de gardes, 
ses gendarmes et ses chevau-légers ,- indépendamment 
d'importantes gratifications pour Puylaurens , et enfin 



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— 376 - 

la grâce pleine et entière de presque tous ceux qui 
formaient sa petite cour. 

Ces contre-propositions furent mal accueillies à 
Bruxelles ; elles n'offraient en effet aucune sécurité 
au prince ni à son favori , et les négociations furent 
encore une fois suspendues. 

En ce même moment , Marie de Médicis , persuadée 
par la déclaration de Puylaurens à Chanteloube et parles 
explications de son fils à don Gonzalo qu'il lui fallait 
renoncer à l'espoir de voir jamais Gaston unir sa cause 
à la sienne , se décidait de son côté à négocier, mais 
plus directement avec le roi qu'avec le cardinal. 

Nous avons dit un mot déjà des relations qui s'étaient 
rétablies entre Louis XIII et sa mère , à la suite de la 
mission de Des Roches à Gand. Dès le 11 juin 1633, 
en effet, Marie avait envoyé M. de Heurtaut à son 
fils pour le remercier de l'intérêt qu'il lui avait 
témoigné ; le 7 juillet, M. de Brasseux s'était encore 
rendu près du roi pour s'informer si les eaux de. Forges, 
qu'il venait de prendre , lui avaient été de quelque 
efficacité , et le 25 le sieur Jacquelot était à son tour 
allé le prier d'autoriser le médecin Riolant à passer 
au service de la reine. Ces divers voyages avaient fait 
courir en Flandre le bruit du prochain retour de Marie 
en France, et nous • avons vu comment alors elle en 
avait profité pour jouer Puylaurens. A cette époque , 
tout en posant des jalons pour l'avenir et en sondant 
le terrain , elle ne paraissait pas encore prévoir la 
possibilité de négocier avec son fils ; elle ne comptait 
triompher de son adversaire abhoré qu'au moyen d'une 
union intime ave.c Gaston et des secours de l'empire 
et de l'Espagne. 









— 377 — 



A son retour de Grand à Bruxelles , renonçant à 
occuper le palais archiducal , elle s'était logée clans un 
hôtel loué aux environs de la place du Sablon ; mais 
la pension mensuelle de 8000 ducats que lui servait 
l'Espagne no lui suffisant plus pour maintenir sa petite 
cour sur le pied considérable qu'elle lui avait donné , 
elle avait , par motif d'économie , diminué son train de 
maison et autorisé tous ceux de ses gentilshommes qui 
le désiraient à négocier leur rentrée en France ; elle 
en avait aussi congédié quelques-uns sur la fidélité 
desquels elle avait des doutes , et parmi eux le com- 
mandeur de Valençay, qu'elle soupçonnait, non sans 
raison , de la trahir L 

Plus isolée alors qu'elle ne l'avait jamais été, privée 
du plus grand nombre de ces courtisans du malheur 
qui , au commencement de son exil volontaire , avaient 
contribué par leurs discours à nourrir ses illusions , elle 
s'était imaginée qu'en traitant, à l'insu du cardinal, 
directement avec le roi , elle pourrait obtenir des con- 
ditions acceptables. Les nouvelles qu'elle recevait de 
Paris avaient tout particulièrement contribué à lui inspi- 
rer cette conviction : on lui écrivait que Richelieu était 
dangereusement malade, et que Louis XIII avait laissé 
entendre en plusieurs occasions qu'il ressentait doulou- 
reusement l'absence de sa mère et regrettait le traitement 
qu'il lui avait fait subir. D'autre part , plusieurs des 
parents et des créatures de Richelieu l'avaient suppliée. 



i L'abbé Scaglia à Philippe IV. 10 août 1633. — Correspondance , 
t. I , f. 252, et Instructions pour Des Roches-Fumée. Avenel , Corr, 
de Riclielieu , t. IV. — La Gazette- de Renaudot , du 29 juillet 1G33, 
donne le détail des réformes faites par la reine à sa maison. 




— 378 



■ 



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de leur permettre de parler au cardinal pour qu'il 
s'employât à la réconcilier avec son fils. La reine en 
avait conclu que le moment était opportun pour entrer 
en négociation , et après avoir prié le roi d'Espagne 
d'agir de toute son influence auprès du général de 
l'ordre des Jésuites , auquel appartenait le confesseur 
de Louis XIII , pour qu'il ordonnât à ce religieux de 
chercher à rendre l'esprit de son royal pénitent favorable 
a la demande quelle allait faire i, elle avait envoyé 
à Paris, vers la fin d'octobre, l'un de ses gentilshommes, 
M'' de Villiers S'-Genest, parent de S'-Simon, le grand- 
écuyer du roi. 

Le 6 novembre, M 1 ' de Villiers fut reçu par Louis XIII. 
Après s'être informé de sa santé et lui avoir fait les 
compliments de Marie de Médicis , il demanda une 
audience particulière qui lui fut accordée. Il fit alors 
connaître au roi que la reine l'avait chargé « de lui 
» représenter les mauvais traitements qu'elle recevait 
» de Monsieur par les conseils de Puylaurens , qui lui 
» faisait des algarades et des affronts tous les jours ; 
» que quatre ou cinq jours avant son départ de Bruxelles, 
» il était venu dans la chambre de la reine, accompagné 
» de 25 gentilshommes armés de longues épées au côté 
» et faisant comme s'ils eussent voulu narguer la reine, 



» U Rey nu S°' manda hacer luego la diligencia que la reyna- 
» madré dessea con el g-rai de la compa para que en cargar el confesor 
-. del Rey X™° lo que en materia de conciencia pareciere a proposito 
» sin que parezca que es motibo de S. M. C» por que a proveche 
« mas si bien se puede recelai- alguna contemplacion del gai al card-' 
» de Richelieu, por el respecto que le tiene y la del confesor del 
» Rey podra ser mayor. ,. (Respuesta que se dioalpapel que en 23 de 
» juho dio el conde de Maure 'en nombre de la reyna- madré.) — 
Correspondance de Philippe IV et de l'infante , t. 32 , f. 125 



m' 












— 379 — 

* qui de dépit s'était retirée dans son cabinet où elle 
» pleura longtemps , et que Puylaurens , sortant après 
„ de la chambre , dit qu'il était venu là pour faire voir 
» à tout le monde l'autorité et le crédit qu'il avait 
r, dans la maison de Monsieur et le respect qu'on lui 
» portait ; ce qui augmenta le déplaisir de la reine 
t quand elle le sut , et ce d'autant plus qu'elle savait 
r, que Monsieur n'agissait point par lui-même , mais 
„ suivait absolument les mouvemens de Puylaurens; 
- que pour ce sujet elle suppliait Sa Majesté d'avoir 
» soin de sa santé , non seulement pour l'amour de 
» lui , mais pour l'amour d'elle , qui aimerait mieux 
» mourir que de se voir réduire en l'état de tomber 
» sous leur tyrannie. » Elle priait enfin le roi : « de 
» croire qu'elle n'avait eu aucune part en tout ce que 

* Monsieur avait fait contre Sa Majesté ; qu'il ne lui 
» parlait point d'affaires, et que même le dernier voyage 
„ de Languedoc avait été fait à son desçu L » 

Tel fut, à en croire le cardinal de Richelieu, le 
langage de S'-Genest. Cette relation nous paraît fort 
suspecte : les lettres de l'abbé Scaglia , si prolixes de 
détails sur les dissentiments entre la reine-mère et 
Monsieur , surtout en ce qui concerne Puylaurens , ne 
disent rien de cette algarade ; elles semblent même 
indiquer qu'à cette époque un certain refroidissement 
existait entre Gaston et son favori à la suite d'une 
entrevue que Marie avait eue avec son fils le 15 octobre. 
La reine lui avait alors répété certains propos de Riche- 
lieu : le cardinal, étant à Nancy, avait dit, rapportait-on, 
que quelqu'un cherchait à lui vendre le duc d'Orléans ; 






1 Mémoires de Richelieu , t. VII , p. 456. 



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I 



— 380 — 

que le prix ne l'arrêtait pas, mais qu'il voulait, cette 
fois , qu'on le lui livrât de manière à n'avoir plus jamais 
besoin de l'acheter encore. En entendant ces paroles, 
Monsieur avait répondu avec colère qu'il n'était pas un 
enfant qu'il fût si facile de vendre. La reine avait cherché 
à l'apaiser en rejetant ce propos sur l'insolence bien 
connue du cardinal; mais d'Elbeuf, qui se trouvait présent, 
avait alors rappelé perfidement les 400,000 francs reçus 
jadis par Puylaurens et Le Coigneux lors de la première 
retraite de Gaston en Lorraine L 

En supposant même que l'abbé Scaglia ait pu ignorer la 
visite insolente de Puylaurens. qui s'expliquerait peut-être 
alors par le désir du favori de se venger des insinuations 
de la reine, on comprend difficilement que le récit de 
ce qui s'y passa fit le fond du discours de M r de Villiers. 
Ou bien le roi , en rendant compte au cardinal de cette 
entrevue , s'est étendu sur ce sujet plus que de raison 
pour ne pas lui conter tout ce que S'-Genest lui avait 
dit de la part de la reine-mère , ou, ce qui est plus 
probable, Richelieu, dans ses Mémoires, a exagéré 
l'importance de cet incident pour prouver que Marie 
n'avait aucun regret de sa conduite passée , ni aucun 
désir de s'amender, et que les avanies dont l'abreuvaient 
Monsieur et les siens étaient les seules causes qui 
l'avaient décidée à traiter avec le roi, qu'elle espérait 
attendrir sur son sort. 

Toujours selon les mémoires du cardinal , le roi 
répondit « très-précisément et très-judicieusement » qu'il 
était bien marri de tout ce qu'il venait d'entendre , mais 



1 L'abbé Scaglia au roi et au comte-duc. 17 octobre 1633. — Cor- 
respondance , t. I. 






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381 



que sa mère n'en serait pas là si elle avait suivi ses 
bons conseils ; qu'il avait peine à croire à toute l'affection 
qu'elle lui témoignait après la conduite qu'elle avait 
tenue ; qu'il savait parfaitement la part qu'elle avait 
prise à l'expédition du Languedoc où ses pierreries 
avaient été employées à acheter des armes pour les 
rebelles ; enfin qu'il voyait avec peine qu'il n'y aurait 
pour lui aucune tranquillité en France si sa mère y 
revenait ; non pas qu'il crût qu'elle lui voulût du mal , 
mais parce que tous êeux qui l'entouraient, et qu'il ap- 
pelait les méchants et les brouillons , recommenceraient 
leurs cabales et leurs intrigues. Il ajouta encore que 
si la reine avait pour lui tant d'affection , elle devrait 
bien aussi aimer le cardinal « pensant aux grandes 
v choses que Dieu , par ses bons conseils , avait fait 
» la grâce d'exécuter à la gloire de son Etat depuis la 
« prise de la Rochelle , mais qu'il voyait bien que , 
r> tandis qu'elle aurait auprès d'elle pour son conseil 
» telles gens comme étaient le père Chanteloube et la 
v du Fargis, il ne fallait point parler d'accommodement, 
» ni espérer de pouvoir ramener son esprit. » 

Or au moment où le roi adressait à M 1 ' de Villiers cette 
dure mercuriale à l'adresse .de la reine , il y avait 
quelque temps déjà que M me du Fargis avait perdu toute 
influence sur Marie de Médicis qui , l'appréciant à sa 
juste valeur , avait employé tout ce qui lui restait 
d'influence près du duc d'Orléans pour l'empêcher de 
la donner pour dame d'honneur à sa jeune femme. Quant 
au père Chanteloube, il était toujours en faveur , et la 
confiance que lui témoignait la reine , la. protection dont 
elle le couvrait paraissaient d'autant moins explicables 
au roi que, tout récemment, le parlement de Metz avait 







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t- 382 



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condamné le prêtre oratorien à la peine de mort , comme 
coupable d'avoir stipendié un assassin pour se défaire 
de Richelieu. 

On n'a pas oublié que M r de Rogles, en décembre 1632, 
avait reçu la mission de réclamer de l'infante Isabelle 
et des États-Généraux l'extradition du père Chanteloube, 
convaincu « d'avoir attenté contre la personne de M r le 
» cardinal. » C'était après la publication du pamphlet 
intitulé « Questions d'État » et l'arrestation à Paris 
d'un neveu de ce religieux. Faute de preuves, ce jeune 
homme avait été rendu à la liberté après une longue 
détention ; mais la haine tenace de Richelieu envers 
son oncle ne s'était pas amoindrie et, jusque dans les 
instructions de Des Roches-Fumées , elle s'était mani- 
festée par cette phrase caractéristique : « S'il rencontre 
y le S 1 ' de Chanteloube ou S'-Germain par hasard, il 
« ne les saluera point. Il saluera le commandeur de 
» Valençay et ne fera point de difficultés de luy parler 
» si l'autre luy parle, et luy dira, en passant : On 
» sçait bien que vous n'estes pas de ceux qui font le 
» pire et que vous n'aimez pas la domination du S 1 ' de 
y Chanteloube 1 . » 

^ La mission de Des Roches près de la reine malade 
n'avait pas été en effet seulement de pure courtoisie ; 
la manière dont il devait se conduire avec ses principaux 
serviteurs lui avait été minutieusement prescrite et il avait 
aussi été chargé de sonder adroitement les dispositions de 
Marie de Médicis à l'égard du cardinal. Richelieu, à cette 



1 Instruction du roy selon laquelle le S 1 ' de Roches, cap. des chevau- 
légers , se conduira au voiage que le roy l'envoie faire vers la reyne 
sa mère. Avenel , t. IV, p. 463. 






— 383 — 

époque , n'était peut-être pas très-éloigné de favoriser 
sa rentrée en France si elle manifestait quelques regrets, 
ou si elle laissait entrevoir le désir de tout oublier. 
Il avait même, au sujet de son retour, fait consulter 
Châteauneuf par Lamont, gouverneur de la forteresse 
d'Angouléme où l'ancien garde des sceaux était ren- 
fermé , et le vieil homme d'État s'était écrié que si le 
cardinal faisait cette faute il était perdu , que jamais 
la reine ne changerait et qu'elle recommencerait tout 
ce qu'elle avait fait l . 

Marie de Médicis avait du reste pris soin de montrer 
que si quelque chose avait changé en elle depuis son exil, 
ce n'était pas son aversion pour le cardinal. Des Roches 
devait lui tenir ce discours : « Madame , M r le cardinal 
r, m'a chargé de dire à V. M. que, bien qu'il sçache 
» à son grand regret combien son nom vous est odieux , 
r> il ne laisse pas de vous supplier de souffrir que je 
» vous die de sa part que vous n'avez point de serviteur 
r, qui vous soit plus affectionné que luy, ny qui reçoive 
» plus de desplaisir de vostre maladie. » L'instruction 
ajoutait : Si la reine parle à Des Roches du cardinal 
il lui pourra dire : « Madame , vous aviez voulu abso- 
» lument perdre M 1 ' le cardinal qui a tousjours esté 
y> passionné à vostre service , sans vous séparer de ce 
» dessein ; le roy estimait ne le pouvoir souffrir sans 
» se faire un notable préjudice. En suite de ce dessein, 
v vous vous estes liée avec diverses personnes odieuses 
m au roy, vous estes sortie de France ; qu'a-t-on peu 
t faire ? 



1 V. Cousin. M« te de Chevreuse , note du chapitre III. 




■ 



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384 



» J'ay ouy dire plusieurs fois à M r le cardinal qu'il 
» scavait plus certainement, qu'il n'estoit asseuré de 
y voir ce qui estait devant ses yeux , qu'on vous a 
» trompée en tous les sujets qu'on a pris pour le mettre 
« mal contre vous. Qu'il eust bien peu vous en esclaircir, 
» mais que jamais vous ne l'aviez voulu souffrir, ains 
» luy avez dit en présence du roy que vous estiez irré- 
■» conciliable et le vouliez estre... 

» Je l'ay veu plusieurs fois les larmes aux yeux 
» parlant de ceste affaire et disant , qu'outre qu'il ne 
y> vous avait jamais offensée , vous sçavez bien qu'il n'a 
» rien oublié de ce qu'il a pu pour se raccommoder 
» avec vous. 

v Au reste ce qui, à mon petit jugement, m'a fait 
» recognoistre la passion que M r le cardinal a pour 
» vous, c'est que jamais il ne vous a imputé le mal 
r> qu'on luy a fait , et les vilenies que l'on a escrittes 
» contre luy, mais bien à ceux qui estoient autour 

r> de VOUS. r> 

Quelle modération ! quelle habileté ! et qu'alors il eût 
été facile à la reine de rentrer en grâce en jetant 
par dessus bord quelques-uns de ses serviteurs , ceux-là 
justement qui, dans la guerre de plume ouverte contre 
le cardinal , lui avaient porté les plus cruelles bles- 
sures. Mais Marie n'avait pas répondu un mot au 
compliment que lui avait fait Des Roches au nom du 
premier ministre : dédaigneux silence , plus injurieux 
mille fois que toutes les ' récriminations qu'elle aurait 
pu lui adresser , « qui montrait la fermeté avec laquelle 
■n elle persévérait en la mauvaise volonté qu'elle avait 
» contre lui , » et avait dispensé l'envoyé de Richelieu 
de remplir la dernière partie de son mandat. 






% 









— 385 — 

Désespérant de voir jamais s'éteindre la haine que 
la reine-mère lui portait , le cardinal avait alors non 
seulement renoncé à de nouvelles tentatives de récon- 
ciliation mais , profondément blessé de l'accueil fait à 
ses avances , il s'était encore juré de mettre obstacle 
à toutes celles qu'elle même ferait auprès du roi. Pour 
atteindre ce but , il n'avait pas hésité à la noircir dans 
l'esprit de Louis XIII en la lui représentant comme 
complice des criminels qui attentaient à sa vie, puisque, 
selon lui, elle protégeait ceux qui méditaient le meurtre 
et payaient le meurtrier. 

Vers le milieu de septembre 1633 , le parlement de 
Metz , nouvellement institué et qui avait à cœur de 
prouver sa reconnaissance au premier ministre , avait 
condamné à être rompu vif sur la roue pour attentat 
à la vie du cardinal le nommé Alfeston , natif de 
Châlons et fils du lieutenant criminel de Vitry. Alfeston 
avait pour complices : Isaac Saulcier , ancien valet de 
chambre- de feu le maréchal de Marillac , et Hélie 
Bélanger , dit Mermont , qui avait servi dans la com- 
pagnie des gardes de la reine-mère à Bruxelles. D'après 
l'accusation , La Roche , valet de Chanteloube , avait 
engagé Alfeston à assassiner le cardinal ; il lui avait 
assuré , au nom de son maître , que ce meurtre serait 
agréable à Dieu , lui avait promis une forte récompense 
en cas de réussite et lui avait remis comme avance 
une somme de cent écus. C'était encore La Roche qui , 
dans le logis du prêtre oratorien , avait racolé les deux C ^ 
autres complices et leur avait donné à chacun cent 
francs « en patagons. » Alfeston était allé les attendre 
hors de Bruxelles , à une demi-lieue de la porte de 
Namur , au logis du capitaine du charroi de la reine- 



— 386 — 






■ 






mère, monté sur un cheval gris-pommelé nommé le 
Grand-Hongre ou le Polacre , que La Roche lui avait 
envoyé par maître Claude, cocher de Chanteloube. Ce 
cheval, qu'on lui avait donné comme étant de grande 
fatigue , appartenait à l'écurie de Marie de Médicis et 
on l'avait fait revenir tout exprès à son intention 
de Namur, où l'avait laissé la duchesse d'Ornano en 
allant à la rencontre de la duchesse d'Orléans. 

Le crime devait s'exécuter à Châlons lorsque le car- 
dinal y passerait à son retour de Lorraine : de la 
fenêtre d'une maison à plusieurs issues en face de celle 
qu'il devait occuper, au moment où il apparaîtrait sur 
le seuil de la porte, Alfeston devait lui tirer un coup 
de mousquet. 

Tous ces détails résultaient des révélations de Saul- 
ciêr et de Mermont et des aveux arrachés à Alfeston 
par la torture. Toutefois, ce n'était pas la délation de 
ses complices qui avait mis ce dernier entre les mains 
de la justice , mais le meurtre d'un nommé Clerbourg 
auquel, toujours selon l'accusation, il avait confié son 
dessein et dont il s'était défait aux environs de Toul 
de crainte de trahison. 

Le parlement de Metz, en condamnant Alfeston, 
décréta prise de corps contre Chanteloube , La Roche 
et Garnier , ancien secrétaire du maréchal de Marillac , 
« les deux premiers parce qu'ils avaient été chargés 
» par le criminel et ses complices, et le dernier en 
». ce qu'il était fait quelque mention de lui par le procès, 
» qui donnait lieu de le soupçonner. » 

On remarqua que Saulcier et Mermont ne furent pas 
inquiétés , quoiqu'il ne fût pas dans les habitudes de la 
justice d'alors de payer de leur grâce les dénonciateurs. 






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Plus tard on trouva singulier qu'Alfeston , comme tous 
ceux qui furent accusés de s'être laissé armer par les 
émigrés de Bruxelles pour attenter à la vie de Richelieu, 
fut convaincu d'un meurtre qui entraînât la peine de 
mort indépendamment de tout autre crime. Ces réflexions 
et le soin tout particulier que met le cardinal à rapporter, 
dans ses mémoires , les moindres détails des prélimi- 
naires d'un attentat qui n'eut pas même un commence- 
ment d'exécution, puisque le coupable fut arrêté alors que 
dix lieues au moins le séparaient encore de la personne 
qu'il devait frapper, préliminaires qui incriminent tout 
particulièrement Chanteloube et la reine-mère , ont fait 
supposer que cette accusation , tout aussi bien que le 
jugement du parlement de Metz, n'avait été qu'une 
atroce comédie ordonnée par Richelieu pour noircir 
dans l'esprit du roi Marie de Médicis et le plus fidèle 
de ses serviteurs. La reine , du reste , repoussa tou- 
jours avec énergie les soupçons que l'on voulait indi- 
rectement faire planer sur elle , et l'abbé de S'-Germain, 
dans une des pièces qu'il publia pour la défendre , 
s'exprime au sujet de l'attentat de la manière suivante : 
« Tout ce que nous pouvons dire de la condamnation 
» d'Alfeston , est que par l'examen imprimé des pro- 
r, cédures faites contre luy, il est constant qu'il n'a 
» jamais eu dessein d'attenter à la personne du cardinal ; 
y que les deux qui l'ont accusé sont des meschans qui 
» se sont dénoncez eux-mesmes et ont chargé Alfeston , 
v après l'asseurance de l'impunité et promesses de 
» grandes récompenses. Il est vray que cestuy-ci dans 
» la rigueur de la question accusa le père Chanteloube : 
» mais en son testament suppliciaire et sur l'eschaffaut 
» il protesta devant Dieu qu'on luy avait arraché cette 









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— :>>88 — 

» déposition par les iourmens , . . . nous avons la lettre 
» que le confesseur qui assistait le patient en a escrit , 
- et cela a esté confirmé par quelques uns de ses juges. . . 
» Si on eust eu dessein d'employer Alfeston à cette 
* mauvaise action , on ne luy eust donné un cheval 
» cogneu et marqué à la cuisse 1 . » 

Le Grand Hongre, bien plus encore que les aveux 
d' Alfeston et de ses prétendus complices , était en effet 
la pièce de conviction qui avait servi à dissiper les 
doutes de Louis XIII sur les relations du meurtrier avec 
ceux qui entouraient sa mère. Ce cheval , il l'avait 
vu souvent dans les écuries de la reine ; aussi était-il 
persuadé de la culpabilité de Chanteloube et s'étonnait-il 
que Marie de Médicis conservât auprès de sa personne 
un homme capable d'aussi méchants desseins. Ce fut 
particulièrement dans un deuxième entretien qu'il eut 
avec M r de Villiers que le roi lui parla de toute cette 
affaire ; mais bien que Richelieu , dans un écrit qui 
est arrivé jusqu'à nous 2 , lui eût dicté en quelque 
sorte le discours qu'il devait tenir à ce gentilhomme , 
Louis XIII, dans cette circonstance, paraît s'être quelque 
peu départi de son habituelle soumission aux conseils , 
pour ne pas dire aux ordres du cardinal. Rentré à 
Bruxelles le 18 novembre , l'envoyé de la reine se loue 
en effet de l'accueil gracieux qu'il a reçu du roi 3 , 

1 Diverses pièces pour la défense de la royne-mère du roy très- 
chrestien Louis XIII, faites et reveues par Messire Mathieu de 
Morgues, S r de S'-Germain, etc. Anvers, 1637. — In-fol. p. 542. 

3 Mémoire envoyé au roy sur le voyage du S r de Villiers S'-Genest, 
8 novembre 1633 ; — Ce que le cardinal conseillait au roi d'écrire 
à la reine par M. de Villiers S' Genest. — Avenel , t. IV, p. 499. 

3 L'abbé Scaglia à Philippe IV. 21 novembre 1633. — Correspon- 
dance , t. I , f. 336. 



IV71 1 



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— 389 



ce qu'il n'aurait certainement pas fait si le monarque 
avait tenu le langage que Richelieu lui attribue ; 
il raconte que dans les entretiens particuliers qu'il eut 
avec lui, Louis s'informa de la façon de vivre de sa 
mère et de la nature de ses relations avec le duc 
d'Orléans ; qu'il le questionna longuement sur la per- 
sonne de la duchesse d'Orléans sans jamais l'appeler 
toutefois autrement que la princesse Marguerite. L'en- 
tretien prit surtout un intérêt particulier quand S*-Genest 
lui demanda l'autorisation de visiter le Luxembourg , 
comme il en avait reçu l'ordre. Le roi le lui permit et 
ajouta que le palais était en bon ordre grâce aux soins 
qu'il y avait fait apporter, quoiqu'il sût bien que sa 
mère le destinait à un autre , au duc d'Orléans qu'elle 
lui préférait. Puis il lui dit qu'il était bien regrettable que 
sa mère eût tant offensé et haït autant le cardinal qui, 
certes, ne le méritait pas et lui disait toujours beaucoup 
de bien d'elle , et ce fut à cette occasion qu'il se plaignit 
amèrement de la protection dont elle couvrait le père 
Chanteloube qui avait envoyé pour tuer Richelieu un 
homme qu'on avait arrêté monté sur un des chevaux 
de ses écuries. M r de Villiers s'efforça vainement de 
défendre l'oratorien de l'accusation portée contre lui. 
A cela près , sa mission parut avoir assez bien réussi , 
et l'on crut généralement à Bruxelles que les relations 
si longtemps interrompues entre Marie de Médicis et 
le roi ne tarderaient pas à se rétablir. 

S'-Genest avait obtenu l'autorisation de faire trans- 
porter de Paris à Bruxelles quelques fourgons chargés 
de meubles et d'effets d'habillement appartenant à la 
reine ; par suite d'un malentendu tout le convoi fut 
arrêté à Péronne par les agents du fisc. Marie s'empressa 






— 390 — 



V9* 



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de saisir ce prétexte pour envoyer de nouveau * 
Louis XIII un de ses gentilshommes, le sieur Jacquclot, 
lui porter ses réclamations : il quitta Bruxelles le 
16 décembre i. En ce moment la reine était informée 
que les chirurgiens qui traitaient le cardinal avaient 
déclaré son mal incurable et ne croyaient pas qu'il pût 
vivre encore jusqu'au printemps ; quelques-uns disaient 
même qu'il ne verrait pas la fête des Rois. Quoique 
cette mort pût hâter sa réconciliation , elle craignait, 
cependant de voir le père Joseph , son ennemi déclaré , 
et le père Sancy, oratorien depuis peu élevé à l'épis- 
copat, s'emparer de l'esprit du roi et rendre les 
négociations difficiles en exigeant d'elle des conditions 
plus dures encore que celles que lui aurait faites 
Richelieu ; aussi avait-elle pris ses mesures pour 
que les religieux qui devaient assister celui-ci dans ses 
derniers moments, le fissent consentir à déclarer au roi 
la fausseté des imputations qu'il avait dirigées contre 
elle |, A cette époque elle était tellement persuadée 
que sa rentrée en France était prochaine, qu'elle prenait 
déjà toutes ses dispositions pour quitter les Pays-Bas 
et se préparait à accomplir auparavant le vœu qu'elle 
avait formé de visiter à Anvers le tombeau de la bien- 
heureuse Anne de S'-Barthélemy, à l'intercession de 
laquelle elle attribuait sa guérison lors de la maladie 
qui l'avait frappée pendant son séjour à Gand 3. Elle 



1 Cette date resuite de la lettre de l'abbé Scaglia à Philippe IV 
4u 16 décembre (t. I, f. 347 de sa correspondance). Richelieu dans 
ses mémoires , dit que Jacquelot arriva à Faris le 14 novembre. 

2 L'abbé Scaglia à Olivarès. 23 décembre 1633. (T. I , f. 355.) 

,.L 1 J d ' aU ^ 24 décembre - ("-. f- 357.) A l'appui de 

cette lettre nous en trouyons une autre de Délia Faille à l'abbé de 



■m' 



- 391 — 

avait également décidé que le père Suffren la précéderait 
près de Louis XIII pour le préparer à sa prochaine 
arrivée ; elle devait attendre à la frontière les ordres 
du roi qui lui seraient apportés par Bouthillier ou son 
fils, avec lesquels elle correspondait par l'intermédiaire 
de Chantemêle , leur parent. 

Tout à coup Jacquelot revint de Paris rapportant 
de si fâcheuses nouvelles que tous les préparatifs de 
départ furent suspendus L Le roi mandait à sa mère 
que, puisqu'elle n'avait pas eu égard aux désirs qu'il 
lui avait fait exprimer par M r de Villiers d'éloigner 
d'elle les mauvais conseillers , les voyages qu'elle pour- 
rait faire faire à Paris lui étaient peu agréables , qu'ils 
ne servaient à rien , ne pouvaient avoir d'autre but 
que de poursuivre à la cour de coupables pratiques et 
qu'elle pouvait se dispenser de les renouveler 2 . Jus- 
qu'alors cependant , dans ses discours ou dans ses 
lettres , le roi n'avait encore jamais exprimé catégo- 
riquement les conditions qu'il mettait à sa réconciliation 



S'-Michel , le requérant de la part de Messieurs les gouverneurs de 
loger dans son abbaye « la reine-mère qui s'en vat à Anvers pour 
.. l'accomplissement de certain vœu qu'elle a faict et que son inten- 
» tion est d'y demeurer seulement 3 ou 4 jours. •■ (Audience 659.) 

i L'abbé de S'-Michel s'était excusé de loger la reine , « parce 
- que dernièrement au logement d'icelle , nostre abbaye , église et 
•- maisons ont esté à trois fois en hazard d'estre mis en cendres , 
« n'eust esté la diligence de nos religieux et plustost par miracle 
» qu'autrement » et il avait conseillé de lui donner pour habitation 
l'hôtel du b° n de Rodes ou du b on d'Hoboque. Délia Faille lui répond, 
le 29 décembre^que pour le moment la reine mère n'ira pas à Anvers , 
mais quand elle s'y rendra, comme ce ne sera que pour peu de jours , 
qu'elle devaiten sa qualité de belle-mére du roi, être logée à l'abbaye 
S'-Michel , et que les dommages qui en résulteraient seraient payés. 
(Audience 667.) 

2 Mémoires de Richelieu , t. 7 , p. 460 , et Lettre de l'abbé Scaglia 
à Philippe IV. l r janvier 1634. — Correspondance, t. II, f. 1 à 5. 









I 












392 



avec sa mère ; il avait violemment accusé Chanteloube 
et blâmé la protection dont le couvrait la reine , il 
n'avait jamais demandé son éloignement. Que s'était-il 
donc passé depuis le voyage de M r de Villiers ? 

La conscience troublée peut-être par les reproches 
de son confesseur, lame émue par les paroles que 
M r de Villiers lui avait portées au nom de sa mère 
et que quelques uns de ceux qui l'approchaient , Saint- 
Simon entre autres , avaient pris à tâche de ne pas 
lui laisser oublier, Louis XIII avait résolu de soumettre 
à son conseil d'Etat la question de savoir si , oui ou 
non , il devait laisser rentrer la reine en France , et 
si oui , à quelles conditions : décision de tout point 
d'accord avec l'irrésolution de son caractère et dont 
le cardinal sut habilement profiter pour faire adopter 
sa manière de voir. 

Ce fut le 18 décembre que se réunit le conseil. 
Richelieu s'étend assez longuement dans ses mémoires 
sur cette séance dans laquelle , bien qu'il ne se nomme 
pas, il porta la parole comme accusateur, car quel autre 
que lui eût osé dresser contre Marie de Médicis un 
réquisitoire aussi amer. Il rappela qu'avant son départ 
pour Compiègne elle avait refusé toutes les conditions 
d'accommodement proposées par le roi ; que , rassurée 
contre toute mesure de rigueur , elle ne s'était pas 
moins jetée dans les bras des ennemis de l'État , bien 
qu'elle n'ignorât pas que tout bon Français condam- 
nerait son action , et qu'elle avait fait alliance avec 
Monsieur, sachant toute la peine que le roi en pourrait 
ressentir. Il fallait donc être aveugle pour ne pas voir 
dès lors dans sa conduite le désir de rester à jamais 
irréconciliable , quoiqu'on fit. Cette aversion pour le roi 



mi 



393 — 



et l'État l'avait fait s'allier à l'Espagne et à l'empire , 
et le soulèvement du Languedoc en était un témoignage 
aussi évident que la froide réception qu'elle avait faite 
à Des Roches et aux compliments du cardinal. Elle 
paraissait maintenant vouloir se réconcilier, mais quelle 
foi pouvait-on avoir en ses promesses ? N'avait-elle pas, 
à Blois, juré sur les Saints Évangiles qu'elle ne pensait 
pas à s'enfuir, alors même qu'elle préparait son évasion ? 
N'avait-elle pas, plus tard, prétendu ne rien connaître 
de la fuite de Monsieur, alors qu'elle l'avait favorisée ; 
ni de l'expédition du Languedoc dont elle avait été la 
complice ? Enfin , quelques jours à peine avant son 
évasion du château de Compiègne, n'avait-elle pas trouvé 
criminel qu'on la suspectât de vouloir se retirer en 

Flandre ? 

D'autre part, de quels avantages pourrait être son 
retour ? Celui du duc d'Orléans en serait moins certain , 
à cause de la mésintelligence qui régnait entre eux et qui 
les portait à se fuir et à s'éloigner le plus possible l'un 
de l'autre ; par contre si ce retour s'opérait, l'union entre 
la mère et le fils ne manquerait pas de se rétablir, et bien 
des gens qui n'osaient se fier au prince qu'ils estimaient 
trop léger, embrasseraient son parti s'ils le savaient 
sous la direction de la reine dont ils connaissaient le 
caractère résolu : c'en serait fait de la paix publique. 
Quand même, en effet, tous deux rentreraient en France 
parfaitement satisfaits d'eux-mêmes et du roi et com- 
plètement réconciliés, trois mois ne seraient pas écoulés 
sans qu'on les vît de nouveau mécontents, quelques soins 
qu'on prît à les satisfaire , et former un parti puissant 
que le retour de Monsieur seul ne suffirait pas à 
constituer. 



394 — 









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Ce discours pouvait se passer de conclusion. Toute- 
fois le conseil, inspiré sans doute par le cardinal, ne 
pnt pas une décision aussi radicale qu'on aurait pu le 
supposer. Il jugea que si la reine voulait témoigner 
avoir été étrangère aux tentatives d'assassinat contre 
le cardinal soudoyées par ses confidents , et livrer 
ceux-c, à la justice royale, Sa Majesté devait la recevoir 
dans son royaume et lui rendre la jouissance de ses 
biens et de ses pensions , pour en vivre librement dans 
quelqu'une de ses maisons, loin de la cour, au moins 
jusqu'à ce qu'elle eût donné par sa conduite des preuves 
de repentir ». 

Cette solution était très-habile : en tenant compte 
des appréhensions développées par le cardinal, elle 
donnait satisfaction aux désirs secrets du roi et mettait 
la rentrée de la reine à un prix auquel il était à prévoir 
qu'elle ne consentirait pas. Lui fut-elle communiquée 
à cette époque ? Il ne le paraît pas. Marie de Médicis , 
tout en sondant le terrain, n'avait pas encore offert 
d'entrer en négociation, et le conseil avait été réuni 
bien moins pour donner son avis sur une démarche 
formelle que sur une demande éventuelle. Mais les 
nouvelles insolences des serviteurs de Monsieur four- 
nirent bientôt au cardinal l'occasion de faire connaître 
à la reine quel sacrifice lui était imposé. 



1 Mémoires de Richelieu, t. 7, p. -161 et suivantes. 









CHAPITRE XVIII 



Les dissentiments entre Monsieur et la reine-mère deviennent plus -vifs. — Affaire Le Sec. — 
Heurtaut blesse le marquis du Fargis. — Gaston nomme la marquise dame d'honneur de la 
duchesse d'Orléans. — La reine se décide à négocier avec Richelieu. — M' de la Leu est envojé 
à Paris. — La reine s'en remet à la générosité du cardinal. — Lettre de Suffren à Richelieu. 

— Réponse du roi à M' de la Leu. — Lettres de Richelieu à la reine et à SufTren. — Nouveaui 
attentats dont il accuse les ministres d'Espagne et Chanteloube d'avoir soudoyé les auteurs. 

— Invraisemblance de ces accusations. — Leur but. 



Bien que , en apparence , la mésintelligence entre le 
cardinal et le duc d'Orléans fût la seule cause de la 
fuite de ce dernier, c'était cependant sur Richelieu 
seul que comptaient les principaux confidents de Mon- 
sieur pour obtenir des conditions favorables , lors de 
la rentrée de leur maître en France. Tous connaissaient 
le peu de sympathie qui régnait entre Gaston et son 
frère , et prévoyaient que tout autre que le cardinal , 
plus soucieux de servir les passions du roi que désireux 
de rendre la paix à la France, se montrerait, moins que 
lui , disposé à leur payer à prix d'or leur intervention 
dans les négociations. Aussi avait-on remarqué la préoc- 
cupation de Puylaurens pendant tout le temps qu'avait 
duré la maladie de Richelieu , et les procédés respec- 
tueux dont les siens avaient alors usé envers la reine- 
mère. Mais ces égards avaient cessé à la nouvelle du 
rétablissement en quelque sorte miraculeux du premier 
ministre ; la mésintelligence entre les deux partis 



— 396 






| : 






français, un moment endormie, s'était de nouveau 
réveillée , et de véritables querelles avaient bientôt 
éclaté entre eux. 

Dans les premiers jours de janvier 1634 Le Sec- 
ancien secrétaire d'Anne d'Autriche , que des' intrigues 
auxquelles il avait été mêlé avaient forcé de fuir à 
Bruxelles , offensé de quelques paroles de mépris du 
comte de Rochepot , fils du marquis du Fargis , en 
avait fait demander raison à ce dernier par Heurtàut 
gentilhomme de la reine-mère. Le marquis était de trop 
grande maison pour consentir à se mesurer avec Le Sec 
fils d'un marchand de bois de Paris ; aussi reçut-il 
très-mal son envoyé : Quoi ! s'écria-t-il , ce méchant 
homme voudrait mettre l'épée à la main contre moi « — 
Méchant homme n'avait pas à cette époque la signi- 
fication que nous lui donnons de nos jours, il équivalait 
à homme de rien. — Heurtant se fâcha très-fort de 
cette injure adressée à celui qui l'avait pris pour par- 
rain et qu'il assurait être un homme de bien, c'est-à-dire 
de qualité. La discussion devint bientôt très-vive , et 
du Fargis s'étant oublié jusqu'à donner un soufflet à 
son interlocuteur reçut, avant d'avoir pu se mettre 
en garde , trois coups d'épée dans la poitrine dont l'un 
lui perça le poumon droit. 

Heurtant s'enfuit chez la reine qui l'assura de sa 
protection. Aussitôt grand émoi chez le duc d'Orléans 
qui demanda à sa mère de lui livrer le meurtrier pour 
le mettre entre les mains de la justice; refus de Marie, et 
menace de Monsieur de se plaindre au marquis d'Aytona 
pour la forcer à y consentir. Chanteloube fut aussitôt 
envoyé chez ce dernier pour réclamer son appui ; il fin 
reçu très-courtoisement , mais le gentilhomme espagnol 



_ 397 — 

ne crut pas devoir intervenir dans une querelle qu'il 
jugea n'avoir pas plus d'importance que toutes celles 
qui éclataient sans cesse entre les Français et, de 
l'aveu de l'un d'eux 1, lui donnaient plus d'embarras 
qu'il n'en éprouvait à gouverner les Pays-Bas. La reine 
avait compté que d'Aytona viendrait lui-même la ras- 
surer ; dans son refus d'intervention elle vit la preuve 
qu'il était à la dévotion de son fils et, craignant de 
le voir se prêter à la violation de son hôtel dont le 
menaçait Gaston, elle préféra, pour n'en pas subir 
l'affront , consentir à laisser mener Heurtaut à la cita- 
delle d'Anvers où s'instruirait son procès. _ 

Le duc d'Orléans , outré du procédé de sa mère et 
de son opiniâtreté à protéger un petit gentilhomme 
dont l'épée venait de le priver pour longtemps d'un 
de ses conseillers les plus dévoués , résolut de lui faire 
pièce à son tour en nommant la marquise du Fargis 
dame d'honneur de la duchesse. Quand , au mois de 
septembre précédent , il avait manifesté l'intention d'ap- 
peler à cette charge cette intrigante de grande maison 
dont nous n'avons plus à faire le panégyrique , Marie 
de Mêdicis , tremblant de voir une femme de cette 
réputation placée dans l'intimité de sa jeune et candide 
belle-fille , avait obtenu de l'infante qu'elle déciderait 
son fils à renoncer à ce choix. Gaston avait donné à 
l'archiduchesse sa parole de ne pas donner suite à son 
projet ; mais la mort de celle-ci l'ayant relevé de sa 
promesse , il trouva ingénieux de mettre du baume sur 
les blessures du marquis du Fargis et du même^ coup 
de se venger de sa mère. Pour qu'elle n'eût pas sujet de 



1 Mémoires de Gaston' d'Orléans . p. CÛO. 



9B 



m 






— 398 — 

l'ignorer, après avoir dès le matin envoyé Puylaurens 
prier le marquis d'Aytona d'agréer son choix, il alla 
lui-même chez la reine lui donner la nouvelle de ce 
coup d Etat, et lui apprendre qu'en sortant de chez 
elle il recevrait le serment de la marquise (23 janvier) 
11 est plus facile d'imaginer que de peindre la colère 
de Marie de Médicis. Elle s'emporta et jura que si 
cette dame avait l'outrecuidance de se présenter chez 
elle avec sa belle-fille , elle la ferait jeter à la porte. 
Monsieur répondit qu'il était le maître chez lui que 
ne se mêlant point de contrôler ce qui se passait' dans 
la maison de sa mère , elle avait mauvaise grâce de 
s occuper de ce qu'il faisait dans la sienne. Puis comme 
la reme allait se mettre à table il voulut, selon 
1 étiquette, lui donner la serviette; mais elle ne le 
permit pas et , lui tournant le dos, elle se retira dans 
ses appartements. Monsieur s'en trouva très-offensé 
tout en protestant qu'il lui garderait toujours le respect,' 
il jura qu'il n'en agirait pas de même avec ceux qui lui 
étaient attachés , et qu'il les ferait châtier selon leur 
mérite s'ils lui en donnaient l'occasion. Il se rendit 
ensuite chez sa femme, et bien qu'elle le suppliât à 
genoux, en pleurant, de ne pas lui donner pour com- 
pagne une dame dont il lui avait dit tant de mal, 
elle ne put changer sa résolution. Gaston lui répondit 
quil demandait pardon à Dieu d'avoir calomnié la 
marquise i, et celle-ci prit possession de son poste. 

Cette affaire provoqua chez la reine d'amères réflexions 
Depuis la mort de l'infante elle se sentait plus isolée 



' Mémoires de Richelieu , t. 8 , p. 31 , et Lettre de /'abbé Seaalia 
à Philippe IV. 26 janvier 1634. (Coït., t. II, f. 9.) 









— 399 — 

que jamais. Elle n'avait plus trouvé chez les membres 
du conseil de régence ce respect, ces attentions que 
lui avait prodigués l'archiduchesse. Persuadés que le 
parti de la reine n'avait en France aucun appui et ne 
fournirait qu'un faible appoint à celui de Monsieur , 
les ministres espagnols la blâmaient de ne pas s'entendre 
avec Gaston et semblaient la rendre responsable des 
démarches de celui-ci pour se réconcilier avec le roi ; 
comme si, en les faisant, il n'eût voulu que se soustraire 
à la tutelle qu'elle prétendait lui imposer. Brouillée avec 
ses deux fils , elle sentait qu'elle ne devait plus rien 
attendre de leur affection et serait toujours sacrifiée 
par l'un à la raison d'État, par l'autre à son égoïsmo. 
Désespérant enfin de jamais rentrer en France en en 
forçant les portes, elle résolut de fléchir son indomptable 
orgueil , de faire amende honorable et de négocier avec 
le cardinal. Ce qu'il dût lui en coûter pour s'y décider, 
les déchirements qu'elle dût souffrir, Dieu seul le sait ! 
Mais ayant pris la résolution de traiter, ce ne fut pas 
par des voies obscures , par des chemins tortueux qu'elle 
s'engagea ; ce fut au grand jour , en confessant tout 
aussi nettement sa défaite qu'elle avait hautement affiché 
sa haine. Elle avait promis à l'Espagne de ne jamais 
traiter sans lui en faire part, sans lui demander son 
assentiment, jugeant qu'elle lui devait bien ce témoignage 
de confiance pour prix de l'hospitalité qu'elle en recevait : 
elle n'y manqua pas. Elle avait deux gendres, le roi 
d'Angleterre et le duc de Savoie qui , à Compiègne et 
pendant son exil , lui avaient montré un intérêt assez 
platonique il est vrai , mais qu'il n'avait peut-être pas 
dépendu d'eux de rendre plus réel; elle leur fit part 
de sa résolution en leur en avouant franchement les 






400 - 






m 



I* 



motifs : l'impuissance des Espagnols à lui venir en 
aide, le peu d'union qui existait entre elle et Monsieur, 
et les démarches de ce dernier pour traiter à son insu 
et à son exclusion. 

Selon Richelieu , la reine écrivit le 22 janvier à 
Bouthillier par l'ordinaire de Flandre pour lui demander, 
au nom de Chanteloube, qu'elle avait choisi pour négo- 
ciateur, un passeport que La Roche devait aller chercher 
à Paris. Le cardinal trouva ce choix d'une rare impu- 
dence , surtout au lendemain du procès d'Alfeston et de 
la condamnation qui avait frappé ces deux hommes. 
Il est si peu vraisemblable qu'elle ait désigné le prêtre 
oratorien pour une telle mission, que nous nous refusons 
à l'admettre. La reine n'aurait pas connu l'arrêt de la 
cour de Metz qu'elle ne pouvait ignorer l'animosité avec 
laquelle Richelieu avait toujours poursuivi Chanteloube ; 
le désigner pour traiter eût donc été une faute qui ne 
pourrait s'expliquer que par le désir de braver une 
fois encore le cardinal, au moment même où elle s'hu- 
miliait devant lui. Hypothèse admissible si elle avait 
négocié contre son gré, mais qui ne l'est plus du moment 
qu'elle s'y décidait de sa propre initiative. L'abbé 
Scaglia clans la lettre qu'il écrit à Philippe IV le 
31 janvier pour l'informer de la résolution de la 
reine de traiter avec son fils , résolution qu'il attribue 
à la nomination de M me du Fargis , dit qu'elle envoya 
réclamer un passeport pour un gentilhomme de sa 
maison , mais il ne parle pas du père Chanteloube , 
qu'il aurait certainement nommé s'il avait été question 
de lui. Aussi soupçonnons-nous Richelieu de prêter 
à la reine la pensée d'un choix aussi invraisem- 
blable , pour insinuer qu'au fond elle n'avait nullement 



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— 401 — 

l'intention de traiter, que c'était une nouvelle scène 
de la comédie imaginée par elle pour rompre les négo- 
ciations du duc d'Orléans et que , pour les traîner en 
longueur, elle faisait naître des difficultés dès l'ouverture 
des préliminaires. Rien cependant n'était moins fondé : 
Marie de Médicis était de bonne foi et l'on ne doutait 
pas à Bruxelles que Richelieu , enchanté de l'occasion 
qui se présentait de la réconcilier avec le roi, n'accueillît 
avec empressement ses propositions l . 

Quoi qu'il en soit , ce ne fut pas le père Chanteloube 
mais M 1 ' de la Leu qui apporta à Paris le 15 février , 
au roi et au cardinal , les lettres par lesquelles la reine - 
mère leur faisait connaître son désir de négocier sa 
rentrée en France. Malheureusement pour le succès de 
cette mission , dix jours auparavant avaient été inter- 
ceptées les dépêches par lesquelles Marie informait le 
duc et la duchesse de Savoie de son intention de traiter 
et leur en donnait ses raisons. Parmi celles-ci, il en 
était une que le souvenir de faits tout récents , et ce 
secret espoir qui n'abandonne jamais les plus désespérés, 
avaient placée sous sa plume : c'est que son raccom- 
modement empêcherait sans doute celui de Monsieur. 
L'approbation que le marquis d'Aytona avait donnée à 
la reine s'y trouvait aussi rapportée. Il en résulta que 
le roi , auquel ces dépêches furent soumises , n'accueillit 
qu'avec une extrême méfiance des ouvertures de paix 
que les ennemis du royaume avaient en quelque sorte 
prises sous leur patronage , et qui paraissaient n'avoir 
en vue que de prolonger le malaise provoqué en France 



i L'abbé Scaglia 
t. II . p. 27. 



Philippe IV. 31 janvier 1634. — Correspondance , 



26 



— 402 



I 













par l'absence du duc d'Orléans. Il consentit cependant 
à recevoir les lettres de sa mère , mais ce furent ses 
ministres, le cardinal, le garde des sceaux Bouthillier, 
Bullion et Saint-Chamont , qu'il chargea d'entendre à 
Ruel, le 19 février , la lecture des instructions remises 
à M r de la Leu. 

Les démarches inutiles que Marie de Médicis avait 
fait faire près du roi par tous ceux qu'elle lui avait 
envoyés depuis le mois de juin , l'avaient tout au moins 
éclairée sur la faveur plus grande que jamais de Riche- 
lieu, et elle avait compris que sans son consentement 
et son entremise jamais elle ne rentrerait en France. 
Décidée à tous les sacrifices personnels , à toutes les 
humiliations dont son orgueil , mais non son honneur , 
aurait à gémir , elle avait pris le parti le plus loyal 
comme aussi le plus habile ; c'était de ne poser aucune 
condition , de ne demander aucune garantie et de s'en 
remettre purement et simplement à la discrétion ou 
plutôt à la générosité du cardinal. Elle protestait de 
son désir de vivre désormais avec lui dans les mêmes 
sentiments d'amitié qui avaient précédé leur première 
brouille et de sa résolution d'oublier tout ce qui s'était 
passé ; elle ne lui demandait en retour que l'espoir 
qu'il userait de son influence pour la faire rentrer dans 
les bonnes grâces du roi et qu'il autoriserait ses envoyés 
à s'entretenir avec celui-ci après qu'ils l'auraient visité 
lui-même. 

Pour écarter toute défiance , tout soupçon d'arrière- 
pensée , le père Suffren , dans une lettre à Richelieu , 
lui assurait que sa royale pénitente n'exprimait abso- 
lument que ce qu'elle avait dans le cœur ; et Chante- 
loube , craignant d'être un obstacle à la réconciliation 









403 — 



si la reine , en reconnaissance de sa fidélité , voulait 
le comprendre dans le traité, par une déclaration signée 
de sa main demandait à en être exclu , s'engageant 
sur sa foi et sur sa parole à se retirer, heureux d'avoir 
contribué par ce sacrifice à une œuvre aussi univer- 
sellement désirée par les honnêtes gens. 

Il était difficile à la reine d'être plus conciliante , 
plus humble , plus soumise , d'avouer plus franchement 
sa défaite. Toute son exaltation, toute son énergie était 
tombée ; c'était dans un état complet de prostration 
qu'elle avait dicté les instructions de M r de la Leu. 
Mais elle avait dépassé la mesure : tant d'abnégation 
après tant d'opiniâtreté , tant de douceur après tant de 
violence étaient choses si peu naturelles qu'à Paris 
personne n'y voulut croire. La peur d'être dupe rendit 
chacun défiant. 

Richelieu comprenait très-bien que l'excès du décou- 
ragement avait seul dicté son repentir, qu'elle ne s'était 
tournée vers lui que parce qu'elle n'attendait plus rien 
du duc d'Orléans. Mais il la connaissait trop bien pour 
supposer qu'elle renonçait à jamais à la lutte et à 
l'espoir de regagner un jour l'influence qu'elle avaix 
un moment possédée. Il se souvenait d'avoir assisté , 
après la mort du connétable de Luynes , à ses patients 
et persévérants efforts pour ressaisir le pouvoir et pour 
se rendre maître de l'esprit du roi ; il avait alors été 
son complice , il avait lu jusqu'au fond de cette âme 
italienne, il savait ce dont elle était capable. Il pré- 
voyait que , rentrée en France , désarmée et vaincue , 
elle était bien plus à craindre qu'elle ne l'avait jamais 
été à Paris ou à Compiègne , révoltée et violente ; si 
éloignée de la cour qu'elle fût , qu'un rapprochement 



— 404 



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BML- 



était toujours possible entre elle et le roi , et que , 
dans toute entrevue entre le fils et la mère , l'émotion 
d'une telle rencontre , le souvenir d'une mutuelle et 
ancienne affection ouvraient la porte à l'inconnu ; que 
la lutte pouvait de nouveau recommencer et qu'il lui 
faudrait encore user ses forces et son génie en cet 
antagonisme de tous les jours et de tous les instants. 
Le pouvoir redeviendrait pour lui la corde raide où 
il devrait s'efforcer de toujours conserver l'équilibre , 
au lieu d'être le chemin rocailleux mais sûr où l'avaient 
placé son incomparable habileté et les fautes de ses 
adversaires. Brisé par la fatigue et la maladie , s'il 
faiblissait et tombait misérablement, sa chute n'entraînait 
pas seulement ceux qui avaient partagé sa fortune , elle 
était encore le renversement de sa politique, elle anéan- 
tissait les plans qu'il avait conçus pour la grandeur 
future de la France, et son retentissement rendait le 
courage à tous ses ennemis. 

Un ambitieux vulgaire tenant en ses mains le sort 
de la mère de son roi , flatté dans son amour-propre 
par cette fortune inouïe , n'aurait pas manqué d'user 
de magnanimité , cette vertu des puissants ; une âme 
impressionnable , mêlant le sentiment à la politique , 
n'aurait pas résisté à la vue de tant de misère et de 
tant d'humilité et aurait sacrifié les intérêts de l'État 
à des considérations d'humanité ou au besoin de montrer 
sa gratitude pour des bienfaits passés. Ni l'esprit , ni 
le cœur de Richelieu ne s'émurent : il resta inflexible 
dans sa résolution de ne pas laisser la reine repasser 
la frontière qu'une inspiration malheureuse lui avait 
fait franchir, et pour détruire plus profondément encore 
les espérances qu'elle pourrait fonder sur de nouvelles 



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— 405 — 



démarches , il chargea le roi lui-même de lui signifier 
sa sentence d'exil perpétuel. 

Le 21 février, deux jours après sa réception à Ruel , 
M r de la Leu fut reçu en audience à S'-Germain , et 
put entendre de la bouche de Louis XIII les conditions 
moyennant lesquelles la reine-mère était assurée de 
recevoir « tous les contentements qu'elle pouvait désirer 
» et devait attendre. » Ce n'était plus seulement Chan- 
teloube qu'elle devait livrer à la justice du roi, parce 
qu'il avait été de ceux qui, ayant entrepris ouvertement 
« divers attentats contre la vie de ses plus fidèles 
» serviteurs , lui avaient donné lieu de craindre pour 
y, la sienne ; » c'était aussi S'-Germain « qui, par des 
» libelles diffamatoires n'avait rien oublié pour ternir sa 
r, réputation et son honneur ; » c'était encore Fabroni , 
l'astrologue italien, qui « par de vaines prédictions avait 
r, mis sa vie en compromis dans l'opinion publique. » 

Autant valait demander à Marie de Médicis de se 
déshonorer. 

Comme s'il n'avait pas suffi au cardinal de lui jeter 
cette injure préméditée sous laquelle la fierté de son 
cœur devait se révolter , il voulut encore lui faire en- 
tendre qu'il n'avait pas cru un seul instant à ses protes- 
tations , qu'il n'avait pas été sa dupe : avec un cynisme 
où la joie du triomphateur se fait jour, et qu'un peu 
de générosité ou qu'un reste de respect pour cette 
grande infortune aurait dû lui faire éviter, il écrivit 
deux lettres , l'une pour la reine , l'autre pour le père 
Suffren , qui sont de véritables modèles d'ironie : « Il 
avait été au comble de la joie , disait-il à son ancienne 
bienfaitrice, en voyant que les ennemis de l'État (c'est-à- 
dire les siens, car, avant Louis XIV, il aurait pu dire 



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406 — 



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lui aussi : l'État, c'est moi !) n'avaient pu tellement' 
le noircir dans son esprit , ni l'arracher de son cœur , 
qu'elle ne conservât pour lui un bon souvenir ; mais 
il devait lui avouer en toute franchise qu'au point où 
en étaient les choses , avant d'établir entre elle et le 
roi, sur une base ferme et solide, une union indissoluble, 
il était nécessaire encore d'écarter quelques sujets de 
défiance i. „ Plus explicite envers le père Suffren 
« dont il était besoin de dissiper la simplicité , » il lui 
confessait « ingénument » que tout en désirant avec 
passion voir la reine quitter « l'humeur en laquelle les 
* artifices des vrais ennemis de sa grandeur l'avaient 
» mise , » il n'osait se le promettre , puisque peu de 
jours avant l'arrivée à Paris de M r de la Leu , on 
avait arrêté des meurtriers auxquels Chanteloube avait 
persuadé théologiquement d'attenter à sa vie ou à celle 
du roi , et qu'il avait en main des preuves écrites que 
Marie de Médicis, loin d'avoir renoncé à ses intrigues, 
n'avait fait que les ajourner, se réservant de les repren- 
dre avec plus de chances de succès après sa rentrée 
en France. 

Ces preuves écrites étaient la lettre interceptée de 
la reine à la duchesse de Savoie , une autre encore 
que la duchesse de Guise lui écrivait pour la remercier 






1 Avenbl. Richelieu à Marie de Médicis , 25 février 1634 . t. IV. 
p. 532 et Mémoires, t. 8 , p. 39 et 40. — Cette lettre, dont le car- 
dinal a supprimé toute la première partie dans ses Mémoires, débute 
ainsi : « Madame , le respect que je doits à V. M. est tel que sachant 
combien mon nom luy a esté désagréable depuis trois ans , je n'ay 
pas manqué de prier mes amis de ne le proférer jamais devant ceux 
qui sont diverses fois venus trouver le roy de sa part. Je me suis 
contenté de nourrir, en mon âme, la véritable affection qu'un serviteur 
a pour son maître, sans oser luy en rendre aucun témoignage... - 



■I 



— 407 — 



de l'intérêt qu'elle portait à son mari et la supplier de 
ne pas le recommander à la bienveillance du roi avant 
d'avoir conclu son traité de réconciliation, lettre que 
la police du cardinal n'avait pas laissé parvenir à sa 
destination et qui , pour tout esprit prévenu , montrait 
que Marie n'avait pas cessé ses relations avec les prin- 
cipaux chefs des mécontents ; enfin les rapports que 
Richelieu recevait de Bruxelles des serviteurs de la 
reine qui la trahissaient et , pour se faire valoir auprès 
de lui , la noircissaient à plaisir. Quant aux nouveaux 
attentats auxquels le cardinal «faisait allusion dans sa 
réponse , ils étaient nombreux : la tragi-comédie d'Al- 
feston avait eu des pendants , et plusieurs misérables 
soupçonnés de projeter la mort du premier ministre 
étaient sous les verrous. C'était d'abord le petit 
René , valet de chambre de La Bernardière , l'un des 
émigrés français de Bruxelles. Arrivé à Paris « armé 
i d'une fort longue carabine qu'il avait au cou , » 
tourmenté de scrupules de conscience il était allé pré- 
senter à un moine jacobin l'hypothèse suivante : « Savoir 

- si , étant vrai que le précepteur du fils de son maître 
* avait charmé ledit fils , il ne pouvait pas tuer ledit 

- précepteur. » Évidemment René n'avait eu en vue 
que le meurtre du cardinal, et c'était là le grand dessein 
auquel faisaient allusion les lettres interceptées que 
La Bernardière écrivait à son valet. 

C'était ensuite un aventurier qui se disait gentilhomme, 
se faisait appeler tantôt Chavagnac , tantôt d'Urfé et 
n'était en réalité qu'un roturier du nom de Biaise Rufflet. 
En octobre 1633, à S'-Dizier, il avait proposé à Richelieu 
de faire tomber le château de Namur entre les mains 
du roi et exhibé une lettre du commandant de cette 









mk 






- 408 — 

forteresse qui s'engageait à la livrer. Mais cette lettre 
avait été reconnue fausse , et comme Chavagnac arrivait 
de Flandre , on le soupçonna aussitôt de n'avoir voulu 
entretenir le cardinal en secret au sujet de cette trahison 
que pour attenter à ses jours. On s'informa de sa vie ; 
elle avait été fort peu édifiante : * changemens de noms, 
« baux de terres imaginaires , promesses de mariage en 
» divers lieux et à diverses femmes , » tel était son 
dossier, que vint grossir bientôt après une accusation 
d'homicide. Arrêté et conduit à la Bastille , interrogé 
sur les motifs de sa présence en France et surtout à 
la cour où il ne pouvait être venu sans mauvais dessein, 
il raconta qu'enseigne dans un régiment impérial, ayant 
plu par son esprit à Chanteloube et à du Fargis , il 
avait été excité par eux à tuer le cardinal , sous pro- 
messe d'une forte récompense s'il échappait à la justice 
et assurance du salut de son âme s'il périssait dans 
l'entreprise. Chanteloube avait procuré à Chavagnac la 
fausse lettre du gouverneur de Namur, lequel devait 
remettre au gentilhomme que Richelieu ne manquerait 
pas de lui envoyer pour s'entendre avec lui, une missive 
empoisonnée à l'adresse du cardinal , « de laquelle s'il 
» ouvrait il mourrait infailliblement peu de jours après. « 
Le marquis d'Aytona avait donné son consentement à 
ce projet. 

Tel fut le roman fort invraisemblable que Biaise 
Rufflet confessa , nous ne savons au prix de quelle 
promesse. Un autre roman encore était le suivant. 
Quelques jours avant l'arrivée de de la Leu à Paris , 
De Clerq , l'agent du gouvernement belge à Paris , 
avait appris au cardinal que le père d'Alfeston s'était 
mis à la disposition de don Christoval Benavente , l'am- 



mi 



— 409 — 

bassadeur espagnol, pour assassiner le roi ou son 
ministre , mais qu'il avait été éconduit. Or, au contraire, 
des lettres interceptées avaient appris que don Christoval 
avait recommandé au marquis d'Aytona ce père infortuné 
comme un homme d'un grand cœur, capable d'un grand 
dessein et qui méritait toute confiance. 

Mais le plus criminel de tous les attentats avait été 
celui dont s'était rendu coupable Nicolas Gargant. En- 
couragé par les promesses des Espagnols de Flandre , 
il avait entrepris de faire mourir le cardinal par sortilège, 
damnable dessein pour lequel il s'était associé un autre 
magicien, le prêtre Adrien Bouchard. Un valet de pied 
de la reine-mère, nommé La Roche (sans doute l'ancien 
serviteur de Chanteloube) avait assisté à leurs mysté- 
rieuses incantations ; mais elles n'eurent pas de résultat, 
le démon leur ayant déclaré que Dieu lui refusait la 
puissance de faire aucun mal au cardinal ! 

Telles étaient les intrigues coupables et les criminelles 
manœuvres dont la lettre de Richelieu au père Suffren 
accusait la reine , ses conseillers et les ministres 
espagnols, et qu'il s'est plu à détailler très-longuement 
dans ses Mémoires l , trop longuement même pour ne 
pas éveiller le doute, car tant de prolixité pour exposer 
non des faits, mais des intentions coupables qui n'eurent 
aucun commencement d'exécution , dévoile le dessein 
prémédité de donner une importance exagérée à ce qui 
le méritait fort peu. Non pas que nous prétendions que 
toutes ces accusations fussent absolument imaginaires , 
ni ces criminels des hommes de paille qui se dévouaient 
pour rendre service au cardinal : le dévouement ne va 



1 T. 8, p. 43 et suiv. 






■ 



1 






— 410 — 

pas jusqu'au supplice de la roue ou du bûcher, et 

Richelieu avait soulevé contre lui assez de haines, dans 

les prisons ou dans l'exil assez de gens considéraient 

sa mort comme un signal de délivrance , pour que la 

pensée de la hâter fût venue à plus d'un d'entre eux. 

Mais où apparaissait la mauvaise foi du cardinal, c'était 

flans sa continuelle préoccupation de faire remonter à 

Chanteloube , aux ministres espagnols des Flandres et 

à la reine-mère la complicité , ou pour mieux dire la 

conception do tous les attentats dirigés contre lui. Il 

est bien vrai qu'à Bruxelles avait paru une brochure , 

attribuée à Chanteloube, glorifiant le meurtre du ministre 

de Louis XIII ; il est vrai encore que chez la reine-mère, 

un soir le due de Mars , de la maison de Coloma , 

avait pu, après boire, devant un cercle assez nombreux 

de gentilshommes français et espagnols, assurer qu'au 

prix de 2000 pistoles on trouverait aisément à faire 

mourir Richelieu , el que ces paroles , tout en jetant 

beaucoup de froid dans l'assemblée , n'avaient pas 

provoqué de bien bruyantes protestations : mais de là 

à l'exécution il y avait un abîme. 

Des aveux arrachés par la torture , ou obtenus à 
l'aide de promesses ou de récompenses , ont pu suffire 
à entraîner une condamnation à l'heure où la magis- 
trature française rendait plus de services que d'arrêts ; 
mais l'histoire a le devoir de réviser ces jugements , 
et parmi les raisons qu'elle a de douter de leur impar- 
tialité , il en est deux surtout fort importantes : c'est 
que tous furent rendus par des commissions extraor- 
dinaires ou parle parlement de Metz, juges complaisants 
à la dévotion du cardinal ; c'est en outre que les vic- 
times, indépendamment des attentats contre Richelieu 



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411 — 



dont elles étaient accusées ou dont elles se reconnais- 
saient coupables , se trouvaient toutes convaincues d'un 
autre crime qui les rendaient passibles de la peine de 
mort. Trop habile pour ne pas poursuivre avec la der- 
nière rigueur les criminels qui avaient confessé le projet 
d'attenter à ses jours , ce qui aurait pu faire douter 
de leur sincérité , Richelieu choisissait ses prétendus 
assassins parmi ceux dont une nouvelle accusation ne 
pouvait empirer le sort. De même qu'Alfeston et Cha- 
vagnac , le petit René s'était rendu coupable d'un 
meurtre ; quant à Nicolas Gargant et au prêtre Bou- 
chard, le crime de sortilège une fois établi, peu importait 
le nom de la victime qu'ils se proposaient d'envoûter, 
ils avaient mérité le bûcher sur lequel ils montèrent : 
telle était la jurisprudence de l'époque , et le scandaleux 
procès d'Urbain Grandier en est un triste exemple. 

Préoccupé de ne pas laisser Louis XIII revenir sur 
les conditions inacceptables posées à la reine , le car- 
dinal multiplie les arrestations : depuis les négociations 
les attentats contre sa personne sont plus nombreux 
que jamais , et si les procès criminels se continuent 
ensuite avec une certaine solennité, si les condamnations 
se succèdent (la dernière , concernant le petit René , est 
rendue le 24 juillet 1634 par la chambre de justice 
établie à l'Arsenal) , c'est qu'il importe de maintenir 
l'esprit honnête et crédule du roi dans sa première 
résolution. En effet, Marie ne s'est pas considérée comme 
battue : en avril elle demande par deux fois un passeport 
pour le père Suffren « homme sincère et d'incomparable 
» probité qui mieux qu'aucun autre pourrait assurer 
» le roi des saintes intentions de la reine sa mère , - 
et deux fois le passeport lui est refusé , « quoiqu'on dise 



ii 
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» ici , écrit M me du Fargis à la reine Anne , qu elle 
» avait fait toutes les avances raisonnables pour ne 
» pas être seulement receue, mais applaudie, recherchée 
» et désirée x . » 

Le 28 juillet, M r de Chantemêle, parent de Bouthillier, 
vient encore à Chantilly se jeter aux pieds du roi et 
déclarer au nom de la reine que pour donner une 
preuve de l'affection qu'elle est décidée à porter au 
cardinal , elle consent à ne plus donner de charges 
domestiques près de sa personne à ceux qui pourraient 
lui être suspects , et à éloigner d'elle Chanteloube , 
S'-Germain et Fabroni ; qu'elle ne demande « que ses 
» bonnes grâces et son amitié , mais qu'en retour elle 
» espère qu'il agréera de lui procurer son retour à 
« Paris , la restitution de ses biens et pensions , et la 
» mise en liberté de tous ses serviteurs , hors ceux sur 
» lesquels il aurait quelques soupçons. » Mais le roi , 
plus persuadé que jamais de la duplicité de sa mère , 
lui répond qu'il n'y a pas lieu de se départir des con- 
ditions qu'il lui a fait connaître au mois de février, 
d'autant plus que depuis l'ouverture des négociations 
Chanteloube a renouvelé ses entreprises criminelles 
contre les plus fidèles serviteurs de la royauté (2). 

Cette réponse fit cesser pour le moment les sollici- 
tations, ou pour mieux dire les supplications de Marie 
de Médicis. C'est en vain qu'elle avait fait litière de 
son orgueil et de sa fierté : elle restait condamnée à 
l'exil et Richelieu triomphait. 

1 Manuscrit de la bibliothèque nationale de Paris, ancien fonds français 
n° 9241. Voir des extraits de la correspondance de M me du Pargis à Anne 
d'Autriche, dans V. Cousin, M™ de Chevreuse. notes du chap. III. 

2 Mémoires, t. 8 , p. 50 et Avenel , t. IV, p. 583. 









CHAPITRE XIX 



Richelieu cherche à renouer les négociations avec le duc d'Orléans. — Il doit triompher de la 
jalousie du roi pour son frère. — Mécontentement que cause au roi Je mariage lorrain. — Il 
cherche à le faire casser par le parlement de Paris. — Reprise des négociations entre le roi et 
Gaston. — Elles paraissent sur le point d'aboutir. — Lettre de Marie de Médicis à Philippe IV 
pour le prier de s'efforcer de les rompre. — La princesse de Phalsbourg arrive 'à Bruxelles. — 
Son rôle dans les derniers événements dont la Lorraine venait d'être le théâtre. — Sa fuite de 
Nancy. — Conditions du traité entre Monsieur et son frère. — Désespérant de le rompre , 
M"' de Phalsbourg fait dresser par les docteurs de l'uni vernie de Louvain deux consultes 
affirmant la validité du mariage du priuce avec sa sœur. — Lettre qu'elle fait adresser au pape 
par le duc d'Orléans. — Arrivée du prince Thomas de Savoie à Bruxelles. — Il décide 
Monsieur à rompre avec le roi de France et à s'allier aux Espagnols. — Attentat contre 
Puylaurens. — M r de Clanzel en est l'auteur. — Rupture définitive de Gaston et de Marie 
de Médicis. — Retour de l'abbé d'Elbène avec des lettres de Louis XIII et du cardinal. — 
ïrailé de Monsieur avec l'Espagne. — Richelieu en fait imprimer uue copie. — Il ne rompt 
pas avec l'Espagne mais s'allie plus intimement aux Provinces-Unies. 






La passion avec laquelle Richelieu repoussait toutes 
les tentatives de Marie de Médicis pour rentrer en 
France , n'avait d'égale que celle qui le portait à y 
faire revenir le duc d'Orléans. Mais de même qu'il 
devait combattre d'un côté l'affection filiale que le roi 
conservait toujours pour sa mère malgré ses égarements, 
il devait triompher de l'autre de cette espèce de jalousie 
inavouée que tout homme faible et maladif ressent tou- 
jours pour son héritier et qui le porte à grandir tous 
ses torts. Le plus grand de tous ceux de Gaston aux 
yeux du roi était son mariage avec la princesse Mar- 
guerite. 

On s'explique difficilement la roideur avec laquelle 



— 414 — 



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la cour de France repoussait cette alliance : la maison 
de Lorraine valait au moins celle de Nevers à laquelle 
appartenait Marie de Mantoue , que Louis XIII en ce 
moment paraissait disposé à donner à son frère , et le 
mariage de celui-ci avec Marguerite avait encore l'avan- 
tage de légitimer, en apparence du moins et pour la 
partie la plus ignorante mais aussi la plus nombreuse 
du public , la conquête et la réunion à la France des 
Etats du duc Charles IV, occupés en ce moment par 
l'armée royale. Tant que ce mariage n'avait été qu'en 
projet , on comprend l'opposition du roi à une alliance 
qui devait être le gage d'un traité hostile à la France ; 
mais depuis qu'il était conclu et hautement avoué , on 
s'étonne de le voir porter obstacle à la réconciliation 
des deux frères. Il s'était célébré , il est vrai , dans 
des conditions tout à fait exceptionnelles , sans le con- 
sentement du roi toujours nécessaire quand il s'agissait 
des princes du sang ; mais ce n'était là qu'une question 
de forme facile à résoudre si l'on avait la ferme intention 
de traiter. 

La véritable raison de cette opposition n'était pas 
du domaine de la politique , elle prenait sa source dans 
les replis les plus profonds et les plus cachés du cœur 
humain. 

Nous faisions allusion tout-à-1'heure à la jalousie de 
Louis XIII pour son frère : c'était à l'occasion de son 
premier mariage , avec M elle de Montpensier , qu'elle 
s'était manifestée pour la première fois. L'idée que 
Gaston pouvait avoir des enfants et créer une dynastie 
avait été si cruelle au roi , qu'il avait fallu à cette 
époque toute l'autorité de la reine-mère et de Richelieu 
pour la lui faire accepter. Il avait ressenti les mêmes 









— 415 — 

déchirements lorsque , plus tard , après la mort de cette 
jeune femme qui s'était éteinte au bout de dix mois de 
mariage en donnant naissance à l'enfant qui fut depuis 
la Grande Mademoiselle , Marie de Médicis , invoquant 
la raison d'État , l'avait fait consentir à approuver de 
nouvelles négociations matrimoniales avec la cour de 
Florence. Plus tard encore', lorsqu'un caprice de Mon- 
sieur pour Marie de Mantoue et le bruit d'un mariage 
secret qui se préparait entre eux sous les auspices de 
M me de Longueville déterminèrent la reine à enfermer 
ces deux princesses au donjon de Vincennes , Louis 
avait aplaudi à la résolution de sa mère : cette arres- 
tation qui ne devait, selon celle-ci, que sauver l'alliance 
florentine, avait pour le roi l'avantage de briser les deux 
projets ; mais il n'avait pas prévu que le mécontentement 
de son frère , en le poussant en Lorraine , lui ferait 
connaître la princesse Marguerite. On n'a pas oublié 
l'épouvante de Puylaurens à la nouvelle de la révélation 
in extremis du mariage de Gaston par le duc de Mont- 
morency, ni la dépêche du roi à M r de Saint-Chamont , 
devant Nancy, pour que rien ne fût épargné afin de 
s'emparer de la jeune femme ; l'une était déterminée par 
l'appréhension fondée du ressentiment de Louis XIII 
dont l'autre avait été l'expression la moins déguisée. 

Le mécontentement du roi se manifesta plus solennel- 
lement encore tout au commencement de l'année 1634. 
Le 5 janvier il fit présenter par son procureur général l 



i De Clerq à Prats. Paris, 5 janvier 1634. — « ...Le jourd'liuy le 
procureur général du roy présenta au parlement lettre de cachet pour 
comraancer l'affaire de la dissolution du mariage de Monsieur qu'il 
semble sera par procédure et information contre le duc de Lorraine 
sur rapt par luy commis de la personne de Monsieur pour la marier 
avec sa sœur... » (Nég. de France , t. 7. f. 250.) 




— 416 



■ 









une requête demandant qu'il fût informé « du rapt 
« commis en la personne du duc d'Orléans, rapt exécuté 
» à l'encontre d'un prince de la famille royale , que sa 
» condition place naturellement sous la tutelle de son 
» frère aîné et souverain ; de plus en terre étrangère 
« et clans un couvent , lieu secret et caché , qui suffirait 
» pour établir la clandestinité. » L'idée était au moins 
singulière de prétendre considérer comme forcé un 
mariage accompli secrètement , il est vrai , mais libre- 
ment et volontairement par les deux conjoints , et d'ac- 
cuser de rapt une jeune femme de 15 ans sur la personne 
de Monsieur déjà veuf et majeur ; mais c'était le seul 
moyen de soustraire cette affaire à la juridiction ecclé- 
siastique pour la soumettre à des juges civils sur la 
complaisance desquels, sans doute , on comptait et dont 
la décision serait sans appel. 

Monsieur répondit à cette requête en faisant consacrer 
de nouveau par Jacques Boonen, archevêque de Malines, 
dans la chapelle du palais archiducal et entouré de ses 
principaux officiers, les liens qui l'unissaient à la prin- 
cesse Marguerite * . On ne pouvait plus admettre dès lors 
que le mariage n'avait pas été libre, ni lui donner la qua- 
lification de clandestin. Le parlement ayant paru disposé 
à déclarer son incompétence , le roi se décida, le 16 jan- 
vier, à faire une déclaration contre le mariage de son 



1 « ...por esta razon hastava luegar a publioar lo que paso delante 
del arcobispo de Malinas por el mes de Hebrero... » (Lettre du président 
Roose à Olivarùs , du 13 octobre 1634. Papiers de Roose , t. 3, f. 78.) 
Ce passage rectifie celui des Mémoires de Gaston d'Orléans, qui attribue 
à la princesse de Phalsbourg, arrivée seulement en mars dans les 
Pays Bas , le mérite d'avoir fait célébrer de nouveau le mariage de 
sa sœur avec Gaston. 



11 



417 — 



frère , et pendant un lit de justice qu'il tint le 18 il 
la fit lire par son garde des sceaux et la fit enregistrer. 
Dans cette même séance, il déclara que si son frère se 
remettait en son devoir dans les trois mois , il le 
recevrait en grâce et lui rendrait la possession de tous 
ses biens , apanages et pensions , et amnistierait tous 
ceux qui l'avaient suivi , à l'exception de Monsigot , 
Le Coigneux et La Vieuville ; mais que c'était là le 
dernier effort qu'il croyait devoir faire « pour exciter 
- Monsieur à rompre les chaînes qui le retenaient , 
» rappeler dans sa mémoire le souvenir de sa naissance 
» et l'exhorter à reprendre le rang glorieux de la 
» seconde personne de France *. » 

Cette déclaration , rendue publique , fit reprendre les 
négociations entre Bruxelles et Paris ; avant la fin du 
mois de janvier d'Elbène recommença ses voyages. Mon- 
sieur voulait obtenir une place de sûreté dont les forti- 
fications le missent à l'abri des entreprises du cardinal, 
car il ne manquait pas de gens parmi ses conseillers 
qui prétendaient que sa rentrée en France serait le 
signal de son incarcération au bois de Vincennes. Puy- 
laurens exigeait davantage : il avait imaginé d'éluder la 
vengeance du premier ministre en lui demandant la main 
d'une de ses parentes ; l'affection que Richelieu portait 
à sa famille lui paraissait une garantie d'impunité bien 
autrement sûre que les murailles d'une ville forte. Contre 
toute attente, le cardinal consentit à lui donner une de 
ses nièces, mais à la condition que Monsieur renoncerait 
à la place qu'il demandait ; proposant comme expédient, 
pour contenter les Espagnols représentés par Puv- 






1 Mémoires de Richeliku , t. 8. p. 



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— 418 



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laurens comme tenant essentiellement à cet article du 
traité , de la lui promettre par écrit pourvu qu'il y 
renonçât de son côté par une contre-lettre. 

En réalité les Espagnols s'occupaient fort peu du 
traité : ils savaient que la reine-mère et Monsieur négo- 
ciaient chacun de leur côté et ils paraissaient fort 
indifférents aux résultats qu'on en attendait , persuadés 
que ces deux esprits inquiets serviraient autant leurs 
intérêts en troublant la France après être rentrés dans 
le royaume, qu'ils l'avaient inquiétée depuis qu'ils en 
étaient dehors. Les habiles se préparaient seulement 
avec tact et circonspection à s'entendre avec eux pour 
tirer parti de la position nouvelle qui leur serait faite 
aussitôt après leur réconciliation *. 

Nous avons vu comment avait échoué la mission dont 
la reine avait chargé M r de la Leu ; à la fin de mars 
cet échec paraissait aussi irrévocable que les négo- 
ciations de d'Elbène semblaient près d'aboutir à une 
solution contraire. Marie de Médicis ne vit pas sans 
effroi ce résultat qu'elle ne pouvait plus espérer prévenir 
comme l'année précédente à force d'habileté , et ce fut un 
véritable cri de désespoir qu'elle jeta vers le roi d'Espagne 
pour l'adjurer d'intervenir et de la sauver, en arrachant 
Gaston des griffes du cardinal. 



1 Le président Roose au secrétaire Galaretta. 9 mars 1634. — « Asta 
aora no me ha puesto en lo de Monsieur ni de la reyna-madre , aviendo 
me detenido de visitarles ; pero représentai aora a V. S. que a no 
sacar gracias ni réputation del acomodamento pareee forçoso el hacer 
provecho de la madré y liizos para alboratar aquel reyno escribi algo 
sobre ello en mis ultimas a que me remito . teniendo que la execueion 
podra ser acertada y sin mucho gasto andando con el tiento y la 
circonspecion ordinaria de V. E. .. _ (Papiers de Roose. t 10 
f. 315 v<0 






419 — 



« Monsieur mon beau-fils , écrivit-elle à Philippe IV, 
Votre Majesté trouvera bon que estant mère et par 
conséquence dans les sentimens de tendresse pour 
mon fils le duc d'Orléans , je prenne le soin de ce 
qui regarde et ses intéres et sa seureté. Les dangers 
évidentes qui le menacent s'il prend la résolution de 
s'accommoder me donnent de telles agitations d'esprit 
que pour destourner le cours de si funeste dessein 
et empescher qu'il ne se mette entre les mains du 
cardinal duquel il ne doit attendre que sa perte , 
je me vois obligée à prier instament Vostre Majesté 
de vouloir continuer vers luy les témoignages de son 
affection dont luy et moy avons desià tant de preuves 
et pour le garantir de tel malheur luy donner quelque 
satisfaction sur ce qu'il a désiré d'elle. Ces moyens 
comme ils seront capables de luy faire perdre la 
volunté de s'accommoder pourroient aussi servir à in- 
commoder nostre ennemi commun et procurer quelques 
utilités aux Estats de Vostre Majesté. Il me semble 
qu'elle se doit prévaloir de l'occasion de son séjour 
et croyre que sa personne ne luy scauroit estre si 
peu nécessaire en ce pais que son retour en France 
ne luy soit encore moins advantageux. Les justes 
craintes que j'ay eu de le voir accommoder et quo 
demeurant icy seule apprès luy je ne fusse à charge 
à V. M. , et tout à fait inutile à ses affaires , ont 
esté les raisons qui m'ont porté à vouloir contenter 
le Roy Monsieur mon fils et par là faciliter les voyes 
de mon accommodement. Mais à présent je proteste 
à V. M. destre aussi esloignée de ces pensées que 
j'en croyerois l'effet hazardeux pour mon fils et pour 
moy si nous tombions en pouvoir du cardinal. Ces 









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— 420 — 

» motifs je m'asseure estant si justes feront agréer à 
» V. M. ma prière pour que je continue mes veux , 
» estant, Monsieur mon beau-fils, vostre bien bonne 
» et très-affectionnée belle-mère. 

* Marie 1 . 
» Le 30 u mars, à Bruxelles, 1634. » 

Jamais la reine-mère n'avait été moins sincère que 
dans cette lettre qu'elle chargea l'abbé Scaglia de faire 
parvenir au roi d'Espagne, comme si elle eût voulu éviter 
les commentaires que le marquis d'Aytona n'aurait pas 
manqué d'y joindre s'il avait dû la transmettre. Eut-elle 
quelqu'influence sur la suite des événements ? Nous ne 
le pensons pas , car c'est pendant qu'elle s'acheminait 
vers Madrid qu'arrivèrent en Belgique deux nouveaux 
personnages qui contribuèrent le plus efiîcacement à 
la nouvelle tournure que prirent bientôt les affaires; 
nous voulons parler de la princesse de Phalsbourg et de 
Thomas de Savoie, prince de Carignan. 

Lorsqu'au mois d'août 1633 Louis XIII avait investi 
Nancy, le seul membre de la famille ducale qui ne 
s'était pas abandonné au découragement avait été 
Henriette de Lorraine : avec une mâle énergie, elle avait 
soutenu qu'une résistance à outrance était la seule chance 
de salut qui restât à son pays et que , en tout cas , s'il 
fallait périr , mieux valait s'ensevelir glorieusement sous 
ses propres ruines que de perdre lâchement l'honneur , 
les biens et la liberté 2. Ces accents patriotiques n'avaient 

1 Correspondance de l'abbé Scaglia , t. II , f. 60. 
» Mémoires du Marquis de Beauveau. p. 40. 






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421 



trouvé aucun écho dans le cœur de Charles IV : rempli 
d'irrésolutions , il paraissait compter pour se tirer d'em- 
barras sur quelque miracle , qui ne se produisit pas. 
Nancy tomba bientôt aux mains de l'armée royale. Deux 
jours après, le duc présenta sa sœur à Louis XIII qui 
l'accueillit très-gracieusement, lui donna en plaisantant 
le nom de La Guerrière et , la montrant aux gentils- 
hommes de sa cour, leur dit : « Voilà, Messieurs, 
» celle qui se voulait si bien défendre et tuer tout. » 

Charles IV n'ayant pu, comme il s'y était engagé 
par le traité de Charme , livrer la princesse Marguerite 
dans les trois mois aux mains du roi de France , Riche- 
lieu l'avait menacé, s'il ne remplissait sa promesse et 
s'il ne déclarait nul le mariage de sa sœur et du duc 
d'Orléans , de le citer au parlement de Paris , puisque 
comme duc de Bar il était vassal de Louis XIII. La 
demande d'informations du chef de rapt , présentée à 
cette cour le 5 janvier 1634, avait été un commencement 
d'exécution de cette menace. Persuadé que Richelieu 
n'avait d'autre intention que de provoquer sa déchéance 
pour s'emparer de la Lorraine , le duc avait paré le coup 
en se démettant volontairement de ses États, par un acte 
authentique daté de Mirecourt le 19 janvier, en faveur 
de son frère le cardinal Nicolas-François. Celui-ci, pour 
légitimer la prise de possession du duché mieux encore 
que ne le faisait l'acte de renonciation de son frère, 
avait aussitôt épousé la princesse Claude , la seconde 
fille du feu duc, dont l'aînée était la femme de Charles IV. 

Trompé dans ses calculs par la rapidité avec laquelle 
ces différents actes s'étaient succédés, Richelieu qui, 
jusqu'alors, avait maintenu la famille ducale de Lorraine 
en quelque sorte prisonnière à Nancy sous la garde de 










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— 422 — 

M r de Brassac , donna l'ordre à ses agents de séparer 
le nouveau duc des princesses et d'emmener celles-ci à 
Paris. Prévoyant des jours plus sombres encore pour 
eux tous après leur séparation, les princesses n'eurent 
plus dès lors qu'une pensée : se soustraire par la fuite 
aux violences du cardinal. 

M me de Phalsbourg réussit la première à s'évader de 
Nancy, et d'une manière tout aussi romanesque que la 
duchesse d'Orléans sa sœur. Les officiers de M r de Brassac, 
établis à toutes les portes de la ville, surveillaient avec une 
grande vigilance toutes les personnes qui en sortaient, ne 
laissant passer que celles munies d'une autorisation. Parmi 
ces dernières se trouvait un gentilhomme anglais, le colonel 
Brown, plus qu'à demi perdu par la goutte et qui pour 
s'en guérir avait entrepris une neuvaine à la chapelle de 
Notre-Dame-de-Bon-Secours , à un quart de lieue de la 
porte S'-Nicolas. Tous les jours il s'y rendait en carrosse", 
la jambe entourée de bandages et reposant sur des cous- 
sins. Au bout de peu de jours les gardes, habitués à 
le voir passer régulièrement, cessèrent de visiter la 
voiture et , le 8 mars, la princesse de Phalsbourg, 
déguisée en homme , prit place au milieu des coussins \ 
la jambe du colonel reposant sur son dos. Arrivés sans 
encombre à la chapelle de Notre-Dame , où des chevaux 
sellés les attendaient, la princesse sortit de ses coussins, 
le colonel Brown débarrassa sa jambe des bandages 
qui l'entouraient, et tous deux gagnèrent Besançon 
à franc étrier. Quelques semaines après , Henriette de 
Lorraine arrivait à Bruxelles et allait occuper au palais 
un appartement voisin de celui de la duchesse d'Orléans. 
Par le duc d'Elbeuf son parent, elle fut bientôt au 
courant de la situation et des négociations secrètes en 



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— 423 — 



train de se terminer avec la France. Les efforts de 
d'Elbène avaient enfin réussi : entre Bruxelles et Paris 
on avait fini par s'entendre , au moins à peu près , et 
les conditions du traité avaient été rédigées. Le roi réta- 
blissait son frère dans ses biens , apanages et pensions , 
lui donnait le gouvernement de l'Auvergne , consentait 
à ce qu'il pût réunir autour de sa personne, dans la 
principauté de Dombes ou dans le Bourbonnais à son 
choix , deux compagnies de gardes de cent hommes 
chacune, lui accordait 400,000 livres pour payer ses 
dettes à Bruxelles et 300,000 autres en Auvergne pour 
monter son équipage. Grâce pleine et entière était faite 
à tous les serviteurs de Monsieur hormis aux trois 
qui avaient déjà été exceptés. Au lieu d'épouser la 
parente du cardinal , Puylaurens recevait le gouverne- 
ment du Bourbonnais et la capitainerie de Moulins , 
le gouvernement de la ville et de la citadelle de Châlons 
ou de Bellegarde, le duché d'Aiguillon et cent mille 
livres en deniers comptants. Telles étaient les conditions 
matérielles auxquelles on s'était arrêté. Quant à son 
mariage, Gaston avait consenti à s'en remettre au 
jugement des personnes du royaume que le pape délé- 
guerait à cet effet, « et, pour ce qu'il était raisonnable 
, que M me la princesse Marguerite fût en lieu si éloigné 
» des frontières du royaume qu'elle ne pût en sortir 
« auparavant le jugement du dit mariage , Monsieur 
r, consentait qu'elle demeurât à Blois pendant le procès 
r, qui seroit mû pour l'examen du susdit mariage , et 
« promettoit à cet effet la faire aller au dit lieu lorsqu'il 
y, entreroit en France , et qu'il assuroit qu'à sa prière 
» elle ne feroit aucun dessein d'en sortir, Sa Majesté 
r, pouvant, s'il lui plaisoit, user de sa prudence ordinaire 



— 424 — 






» pour en éviter le soupçon , en sorte qu'il n'y eût pas 
» juste sujet de juger qu'elle fût privée de liberté i. , 
Texte fort embrouillé, mais qui signifiait que le château 
de Blois , l'ancienne prison de la reine-mère avant le 
traité d'Angoulême, garderait derrière ses épaisses 
murailles Marguerite de Lorraine jusqu'à la fin du 
procès. 

Les négociations étaient si avancées lorsque M me de 
Phalsbourg en eut connaissance que , désespérant de 
les rompre , elle n'eut d'autres préoccupations que de 
soustraire sa sœur aux conséquences funestes de la fai- 
blesse et de l'irrésolution bien connues du duc d'Orléans. 
Elle envoya aux savants docteurs de l'université de Lou- 
vain des mémoires concernant le mariage : ils en firent 
deux consultes séparées, l'une suivant le droit civil, l'autre 
suivant le droit canon, et au bas de chacune d'elles ils 
déclarèrent le mariage bien et valablement contracté et 
ajoutèrent qu'il ne pourrait être rompu lors même qu'il 
s'agirait d'une excommunication du pape 2. Armée do 
ces deux pièces, qui équivalaient en quelque sorte à 
un jugement anticipatif de la cause que le duc d'Orléans 
avait consenti à soumettre aux délégués du souverain 
pontife, l'active et intelligente princesse eut l'art de 
décider Gaston à adresser à celui-ci une lettre par 
laquelle il lui déclarait, en son âme et conscience 
tenir son mariage pour bon et valable, et suppliait 
Sa Sainteté de n'ajouter par la suite aucune foi à tout 
autre acte, public ou non, contraire à cette déclaration 
que pour obéir à une volonté supérieure à la sienne 



1 Mémoires de Richelieu . t. 8 , p. 8. 

» Mémoires de Gaston d'Orléans , p. 599. 



fé 









425 — 



il consentirait à signer. C'était là une pièce extrêmement 
importante : si Henriette de Lorraine ne parvenait pas , 
en faisant appel à la réelle affection que Monsieur 
témoignait à sa jeune femme , à le dissuader de la 
livrer au cardinal de Richelieu , elle était au moins 
assurée que sa sœur ne serait pas sacrifiée lors même que, 
par quelqu'une de ces capitulations de conscience qui lui 
étaient habituelles, Gaston consentirait à l'abandonner. 
Il est à supposer toutefois que, malgré toute son habileté 
et l'influence qu'elle avait encore sur Puylaurens , elle 
n'eût pas atteint un résultat plus complet, si en ce 
moment n'était entré en scène le second personnage que 
nous avons signalé. 

Le 1 1 avril Thomas de Savoie , conduit par un des 
gentilshommes de Charles de Lorraine , entrait dans les 
Pays-Bas par la frontière luxembourgeoise. Quelques 
jours après il était à Bruxelles. 

Frère cadet du duc de Savoie, le prince de Carignan, 
beau-frère du comte de Soissons dont il avait épousé la 
sœur et père d'une nombreuse famille , s'était cru long- 
temps, par l'absence de postérité du duc régnant, appelé 
à hériter un jour du duché de ses pères ; tout à coup 
la naissance inopinée d'un jeune prince avait anéanti 
toutes ses espérances. Aigri par la chute de ses illusions, 
mécontent du rôle secondaire que le sort lui avait fait , 
tracassé par des créanciers auxquels , pour satisfaire à 
des goûts dépensiers et à des besoins trop réels , il 
avait fait, en avance d'hoirie, de nombreux emprunts 
hypothéqués sur sa future souveraineté, et se déliant de 
son frère qu'il soupçonnait de vouloir le faire arrêter, 
il avait quitté le Piémont. Après s'être offert à Louis XIII 
qui lui avait accordé une pension assez considérable , il 







B& 



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■ 



— 426 — 

s'était mis au service de l'Espagne, à qui il avait engagé 
ses talents militaires à un prix plus élevé encore , dont 
une partie était remise directement à la princesse dq 
Carignan, à Milan, où elle avait fixé sa résidence l. 

En annonçant l'entrée du prince dans les Pays-Bas , 
le comte de Wiltz écrivait qu'il y arrivait - pour attendre 
. les ordres de Sa Majesté , si la trefve se faict avec 
- les Hollandais et que M r d'Orléans entre dans la 
» France pour y resveiller les malcontents 2. „ En effet, 
pendant son séjour en France Thomas de Savoie avait 
vu le comte de Soissons , tout récemment il s'était trouvé 
en rapport avec Charles de Lorraine , et ces trois am- 
bitieux avaient formé des projets pour lesquels le con- 
cours du duc d'Orléans leur était nécessaire ; le prince , 
que l'abbé Scaglia , qui l'appréciait fort au-dessus de sa 
valeur, croyait appelé à rendre autant de services à 
l'Espagne qu'autrefois le prince Philibert 3, était arrivé 
dans les Pays-Bas pour décider Monsieur à reprendre 
encore une fois les armes. 

Gaston était alors clans un de ces moments d'irré- 
solution qui lui étaient habituels ; malgré son profond 
égoïsme, il aimait sa jeune femme : son cœur protestait 
contre cette dure condition du traité , dictée par Riche- 
lieu , qui l'obligeait à remettre la princesse Marguerite 
aux mains du roi de France jusqu'au jugement définitif 



1 Thomas de Savoie recevait 36,000 écus par an, la princesse 24 000 

— Memoria, Correspondance de Philippe IV et du cardinal-infant 
t. II , p. 155. ' 

2 Le comte de Wiltz à Vaudiencier. Thionville , ce 15 apvril 1634 

— Audience 669. 

3 L'abbé Scaglia à Olivarès, 24 avril 1634. — Correspondance t II 
f. 67, ' ' 



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— 427 — 



de cette difficile question matrimoniale qui devait être 
soumise aux délégués du pape , et la dernière lettre 
qu'il avait écrite au roi le 30 mars au sujet des négo- 
ciations , au travers toutes sortes de soumissions de 
langage , laissait deviner la ferme volonté de ne jamais 
consentir à l'annulation de son mariage l . Le prince 
Thomas arrivait à lui les mains pleines de promesses 
et lui assurait le concours des plus grands noms de la 
noblesse française ; les nouvelles perspectives qu'il lui 
ouvrait, l'éblouirent au point que ce fut lui cette fois 
qui alla proposer au marquis d'Aytona de conclure 
avec l'Espagne un traité sur de nouvelles bases et de 
rompre les négociations entamées avec Richelieu 2 . Le 
marquis auquel le prince Thomas avait fait part des 
plans conçus par le duc de Lorraine , et qui venait 
d'autoriser celui-ci à résider dans le comté de Bour- 
gogne , au château de S' - Anne qu'il avait fait disposer 
à son intention 3 , accueillit très-favorablement cette 
demande et crut devoir faire suspendre certain « remède » 
dont la reine-mère se proposait d'user eu ce moment 
pour éloigner Puylaurens de son fils Gaston, et pour 
lequel elle avait demandé' son assistance L Quel était 

i Archives des affaires étrangères de France, 1634 . f. 10-4. v. Ayenel. 

2 L'abbé Scaglia à Philippe IV. 11 mai 1634. >• ...lia parecido con- 
veniencia del serbicio de V. M. (por lo que el marq. de Aytona lia 
jusgado) de contemporizar, recibiendo del Seùor duque de Orliens el 
offrecimiento que hace de romper el tratado que trae entre manos de 
tanto tiempo aca de su concierto y de recibir las nuevas promessas de 
no entender a otro sin la participacio y consentemente de V. M. y satis- 
faccion de los interressados... (T. Il, f. 77.) 

3 Aux archevesques de Besançon et cour du parlement de Dole. 
25 avril. (Audience 669.) 

* « ...procurando (el marques) que la reyna-madre de lugar a esso 
sin apretar en el remédie- que ella desseava de usar para apartar la 



*« 










WM 






— 4*8 — 

ce remède ? Nous l'ignorons, mais tous ceux qui étaient 
dans le secret ne furent sans doute pas de lavis du 
marquis : obligés de renoncer au moyen patroné par 
la reine et l'Espagne de se débarrasser du favori , ils 
en mirent un autre à exécution. 

Le 3 mai , entre huit et neuf heures du soir, comme 
Puylaurens suivi de quelques gentilshommes se rendait 
chez Monsieur, un coup de carabine lui fut tiré presqu a 
bout portant pendant qu'il montait les degrés du palais 
Heureusement la charge de l'arme , trop faible pour 
les vingt balles qui remplissaient le canon jusqu'à la 
gueule, trompa l'espérance du meurtrier. Un projectile 
atteignit Puylaurens à la joue , mais fort légèrement ; 
un autre brisa la mâchoire de La Vaupot qui se trouvait 
à ses côtés , et Roussillon , son beau-frère , fut blessé à 
la tète, mais sans gravité. Il y eut immédiatement 
grande rumeur au palais et Monsieur, qui jouait dans 
sa chambre avec le duc d'Elbeuf et Vieux-Pont et avait 
entendu le coup , aussitôt informé par son favori lui- 
même de l'attentat dont il avait failli être la victime , 
envoya son secrétaire Laserré demander justice au mar- 
quis d'Aytona. 



m 



persona de Pilorans de la del duque de Orliens por loqual pedia los 
assisteras en conformidad de Io que el conde de Mola le ha eserito 
que V. M. se las avia acordado. A este fin se ha ydo disponiendo la 
reyna de dissimularlo y de dar tiempo que rompan este tratado en 
loqual ha vemdo no obstante que aya sido con harta diffîcultad „ 
Scaglia à Philippe IV, 11 mai. - Peut-être le remède imaginé par la 
reine- mère était-il ce projet de mariage de Puylaurens avec la princesse 
de Chimay que les Mémoires de Gaston attribuent aux Espagnols et 
que d'Aytona lui aurait proposé au nom de Philippe IV avec la promesse 
d'un honnête établissement dans les Pays-Bas. Le favori ne s'en 
était pas défendu, mais avait dit qu'il voulait d'abord arrêter la fortune 
de son mattre avant de penser à la sienne propre. 






— 429 - 

Ce dernier se promenait en ce moment dans une 
galerie avec le prince Thomas ; il témoigna beaucoup 
d'étonnement et se rendit aussitôt chez le duc d'Orléans 
en protestant que cet attentat ne resterait pas impuni , 
puis chez Puylaurens à qui il tint le mémo langage, 
en ajoutant que la réputation du roi et la sienne propre 
étaient intéressées au châtiment du coupable. Deux 
soldats de la compagnie des gardes de la reine-mère , 
les frères Brugers, furent arrêtés presqu'aussitôt , puis 
bientôt relâchés quand on eut reconnu qu'aucune charge 
ne pesait sur eux. Pendant trois jours le manteau et 
la carabine du meurtrier, trouvés sur le lieu du crime , 
furent exposés à la porte de l'hôtel de ville ; mais per- 
sonne ne les reconnut. Les soupçons se portèrent sur 
les gens de l'entourage de la reine qui furent accusés 
d'avoir tout au moins conseillé le coup, et Gaston leur 
donna plus de consistance encore en qualifiant l'attentat 
de chanteloiibade . Toutefois l'oratorien y avait eu tout 
au moins aussi peu de part qu'en tous ceux dont l'ac- 
cusait le cardinal de Richelieu : le vrai coupable était 
le valet d'un gentilhomme français huguenot, nommé 
M r de Clauzel, attaché au duc d'Elbeuf L Certain parfum 
que répandait le manteau , tout semblable à celui dont 
Clauzel usait généralement , avait dirigé sur lui les 
soupçons de quelques-uns et Puylaurens prétendait même 
l'avoir reconnu ; mais c'était jusqu'au duc d'Elbeuf qu'il 
faisait remonter la responsabilité du crime. Le duc s'en 
tint pour offensé et s'en plaignit à Monsieur, qui ac- 
cueillit ses représentations avec tant d'indifférence (pie 
d'Elbeuf rompit tout à fait avec lui pour embrasser le 



1 Mémoires de Gaston d'Orléans, p. 60, 



- 430 - 



ML 




m 



parti de la reine-mère ; il lui fit dire ensuite que si, dans 
le traité en voie de négociation avec le cardinal, quelque 
chose était stipulé en sa faveur , il le priait de n'y 
plus penser. D'Anvers où, à quelques jours de là il se 
rendit avec Marie de Médicis, il envoya un cartel à 
Puylaurens. « Puisque vous m'imputez faussement le 
» coup dont vous avez été en danger de perdre la vie , 
» lui disait-îl , j'ai choisi un moyen sûr et honnête de 
» vous l'ôter de ma propre main. Trouvez-vous à l'en- 
» droit que le gentilhomme porteur de cette vous 
» marquera, vous prendrez trois de vos amis avec 
« vous, j'en amènerai un pareil nombre des miens. » 
Le favori accepta le défi , et le jour et le lieu du duel 
furent fixés au 28 mai , entre Anvers et Bruxelles. 
Mais Gaston et sa mère donnèrent des gardes aux 
deux adversaires et employèrent toute leur autorité pour 
les empêcher d'en venir aux mains. Le prince Thomas 
s'interposa entre eux quelque temps après, mais sans 
parvenir toutefois à les réconcilier i. 

Quant à Clauzel, dont le marquis d'Aytona avoua 
plus tard n'avoir pas ignoré la culpabilité, il ne fut 
même pas inquiété. Moins d'un an auparavant il avait 
adressé à Olivarès , pour lui offrir ses services, une 
lettre dont une traduction espagnole fut alors envoyée à 
l'infante. « Si l'on veut faire quelque chose de Monsieur, 
r, écrivait-il, il est nécessaire de se défaire de Puy- 
» laurens , et cela n'est possible que par un moyen 
» que je n'ose proposer à Votre Excellence ; » et plus 
loin encore, après avoir parlé au comte-duc des intrigues 



1 L'abbé Scaglia à Philippe IV. 15 juin 1634. — Correspondance , 
t. II, f. 92. 



HBI 



431 



du favori : « Pour conclusion, disait-il, que V. E. 
■n nous permette de nous défaire de cette canaille et 
» de placer autour de Monsieur des gens sur lesquels 
» on puisse compter i. » Si le cabinet de Madrid avait 
jugé à propos d'envoyer sans commentaire cette lettre 
à Bruxelles , c'est qu'il n'en désapprouvait pas entière- 
ment les propositions fort peu déguisées , et peut-être 
le marquis se prévalut-il de cet éloquent silence pour 
ne pas entamer des poursuites qui , en donnant un 
nouvel aliment aux passions déjà si surexcitées des 
deux partis français , lui susciteraient de nouveaux em- 
barras dont il se souciait médiocrement. 

Quoi qu'il en soit , ce criminel attentat arrivait en 
ce moment fort mal à propos et pouvait arrêter brus- 
quement les négociations très-avancées déjà entre Gaston 
et le gouvernement des Pays-Bas 2 . Les soupçons en se 
portant sur Chanteloube et, par ricochet, sur la reine , 
ne s'arrêtèrent heureusement pas sur les Espagnols , 
et le coup de carabine de Clauzel n'eut d'autre résultat 
que de creuser plus profondément l'abîme entre Marie 
de Médicis et le duc d'Orléans qui , à cette époque , 
défendit même à sa jeune femme de visiter sa mère. 

Vers le milieu de mai , l'abbé d'Elbène revint à 
Bruxelles rapportant avec lui , outre les conditions du 
traité qu'il avait négocié et que nous avons tait connaître, 
une lettre du roi et une autre du cardinal protestant 






i 









1 M' de Clauzel au comte-duc d'Olivarès. 24 juin 1633. ■ — Coït, de 
Philippe IV et de l'infante, t. 32, f- 90. 

2 ...Verdaderamente lo que ha sucedido del pistoletazo lia venido ;t 
mu y mal tiempo que sin eco huviera creydo que pudiesse ser mas util 
y mas eonveniente el satisfacer a la reyna en lo que pedia y dexarla 
obrar a su modo... Lettre de Scaglia du 11 mai. 



— 432 — 



toutes deux de la tendre affection de Louis XIII pour 
Monsieur. « M r d'Elbène m'a dit ce que vous luy avez 
» commandé sur le sujet du mariage que vous m'es- 
» crivez avoir contracté avec Madame Marguerite de 
» Lorraine , écrivait le monarque à son frère , sur quoy 
» vous ne sçauriez que vous louer de mes intentions 
» puisqu'elles n'ont autre fin que de faire soigneusement 
» examiner tout ce qui s'est passé en cette action , et 
» me remettre à l'événement qu'elle devra avoir par 
« justice et par raison. En cela et en toute autre chose, 
« je rendray premièrement à ma conscience ce que je 
« luy dois, et ensuitte voulant vous tenir lieu de père , 
» outre la qualité que j'ay de vostre roy, vous recevrez 
» des effets de la véritable affection que je vous porte. „ 
« En mon particulier, Monseigneur, disait le car- 
» dinal , je vous supplie de croire que je n'estimerai 
» jamais la prospérité de S. M. complète que lorsque 
« la vostre y sera conjointe. Ce que je désire avec une 
» passion indicible L » 

Ces protestations , sans doute fort peu sincères , lais- 
saient deviner la secrète satisfaction de gens qui 
croyaient enfin avoir atteint le but de leurs persévérants 
efforts ; malheureusement il fallut bientôt en rabattre. 
D'Elbène , arrivant triomphant , fut très-froidement 
accueilli par Monsieur, en même temps que Puylaurens 
s'ingéniait à trouver de nouvelles difficultés aux" articles 
du traité dont quelques semaines auparavant il avait 
adopté les bases , particulièrement à ceux qui avaient 
rapport à la remise de la duchesse d'Orléans aux mains 



1 Voir ces deux lettres dans les Mémoires de Montrésor, note. p. 186, 
Ed. Michaud. et Avenki.. t. IV, p. 547 et 548. 



« 



rV', [VI H 



— 433 



du roi fit au choix des juges qui devaient prononcer 
sur la validité du mariage. Le négociateur comprit 
bientôt qu'en son absence Monsieur avait pris avec 
les Espagnols de nouveaux engagements incompatibles 
avec le traité de réconciliation. En effet, le 12 mai, 
en présence de Puylaurens , du duc de Lerme et du 
secrétaire des langues du marquis d'Aytona , Gaston 
avait signé avec ce dernier un traité d'alliance que 
l'Espagne ne tarda pas à ratifier. 

Par cet acte , le duc d'Orléans s'engageait pour une 
durée de deux ans et demi à ne pas s'accommoder avec 
son frère sans le consentement de Philippe IV, quel- 
qu'avantageuses que fussent les propositions qui lui 
seraient faites. En cas de rupture des deux couronnes, 
il devait prendre le parti de la maison d'Autriche et 
favoriser ses intérêts de tout son pouvoir jusqu'à la 
signature d'un traité général. En retour, Philippe IV 
lui assurait 12,000 hommes de pied et 3000 chevaux , 
moitié Français et moitié étrangers pour la fin de 
septembre, époque à laquelle le duc entrerait en France, 
en même temps qu'une puissante diversion aurait lieu 
du côté des Pyrénées. Le roi accordait 70,000 écus 
pour la levée des troupes françaises et 45,000 men- 
suellement pour leur entretien jusqu'au moment de leur 
entrée en France, les contributions levées sur le pays 
devant dès lors y pourvoir ; il portait de plus à 
15,000 écus par mois la somme allouée pour l'entretien 
à Bruxelles de Gaston, de sa femme et de toute leur 
maison L 

La nouvelle de ce traité secret se répandit avec une 






1 Mémoires de Montrksor , p. 190 , note. Ed. Michaud. 



2iy 



ï 






— 434 - 

extrême rapidité en France et ne laissa pas que d'y 
produire quelqu'émotion , bien qu'on n'en connût pas 
la teneur. Le cardinal essaya d'abord de donner le 
change à l'opinion publique en faisant répandre le bruit 
que Monsieur avait été emprisonné, ce qui signifiait que 
c'était par contrainte qu'il s'était allié aux Espagnols , 
et qu'il l'avait été de par les ordres de la reine-mère 
nommée gouvernante des Pays-Bas , ce qui contribuait 
à déconsidérer celle-ci i. Plus tard, Richelieu jugea plus 
avantageux de publier le traité dont un miracle , dit-il 
dans ses Mémoires, avait fait tomber une copie dans 
ses mains 2. On se tromperait toutefois en supposant 
que cette publication avait pour but de soulever l'opinion 
publique contre l'Espagne , dont les sentiments hostiles 
à la France étaient fort peu déguisés dans cette pièce : 
pas plus à cette époque qu'antérieurement le cardinal 
n'entendait adopter une politique belliqueuse ; fidèle 
à la ligne de conduite qu'il avait tenue jusqu'alors, sans 
rompre avec cette puissance malgré ses provocations, 
H ne cherchait à s'en venger qu'en lui suscitant des 
difficultés de nature à l'obliger de se préoccuper unique- 
ment de ce qui se passait chez elle. Il avait repris avec 



1 De Clerq au secrétaire Prats. Paris, 1'' juin. — <. L'on veult icy 
que le peuple croie que la peine-mère anroit le gouvernement général 
des Pays-Bas, et qu'avec ceste authorité elle y auroit lait arrester 
Monsieur. Tous ces bruits sortent iufaillililement de mauvais lieu et 
pire intention , car ce n'est pas le vulgaire qui en parle, mais cestuy cy 
en est altéré et esmeu par les principaux et de l'espée et de la longue 
robbe. » — (Négociations de France , t. 7, f. 268.) 

* Ici. à ici. Paris, 5 août 1034. — ...L'on a monstre icy ces jours, 
imprimé en caractère estranger, celle (la ligue) qu'ils veullent le duc 
d'Orléans aurait faite et signée avec le S r marquis d'Aytoua au nom du 
roy... — (Ibid., f. 274J 



3k: 






■ 



435 — 



une nouvelle ardeur ses négociations avec la Hollande 
pour la décider à continuer la guerre avec les Pays-Bas 
et poursuivait , mais sans beaucoup d'espoir cette fois , 
ses intrigues avec la noblesse belge l . La conspiration 
dont Henri de Bergh et le prince d'Épinoy étaient les 
chefs avait en effet cessé d'être un danger, et tous 
ceux qui y avaient trempé, même indirectement, allaient 
bientôt apprendre à leurs dépens que la répression , 
pour s'être fait attendre, ne perdait rien de sa sévérité. 



1 De Clerq au secrétaire Prats. Paris , 25 mai 1634. — Le prince 
d'Espinoy estant dernièrement en ceste ville , incognu , avait esté de 
la mesme façon parler le cardinal-duc à Fontainebleau ; je n'ay encore 
descouvert qu'il soit revenu encore par deçà de S'-Quentin... Le comte 
de Hennin est à Monstreuil, leur fils encore en ceste ville et le comte 
d'Egmont tousiours à Charleville. Nous n'avons icy rien ouy du comte 
Henry de Bergues... — (Nég. de France, t. 7, f. 267 v°.) 









CHAPITRE XX 






Le duc d'Arscliot arrive on Espagne. — L'accueil gracieux qu'il y reçoit est l'exécution d'uu mot 
d'ordre venu de Bruxelles. — Il est soupçonné de conspiration. — Balthazar Gerbier. — Il 
offre de faire des révélations relalives à la conjuration de la noblesse. — Ses conditions. - 
Négociations à ce sujet. — Le gouvernement espagnol incline à la clémence. — Lettre 
du marquis d'Aytona et déclaration du comte d'Egmont incriminant le duc d'Arscliot. — 
On amuse celui-ci pour ne pas éveiller sa défiance. — Il b!àmc l'incapacilé et la lenteur 
des ministres espaguols. — Philippe IV décide de dissoudre les Ëlats-Géiiciaux de Bruxelles 
et de charger d'Aytona de continuer les négociations de paix avec les Provinces-Uuies. 
— Il interroge d'Arscliot. — Arrestation de celui-ci. — Ses aveux dans sa prison. — Le 
pensionnaire Scliotte. — Déclaration du marquis d'Aytona en Flandre. — Arrestation du prince 
de Barbanson. — Fuite de d'Êpinoy et du comte de Hennin. — Ils sont ajournés devant le 
parlement de Malines cbaigé de l'information. — Ils protestent, de l'incompétence de ce tribunal 
comme membres de la Toison d'or. — Semences prononcées. 



Le duc d'Arschot, parti comme nous l'avons dit 
pour l'Espagne afin d'y réclamer du roi des pleins 
pouvoirs qui permissent à 1 assemblée des États-Géné- 
raux de continuer les négociations de la trêve avec 
les Provinces-Unies , en arrivant à Irun y avait appris 
la mort de l'infante Isabelle. Comme ses lettres de crédit 
étaient au nom de cette princesse , précaution qu'il avait 
cru devoir prendre pour augmenter son autorité à 
Madrid , prévoyant bien que le député des États , 
assemblée fort peu en faveur, y serait moins bien venu 
que l'envoyé de Son Altesse , il hésita à continuer sa 
route ou à retourner à Bruxelles. Les pouvoirs dont 
il était porteur devenaient en effet caducs par suite de 
la mort de celle qui les lui avait remis, et sa nomination 
de membre du conseil de régence le rappelait en quelque 



— 437 — 

sorte dans sa patrie. Bien qu'il sentit combien il im- 
portait que l'élément flamand , en si faible minorité 
dans ce conseil, y fût représenté par tons ceux désignés 
par la patente royale, il crut néanmoins la réussite de 
sa mission plus nécessaire encore au bonheur de son 
pays et, tout en continuant son voyage à petites jour- 
nées , il dépêcha Lachopin , un de ses gens , à Madrid , 
pour demander au roi et au comte-duc ce qu'ils lui 
commandaient de faire. Il reçut à Buitrago la réponse 
d'Olivarès l'engageant à poursuivre sa route , et une 
lettre du marquis de Léganès , qu'il avait connu en 
Flandre , le priant instamment d'accepter l'hospitalité 
dans son hôtel , à côté duquel une maison avait été 
louée pour sa suite qui se composait , non compris les 
domestiques , du comte de Meghem , du baron d'Au- 
Aveghem l et du pensionnaire Schotte. 

A Alcovendas la députation belge trouva les carrosses 
du comte de Solre et du baron d'Auchy, membres du 
conseil de Flandre à Madrid , accourus à sa rencontre , 
et près de la capitale elle fut reçue par le marquis de 
Léganès accompagné d'une suite nombreuse composée 
des personnages les plus marquants du pays. Elle prit 
place dans les voitures du roi , venues avec le marquis , 
et, le 26 décembre, fit son entrée dans la capitale des 
Espagnes. Le duc d'Arschot , conduit directement au 
palais , fut reçu immédiatement par Olivarès qui le 
combla d'éloges et de compliments , l'entretint pendant 
plus d'une heure et le présenta au roi aussitôt après. 



' Capitaine d'une compagnie de cent chevaux cuirassiers, le baron 
d'Airweghem avait obtenu le 25 novembre 1633 l'autorisation d'ac- 
compagner le duc. (Audience , liasse 667.) 



— 438 — 

Philippe IV accueillit très-gracieusement le duc et lui 
parla longtemps familièrement. 

Les jours suivants l'envoyé flamand reçut tout ce que 
Madrid renfermait d'illustre : « Il n'y a personne de 
» grand ou des ambassadeurs qui tous ne m'ont envoyé 
■n visiter, et grande quantité de dames et une infinité de 
» cavaliers me sont venus voir, écrit-il le 27 décembre 
» au baron d'Hoboken son ami. Jusqu'à présent je 
» recognois une grandissime bonne volonté, et je reçois 
« beaucoup d'honneurs i. , Et pour témoigner sa recon- 
naissance au marquis de Léganès et l'engager à s'inté- 
resser à la mission dont l'avaient chargé les États- 
Généraux , il demanda à ceux-ci d'offrir au seigneur 
espagnol quelques tableaux peints à Anvers par les 
artistes les plus renommés. 

Le duc d'Arschot eût été moins glorieux de ces 
démonstrations de bienvenue dont il était l'objet, s'il 
avait su qu'elles n'étaient que l'exécution d'un 'mot 
d'ordre transmis à Madrid par le gouvernement des 
Pays-Bas. Le 12 novembre , l'infante en annonçant à 
son neveu l'arrivée prochaine du duc, malgré les ordres 
contraires contenus dans une dépêche du roi du 4 octobre, 
lui faisait connaître qu'elle avait cru devoir l'autoriser 
à partir pour enlever à l'assemblée des États un chef 
dont l'influence était très-grande dans le pays. « Il 
» importe, écrivait-elle, de caresser et d'obliger le duc, 
» tant pour le crédit dont il jouit auprès de ces pro- 
» vinces , qu'afin de l'engager , par les égards qu'on 

1 Nous empruntons presque toutes les données de ce chapitre au 
second volume des Actes des États- Généraux de 1632 publiés par 
M 1 ' Gachard ; nous n'indiquerons en note que les documents , étrangers 
à cet ouvrage , que nous avons consultés. 



R 



— 439 — 

r, aura pour lui , à demeurer là bas le plus longtemps 
» possible , sans qu'on ait l'air de l'y vouloir retenir ; 
» outre que s'il était impliqué dans la conjuration et 
» les autres cboses que Gerbier offre de déclarer, il 
y, vaudrait mieux qu'il se trouvât hors d'ici et en lieu 
y> sûr comme l'est la cour de Votre Majesté. » 

La conspiration de la noblesse des Pays-Bas , avortée 
presqu'aussitôt que conçue et dont le secret , malgré 
bien des imprudences, avait été jusqu'alors assez bien 
gardé , venait de trouver un délateur dans la personne 
de Balthazar Gerbier. D'origine française , mais né 
accidentellement à Middelbourg en Zélande où ses 
parents , calvinistes , avaient fui le massacre de la 
S'-Barthélemy, Gerbier avait vécu à partir de 1617 
quelques années en Angleterre d'où , à diverses fois, 
le roi Charles I er l'avait envoyé en mission dans les 
Pays-Bas et, en 1631, l'avait accrédité, près de l'infante 
comme ministre résident. Par ses alliances de famille 
avec les maisons d'Épinoy, de Melun et de Lannoy, 
il avait connu les intrigues et les aspirations ambitieuses 
des mécontents ; il avait profité de sa situation diplo- 
matique pour leur faire espérer des secours du gouver- 
nement anglais l , et c'était sous son toit qu'en juillet 
1632 quelques-uns des conspirateurs s'étaient réunis 
pour développer leur plan et s'entendre sur son exé- 
cution. En 1633, de retour à Bruxelles après un voyage 
en Angleterre où il avait cru avoir à se plaindre du 
grand trésorier Western , impatient de sortir d'une con- 
dition médiocre d'où ni son talent de peintre, ni les 
intrigues de sa vie entière ne paraissaient devoir le 



• Bulletin de l'Académie royale, t. 18, 2 e série, p. 338 et 437. 



■ 



j.,.. 






B 






M?) 



440 



tirer, et de réunir les moyens d'établir sa nombreuse 
famille (un portrait de Van Dyck nous le représente 
entouré de neuf enfants), il résolut de vendre à beaux 
deniers comptants au gouvernement espagnol les secrets 
de ceux qui s'étaient fiés à lui. L'infante Isabelle, à 
qui il s'offrit d'abord , chargea l'abbé Scaglia de la 
négociation et dans les derniers jours de juillet Gerbier 
laissa entendre qu'au prix d'une suffisante récompense 
il était prêt à dévoiler des choses d'une extrême im- 
portance relatives aux affaires d'Angleterre , de France 
et de Hollande, ainsi qu'aux négociations de la trêve. 
L'abbé l'assura qu'il n'aurait qu'à se louer de la géné- 
rosité du roi Philippe et ils tombèrent d'accord pour 
fixer à 20,000 écus la somme à payer anticipativement 
au dénonciateur, indépendamment d'une pension mo- 
dique , prix des services qu'il continuerait à rendre à 
l'Espagne. Gerbier exigea également une lettre du roi 
par laquelle celui-ci déclarait prendre sous sa protection 
la personne qui en était porteur, quelque part qu'elle 
se trouvât. 

En attendant que ces propositions fussent agréées 
par le cabinet de Madrid , Gerbier dicta à l'abbé Scaglia 
ce qu'on pourrait appeler les préliminaires de ses révé- 
lations, afin de donner un avant-goût de leur importance. 
Il fit connaître que deux partis divisaient les États- 
Généraux des Provinces-Unies , l'un , d'accord avec la 
France et l'Angleterre , qui ne voulait traiter qu'avec 
l'assemblée des États de Bruxelles et espérait soulever 
les Pays-Bas par suite du refus présumé de ratification 
de la part du roi d'Espagne, l'autre qui préférait négocier 
directement avec celui-ci. La présence- du duc d'Orléans 
à Bruxelles empêchant le premier de ces deux partis 



■ 






— 441 — 






de l'emporter, il était nécessaire de retarder le plus 
possible l'accommodement du prince , et de retirer les 
négociations des mains des députés des États pour les 
confier à un homme sûr et habile, tel que l'abbé Scaglia. 
D'après les ordres de l'infante, celui-ci rendit compte 
de tout à Olivarès * et, autant pour hâter l'arrivée 
de sa lettre à Madrid que pour la mieux soustraire 
aux veux d'Argus de la police du cardinal de Riche- 
lieu , il la fit adresser par Gerbier au nom du roi 
d'Angleterre à l'ambassadeur espagnol à Paris , pour 
que celui-ci l'expédiât ensuite à sa cour sans laisser 
soupçonner que le courrier qu'il y envoyait fût porteur 
de dépêches des Pays-Bas. 

Le cabinet de Madrid mit fort peu d'empressement 
à répondre aux ouvertures de Gerbier : il trouvait ses 
promesses bien vagues pour les payer si chères , et il 
engagea l'infante à lui donner le moins qu'elle le 
pourrait et proportionnellement au mérite des services 
qu'elle en obtiendrait. Il se méfiait quelque peu de 
l'abbé Scaglia , impatient de jouer du personnage , et 
le conseil de Gerbier de lui confier le soin de négo- 
ciations nouvelles avec les Provinces-Unies n'avait pas 
peu contribué à le tenir en garde contre le trop facile 
engoûment du diplomate piémontais. Le délateur, sen- 
tant bien qu'il jouait sa tête en révélant des secrets 
d'État que ses fonctions de ministre résident l'avaient 
mis à même de connaître et qu'il aurait tout à craindre 
de la vengeance de ceux dont il trahissait_la confiance 






Copia de carta del abliad Scaglia por el/c^dekdfcf. De Btfisklas , 
a 2 de agostol633, avec la lettre de PhiUpp\~& àrftojfi/gt dir2(j sep- 
tembre. (Correspondance, t. 32, f. 188.) \'->. >- ^ ^ 



— 442 — 

s! sa conduite perfide était connue, outre la lettre de 
sûreté qu'il réclamait du roi , entendait ne pas con- 
ter son secret au papier, et Scaglia demandait l'envoi 
cl Espagne d un homme sûr, connaissant bien le français 
(seule langue que parlât Gerbier) , qui assisterait aux 
confidences du résident anglais et irait les rapporter 
a Madrid sans que personne pût soupçonner la mission 
dont il avait été chargé. L'abbé avait jeté les yeux 
•sur Charles Baudoquin , en ce moment en Espagne ■ 
mais sous prétexte que le voyage à travers la France 
offran trop de dan-ers pour ce personnage, Philippe IV 
refusa de le laisser partir et ajourna l'audition du résident 
d Angleterre jusqu'à l'arrivée du cardinal-infant et de 
son secrétaire don Martin de Axpe i. Quant à l'idée 
de confier à Scaglia le soin d'entamer de nouvelles 
négociations avec les Provinces-Unies, elle fut rejetée 
par le gouvernement espagnol qui invita l'infante à ne 
ne,, promettre à l'abbé à ce sujet , sans lui rien refuser 
non plus , l'une manière absolue ; mais à lui en parler 
on termes généraux de façon qu'il n'y eût d'un côté 
aucun engagement, do l'autre aucune méfiance K 

Toutefois on ne jugea pas à Bruxelles que les révélations 
de Gerbier fussent de si mince importance qu'on semblait 
le cn.ire à Madrid. Quebp.es nouvelles insinuations du 
besoigneux peintre-diplomate avaient laissé soupçonner 
qu'un traité secret était conclu entre l'assemblée des 
Etats-Généraux de Bruxelles, le prince d'Orange, la 
France et l'Angleterre ; or pour en prévenir les funestes 



1 Philippe IV à l'abbé Scaglia. 20 septembre 1633. 
de l'infante et de Philippe IV, t. 32 , f. 188. 

2 Philippe IV à l'infante. id. jd. 



Correspondance 



KE 



— 443 — 

conséquences il était plus que temps de connaître 
exactement en quoi ce traité consistait. Le délateur 
refusant cependant de s'expliquer avant d'avoir reçu la 
somme stipulée , l'infante n'hésita pas à prendre les 
20,000 écus sur les fonds de YExercito , « jugeant , 
r, dit-elle , qu'il y avait moins de dangers de faire 
» attendre le nécessaire à l'armée que d'aventurer par 
» un retard la sécurité des États de Sa Majesté l . » 

Il était bien difficile que d'Arscliot , le principal 
député des États-Généraux à la Haye pour y traiter de 
la trêve , ne fût pas compromis si les insinuations de 
Gerbier avaient quelques fondements ; aussi les révé- 
lations de celui-ci étaient-elles attendues avec impa- 
tience et la dépêche du 1£ novembre , dont nous avons 
parlé , avait-elle été écrite sous l'impression peu dégui- 
sée d'une presque certitude de la culpabilité du duc. 

Après bien des difficultés, le délateur consentit à se 
confier au secrétaire d'État Francisco Galaretta qui 
comprenait parfaitement le français et dont la discrétion 
était absolue ; mais à la condition toutefois qu'une autre 
personne , inconnue dans le pays et dont l'absence ne 
pourrait être remarquée, serait chargée d'aller rapporter 
à Philippe IV sa confession. On avait d'abord pensé 
à faire venir de Paris dans ce but le secrétaire de 
l'ambassade espagnole , qu'on aurait donné à Gerbier 
comme envoyé de Madrid ; mais on n'était pas sûr de 
sa discrétion et l'on finit par désigner pour cet office 
un capucin , le père Philippe , confesseur du président 
Roose et religieux parfaitement ignoré hors de son 



1 L'infante à Philippe IV. 8 novembre 1633. 
l'infante et de Philippe IV, t. 32 , f. 317. 



■ Correspondance de 



n 






— 444 — 

cloître, d'où il ne sortait jamais ; ce fut aussi lui qui fut 
chargé de porter à Gerbier les 20,000 écus en espèces 
sonnantes , rude labeur qu'il ne put accomplir qu'avec 
laide d'un de ses compagnons de cloître. 

Ce fut le 22 ou le 23 novembre 1633 que Gerbier 
se décida à parler. Nous ne savons pas exactement ce 
qu'il révéla ; la précaution qu'il avait prise de ne 
vouloir s'expliquer que de vive voix et la condition 
qu'il avait posée de ne pas se défaire des preuves écrites 
de ce qu'il avançait , mais seulement d'en donner com- 
munication sans en laisser prendre copie, rendent 
après plus de deux siècles cette affaire très-difficile à 
informer. 11 paraît établi toutefois qu'il fit connaître 
dans tous ses détails la conspiration de la noblesse 
belge, sur laquelle le gouvernement n'avait eu jusqu'alors 
que d'assez vagues indices, les intrigues de Henri de 
Bergb , des Carondelet et du prince d'Épinoy avec la 
France , les Provinces-Unies et l'Angleterre ; le rôle 
qu'avait joué l'ancien garde des sceaux Châteauneuf, 
et, ce qui surprit particulièrement ceux qui connaissaient 
les mauvais termes clans lesquels se trouvait Puylaurens 
avec la maison d'Arenberg en dehors de son intimité 
chez la princesse de Chimay, l'entente qui avait régné 
à un certain moment entre le favori de Monsieur et le 
duc d'Arschot. Il restait toutefois bien du vague encore 
autour de certains faits; beaucoup d'affirmations extrême- 
ment graves manquaient de preuves positives et les 
conjectures abondaient , mais l'infante ne fut pas moins 
frappée de l'importance de ces révélations et elle trouva 
que l'argent remis à Gerbier avait été bien employé i. 

' Lettres de l'abbé Scaglia à Philippe IV et à Olivarès, des 29 octobre 
2 et 24 novembre 1633. — Correspondance, t. I. 






— 445 — 



Le père Philippe partit aussitôt pour Madrid, où il 
arriva par la poste quelques jours avant le duc d'Arschot. 
Le 27 décembre les faits, tels que Gerbier les avait 
exposés , furent communiqués au conseil d'État 2 , mais 
contre toute attente ils l'émurent médiocrement. Ils 
n'avaient plus en effet qu'un intérêt rétrospectif puisque 
les menées et les intrigues révélées paraissaient avoir 
cessé et n'étaient plus un danger pour l'Espagne. La 
culpabilité de Henry de Bergli et de d'Egmont n'était un 
mystère pour personne ; les plus compromis parmi les 
membres de la noblesse belge semblaient rentrés dans 
le devoir ; l'assemblée des États-Généraux , sur laquelle 
avaient plané le plus de soupçons, était à peine signalée 
dans l'accusation et le duc d'Arschot son chef, celui 
qui avait le plus contribué à sa réunion , se trouvait 
pour le moment à Madrid chargé d'une mission de paix 
bien éloignée des idées ambitieuses et des aspirations 
d'indépendance qu'on lui prêtait. Sévir contre les plus 
coupables paraissait bien dangereux en ce moment, 
le gouvernement des Pays-Bas étant fort affaibli par 
suite de la mort de l'infante ; aussi le marquis de 
Gelves , l'un des membres du conseil , proposa-t-il d'at- 
tendre l'arrivée en Belgique du cardinal-infant avant 
de rien décider sur les mesures à prendre. Mais pres- 
qu'au même instant arrivèrent à Madrid des lettres du 
marquis d'Aytona incriminant, en suite des plaintes 
de plusieurs des députés des États , la conduite du 
duc d'Arschot pendant les négociations avec les Pro- 
vinces-Unies , et une déclaration du comte d'Egmont , 
reçue le 14 décembre à Charleville où il s'était réfugié, 






i Kstado 2047. f. 20. 






— 446 — 



■ 



H 



Km.' 



par le capitaine Alvarez de la Véga, mandataire du 

marquis, et qui paraissait confirmer ces accusations 1 

Le petit-fils du vainqueur de . Gravelines et de 

b -Quentin, de l'illustre victime du duc d'Albe jouait 

en ce moment une ignoble comédie. Pour gagner du 

temps, éloigner la défiance et assurer ainsi la réussite du 

projet conçu par un de ses familiers , le colonel anglais 

Risby, de livrer à la France les villes d'Arras et de 

Cambrai , comme gages d'un traité négocié en son nom 

avec Richelieu sous les murs de Nancy par le chevalier 

dArmoville, Lorrain d'origine et chevalier de l'ordre 

de S'-Lazare 2, il avait fait solIiciter par ga mére et 

sa femme son pardon du roi d'Espagne , promettant la 
révélation de bien des faits intéressants dont il avait 
connaissance. En désaccord avec le duc d'Arschot sur 
certaines questions d'intérêt privé, et craignant de 
le voir profiter de son séjour à Madrid pour les faire 
juger à son avantage par Philippe IV, il n'avait rien 
trouvé de mieux pour lui nuire que de l'avouer pour 
complice. 

Cependant ni dans les lettres du marquis , ni dans les 
révélations de d'Egmont et de Gerbier , les accusa- 
tions n'étaient assez précises pour que le gouvernement 
espagnol se crût autorisé à prendre à l'égard du duc 
d'Arschot des mesures de sévérité. Le roi, indécis 
n'osant ordonner de s'assurer de sa personne ,' de peur,' 
si le duc était innocent , de nuire à sa réputation et 



1 Déclaration del conde de Eguemont. - Estado 2048 , f. 30 Arch de 
Simancas. 

- Extraits de diverses lettres de Paris des 11 novembre 2 13 et 
16 décembre 1633. (Papiers de Roose , t. 39, f. 267 et suiv.) 



r 






— 447 — 



de désaffectionner une famille aussi puissante que l'était 
celle d'Arenberg, résolut, avant d'agir, de demander 
au marquis d'Aytona et au président Roose leur avis , 
les priant de lui communiquer le jugement qu'ils s'étaient 
formé sur la conduite du duc dans l'assemblée des Etats, 
d'après les informations claires et précises qu'ils en 
pouvaient avoir (31 janvier 1634). 

Nous ne possédons pas la réponse du marquis en 
date du 21 février et qui fut reçue à Madrid le 9 mars ; 
mais il résulte de la dépêche que lui adressa le roi 
quelques jours après qu'elle préconisait la clémence. 
Il répugnait à d'Aytona d'employer la sévérité envers 
des gentilshommes coupables, il est vrai, d'intentions 
criminelles , mais dont aucun des projets , à l'exception 
delà tentative de Bouchain, n'avait été suivi d'exécution. 
Il connaissait la plupart d'entre eux , il les avait vus 
à la cour de l'infante ou au conseil d'État , et depuis 
deux ans bientôt que leurs velléités de rébellion s'étaient 
manifestées, depuis surtout la mort du baron de Noyelle, 
rien dans leur conduite n'avait laissé soupçonner qu'ils 
eussent jamais pensé à s'écarter de leur devoir. Le 
président Roose partagea-t-il l'opinion du marquis ? 
Nous avons quelques raisons d'en douter : le chef du 
conseil privé avait eu trop à souffrir de l'orgueil des 
grands seigneurs belges qui le méprisaient à cause de 
son extraction obscure , malgré son mérite incontestable 
et la haute faveur dont il jouissait à Madrid , pour se 
montrer généreux à leur égard ; aussi , bien que sa 
réponse nous soit moins connue encore que celle de 
d'Aytona, la soupçonnons-nous d'avoir contribué à la 
décision prise par le roi. Philippe IV ordonna l'arres- 
tation des princes d'Épinoy et de Barbanson et de tous 



1 












M» 



ma 



— 448 — 

ceux qui paraissaient lui avoir manqué de fidélité, sans 
désigner ceux-cipersonnellement, laissant le marquis juge 
de ce qui convenait de faire après avoir pris l'avis du prési- 
dent Roose et de ceux qu'il jugerait à propos de consulter. 
En ce qui concernait le duc d'Arschot , le roi 
attendit pour se prononcer le résultat de l'épreuve 
à laquelle il allait le soumettre. « Je me réjouirai , 
* écrit-il à d'Aytona, s'il profite des moyens de douceur 
» dont on usera d'abord à son égard et s'il montre son 
» désir de me servir en déclarant tout ce qu'il sait de 
» la conjuration et le nom des conjurés. S'il agit ainsi, 
» et je l'y engagerai moi-même et s'il me donne toute 
» satisfaction, on se contentera de le garder à vue tout 
» en le tranquillisant ; mais s'il n'avoue pas sincèrement 
r, et entièrement tout ce qu'il sait , en le signant en 
» ma présence , je le ferai arrêter lorsqu'il sortira du 
« palais ainsi que tous ceux qui l'ont accompagné ici 
r, et je saisirai tous leurs papiers. Je vous aviserai de 
» la détermination qu'il prendra. » Il ajoutait toutefois 
qu'afin de faire coïncider ces mesures avec celles qui 
seraient exécutées dans les Pays-Bas , elles ne seraient 
prises que vingt jours au moins après le départ du 
courrier porteur de ses instructions. 

Pendant que ces dépêches s'échangeaient , les 
négociateurs belges à Madrid continuaient à remplir 
leur mission avec toute l'ardeur et tout le zèle dont 
ils étaient capables et se désespéraient des retards 
que l'on mettait à leur donner une réponse. On amusait 
l'impatience du duc d'Arschot par des notes , des contre- 
notes et des demandes d'explications , « enfin mille 
» niaiseries » , comme il l'écrivait le 8 mars au baron 
d'Hoboken. Quand il représentait aux ministres espagnols 



10 



449 



la puissance des Provinces-Unies, la misère des Flandres, 
la difficulté de leur envoyer des secours, l'état des affaires 
d'Allemagne , les progrès des Français , tout ce qui 
pouvait en un mot les persuader du besoin qu'avait le 
roi de finir la guerre des Pays-Bas , pour être libre 
enfin de consacrer toute sa puissance au salut de la 
maison d'Autriche , il ne recevait d'eux que des paroles 
de dédain et d'humeur. « Encore qu'ils sont contraints 
» de confesser et advouer que tout ce que je dis est 
r> véritable , écrivait-il le 10 mars, ils sont néantmoings 
» réduits en tel estât qu'ils semblent estre en une 
v profonde létargie ou n'avoir plus de sentiment , et 
» ne veulent ouïr parler de la grandeur de leur mal , 
» ni se peuvent résoudre à y appliquer les remèdes 
■o nécessaires. Jugez si ce ne sont pas beaucoup de 
v signes mortels. » 

Le malheureux duc ne se doutait pas que tous ces 
atermoiements étaient le résultat d'une comédie qui se 
jouait à ses dépens et , pendant qu'il se dépitait et 
qu'il accusait l'impuissance et l'ineptie des ministres 
espagnols , que le sol se creusait sous ses pas. Les 
explications à perte de vue qu'on lui demandait 
n'avaient d'autre but que d'occuper ses loisirs et d'endor- 
mir sa défiance si jamais elle s'éveillait; mais les notes 
et les mémoires qu'il avait apportés des Pays-Bas 
avaient néanmoins été étudiés avec fruit par les con- 
seillers du roi , ils avaient servi à élucider bien des 
points relatifs aux conditions de la trêve proposée par 
les Provinces-Unies , et les moyens que lui-même pro- 
posait pour résoudre les difficultés pendantes avaient 
été jugées dignes du plus sérieux examen. Les conseils 
de Portugal et des Indes avaient été réunis diverses 




B 



• 450 — 

fois pour eu délibérer, et le 16 mars le conseil d'État tint 
à ce sujet une séance plénière à laquelle, à l'exception du 
ducd'Albuquerque retenu chez lui par la maladie, assistè- 
rent tous les conseillers présents à Madrid. L'avis géné- 
ral fut qu'il était urgent de conclure la trêve sans retard 
et d'offrir aux Provinces-Unies deux millions de livres 
pour le rachat de Fernambouc , les ports du Brésil et 
des îles restant d'ailleurs fermés aux Hollandais. 

Au bas du procès-verbal de cette séance, Philippe IV, 
extrêmement perplexe jusqu'alors comme il l'avoue lui- 
même , écrivit sa décision. N'osant confier les négo- 
ciations de paix aux États-Généraux , « assemblées , 
» dit-il , pernicieuses en tout temps , à toute époque 
r et dans tous les gouvernements monarchiques i, » il 
se résout à les dissoudre et il ordonne au comte de 
Castrillo et au duc de Villa-Hermosa de réunir toutes 
les consultes particulières , tous les mémoires fournis 
par le duc d'Arschot et de les transmettre au marquis 
d'Aytona à qui seront adressés de pleins pouvoirs 
pour traiter comme il l'entendra, directement ou par 
délégués, avec les Provinces-Unies ; il lui sera recom- 
mandé toutefois de recourir aux conseils du président 
Roose , auquel , pour lui faire honneur et si le marquis 
le juge nécessaire , pourront être envoyés des pouvoirs 
de même nature. — Cette résolution, tenue secrète, 
ne devait être communiquée à d'Arschot qu'au moment 
du départ du courrier chargé des dépêches royales , 
tant on craignait à Madrid que la nouvelle anticipée 



m 



1 " ...Semejante junta perniciosa en todo tiempo, en toda edad y en 

todos los goviernos de monarchia sin exception de ninguno — 

Oonsiglio d'Estado , estado 2048 , f. 33 , Arch. de Simancas 



— 451 



de la dissolution des États ne réveillât dans les Pays-Bas 
l'émotion à peine éteinte qui s'était manifestée parmi 
la noblesse. L'on continua à amuser le duc comme 
auparavant et à flatter son amour-propre de grand 
seigneur par toute espèce de marques d'honneur, jusqu'au 
moment où l'on supposa que les mesures prescrites au 
marquis d'Aytona étaient en voie d'exécution : alors 
ce fut comme un coup de théâtre. 

Le 15 avril , le roi fit venir le duc en sa présence , 
et d'un ton qui ne se ressentait plus en rien de l'accueil 
gracieux de ses premières entrevues il l'invita à répondre 
clairement et minutieusement à une note manuscrite qu'il 
lui remit, et à peser mûrement ses paroles. Cette note, 
écrite en espagnol , était ainsi conçue : 

« Duc , j'ai foi en votre prudence , en votre loyauté 
et en celle de votre maison , je reconnais le zèle que 
vous avez montré pour mon service en vous rendant 
ici pour m'informer plus particulièrement des affaires 
des Pays-Bas ; mais ayant appris, par différentes voies 
et par vous-même , qu'une faction a essayé d'inquiéter 
ces provinces en conspirant contre ma couronne , je 
désire savoir de vous ponctuellement les noms des 
conjurés , le but qu'ils se proposaient et le détail de 
leurs intrigues. Comme votre roi et votre seigneur 
naturel, je vous ordonne ; mais en vous avertissant 
de bien penser à ce que vous allez dire, je vous rassure 
comme quelqu'un qui ne veut que votre bien et aime 
en vous le vassal fidèle. 

r, Vous avez dit en Flandre, je le sais, en différentes 
occasions, que si ces provinces ne s'étaient pas soulevées 
on le devait à vous seul ; d'autres indices encore 
nous persuadent que vous avez eu connaissance de 









u 



I 



H; 



452 



tout ; répondez donc et satisfaites à ce que je vous 
demande. 

» Je n'ignore pas qu'au début de la conspiration 
vous avez fréquenté des ministres de puissances étran- 
gères, que vous avez accompagné et suivi dans leurs 
maisons des personnes manifestement peu affectionnées 
à mon service et ayant participé à tous ces faits ; je 
crois devoir vous signaler ces particularités , car si je 
me décide à faire justice, je désire que vous ne vous 
perdiez pas. » 

Aussi troublé qu'étonné par cette enquête, si peu 
en harmonie avec la conduite pleine de prévenances 
qu'on avait toujours affectée à son égard , ignorant les 
circonstances qui avaient pu la provoquer et les infor- 
mations qu'on avait pu recueillir, le duc d'Arschot ne 
sut trop que répondre. Il ne pouvait lui convenir, par 
des aveux imprudents, d'accuser ses amis et de jeter 
bénévolement , à la première requête , la lumière de 
la vérité sur leurs pratiques coupables dont il ne savait 
pas le gouvernement espagnol aussi bien instruit. 
Se renfermant dans des généralités, il avoua avoir parlé 
de factions existant en Flandres , mais en répétant des 
bruits publics ; le comte Henri et d'autres rebelles le 
prétendaient , le marquis de La Vieuville avait eu d'An- 
gleterre avis de leur existence et avait appelé sur elles 
l'attention des fidèles serviteurs de Sa Majesté. L'infante 
l'avait chargé lui-même de s'informer près de La Vieu- 
ville de ce qu'il avait appris , mais il n'avait rien su 
découvrir et les choses n'avaient pas été poussées plus 
loin. Il terminait en protestant de sa fidélité à l'Espagne : 
« Il est vrai que j'ai dit que si j'avais manqué à mes 
» obligations de fidèle sujet les Pays-Bas étaient perdus ; 






— 453 — 



» mais c'était l'opinion commune et les Espagnols aussi 
» bien que les autres le déclaraient ; jamais je n'ai 
» fréquenté la demeure de personnes soupçonnées de 
* rébellion ni visité de ministre étranger suspect d'y 
r> prendre part. » 

Cette réponse ne satisfit pas le roi ; il la soumit à 
l'archevêque de Grenade et à quelques-uns de ses con- 
seillers en leur demandant s'il pouvait se dispenser de 
faire arrêter le duc. Ils furent d'avis de lui demander 
de nouveaux éclaircissements en lui faisant entendre 
qu'on attachait une très-grande importance à ses aveux 
volontaires, ahn de donner au roi l'occasion de faire 
un acte de clémence que rendrait impossible une confes- 
sion tardive , arrachée par l'évidence des preuves réunies 

contre lui. 

L'archevêque, le duc d'Albe, Olivarès, le roi lui-même 
se rendirent alors l'un après l'autre près de d'Arschot 
pour l'exhorter à déclarer tout ce qu'il savait de la 
conspiration et particulièrement de la conduite des 
princes d'Épinoy et de Barbanson. Il déclara que le 
premier, très-mécontent de la perte du gouvernement 
du Hainaut qu'on lui avait ôté sans aucune compen- 
sation, s'était offert à être le témoin de Carondelet, 
baron de Noyelle , dans le cas d'une rencontre avec le 
comte de Bucquoy ; qu'il avait aussi appris que le second 
avait dit beaucoup d'extravagances ; mais que l'infante 
n'ayant paru montrer aucun ressentiment à ces deux 
seigneurs , il n'avait pas cru devoir rompre les liens 
d'une ancienne amitié qui l'attachaient à eux. Qu'à la 
vérité , à son arrivée à Bruxelles , on avait dit publi- 
quement que tout eût été perdu s'il n'était pas venu 
ou s'il avait manqué à son devoir ; qu'alors il avait 










— 454 — 

conseillé à l'infante de convoquer les États-Généraux 
et d appeler à la cour les membres de la noblesse appar- 
tenant au conseil d'État pour les empêcher de conspirer 
dans leurs terres. 

Le roi et son conseil se refusèrent à admettre que 
dArschot n'avait pas d'informations plus précises de la 
conspiration , et son arrestation fut résolue. Comme il 
sortait du palais, le marquis de Gelves , capitaine de 
la garde royale, lui demanda son épée et le conduisit 
prisonnier à la Alaméda pendant qu'un alcade de cour 
saisissait ses papiers et arrêtait tous ceux qui l'avaient 
suivi en Espagne. 

Laissé à lui-même et à ses réflexions , le malheureux 
duc reconnut le lendemain que plusieurs fois d'Épinoy 
Barbanson et de Hennin l'avaient engagé à quitter la 
cour , lui affirmant que tout le monde le suivrait dans sa 
retraite , et que le résident d'Angleterre lui avait un 
jour remontré la nécessité de recourir à la France, à 
la Grande-Bretagne et aux Provinces-Unies pour tirer 
les Pays-Bas de la position critique où ils se trouvaient ■ 
mais il ajoutait qu'il n'avait jamais répondu à ces insi- 
nuations qu'en protestant de sa fidélité. Ces aveux étaient 
trop tardifs et semblaient trop incomplets encore pour 
provoquer le retrait de la mesure sévère dont il avait 
été frappé. Plus tard, à la Alaméda et dans la forteresse 
de Pinto où on le transféra, il fit encore d'autres décla- 
rations dans lesquelles quelques-uns de ses amis furent 
incriminés plus gravement encore ; il essaya toutefois 
de les disculper en assurant qu'aucune tentative n'avait 
été faite pour mettre à exécution leurs coupables projets, 
auxquels , ajoutait-il , il attachait lui-même si peu d'im- 
portance qu'il ne fallait pas chercher ailleurs la cause 



ne 






455 — 



de la négligence qu'il avait commise, et dont il s'accusait, 
en ne les révélant pas. 

Le roi avait remis le duc d'Arschot aux mains d'une 
commission chargée d'instruire son procès ; mais obligée 
d'attendre, pour se prononcer, le résultat de l'information 
qui se faisait aux Pays-Bas contre tous ceux qui avaient, 
adhéré à la conjuration, elle fut forcée d'agir avec une 
extrême lenteur. Le procès s'acheva-t-il jamais ? Nos 
documents sont muets à cet égard. Peut-être le gou- 
vernement espagnol , après avoir retenu de longs mois 
derrière les murs d'une forteresse le chef de la plus 
illustre maison des Pays-Bas, n'osa-t-il ni le condamner, 
ni rendre à sa patrie un homme aigri par le malheur 
et qu'une accusation hasardée devait avoir à jamais 
guéri de sa fidélité , et la raison d'État fut-elle invoquée 
pour le maintenir sous les verrous. Lorsque la mort vint 
le délivrer le 24 septembre 1640, le duc d'Arschot était 
encore dans la forteresse de Pinto. 

Quant au pensionnaire Schotte , son emprisonnement 

avait été de peu de durée , et pendant quelques mois il 

avait continué à représenter à Madrid les États-Généraux 

et à leur servir d'intermédiaire avec le gouvernement 

espagnol , auquel il rendit des services qui lui valurent 

la charge de conseiller au parlement de Malines , mais 

lui attirèrent aussi la haine de ses concitoyens. Il semble 

qu'à l'exemple de Gerbier il avait fait jadis , lui aussi , 

le métier de délateur ; car le 2 octobre 1634 le secrétaire 

d'État Andrès de Rocas en demandant au roi de dépêcher 

pour les Pays-Bas le nouveau conseiller, ajoutait qu'il 

pourrait de cette façon faire , avec don Juan de Léra , 

un voyage qu'il désirait ne pas entreprendre seul , afin 

de ne pas risquer, en traversant la France , de tomber 



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entre les mains du prince d'Épinoy et du comte de 
Hennin, informés qu'il était l'auteur d'une correspondance 
avec l'infante Isabelle sur les desseins qu'ils avaient 
projetés i. Schotte rentra à Bruxelles le l r janvier 1635 
sans avoir rencontré sur sa route aucune des difficultés 
qu'il appréhendait ; il alla siéger au grand conseil de 
Malmes, cour de justice à qui, sur la recommandation 
du roi d'Espagne de n'employer à cet effet que des juges 
du pays , venait d'être confiée la mission d'informer des 
faits à charge des seigneurs compromis. Charles Ho- 
vines, conseiller et avocat fiscal, dirigeait l'enquête 
Conformément à la dépêche royale du 18 mars le 
marquis d'Aytona avait publié le 29 avril le pardon 
accordé par le roi à tous ceux qui précédemment lui 
avaient manqué de fidélité ; aux noms de d'Épinoy et 
de Barbanson, que Philippe IV en avait exceptés , avait 
été ajouté, de l'avis du président Roose, celui d'Alexandre 
de Bournonville , comte de Hennin. 

Déjà , depuis deux jours , le prince de Barbanson 
arrêté à Hal où il s'était rendu en pèlerinage , avait été 
conduit par le châtelain d'Anvers , escorté de deux 
compagnies de cavalerie, à la citadelle de cette ville 
ou se trouvait encore le doyen Carondelet. Le comte de 
Fuentès avait au même instant été chargé de l'arrestation 
du prince d'Épinoy ; mais ce dernier, en arrivant au 
château de Treslon, de retour d'Avesnes où il venait 
de tenir sur les fonds baptismaux le fils du baron de 
Crèvecœur, apprenant qu'on le recherchait, s'était hâté 
de passer la frontière et , par La Capelle, de gagner 
S -Quentin. Son château de Biez fut aussitôt occupé par 



1 Estado 2048. fol. 2, Arch. de Simancas. 



457 — 



une garnison espagnole qui saisit , au nom du roi , sa 
vaisselle , ses meubles et son argent , le tout estimé à 
plus de 400,000 florins. 

Le comte de Hennin réussit aussi à s'échapper. Les 
comtes de Coupigny et de Hertaing avaient reçu la 
mission de l'emmener au château de Tournai 1 ; mais 
ils mirent si peu d'empressement à l'exécuter, que les 
nouvelles de l'arrestation de Barbanson , de la fuite de 
d'Épinoy et la déclaration de d'Aytona lui arrivèrent à 
Lille , siège de son gouvernement , avant qu'on eût 
procédé contre lui. Il profita de cette négligence, sans 
doute préméditée, pour se retirer à Liège, d'où il adressa 
au gouvernement espagnol la proposition de se soumettre 
à toutes les enquêtes que l'on jugerait nécessaires, 
pourvu qu'en considération « de l'infirmité de son âge 

* et de ses blessures , » on l'autorisât à résider dans 
quelque lieu , fût-ce même une abbaye , où il pourrait 
se promener librement et prendre l'air. Pour toute 
réponse le marquis d'Aytona le fit ajourner « par cris 

* public v à comparaître en personne le 14 juillet , 
entre 10 et 11 heures du matin, en la nouvelle chambre 
de justice du grand conseil de Malines. Un incident mar- 
qua cette publication d'ajournement. L'huissier d'armes 
ordinaire des privé et grand conseil du roi, après avoir lu 
son exploit au milieu de la cour des bailles près du palais 
ducal à Bruxelles , venait à peine d'en fixer une copie 
aux portes de la cour , quand quelques gentilshommes 
français vinrent s'informer de ce dont il s'agissait. 
— « C'est un ajournement personnel lequel se fait de 



i L'audiencier au comte de Couppigny . 28 avril 1634. 
de l'audience . 669. 



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— 458 — 

» la part du roy nostre Sire à la charge du comte de 
* Hennin. » répondit l'huissier. — « Qui est ce roy là « » 
demandèrent-ils encore. - « C'est le roy d'Espagne 
» seigneur des Pays-Bas. * Mais pendant que l'huissier 
répondait ainsi naïvement à cette question, pour le moins 
inconvenante venant de gens qui devaient à ce roi l'hos- 
pitalité dont ils jouissaient , quelques autres Français 
allèrent arracher et déchirer l'exploit. 

D'Épinoy et de Hennin , chevaliers de la Toison d'or 
protestèrent par devant notaire, au nom des privilèges 
de l'ordre, contre les procédures et jugements que pour- 
raient rendre contre eux des commissaires députés à 
cette fin , prétendant ne pouvoir être renvoyés devant le 
parlement de Malines, toutes chambres réunies, qu'après 
que leurs confrères , assemblés à cet effet, en auraient 
jugé ainsi i. Mais on ne tint aucun compte de leur 
protestation, et le procès se continua sans désemparer 
pendant plusieurs années. Les papiers trouvés chez le 
prince d'Epinoy et les déclarations des deux frères Caron- 
delet , détenus depuis le terrible dénouement du drame 
de Bouchain , ne permettaient pas de douter de la culpa- 
bilité des principaux personnages dont nous avons résumé 
précédemment les coupables projets. Le comte de Bergh 
préalablement aux poursuites dirigées contre eux, avait 
été frappé le 13 mars 1634 par un arrêt du grand 
conseil, le condamnant, comme coupable de lèse-majesté 
à avoir la tête tranchée. Le 2 mai 1635 une sentence 
semblable fut rendue contre le prince d'Epinoy et le 



'7 septembre 1634. La protestation fut faite devant les notaires 
Sébastien Principre et Charles de Laube de S'-Quentin. - (Papier. 
de Roose , t. 69, f. 243.) " 



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— 459 



lieutenant de sa compagnie , Charles de Piennes , 
accusé d'avoir voulu livrer le château de Namur au 
roi de France ; le 16 avril 1636 un jugement pareil 
frappa le comte de Hennin et, en 1639 seulement, le 
comte d'Egmont fut condamné à son tour. Tous, à l'ex- 
ception de de Piennes , étaient contumaces , et ils ne 
furent atteints que par l'article de l'arrêt qui prononçait 
la confiscation de leurs biens au profit du roi, après 
déduction « des frais et mises de justice. « Nous n'ose- 
rions affirmer que la sentence qui frappa les frères 
Carondelet et qui date de 1635, reçut son entier accom- 
plissement et qu'ils portèrent la tête sur l'échafaud. 
Quant au prince de Barbanson , aucun arrêt ne l'avait 
encore atteint en 1639 ; mais, toujours prisonnier au 
château d'Anvers, nous le voyons à cette époque adresser 
une requête au cardinal-infant , don Fernando , pour 
demander son élargissement ou tout au moins à être 
interné dans quelque ville forte où il pût vivre au milieu 
des siens x . 









i Le t. 69 des Papiers d'État de Roose , aux archives du royaume, 
renferme la plupart des documents relatifs à Tenquéte faite par Charles 
Hovines et les principales pièces du procès , parmi lesquelles la plus 
intéressante est sans contredit un extrait des déclarations du doyen 
de Cambrai ; elle nous a servi à exposer les points les plus remar- 
quables de la conjuration. 



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CHAPITRE XXI 



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V ; "T t e ° tre F " nCe C ' '" ft «ta*W» - Philippe IV ordonne de 
décadré les Ëtats-Geoeraux. - Rôle effacé des Etats de 1632. - Ce qu'ils auraient pu être 
- Le marqu.s d Aytona entre en campagne.- Blocus de Maestricht. - Monsieur vient au 
c.n,n. - D.vers.on du prince d'Orange.- Le blocus est levé. - Le duc d'Orléans fait des 
levées de troupes. - Espérances de ses partisans. - Événements en Allemagne. - Victoire de 
Nordhngen. - Mauvaise humeur de Monsieur en apprenant la nouvelle. - Paroles im 
prudentes des Français. - Réjouissances à Bruxelles. - Sentence du parlement de Paris contre 
le manage lorra.n. - Monsieur refuse de signer une protestation. - Il va trouver le marquis 
d'Avion, a Namur. - Duplicité du duc. - Il négocie secrètement avec Richelieu. - Traite 
d Écouen - Fu.to de Monsieur - Il envoie S'-Quentin à Bruxe.les. - Négociations secrètes 
de Manc de Medicis. - Aveux ingénus du duc d'Orléans au cardinal. 

Le 15 avril 1634, le jour même que le duc d'Arschot 
avait vu se fermer sur lui les portes d'une prison d'État , 
le baron de Charnacé , ambassadeur extraordinaire de" 
Louis XIII , signait à la Haye un nouveau traité d'al- 
liance entre la France et les Provinces-Unies. Les États 
promettaient solennellement de suspendre pendant huit 
mois les négociations de paix ou de trêve avec les 
Pays-Bas espagnols, de ne rien conclure avec eux avant 
le Pmai 1635 et, à partir de cette époque, s'engageaient 
pour un terme de sept ans à ne traiter que par l'intermé- 
diaire du roi de France. En retour, celui-ci augmentait 
d'un million le subside de la même somme qu'il leur 
payait annuellement en vertu de la convention du 
17 juin 1630, et mettait à leur disposition 300,000 livres 
pour l'entretien d'un régiment d'infanterie et d'une com- 
pagnie de cavalerie. 






— 461 — 

Oharnacé avait éprouvé les plus grandes difficultés à 
faire souscrire la Hollande à ces conditions. La guerre 
y était devenue très-impopulaire , surtout dans certaines 
provinces : elle coûtait beaucoup et la gloire qui rejaillis- 
sait sur la jeune république , grâce aux succès constants 
de ses armées , ne semblait pas une compensation suffi- 
sante aux sommes considérables nécessitées par leur 
entretien ; les mers n'étaient pas libres et le commerce 
transatlantique, ayant à compter avec l'hostilité de la 
marine de guerre espagnole , ne pouvait prendre l'essor 
que le génie entreprenant de la nation se sentait capable 
de lui donner. Encore si la France eût consenti à une 
franche et vigoureuse alliance offensive qui eût permis 
d'écraser l'Espagne sous une accablante supériorité de 
forces et de l'obliger à une paix ardemment souhaitée ; 
mais Richelieu ne l'entendait pas ainsi. Tant que Phi- 
lippe IV possédait dans ses États l'héritier présomptif 
de la couronne , il pensait qu'il y avait trop de périls 
à le combattre ouvertement , et tous ses efforts se bor- 
naient à maintenir la HoUande en hostilité avec l'Es- 
pagne , en attendant le moment, toujours espéré , où le 
retour de Monsieur dénouerait les entraves qui le for- 
çaient à l'inaction. Le 15 avril 1634 cet événement 
paraissait assez prochain, l'accommodement négocié par 
d'Elbène semblant sur le point de se conclure ; aussi les 
termes mêmes du traité donnaient-ils aux Provinces- 
Unies la presque certitude que l'année ne se passerait 
pas sans que la France intervînt autrement que par des 
subsides. Nous avons vu comment ces espérances avaient 
été déjouées. 

Philippe IV avait déjà envoyé au marquis d'Aytona 
ses pleins pouvoirs pour négocier avec la Hollande , 



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— 4fi2 



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nacf et^îT ^ n ° UVelle dU trahé C ° ndu avec Char- 
nacé et de 1 engagement pris par les États de fermer 

ored le pendant huit mois à toute proposition de paTx 
'1 crut de sa dignité de ne pas faire de nouvelles dili- 
gences qui n'auraient servi qu'à augmenter leurs exi- 
gences e t ,1 résolut de profiter de la circonstance pour 
dissoudre es Etats-Généraux de Bruxelles, en leur lais- 
sant toutefois entrevoir une convocation prochaine dans 
Je but de reprendre les négociations « 

Quand arrivèrent à Bruxelles les dépêches du roi con- 
tenant 1 ordre aux membres de l'assemblée de regagner 
leurs provinces , on y savait déjà que deux députés 
ho landais 1 avocat Pauw et Knuijt, premier noble de 

en oro l' H" 16 " 1 PartiS , P ° Ur PariS Char ^ és d > ™^™ 
encore 1 alliance conclue avec la France et d'obtenir 

pour les Provinces-Unies des conditions plus favorables * 
Toutes les espérances de paix fondées sur la réunion des 
Etats-Généraux devaient donc être considérées comme 
anéanties et , à moins de supposer aux députés belges 
des idées de rébellion que démentait tout leur passé 
on ne pouvait appréhender de leur part aucune velléité 
de résistance aux ordres du roi. Cependant, en l'absence 
du marquis d Aytona qui était à l'armée, le président 
Roose nosa se charger de les leur communiquer • il 
leur avait montré de tout temps une hostilité si peu 
déguisée qu'il voulut rester étranger à l'acte de disso- 
lution , comme s'il craignait d'être accusé de l'avoir 
provoqué, et ce fut l'audiencier Verreyken qui leur lut 






aux Etats est du 18; voir Actes des États-Généraux de 1632, t. II p 2048 
s De Clerq à Vaudiencier. Paris , 6 juillet. - Audience 671. 



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4M — 



le 5 juillet l'ordonnance royale. Les députés l'écoutèrent 
silencieusement et se séparèrent sans la moindre pro- 
testation. Toutefois le gouvernement avait tant de hâte de 
les voir tous rentrés dans leurs foyers que quelques-uns 
d'entre eux, s'étant attardés à Bruxelles pour terminer 
les comptes des frais de séjour et subsides octroyés à 
leurs envoyés à La Haye , reçurent aussitôt l'ordre de 
partir. 

Malgré la promesse du roi de réunir les Etats-Généraux 
lorsque les circonstances permettraient de reprendre les 
négociations de paix avec la Hollande, l'assemblée natio- 
nale de 1632 fut la dernière que virent nos provinces 
jusqu'au moment où, après deux siècles d'asservissement 
et de dépendance , tour à tour sous le joug des gouver- 
nements de Madrid, de Vienne, de Paris ou de La Haye, 
vint à luire pour elles le jour de l'émancipation politique. 
Créée par le dernier des ducs de Bourgogne , dans la 
pensée d'unifier les éléments si divers qui constituaient 
les vastes États que l'habile politique de ses prédéces- 
seurs avait réunis sous son sceptre, cette institution 
n'avait pas rempli le but qu'il s'était proposé d'atteindre. 
Les États-Généraux , émanation des États-Provinciaux 
dont les délégués recevaient des mandats impératifs qu'il 
ne leur était pas permis d'enfreindre , ne constituaient 
pas , comme de nos jours , une assemblée délibérante 
où la majorité imposait la loi ; mais bien une réunion 
d'individualités représentant des intérêts différents , sou- 
vent hostiles , et qui prétendaient ne se sacrifier ni les 
uns aux autres, ni à la généralité. De là un manque 
de cohésion qui les rendait impuissants. Une autre 
cause de faiblesse était leur manque de permanence : 
ils n'étaient réunis ordinairement qu'aux époques de 






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crise. Or s'il est vrai qu'au milieu d'une paix profonde, 
quand le commerce et l'industrie prospèrent , le peu- 
ple qui s'enrichit profite de pareilles assemblées pour 
réclamer une part plus arqués de part ni 
d'autre, pour recommencer le lendemain avec une nou- 
velle furie. Elle se termina par la défaite totale des 
Suédois : 13,000 fantassins et 22,000 cavaliers, dont 
2000 Croates, mirent en fuite après un combat acharné 



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— 473 — 

une armée plus forte de 3000 hommes d'infanterie , 
mais ne possédant pas la moitié autant de cavalerie. 
Les comtes Gallas et Jean Cervellon , le marquis de 
Léganès , Piccolomini , s'étaient couverts de gloire ; 
Charles de Lorraine et Jean de Weert , à la tête de la 
cavalerie , s'étaient conduits en héros. Si les soldats 
allemands des troupes impériales avaient un moment 
compromis le sort de la bataille , les vieux tercios 
espagnols et italiens s'étaient montrés dignes de leur 
ancienne réputation , et le 6 septembre à midi la victoire 
s'était décidée pour l'armée catholique L Les protestants 
laissèrent 8000 hommes sur le champ de bataille , non 
compris ceux qui périrent en fuyant poursuivis par 
Jean de Weert ; 4000 des leurs , dont deux généraux , 
de Horn et Cratz , restèrent prisonniers ; 70 canons et 
300 étendards, cornettes et drapeaux furent les trophées 
de la victoire. 

Du coup , l'Allemagne était délivrée du pied des Alpes 
au Mein , le Wurtemberg était reconquis ainsi que la 
Poméranie presque toute entière et la Bavière était sau- 
vée. Mais les conséquences de cette bataille s'étendaient 
bien au-delà du Rhin : la France était trop intimement 
unie à la ligue protestante pour ne pas participer de 
sa défaite ; il était incontestable que sa politique avait, 
elle aussi, été vaincue dans les plaines de Nordlingen. 

Aussitôt la nouvelle de la victoire parvenue à 
Bruxelles , on s'était hâté d'en informer le duc d'Or- 
léans , en ce moment à Anvers. Le courrier qui la lui 



1 Elle méritait ce nom à juste titre ; non seulement un cardinal 
la commandait , mais ce fut un jésuite , le P. Gamassa , amené 
d'Espagne par le marquis de Léganés , qui dirigea le placement et 
le tir de l'artillerie. {Le voyage du prince don Fernando , etc. , p. 126.) 



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— 474 — 



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porta , le rejoignit comme il se promenait sur l'Escaut , 
à bord d'une des galères mises par la ville à sa dis- 
position et jouait aux cartes avec ses gentilshommes. 
L'effet qu'elle lui produisit fut tout autre qu'on ne 
l'attendait : furieux de ce revers qui rejaillissait sur 
son pays, par un mouvement spontané de colère il 
jeta à la rivière les cartes et l'argent qu'il avait devant 
lui et , à son retour à Anvers , il s'abandonna à d'autres 
démonstrations de mauvaise humeur lorsque lui furent 
contés les détails de l'affaire. Plus tard, en présence 
de sa mère et du père Suffren , il s'écria qu'il ne tirerait 
pas un coup de pistolet contre sa patrie avec les gens 
qu'on levait pour lui L Ce furent ces paroles, rapportées 
au marquis d'Aytona et confirmées par la reine , qui 
firent suspendre le paiement des 20,000 écus qu'on était 
sur le point de lui remettre. Le marquis pensa même 
un moment à le faire arrêter avec Puylaurens ; mais 
Marie de Médicis l'en dissuada et d'Aytona , avant de 
rien décider à ce sujet , résolut d'attendre l'arrivée du 
cardinal-infant annoncée comme très-prochaine. Bientôt 
après il partit pour Namur pour y barrer le passage au 
maréchal de La Force , qu'on disait sur le point de 
traverser le Luxembourg avec 6000 hommes de pied et 
1000 chevaux pour renforcer la garnison de Maestricht. 
Le duc d'Orléans n'avait pas été seul à concevoir de 
l'humeur de la défaite de l'armée protestante ; la plupart 
des Français de l'émigration l'avaient ressentie comme 
lui. Irrités des réjouissances et des feux de joie par 



1 Le marquis d'Aytona à Philippe IV. Bruxelles, le 11 octobre 1634. 
Estado 2047, f. 20, aux arch. de Simaucas , et le président Roose à 
Olivarès. Bruxelles, le 13 octobre 1634. Papiers de Roose , t. 3 , f. 78 
et suiv. 







— 475 — 

lesquels les principales villes du pays avaient été in- 
vitées à fêter la victoire de Nordlingen , quelques-uns 
s'étaient même oubliés jusqu'à prononcer en public d'im- 
prudentes paroles. « Nous sommes bien misérables en 
- ce pays , avaient-ils dit ; voici qu'on va y faire des 
» feux de joie pour la défaite des Français en Alle- 
» magne. Si l'on mettait le feu aux quatre coins de 
» Bruxelles , le spectacle en serait encore plus grand 
» et plus beau l . » Ces paroles, répétées et commentées, 
avaient répandu dans la capitale une certaine, émotion , 
qui s'était manifestée par des écrits menaçants pour les 
Français et qu'on avait semés partout. Aussitôt que le 
président Roose en avait eu avis , il s'était hâté d'aller 
lui-même , avec le sergent-major Charles de Locquen- 
ghien , tranquilliser la reine-mère et Monsieur et leur 
promettre que le 29 septembre , jour de la S'-Michel , 
patron de Bruxelles , désigné à cause de cette circon- 
stance pour les réjouissances ordonnées à l'occasion de 
la victoire , une soixantaine de mousquetaires de la 
milice communale seraient mis à leur disposition par 
le magistrat pour garder leur hôtel ; mais comme la 
moindre provocation , vu la surexcitation des esprits , 
pouvait aboutir à de fâcheuses conséquences il les 
engagea , par surcroit de prudence , à inviter leurs 
compatriotes à rester chez eux ce soir là et à ne pas 
se montrer dans les rues pendant l'illumination. Ces 
mesures devaient suffire ; aussi le président trouva-t-il 
fort étrange la demande que Puylaurens et du Fargis 
vinrent lui adreser le matin même de la fête : « s'il ne 
- conviendrait pas d'éloigner Monsieur de Bruxelles et de 



Lettre du 30 septembre 1634 à l'audiencier. (Audience 672.) 






— 476 — 






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» le conduire au château de Tervueren, à deux lieues de 
» la capitale. » Roose les rassura, et en effet la journée 
de la S'-Michel se passa d'une façon très-calme. 

Le lendemain , 30 septembre , le marquis d'Aytona 
ne fut pas médiocrement étonné de voir arriver tout à 
coup à Namur le duc d'Orléans, qui venait lui demander 
s'il était toujours en sûreté clans les Pays-Bas ; il 
ajoutait qu'il était furieux et désespéré de ce qu'on 
voulait lui faire signer à Bruxelles une déclaration qui 
ne servirait qu'à le livrer à ses ennemis. 

Voici ce dont il s'agissait. Le 5 septembre, le jour 
même où le duc de Lorraine se couvrait de gloire à 
Nordlingen, un arrêt du parlement de Paris le déclarait 
vassal félon , convaincu du crime de rapt et de lèse- 
Majesté et décidait non valablement contracté le mariage 
de la princesse Marguerite et de Gaston. Aussitôt ce 
jugement connu à Bruxelles , la reine-mère , Madame 
la princesse de Phalsbourg, le duc d'Elbeuf et le prince 
Thomas avaient fait rédiger par le président Costa, 
conseiller intime de ce dernier, une protestation en 
règle au bas de laquelle il ne restait plus qu'à obtenir 
la signature de Monsieur; mais tous leurs efforts étaient 
venus se buter contre son invincible obstination. Le 
président Roose que , par condescendance pour Marie 
de Médicis , le marquis d'Aytona avait prié d'intervenir, 
dans une entrevue qu'il eut avec Puylaurens, Fargis 
et Coudray-Montpensier, essaya de leur prouver que le 
parlement de Paris n'était pas compétent pour connaître 
de la validité du mariage ; que c'était là matière sacra- 
mentelle et purement ecclésiastique ; qu'il suffirait du 
reste, pour répondre à sa sentence, de publier un acte 
attestant qu'au mois de février précédent l'archevêque 



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— 477 — 

de Malines avait de nouveau consacré l'union des deux 
époux. Puylaurens répondit qu'il ne croyait pas que 
son maître s'opposât à faire une telle déclaration dont 
l'archevêque pourrait fournir la minute , puis il se hâta 
de changer de sujet de conversation et de revenir aux 
demandes habituelles d'argent qu'il savait n'être pas du 
goût du président. 

Ce furent aussi par de pareilles instances que Mon- 
sieur termina son entrevue avec le marquis. Pendant 
le voyage qu'ils firent ensemble de Namur à Bruxelles , 
Gaston ne l'entretint que de la nécessité de lui fournir 
bientôt de quoi payer ses troupes et compléter ses levées ; 
d'Aytona , quoique plein de défiance , après avoir con- 
sulté le prince Thomas et le président Roose , résolut 
cependant de lui en faire donner « pour lui ôter tout 
> prétexte d'aventurer plus encore que de l'argent , » 
mais par petites quantités à la fois , afin de l'amuser 
jusqu'à l'arrivée du cardinal-infant L 

Des mémoires contemporains ~ ont raconté quelle 
voyage du duc d'Orléans à Namur avait eu d'autres 
motifs encore que les prétendues persécutions qu'il avait 
a subir à Bruxelles ; qu'attendant impatiemment à cette. 
époque le courrier qui devait lui apporter son traité d'ac- 
commodement avec Louis XIII , il avait espéré le ren- 
contrer en chemin et s'échapper par la frontière du 
pays de Liège , qui confinait au comté de Namur, pour 
gagner ensuite la France. Ils ajoutent que le marquis 
d'Aytona soupçonnait les nouvelles négociations de 
Monsieur et qu'un gentilhomme de son entourage ayant 



1 Lettres de Roose et de d'Aytona des 11 et 13 octobre déjà citées. 

2 Mémoires de Gaston d'Orléans et de Montrésor. 



— 478 — 



■ 



fait la réflexion que le prince paraissait préoccupé et 
moins loquace que d'habitude , il lui avait répondu que 
Monsieur cherchait à s'échapper. 

Dans leurs lettres au roi sur la fuite du duc . le 
marquis d'Aytona ni le président Roose ne disent nulle 
part qu'ils avaient connaissance de ces négociations; 
le bruit en courait bien d'une manière vague et était 
assez généralement répandu pour éveiller la défiance 
dans leur esprit ; mais aucune preuve , si minime qu'elle 
fût, ne leur donnait le droit de douter de la promesse 
que Gaston leur avait faite en signant le traité du 
12 mai. Les Français de l'entourage de Monsieur pro- 
testaient du reste hautement de la bonne foi et de la 
sincérité de leur maître , et ses plus intimes confidents , 
le jour même du retour à Bruxelles du marquis d'Aytona! 
vinrent près du président Roose accuser le duc d'Elbeuf 
le père Chanteloube , le président Costa et le baron de 
Clinchamp, gentilhomme lorrain qui avait apporté de 
la part du duc Charles à son beau-frère quelques-uns 
des étendards pris à Nordlingen , d'être les auteurs 
des rumeurs mensongères qu'on faisait circuler sur les 
intentions du duc d'Orléans. Monsieur lui-même , pour 
mieux tromper le marquis , le 6 octobre lui remettait 
la minute de la déclaration relative à la seconde célé- 
bration de son mariage i , et le lendemain 7 allait 
encore se plaindre à lui des calomnies que ses ennemis 
faisaient courir sur son compte en prétendant qu'il était 



I 



1 Le marquis d'Aytona au président Roose. 6 octobre 1634. — 
« Monsieur me ha dado esta minuta de la declaracion de su casa- 
miento, que a mi parecer (si bien no entiendo los terminos judicos) 
es todo lo que se puede desear. V. E. se servira , y decirme loque 
le pareciere. » (Papiers de Roose , t. 10 , f. 396.) 







479 



sur le point de rentrer en France. D'Aytona lui ayant 
répondu qu'il était parfaitement libre de quitter les Pays- 
Bas ou d'y rester, Gaston se défendit de nouveau des 
desseins qu'on lui prêtait et le gentilhomme espagnol 
ébranlé , mais non convaincu, par ces protestations qu'il 
n'avait pas provoquées et à qui il répugnait de supposer 
autant de bassesse dans l'âme d'un prince du sang , le 
quitta en lui disant qu'il était par son caractère plus 
sujet à être trompé qu'à tromper les autres *. 

Et cependant , rien n'était plus réel que ces négo- 
ciations niées avec tant d'impudence. Après Nordlingen, 
Richelieu avait compris que , pour abaisser la maison 
d'Autriche, il ne suffisait plus à la France de se mesurer 
avec elle en quelque sorte par procuration ; que son 
rôle allait devenir actif ; que c'était avec ses armées 
bien plus qu'avec ses subsides qu'elle allait devoir con- 
quérir cette prépondérance qu'elle ambitionnait. Mais , 
en général prudent, avant de sortir de ses lignes il 
résolut d'abord d'assurer ses derrières , et jugea le 
moment venu de conclure à tout prix avec le duc d'Or- 
léans un accommodement définitif, afin de n'avoir plus 
à s'occuper des embarras possibles de sa levée de bou- 
cliers , que les rapports de ses agents lui présentaient 
comme imminente. Par l'abbé d'Elbène , qui n'avait pas 
quitté Paris , il se remit en rapport avec Puylaurens 
et Coudray-Montpensier qui , à l'exclusion de tous les 
autres, pour mieux conserver le secret, furent chargés 
de préparer Monsieur à cette nouvelle palinodie. Ces 



1 Le marquis d'Aytona à Philippe IV. 11 octobre 1634. Estado 2047, 
f, 20. — •• ...me respondio con grau hajeza de animo y raiedo para 
desalumbrarme de su partida. » 



— 480 — 






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deux hommes savaient bien à quel esprit faible et timoré 
ils avaient à faire , et ce fut par la peur qu'ils agirent 
sur lm pour le faire consentir à trahir encore une fois 
ses promesses les plus solennelles. L'arrêt du parlement 
de Pans du 5 septembre leur servit de texte pour insi- 
nuer que le cardinal comptait disposer bientôt cette 
cour de justice à déclarer le duc d'Orléans incapable 
de succéder à la couronne ; ils s'attachèrent à lui per- 
suader que Richelieu, en s'eiforçant de s'apparenter avec 
les plus grands seigneurs de France et en cherchant à 
taire épouser sa nièce au comte de Soissons , voulait se 
ménager leur appui lorsqu'il placerait sur le trône les 
nls de la princesse de Condé , qu'il accablait de préve- 
nances pour lui faire oublier le supplice de son frère 
le maréchal de Montmorency i. Il est probable également 
que Pujlaurens fut l'auteur des écrits semés à Bruxelles 
contre les Français, pour se donner l'occasion d'épou- 
vanter le prince par la crainte de troubles populaires 
dont il pouvait être la victime , et la demande du favori 
de sauver Monsieur de la fureur des émeutiers le jour 
de la S'-Michel en l'envoyant au château de Tervueren 
et le voyage de Namur qu'il lui fit faire vers le marquis 
dAytona pour lui demander s'il était en sûreté dans les 
Pays-Bas, ne furent sans doute que des moyens imaginés 






1 « Por otra parte el (cardinal de Richelieu) procure emparentarle 
cou les mejores y majores del Reyno , y enfin o con el principe de 
Conde o con Soissons el ha de concerta™ a exclusion de Orliens 
aunque a guna creen que aya de ser con el prince de Conde con loque 
festeja a la pnncessa para hacerle olvidar la memoria de un hermano 
de tanta estimation como era Memorency que lo podra escusar el 
adelentar el tiempo a sus hijos por la adquisicion de una corona como 
lo de Francia... » Scaglia à Olivarès . 17 septembre 1634. - Corres- 
pondance, t. II, p. 167. 







— 481 — 

pour le terrifier afin d'être plus maître de sa volonté l . 
En effet , PuylaUfehs ne pouvait espérer réussir qu'en 
brusquant en quelque sorte la négociation afin de l'em- 
pêcher d'échouer contre les mille incidents qui pouvaient 
se produire , ce qui tant de fois déjà s'était présenté. Il 
avait à faire à un homme incapable de prendre une 
décision , susceptible d'une force d'inertie difficile à 
vaincre , mais pusillanime au plus haut degré ; il em- 
ploya le seul moyen pratique d'ébranler les caractères 
de cette espèce et y réussit parfaitement. Quand arriva 
à Bruxelles le trait*' d'Écouen , signé le 1 er octobre par 
Louis XIII et contresigné Bouthillier , Gaston ne fil 
aucune difficulté de le ratifier. 

Ce traité, quant aux conditions principales, maté- 
rielles pourrions-nous dire, était la reproduction de celui 
négocié en avril ; il n'en différait que sur les points 
relatifs au mariage du duc. « Pour terminer ce différend 

- avec entière satisfaction de part et d'autre, disait-il, 
v S. M. voulant faire paraistre qu'elle ne veult en 
v aucune façon user de contrainte envers Monsieur, 

- particulièrement en une affaire comme celle-ci qui 

- regarde la conscience , et Monsieur donner à con- 

- noistre à un chacun le grand désir qu'il a de satisfaire 

- au juste ressentiment que S. M. peut avoir des choses 



1 C'est Richelieu que Roose, sur la foi de Puylaurens et de du Fargis, 
accuse d'avoir répandu les billets contre les Français ; mais il faut 
lire ici entre les lignes. Voici le texte : " ...esto fue en tiempo que 
aqui se sembraron papeles inventivos contra Franceses , loquales 
confosavan Piloran y Fargis eran del card. de Richelieu (sin decir 
si cou participation suya) para dar a entender al mundo que Mon- 
sieur no ténia en estos Fstados la seguridad conveniente... » {Roose 
à Olivarès, 13 octobre.) Roose leur attribue une connaissance trop 
complète des desseins du cardinal pour ne pas les en croire complices. 

31 



— 48a 



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» passées et rentrer en ses bonnes grâces , comme aussi 
» faire voir clairement lestât de son mariage pour s'ac- 

- quérir un parfait repos de conscience et donner cette 
» satisfaction à toute la France que la lignée qu'il 
» pourra avoir à l'avenir soit hors de danger d'être 
» troublée , S. M. et Monsieur consentent de bonne 

- foy et promettent de se remettre sans délay pour 
« la validité ou nullité dudit mariage au jugement qui 
« interviendra en la manière que les autres sujets du 
» roy ont accoustumé d'estre jugés en tels actes , selon 
» les loix du royaume ; le roy permettant à Monsieur 

- de satisfaire à sa conscience sur ce sujet, par les 
* voyes deues et accoustumées ; et au cas que le ma- 
» riage vienne à être dissous , comme Monsieur promet 
» de ne se remarier qu'avec le consentement de S. M. 
» et à personne qui luy soit agréable , S. M. promet 
» aussi à Monsieur de ne le contraindre à se remarier 
» contre sa volonté 1. » 

En consentant à s'en remettre au jugement des tribu- 
naux civils, il était évident que le duc d'Orléans acceptait 
d'avance sa condamnation ; mais il restait la question 
religieuse, sur laquelle la juridiction ordinaire n'était 
pas compétente. Elle avait été tenue des deux parts 
soigneusement sous silence , tanl on la savait pleine de 
difficultés , tant on prévoyait des divergences entre les 
deux contractants ; la mentionner même eût été retarder 
indéfiniment la conclusion du traité. Mais le roi et le 
cardinal comptaient bien , une fois Monsieur en France 
et soustrait à certaines influences , le faire consentir à 



1 Accommodement du duc d'Orléans avec le roi son frère. — Mé- 
moires de Montrksor, Ed. Michaud , p. 193, note. 



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tout ce qu'on exigerait de lui , el le duc d'Orléans de 
son côté, fort de la double consécration donnée à son 
union, la croyait indissoluble. 

Le traité d'Écouen laissait à Monsieur quinze jours 
pour l'accepter et trois semaines pour le mettre à exé- 
cution. Or, malgré tout le secret avec lequel il avait été 
négocié, il était difficile qu'il n'en transpirât pas quelque 
chose : Monsieur et ses conseillers avaient trop le 
tempérament de leur nation pour n'en pas posséder la 
proverbiale légèreté, et une parole imprudente pouvait 
tout compromettre. L'avouer franchement et quitter les 
Pays-Bas le front haut n'était pas possible après les 
promesses solennelles que l'on n'avait pas ménagées. 
Trop d'intérêts étaient attachés à la présence de Mon- 
sieur a Bruxelles pour que son départ n'excitât pas une 
formidable opposition. Les Espagnols auxquels il s'était 
allié, les Français qui l'avaient suivi dans sa retraite , 
ceux plus nombreux encore qui depuis peu étaient venus 
se ranger sous ses drapeaux , les partisans de la reine- 
mère qui comptaient pour rentrer en France sur le 
succès de l'expédition de Gaston, la multitude des habi- 
tants de la capitale qui , sous mille formes , avaient 
ouvert du crédit au duc d'Orléans et aux siens, c'était 
là une barrière vivante accompagnée de tout un cortège 
de récriminations qu'il ne fallait pas s'exposer à voir se 
dresser devant soi. Il fallait donc dissimuler, et puisque 
la mauvaise loi avait présidé jusqu'alors aux agissements 
de Monsieur el de ses ministres, il fallait encore y 
avoir recours pour passer sûrement la frontière. 

Le soir du samedi 7 octobre , quelqu'un proposa dans 
les appartements du duc une chasse au renard pour le 
lendemain dans la forêt- de Soignes. 11 fut convenu que, 






■ 



I» 



— 484 — 

pour la faire durer plus longtemps, ceux qui en feraient 
partie emmèneraient avec eux, outre leur cheval porteur, 
un cheval de main de rechange. 

Le lendemain , sans prendre congé de sa mère ni de 
sa femme , accompagné de du Coudray, du marquis de 
la Frette , de du Fargis et d'environ 25 gentilshommes , 
Gaston d'Orléans monta à cheval entre sept et huit 
heures du matin , et par la porte d'En-haut , qu'on 
appela plus tard porte de Namur, il se dirigea vers une 
petite chapelle à l'entrée de la forêt où il avait ordonné 
qu'on vînt lui dire une messe. C'est là que Puylaurens 
vint le rejoindre. Four éloigner tout soupçon , n'ayant 
pas l'habitude d'accompagner son maître dans ses par- 
ties de chasse , il était monté en carrosse et avait feint 
d'aller rendre visite au président Roose qu'il savait 
absent , puis était sorti de la ville sous prétexte d'aller 
le retrouver au château de Tervueren où on lui avait dit 
qu'il s'était rendu avec le marquis d'Aytona. Des chevaux 
qui l'attendaient dans ]e faubourg le portèrent au lieu 
du rendez-vous. 

Jusqu'à ce moment,' à l'exception de Puylaurens et 
des trois gentilshommes que nous venons de nommer 
(M 1 ' de la Frette, dont Gaston désirait monter les chevaux 
qui étaient excellents, avait été prévenu la veille au 
soir) , tous ceux qui se trouvaient réunis ne pensaient 
aller qu'à une partie de plaisir. Monsieur se chargea 
de les détromper : il leur apprit qu'il allait partir incon- 
tinent pour la France et ajouta que ceux qui voulaient en 
faire autant n'avaient qu'à piquer des deux et le suivre ; 
puis, après avoir renvoyé à Bruxelles l'équipage de chasse, 
toute la petite troupe prit le chemin de la frontière. 
Les fugitifs traversèrent la forêt de Soignes, Nivelles, 



I 



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— 485 



Binche, Bavai, Pont-sur-Sambre , et le même jour à 
10 heures du soir, après avoir semé sa route de chevaux 
fourbus et écloppés et de quelques-uns de ceux qui les 
montaient, le duc d'Orléans arriva avec 10 ou 12 des 
siens aux portes de La Capelle , que le gouverneur, 
M r le marquis du Bec de Vardes , fort étonné de son 
arrivée, ne consentit à lui ouvrir que sur la production 
du traité d'Écouen ! . 

Ce ne fut qu'à trois heufes de relevée , a. son retour 
de Tervueren, que le marquis d'Aytona apprit, ainsi 
qu'il l'écrivit lui-même au roi d'Espagne , comment 
Monsieur s'était enfui, mystifiante la fois sa femme, 
la reine-mère et tous les ministres de Sa Majesté. Il lit 
aussitôt porter l'ordre à toutes les villes des Pays-Bas 
situées sur la route de France de taire bon accueil au 
prince et a sa suite ; il supposait bien (pie cet ordre 
arriverait trop tard , mais il voulait faire connaître au 
pays qu'il n'avait pas cherché à les retenir ~. En arri- 
vant au palais, son carrosse eut peine à. traverser la 
foule qui se pressai! autour des portes et d'où s'échap- 
paient des rumeurs hostiles aux Français. A la nouvelle 
de la l'uiie do Gaston une certaine émotion s'était en 
effet emparée delà bourgeoisie ; grand nombre d'émigrés 
avaient contracté des dettes, et les créanciers étaient 
accourus s'informer si leurs débiteurs étaient au nombre 
des fugitifs. Quelques paroles rassurâmes du marquis 
et, les préparatifs de la fête qui devait avoir lieu ce 



i Mémoires de Gaston d'Orléans, de Montrésôr et de Campion. 

« u Di ordeii paraque le liiziesen buen pasaje pur donde pasase , 
y aunque no podia llegar esta orden a tiempo . nu; parecio hazer 
esta demostracion para que no se entendiese que aqui le. haviamos 
querido detener. •> kytona à Philippe IV. 11 octobre. 






M 



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■ 



ISA: 



- 48(5 — 

soir là dissipèrent bientôt cette effervescence. Cette l'été 
était le complément des réjouissances ordonnées pour 
la célébration de la victoire de Nordlingen : si le départ 
de Monsieur en troubla un peu la joie , il n'en diminua 
pas la magnificence. Le succès do la journée fut toutefois 
pour une pièce du Jeu d'artifice représentant une fleur 
de lys élevée qu'un aigle , qui vint fondre sur elle 
enleva et jeta à terre. Cette allusion fit grand plaisir 
au peuple ; elle en fit moins, il est superflu de le dire 
aux gentilshommes de Monsieur au nombre de plus de* 
cent encore qui, des fenêtres du palais, mêlés à ceux 
de la reine-mère et de Madame , contemplaient le spec- 
tacle i. Ces deux princesses avaient été ce jour-là dou- 
loureusement éprouvées; mais le coup le plus rude avait 
été pour la duchesse d'Orléans , moins affectée encore 
de 1 abandon dans lequel Gaston l'avait laissée que du 
peu de confiance qu'il avait eu en elle en lui cachani 
ses projets de départ. 

Le traité d'Écouen accordait abolition pleine et en- 
tière à tous ceux qui avaient suivi le duc dans les 
Pays-Bas , - à charge néanmoins que ceux qui sont en 
» Flandres reviendront dans le royaume trois semaines 
» après que Monsieur y sera rentré, „ disait-il expres- 
sément. Le roi n'exceptait du pardon que La Vieuville 
Le Coigneux, Monsigot , Vieux-Pont et les évêquès 
dAlbi et de Léon, ces derniers à cause de la grande 
part qu'ils avaient prise à la levée de boucliers du Lan- 
guedoc en 1632. Cet article du traité fut communiqué 
aux gentilshommes du duc d'Orléans le 11 octobre, par 
M' de S'-Quentm envoyé par Gaston avec la mission 

1 Mémoires de Campion , p. ->3. 



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— 487 — 

de présenter à sa mère et à sa femme , ainsi qu'au 
marquis d'Aytona , des espèces d'excuses de sa fuite 
précipitée et* de payer les délies que le prince et les 
siens avaient contractées. 

Le marquis , tout mystifié qu'il s'était déclaré , n'ac- 
cueillit pas moins avec une extrême courtoisie l'envoyé 
du prince , ci lui dit que ce dont il avait été le plus 
fâché lors du départ de son maître, c'était de n'avoir 
pu lui faire rendre dans tous les lieux où il avait passé 
Les honneurs dus à son rang; il ajouta qu'il regrettait 
que le duc se lut remis au pouvoir du cardinal de 
Richelieu , qui ne lui tiendrait aucune des promesses 
qu'il lui avait i'aites. 

Pendant 1<' reste du mois d'octobre , les Français 
du parti de Monsieur quittèrent les Pays-Bas, par 
groupes <m isolémenl , el regagnèrent leur patrie sans 
être inquiétés. Quelques-uns d'entre eux, au service 
de la duchesse, restèrent néanmoins à Bruxelles ; mais 
1,. gouvernement tit remettre des passeports et hâta ■ 
I,. départ de deux d'entre eux, M rs de Chaudebonne 
ri Lasserré, ce dernier ancien secrétaire de Gaston, 
soupçonnés de vouloir persuader à la jeune femme do 
rejoindre son mari. Or, tant que la sentence du parle- 
ment qui avait déclaré son mariage nid n'était pas 
révoquée, il eût éié imprudent de laisser la princesse 
rentrer en France, et le roi d'Espagne avait expres- 
sément recommandé de la retenir dans les Pays-Bas 
aussi longtemps que le cardinal neluiaurail pas accordé 
toute sûreté l . Le marquis d'Aytona profita également 

i » KiKomiendo us mueho que veleys sobre los rezelos que se apuntan 
de alta y se deven tener de la poca seguridad del duq. de Orléans y 









— 488 — 

du départ de Gaston pour éloigner d'elle la marquise 
du Fargis qui fut internée à Gand. 

Quant à Marie de Médicis , quelqu'aïuertume qu'elle 

eut ressentie en apprenant le départ de son fils elle 
n en avait rien laissé paraître. Cette fois du reste elle 
n avait pas, comme à l'époque du traité de Béziers 
éprouvé de déception : depuis trop longtemps elle était 
brouillée avec Gaston pour qu'elle s'étonnât d'avoir été 
oubliée et ses pratiques secrètes pour traiter de sa 
réconciliation ne devaient pas la scandaliser, car s'il faut 
en croire les bruits dont l'abbé Scaglia i se lit l'écho 
et les rapports de la police secrète du président Roose 2 
elle venait elle-même en ce moment, en se cachant de ses 
serviteurs les plus intimes, de confier ses intérêts à 
Bouthdher de Rancé , son ancien secrétaire, à M- de 
Combalet et au père Joseph lui-même et l'on prétendait 
quil ny avait pas de conditions auxquelles elle ne se 
soumit pour rentrer en France. 

Étrange aveuglement ! C'étaient ceux-là même qu'après 
la Journée des Dupes elle avait chassés de sa. maison , 






wk 



a necesszdad de assigurarla y afianzaria cou tener en salvo lu per- 
sona de la duquesa Margarita y que no entre en Francia sino que 

de T%r miW * 6 " P ? Sta SegU1 ' a - " (Jopia de u " «*«t«i d carta 
de 8. M « por el M- de Aytona, de Madrid a 6 de junio 1631 - 
(Papiers de Roose , t. 10 , f. 397.) 

' Lettres de Scaglia à Philippe IV el à Olivarès des 12 et 22 sen 
tembre et du 13 novembre 1P.11 n„ j ' 

u uovemme 1034. — Correspondance . t. Il, f 163 et 

■uiv. . Ademas tengo indicios en conformidad del abiso que la revna- 
inadre ha appuyado sus interesses al secretario Botil.er y a , t 
Josef, capuchmo paraque traten de su concierto con aquel rov v 
cardinal de Richelieu. Esta platica va muy sécréta.. Lettre' d 
12 septembre à Philippe IV.) ' 

2 Mémorial d'importance pour M' le P< Roo-e conirillor ,rr , > 
*u second Jour de novemore 1034. - (Papier^ \*oZ tl», ffSïj 



— 489 — 

qui lui avaient voué à cette époque trop de ressenti- 
ments pour lui être à cette heure bien dévoués , et qui 
faisaient profession d'être entièrement au cardinal, qu'elle 
choisissait pour intermédiaires ! 

Les espérances qu'elle nourrissait encore de voir se 
terminer son exil se seraient bientôt évanouies, s'il lui 
avail été donné d'entendre les aveux ingénus, qu'à son 
retour en France son fils Gaston faisait au cardinal 
pendant le peu de jours qu'il passa dans sa compagnie 
avant son départ pour Blois. Avec cette merveilleuse 
habileté qu'il possédait de fouiller dans les consciences, 
Richelieu tir confesser au duc d'Orléans toutes les in- 
trigues que s;i mère et lui avaient poursuivies en Flandre ; 
il lui fil nommer tous leurs complices et dévoiler leurs 
trames les plus secrètes. Monsieur, tout heureux d'être 
rentré en faveur, crut ne pouvoir mieux faire sa cour au 
tout-puissant ministre qu'en accablant Marie de Médicis, 
et si, pour mieux atteindre ce but, il ne la calomnia 
pas, on peut assurer qu'il n'oublia rien de ce qui pouvait 
[e mieux la noircir aux yeux de son irréconciliable 
ennemi l. 

1 Mémoires de Righeliki , t. 8 , p. 88. 









CHAPITRE XXII 



Kl 

■ 






U cardinal-inlaut don Fernando , frère de Pbilir,™ IV .» ,.^, , 
gouvernement des Pavs R-, « ' ' ' a pl '"" dre l" lss « siu " "« 

d'Or™' ~D ^ S ° n C """ ' BrnM " eS - " La rei "' « '• *««*— 

&urp se de Trêves. _ All.auce offensive el défensive entre la France et les Provinces-Unies 

■ .berte de 1 Electeur ,1e rrtves. - Réponse dilatoire ,l„ cardinal-infant. - Entrée de l'armé, 
a.s «dans, e ^bourg.- Bataille d'Avins. - Le béraut d'armes an „,r, d'Alel» 

v^U a B™xe,,ce déclarer .a guerre au cardina.-infant. - On refuse do l'en* e. -[' 

Français bab.ia.u Bruxelles diassés des Pavs-t! ;ls . 

Moins de deux mois avant sa mort, le 11 octobre 1633, 
au bas d'un rapport adressé au gouvernement espagnol 
par don Luis Phelipe de Guenova sur la situation géné- 
rale des Pays-Bas et sur les moyens d'y remédier, 
l'infante Isabelle écrivait les lignes suivantes qui dé- 
notent chez elle une connaissance approfondie du carac- 
tère du peuple loyal sur lequel elle avait été appelée 
à régner : « Il est nécessaire de représenter au roi la 
« nécessité d'envoyer ici son frère ; car tant que ces 
» provinces ne verront pas une personne du sang royal 
» résider au milieu d'elles, jamais elles ne seront tran- 

- quilles. Les événements actuels en sont la preuve : 
» c'est parce que je me suis toujours efforcée de gagner 
» le peuple des villes et des campagnes qu'il est resté 

- fidèle et que les seigneurs mécontents n'ont pu le 
» soulever. Mais si le pays perd l'espoir de voir arriver 



— 41)1 — 



„ le prince et s'il soupçonne le retour des gouverneurs 

- généraux , comme jadis , je ne doute pas qu'il ne se 

- jette aussitôl dans les bras de l'ennemi. * » 

Le cardinal-infant don Fernando, que nous avons 
vu à Barcelone en 1632 encourageant la rébellion de 
Monsieur dans le Languedoc, avant de s'embarquer pour 
l'Italie d'où, en traversant l'Allemagne, il devait arriver 
dans les Pays-Bas , s'était attardé en chemin. Il se 
trouvait à Milan lorsqu'il apprit la mort de l'infante, 
atteint lui-même depuis un mois d'une grave maladie 
qui l'avait forcé à s'aliter et l'empêchait « de monster 

- aussy tosl à cheval et poursuivre son voyage, vers 

- les pays de par-delà; - mais, ainsi qu'il l'écrivait 
aux États-Généraux de Bruxelles, - il n'attendait seu- 

- lemeiil que Lien lui donne la grâce qu'il put recouvrer 

- quelques forces pour partir promptement 2 . •• 

Près d'une année s'était encore écoulée cependant 
avant qu'il pût tenir sa, promesse ; mais ce temps n'avait 
pas été perdu pour lui : ce n'était plus seulement un 
infant d'Espagne qui venait présider aux destinées de 
la Belgique, c'était un des vainqueurs de Nordlingen , 
et Le peuple, toujours passionné pour tous ceux qu'en- 
vironne une auréole de gloire militaire , avait senti 
grandir les espérances qu'il fondait en lui. Pendant que 
!•• frère du roi de France s'enfuyait clandestinement 
par la frontière méridionale, les regards de tout le pays 
étaieni fixés vers une autre frontière où l'on signalait 
la présence du frère du roi d'Espagne ; les villes , 






i l J <>i,,t,,s que sean reprexentar en Espatïa pur don Luis Phelipe 
de Guenova. — Estait" 2047, 1'. 37. 
- Acies des États- Généraux de 1632, t. Il , p. 399 






— 492 — 






1 

■ 



malgré l'épuisement de leurs finances , se mettaient 
partout en frais pour accueillir triomphalement le jeune 
prince dans leurs murs , et les gentilshommes français 
émigrés , en rentrant dans leur patrie , rencontraient 
partout sur leur passage les préparatifs des fêtes qui 
allaient être célébrées en l'honneur du chef de l'armée 
dont le succès avaM été si fatal à la France 1 . 

Don Fernando ne pouvait prendre possession du pou- 
voir dans de meilleures conditions. La noblesse, frappée 
dans ses chefs les plus illustres, avait cessé d'être un 
danger pour la tranquillité du pays, et l'infant , étranger 
a la répression, n'avait pas à supporter la responsabilité 
de ce qu'elle pouvait avoir d'odieux ; les États-Généraux, 
dissous par d'autres mains que les siennes , n'étaient 
plus à redouter ; si la dernière campagne n'avait pas 
été marquée par des succès, la timidité calculée du 
prince d'Orange avait rendu à l'armée une confiance 
que des revers successifs lui avaient fait perdre ; enfin 
le départ de Monsieur, en mettant fin aux entreprises 
de l'émigration , avait l'ait cesser le péril auquel l'in- 
tervention peu déguisée de son gouvernement exposait 
les Pays-Bas. 

Le 23 octobre , le marquis d'Aytona accompagné du 
prince Thomas de Savoie, du duc de Havre, de M r d'An- 
delot , des comtes de Rœulx, de Noyelles et de Grim- 
berghe , ainsi que d'uni 1 foule d'autres membres de la 
noblesse belge, était allé jusqu'à Juliers à la rencontre 
du cardinal-infant qui venait d'y arriver, précédant de 
deux journées de marche une petite armée composée 
de 9000 piétons et 5000 cavaliers destinée à renforcer 



1 Voir les Mémoires de Campion. 



— 493 — 

les garnisons des villes des Pays-Bas. Le 27, par un 
gai soleil d'automne qui avait accompagné l'infant pen- 
dant tout son voyage , tout ce monde se mit en marche 
vers Stevenswerth où l'on devait traverser la Meuse. 
A un quart de lieue de Heinsberg , on rencontra le 
comte Jean de Nassau qui attendait le prince à la tête 
de 20 compagnies de cavalerie , montant à environ 
3000 chevaux répartis en bataillons. « Les soldats 
» étaient si bien équipez d'armes et de chevaux , dit 
„ l'écrivain étranger, témoin oculaire auquel nous em- 
» pruntons ces détails , qu'il ne leur manquait pas un 
» clou,... de sorte que tons ceux qui venaient avec 
» Son Altesse et qui avaient vu la cavalerie italienne 
* et allemande, furent tout estonnez ; car bien que 

- celle-là fus! belle , néanmoins elle n'estoit rien en 
» comparaison de celle-ci, qui fut trouvée si admirable 

- qu'on ne se lassait de la voir. S. A. prit un singulier 

- plaisir de la trouver toute autre encore qu'on ne la 

- luy avait dépeinte , jugeant de là que ce n'est pas 

- sans raison que la cavallerie de Flandre est estimé» 1 
v la meilleure du monde L » 

L'infant évita de passer par Stevenswerth et par 
Maesyck , à cette époque en proie à des maladies con- 
tagieuses, et passa la nuit dans son carrosse en pleine 
campagne. Le 31 octobre il rencontra près de Lummen 
le duc de Lerma, maître de camp général de l'armée de 
Flandre, à la tête de 14 compagnies de cavalerie et 



i Le voyage du prince don Fernande . infant d'Espagne , cardinal. 
Traduit de l'espagnol de don Diego dk Akpo . par le S 1 ' .T. Chifflet , 
(ils aine de Messire Jean Jacques Chifflet, chevalier, médecin ordi- 
naire de la chambre du roy et de celle de S.A. S. Anvers. 1635.— 
Page 190. 



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— 494 — 

d'un nombreux état-major ; le même jour il arriva à 
Montaigu où vinrent le saluer le due d'Elbeuf au nom 
de Marie de Médicis , le bourgmestre Rausin, au nom 
de la cité de Liège i, don Gonzalo de Cordova les 
princes de Ligne et de Cliimay, les comtes de Croys 'et de 
Couppigny. Tous ces gentilshommes , tous ces députés 
accompagnés eux-mêmes d'une suite nombreuse , gros- 
sissant à chaque pas le cortège du prince espagnol 
faisaient de son entrée en Belgique une véritable marche 
triomphale. 

Le 1 er novembre il arriva aux portes de Louvaiu où 
vinrent le recevoir les magistrats et les professeurs de 
l'université ; il fut logé au collège Vandale, et le sur- 
lendemain partit pour Tervueren où il devait passer la 
nuit avant d'entrer dans la capitale. 

A cetteépoque, le château de Tervueren - était enrichi 
» de belles peintures et pourveu de toutes choses néces- 

- saires, de jardins fort plaisans et récréatifs pour leur 

- grande diversité et belle intention , de fontaines arti- 
r ficielles, grand nombre de rangées d'arbres, et d'un 
» grand parc rempli de toutes sortes de bêtes sauvages 
» pour la chasse. » Ce dernier détail avait son impor- 
tance, car c'était ce jour-là la fête de S'-Hubert, le patron 
des chasseurs , mort, selon la tradition, environ neuf 
siècles auparavant à Tervueren même, en un endroil 
où les archiducs Albert et Isabelle avaient fait élever 
une chapelle qui attirail à pareil jour un immense 
concours de peuple. Le prince fêta la S'-Hubert en 
chasseur intrépide et tua la bête. 

C'était le lendemain que devait avoir lieu à Bruxelles 



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1 Registre aux recès (1634—1636). Bibl. de l'université de Liège, 



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— 495 — 

l'entrée du nouveau gouverneur général des Pays-Bas , 
au grand désespoir des magistrats qui auraient voulu 
la retarder de quelques jours encore pour terminer les 
préparatifs qui devaient en rehausser l'éclat ; des arcs 
de triomphe , dessinés par l'architecte Francquart et 
dont Gaspar de Graver exécutait les peintures allégo- 
riques , s'élevaient sur tout le chemin que devait par- 
courir le prince, mais rien n'était achevé. Une députation 
avait été jusqu'à Montaigu le prier d'accorder quelques 
jours de délais aux artistes de la capitale ; mais l'infant 
pressé d'arriver n'avait pu la satisfaire, et il avait été 
convenu que les décorations inachevées serviraient à sa 
seconde entrée, au retour de ses visites aux principales 
villes du pays. 

Le 4 novembre, un peu après midi, l'infant quitta 
Tervuereio en carrosse, précédé de la compagnie d'arque- 
busiers à cheval de don Juan de Rivero , commissaire 
général de la cavalerie , et suivi de la belle compagnie 
de cuirassiers de 300 hommes de Jean de Nassau. A une 
demi-lieue de Bruxelles, il fut accueilli par deux salves 
royales que lui tirèrent 8000 bourgeois rangés en ba- 
taille , - en si bel ordre qu'ils ressembloient plustôt à 
» des soldais aguerris que non pas à des bourgeois. » 
Le prince monta à cheval ei les passa en revue, ainsi 
que d'autres compagnies de ïm-cc moindre qu'il rencontra 
sur son passage. En approchant de la ville, la multitude 
qui se pressait sur son passage était telle qu'il ne savait 
avancer. 11 était '.) ' i heures quand il arriva à la porte 
de Louvain, dont le dessus ei le frontispice étaient ornés 
d'inscriptions. Les magistrats l'y attendaient; ils lui 
présentèrent les clés, et le pensionnaire le harangua 
en latin. L'infant leur répondit - d'une face riante, 









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— 40fi - 

- pleine de grâce et de majesté, qu'il venait de la pari 
» du roy son frère pour les gouverner et les honnorer 
» et qu'il espérait qu'ils se comporteraient en sorte qu'ils 
» jouiraient des effets de sa bonté et de son affection 

- les remerciant particulièrement de celle qu'ils luy 
» témoignaient. » 

Mais avant d'aller plus loin , il importe que nous fas- 
sions connaître avec quelques détails le jeune prince 
au devant duquel s'élançaient tous les cœurs. 

Le cardinal-infant don Fernando, né le 9 novem- 
bre 1609, allait atteindre sa 25 e année. Un portrait de 
VanDvck, que le burin de Lommelin a popularisé, 
nous le représente vers cette époque de sa vie, le front 
élevé, les yeux grands et. à fleur de tête, le nez long 
.'i gros, les cheveux blonds douant sur un large colle" 
à l'espagnole tombant sur une cuirasse d'acier bruni. 
Malgré cei attirail guerrier, cette main gauche sur la 
garde de l'épée, ce bâton de commandement qu'il tient 
de là droite, le prince tient plus du prélat que du 
militaire, et ce costume lui donne un air emprunté 
que tout le talent du peintre n'a pu dissimuler. 
C'est qu'en effet don Fernando n'avait pas été élevé 
pour porter l'épée. Destiné des sou jeune âge à 



l'église , son éducation 



avait été celle qui convenait 



à un prince destiné à occuper un rang élevé dans la 
hiérarchie ecclésiastique , mais non à un homme de 
guerre. Cependant , dans le principe , ce n'avait pas 
été sans peine, paraît-il, qu'on avait pu le faire renoncer 
aux exercices de corps qui faisaient alors le fond de 
1 éducation de la jeunesse séculière et pour lesquels il 
possédait une inclination toute particulière, et l'on racon- 
tait que souvent il restait longtemps debout et pensif 



1 







pair 



— 497 — 

près de la fenêtre de son oratoire , d'où il voyait ses 
frères s'exercer à l'équitation. Il était instruit, avait 
l'esprit vif, aimable, cultivé et attirait la sympathie 
par un accueil gracieux. 

Avant son départ , on avait longuement discuté en 
Espagne, au conseil d'État , s'il se présenterait à ses 
nouveaux sujets sous la robe de cardinal ou sous le 
costume de cavalier , car , prince de l'Église sans avoir 
encore reçu les ordres , il lui était libre de rentrer dans 
le siècle et de se marier , comme l'avaient fait l'archiduc 
Albert et plus récemment encore le cardinal Nicolas- 
François de Lorraine. Ce fut en cavalier, vêtu à la 
française , qu'en définitive il fit son entrée à Bruxelles. 
Monté sur un superbe cheval bai, « il avait le pour- 
r, point et la chausse de toile d'or à fond cramoisi toute 

- brodée d'or, par dessus une hongreline de velours de 
» la mémo couleur, chamarrée de galons d'or ; dessus 
n une escharpe d'armoisin cramoisi richement brodée , 
» où pendait son espôe garnie d'or, dont la lame avait 

- déjà été portée par Charles-Quint à Bruxelles et à la 
» bataille de l'Elbe, comme lui l'avait portée à Nord- 
» lingen. Son Altesse avait un grand rabat à pointe , 

- en un mot était vêtue en soldat 1 . - 

Ce costume était toute une révélation ; ce n'était pas 
en ministre d'un Dieu de paix (pie l'infant se présentait 
au peuple, c'était en homme de guerre, en triomphateur ; 
son cortège tout entier, les trompettes qui le précédaient 
et le bruit du canon qui l'accueillait en faisaient foi. 
Il était facile de prévoir que ce n'était pas pour la laisser 
au fourreau qu'il avait apporté la glorieuse épée de son 



1 Le voyage du ),, ince don Fernando. 



32 



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— 498 — 



I 



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ancêtre , ni pour la laisser oisive qu'il se faisait suivre 
de cette belle infanterie wallonne et espagnole qui , 
alors , n'avait pas de rivale. 

Précédé de cent gardes tudesques « vêtus de sa livrée, 
» moitié de velours et moitié de taffetas jaune , à bandes 
- garnies de passement , houppées de cette couleur, 
* mêlée de tanin el de ginjolin , et qui marchoient 
» devant lui avec leurs timbales l , - entouré des mem- 
bres des gildcs, portant tous un flambeau de cire blanche 
pour éclairer sa marche , car la nuit tombait , le prince 
se dirigc-i vers l'église S te -Gudule , au seuil de laquelle 
l'attendaient l'archevêque de Malines et tout le clergé 
de la capitale. Il mit pied à terre , alla entendre un 
Te Deum en musique, adorer les trois hosties miracu- 
leuses, puis se dirigea vers l'hôtel de ville. Le vieux 
monument avait ses balcons garnis de drap rouge et 
les dames des premières familles de Bruxelles y avaient 
pris place ; sa tour resplendissait de mille feux au milieu 
desquels, malgré les cris de joie de la multitude qui 
couvrait la grande place , se faisaient entendre de 
joyeuses fanfares sonnées par des trompettes invisibles. 
Par la Steenweg , la Cantersteen , la rue S te -Anne et 
la grande place du Sablon , l'infant se dirigea ensuite 
vers le palais de Marie de Médicis qui l'attendait et 
vint le recevoir jusque dans l'antichambre. Il était alors 
sept heures du soir. « La royne lui dit qu'il s'était bien 

- fait attendre, mais qu'il avait bien récompensé son 

- retardement avec une singulière el si grande victoire, 
t et qu'il lui venait rendre la joie et tout ce qu'elle 
v avait perdu par la mort de l'infante. - La duchesse 






i Mémoires de Gaston d'Orléans. 



■ 
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499 



d'Orléans était présente ; mais conformément à l'éti- 
quette il ne la salua pas , se réservant d'aller la voir 
le lendemain à son hôtel. 

La duchesse Marguerite avait en effet quitté le palais 
ducal , ses appartements et ceux qu'avait occupés son 
mari devant être habités par don Fernando. On avait 
pensé d'abord que la reine-mère offrirait l'hospitalité à sa 
belle-fille ; mais elle s'en était excusée en invoquant 
des raisons de commodité l , et le marquis d'Aytona 
s'était vu obligé de faire préparer à la hâte un hôtel 
pour la princesse. Ce refus de Marie de Médicis était 
d'autant plus surprenant qu'en ce moment même le 
baron de Rochart , son représentant à Madrid depuis 
que le comte de Maure avait fait son traité lui aussi 
avec le cardinal , faisait connaître à Philippe IV que 
la reine soupçonnait Puylaurens , dont la periidie ne 
pouvait porter tous ses fruits que pour autant que le 
duc d'Orléans serait démarié , de faire machiner par 
quelqu'une de ses créatures , encore à Bruxelles , 
quelqu'attcntat contre la vie de la princesse , s'il 
ne parvenait à persuader M""' de Phalsbourg de 
conduire sa sœur en France 2 . Ainsi que le re- 
marquait l'un des ministres espagnols , la reine eût 
été bien sûre de contrecarrer l'un ou l'autre de ces 
desseins en recueillant chez elle la jeune femme 3 ; mais 
puisqu'elle s'y refusait et qu'il n'était ni sûr, ni conve- 



i Le président Roose à Olivarès. 20 octobre 1634. — Papiers de Ronse 
t. III , f. 85. 

2 Philippe IV au cardinal-infant. 23 novembre 163-i. — Correspon- 
dance du cardinal-infant et de Philippe IV, t. II . f. 16f. 

3 Copia de dos votos de consejero de Rstado. — Id.. f. 16!'. 



— 500 



■ 






nable de laisser la duchesse d'Orléans demeurer seule 
avec quelques gentilshommes , parmi lesquels pouvaient 
se trouver des créatures de Richelieu , le conseil d'État 
proposa ou bien de lui donner pour asile le couvent des 
Carmélites que les archiducs avaient fondé à Bruxelles , 
retraite paisible où elle pourrait attendre , loin des 
bruits du monde et à l'abri des intrigues de ses ennemis , 
que Monsieur la rappelât près de lui , ou de lui choisir 
pour compagne quelque vertueuse et noble dame qui 
la préserverait des embûches tendues devant ses pas. 
La personne qui paraissait le mieux convenir à cette 
mission était une tille légitimée de l'empereur Rodolphe, 
la marquise d'Autriche, à qui l'infante Isabelle avait 
toujours témoigné beaucoup d'estime et d'amitié. Elle 
habitait alors Besançon , et son fils , héritier du nom 
de Pérenot de Granvelle , venait d'être créé prince de 
Cantecrov à la suite de son mariage avec la belle 
Béatrix de Cusance. 

Mais la reine-mère ayant refusé de laisser entrer la 
duchesse dans un couvent, et la marquise d'Autriche 
se trouvant loin de Bruxelles , le cardinal-infant crut 
ne pouvoir mieux faire que de réunir les princesses 
Marguerite et Henriette de Lorraine dans un même 
hôtel. Il ne croyait pas la princesse de Phalsbourg 
capable de trahir sa sœur, et était persuadé que si 
jamais elle la livrait aux mains du cardinal de Richelieu, 
ce serait du consentement du duc de Lorraine. « A cela, 
r, disait-il, il n'y aurait pas de remède ; » et il trouvait 
peu d'inconvénients à la laisser entrer en France dans 
ces conditions L 



I 



1 Le cardinal-infant à Philippe IV. 24 décembre 1634. — Corres- 
pondance , t. II , f. 406. 



■ 









— 501 — 

On voit que les premières difficultés rencontrées par le 
nouveau gouverneur général , à son arrivée clans les 
Pays-Bas, venaient des hôtes compromettants qu'il y 
avait trouvés installés. Le départ du duc d'Orléans 
n'avait pas mis fin, d'ailleurs, aux divisions qui régnaient 
entre eux : la suspicion était générale et les accusations 
les plus invraisemblables trouvaient créance. C'est ainsi 
que Le prince Thomas était accusé d'avoir reçu récem- 
ment de Richelieu la pension do 50,000 livres qui jadis 
lui avait été accordée et dont la guerre du Piémont 
avait arrêté le paiement 1, et que le duc d'Elbeuf était 
fortement soupçonné d'être vendu au cardinal , parce 
que , malgré la haine que lui avait vouée Puylaurens 
depuis l'attentat du 3 mai , il n'avait pas été exclu du 
pardon par le traité d'Ecouen. 

La reine-mère, indépendamment des pratiques qu'elle 
poursuivait à la cour de France auprès de créatures de 
Richelieu, venait de faire un nouvel appel à ses gendres 
pour les décider a employer la force pour la remettre 
m possession de son rang ei de ses prérogatives , et 
elle pressait le cardinal-infant de tout préparer pour 
coopérer à la guerre que l'Angleterre allait bientôt 
déclarer à la France , comme le baron de Roehari 
l'assurait à Madrid. Il est inutile de dire que 
Marie de Médicis , en cela encore , se berçait d'il- 
lusions ; Antoine Porter , envoyé extraordinaire du 
roi de la Grande-Bretagne à Bruxelles pour féliciter 
don Fernando , fut chargé de dire a la reine que 
Charles I er voulait bien contribuer par ses lions offices 



i L'abbé Seaglia à Olivarès. 10 décembre 1634. 
t. II , f. 190. 



Correspondance , 






— 502 — 



I 






■ 
■ 



a lui faire obtenir toute espèce de satisfaction , mais 
quil ne pouvait lui donner aucune assistance armée 
contre la France i. Le gouvernement espagnol n'avait 
jamais cru pour sa part aux projets de l'Angleterre et 
bien loin d'encourager les espérances de Marie, il avait' 
a la première nouvelle de la fuite du duc d'Orléans ' 
décommandé les préparatifs que faisait le marquis de 
banta-Cruz de concert avec le duc de Guise pour la 
descente en Provence qui devait concorder avec l'expé- 
dition de Gaston 2 . 

Quelque jugement qu'on porte sur Marie de Médicis 
on ne peut toutefois se défendre d'une secrète admiration 
pour l'activité déployée par elle pour mettre fin à son exil 
La résignation et le découragement lui sont inconnus' 
bans cesse elle imagine de nouveaux plans pour rentrer 
en France et rien ne lui coûte pour atteindre ce but • 
après avoir fait litière de son orgueil et s'être humiliée 
inutilement, tout à coup elle se relève plus haineuse 
et plus fière que jamais , et pour écraser son puissant 
ennemi elle ne rêve rien moins que de précipiter 
1 Europe entière dans une guerre terrible dont elle seule 
profitera. Elle ne voit rien en dehors de sa propre 
personnalité , et dans les événements qui absorbent 
1 attention autour d'elle, elle ne cherche que le côté 
qui pourra lui être utile. 

Cette prétention de tout rapporter à elle, cet égoïsme 
absolu et la nature inquiète de son esprit qui ne trouvait 
pas a se satisfaire dans les intrigues qu'elle essayait 
de nouer au dehors , furent les principales causes 'des 

> ScagliaàOlivarès. 13 novembre 1634. - Correspondance, t II f 184 

du 17 o" t o P b" lé 1031 Cetfe p" Pédit i On p danS Une l6ttre dS """» « '««ose \ 
" ii ocrooie lb34. — Papiers de Roose, t. 16, f. 399. 



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503 — 



dissentiments qui éclatèrent bientôt entre elle et la 
plupart des réfugiés que Bruxelles comptait encore 
en ce moment dans ses murs. 

Parmi eux tous, la princesse de Phalsbourg avait par- 
ticulièrement réussi à l'exaspérer. Nous venons de dire 
quels soupçons la reine faisait peser sur elle. Prétendre 
que Henriette de Lorraine pourrait être d'accord avec 
Puylaurens pour livrer la duchesse d'Orléans au car- 
dinal de Richelieu, c'était à la fois insulter à la fierté 
«m aux sentiments patriotiques dont cette jeune femme 
avait donné tant de preuves. Quel intérêt pouvait-elle 
avoir à servir la fortune de celui qui, en l'outrageant, 
lui avait préféré XI 1 '" do Chimay et qui venait d'épouser la 
tille du baron de Pont-Château, la parente de Richelieu? 
Quelle invraisemblance d'imaginer qu'elle ferait le jeu 
de l'adversaire habile et heureux de son frère Charles , 
de celui qui était la cause de son exil, de la dispersion 
de tous les membres de sa famille et des malheurs de la 

Lorraine ! 

Ce que voulait Marie de Médicis, c'était de provoquer 
l'éloignement de l'habile et intrépide princesse dont 
le caractère indépendant s'était montré peu soucieux 
d'accepter son patronage , et à qui elle ne pardonnait 
pas d'absorber au profit de la cause du duc de Lorraine 
l'attention des ministres espagnols qu'elle aurait voulu 
ne partage)- avec personne. Pendant tout le cours de 
l'année 1634 cependant, si la sympathie n'avait pas 
été bien vive entre elles , aucun dissentiment n'avait 
éclaté ; mais orgueilleuses et passionnées toutes deux , 
il ('tait à prévoir que la bonne harmonie ne régnerait 
pas longtemps. La rupture éclata dans les premiers 
jours de janvier 1635. 



— 504 — 



■ 



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Pendant que le cardinal-infant parcourait avec des 
ingénieurs toutes les places frontières afin de se rendre 
compte de l'état de leurs fortifications et des ressources 
que présentait leur . défense , il reçut à Gravelines un 
message par lequel la reine-mère le priait , aussitôt son 
retour à Bruxelles , de venir apprendre de sa bouche 
à quel propos elle s'était brouillée avec M me de Phals- 
bourg. Mais la princesse lorraine ne se laissa pas pré- 
venir et , en apprenant le retour de l'infant , elle même 
se rendit immédiatement au palais pour lui faire le récit 
de l'aventure. Elle lui conta que , se trouvant avec sa 
sœur et d'autres dames belges chez la reine , celle-ci 
avait appelé la duchesse d'Orléans dans son cabinet ou 
M mc de Phalsbourg , selon son habitude , avait voulu 
la suivre ; mais que Marie de Médicis en avait violem- 
ment refermé la porte sans lui dire un seul mot. La 
princesse Henriette , après avoir exprimé hautement sa 
surprise et son indignation pour ce manque d'égards, 
avait aussitôt quitté l'hôtel ,' suivie de la princesse de 
Ligne et de la duchesse de Havre , et le lendemain , 
comme son carrosse croisait celui de la reine , elle 
n'avait pas donné l'ordre d'arrêter, ni même quitté 
son masque , comme l'exigeaient les convenances. 

La version de Marie de Médicis ne différait pas 
essentiellement de celle-ci ; mais tous les torts y étaient 
attribués à M rae de Phalsbourg , qui avait eu ' l'incon- 
venance de vouloir être de moitié dans une confidence 
que sa sœur seule devait entendre L 

A la cour et à la ville , où le bruit de cette querelle 



1 Le cardinal-infant à Philippe IV. 5 février 1635. 
dance , t. III , f. 98. 



Correspon- 



— 505 — 

se répandit bientôt, chacun donna tort à la reine. Il est 
vrai que les Français étaient devenus fort impopulaires : 
leurs prétentions , leurs intrigues , leurs querelles , leur 
mauvaise foi avaient éloigné (Veux toutes les sympathies 
qui , à leur arrivée , les avaient accueillis avec tant 
d'empressement. Le parti lorrain en bénéficiait, el surtout 
M œe de Phalsbourg qui en était le chef à Bruxelles : 
jeune et belle, entreprenante et audacieuse, spirituelle 
et aimable, quoique sa figure énergique manquât un 
peu de cette grâce toute féminine qui caractérisait la 
princesse Marguerite, elle était très-séduisante ; le prince 
Thomas, entre autres, n'avait pas su résister à ses charmes 
et avait abandonné pour elle le parti de la reine l . 

Ce fui en vain (pie le cardinal-infant essaya de récon- 
cilier les deux princesses : il rencontra autant d'opi- 
niâtreté d'une part que de l'autre. On lui prêta l'intention 
de les séparer et d'éloigner quelque temps M'"" de Phals- 
bourg qtii aurail été habiter une autre ville des Pays-Bas, 
an moins jusqu'au départ, que l'on disait prochain , de 
Marie de Médicis pour l'Angleterre ; mais une indis- 
position assez grave qui la retint quelque temps dans ses 
appartements lit ajourner ce projet , et les événements qui 
suivirent détournèrent bientôt l'attention de cet incident 2 . 

L'on commençait en effet à pressentir que la guerre 
d'Allemagne allait blentôi changer de théâtre et se 
localiser dans les Pays-Bas. La bataille de Nordlingen 
avait transformé les conditions de la lutte : la ligue 



i Le cardinal-infant a Philippe IV. 18 mars 1625. — Correspondance, 

t. III , f. 271. " El prince Thomas es ya grand amigo île la princesa de 
Falsburg y incontidente de la reina-madre. " 
2 Négociations de Rome, t. 33, f. 216, aux archives du royaume. 






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— 506 — 

catholique, presque toujours vaincue depuis que la Suède 
avait mis dans la balance son épée à côté de celle des 
princes protestants , avait vu par cette victoire renaître 
son ancienne prééminence , à un degré d'autant plus 
élevé que le désarroi de ses adversaires était plus com- 
plet. Il devenait évident que si les Suédois se décidaient 
à quitter la partie, leurs alliés, éparpillés par groupes, 
isolés dans toute l'Allemagne et ruinés par cette longue 
guerre , ne pourraient plus continuer la lutte , et que 
tout l'effort de la maison d'Autriche allait tomber sur 
la France qui , jusqu'au dernier moment , les avait 
soutenus de ses subsides. 

Cette éventualité s'était présentée avec une clarté 
incomparable aux jeux du cardinal de Richelieu. Il 
comprit tout de suite que la ligue protestante allait se 
débander s'il ne la soutenait d'une manière plus efficace ; 
que les villes impériales allaient s'en séparer et la Saxe 
se rallier à l'empereur ; que la France s'était trop 
compromise pour que son inaction ne fût pas consi- 
dérée comme un aveu de faiblesse et d'impuissance et 
qu'en ne se déclarant pas aussitôt pour les vaincus de 
Nordlingen , elle allait se trouver bientôt sans alliés , 
seule à supporter l'effort du vainqueur. Aussi résolut-il 
d'éviter cette faute et , sans perte de temps , dès le 
I e1 ' novembre 1634, signa-t-il avec les envoyés de Suède 
et des princes et Etats confédérés de l'Allemagne protes- 
tante, un nouveau traité par lequel la France promettait 
cle se déclarer ouvertement contre la maison d'Autriche 
aussitôt que les événements lui fourniraient une occasion 
de rupture *. 



1 Mémoires de Richelieu , t. 9 , p. 178. 



507 — 



Les occasions no devaient pas manquer. Telle lui 
d'abord la prise de Philisbourg, remise, jadis par l'électeur 
de Trêves entre les mains des Français et que le comte 
Galas enleva pendant la nuit du 23 au 24 janvier 1035 
en profitant de la congélation de l'eau des fossés de la 
place et de la faiblesse de la garnison franco-allemande 
qui la défendait ; telle fut encore la surprise de Spire 
ou Jean de Weert entra au commencement de février el 
(pie le maréchal de Brézé ne parvint à reprendre que 
le 21 mars suivant. Mais le coup de main le plus hardi 
et le plus important , par la nature du gage qu'il mit au 
pouvoir des Espagnols et parce qu'il devint le prétexte 
de la guerre, fut la prise de Trêves. 

L'archevêque, prince ecclésiastique de l'électorat dont 
cette ville était la capitale, s'était , comme nous l'avons 
dit, mis sous la protection de la France en dépit de sa 
qualité do prince de l'empire et des sympathies de son 
peuple et de son chapitre pour l'Espagne. Le maréchal 
d'Estrées , après un siège de quelques jours, s'était 
emparé' do Trêves on 1632, pendant la triste campagne 
de Gaston d'Orléans et au moment de la chute de 
Maestrich.1 , et depuis lors la France y entretenait une 
assez, forte garnison. M 1 ' de BllSSy-Lametz en (''lait le 
gouverneur. 

Non content d'avoir fait de son électoral une province 
presque française , l'archevêque voulut encore recon- 
naître la protection dont Richelieu l'avait couvert eu 
lui offrant la coadjuterie de son archevêché. Autant 
valait renoncer a son rang de prince de l'empire pour 
reconnaître la souveraineté de la France ; et comme son 
électoral s'étendait tout le long de la Moselle jusqu'au 
Rhin , que Coblentz et la citadelle d'Ehrenbrestein lui 









— 508 — 



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appartenaient , c'étaient , dans un temps peu éloigne , 
les limites du Rhin qui devenaient les frontières orien- 
tales de la France , «ar la Lorraine était conquise et 
l'Alsace réclamait une protection qu'on était trop inté- 
ressé à lui accorder pour qu'elle lui fit longtemps défaut. 
Mais la maison d'Autriche ne l'entendait pas ainsi , 
et l'ambassadeur d'Espagne prés du S'-Siége s'était si 
formellement opposé à ce que Richelieu tut agréé en 
qualité de coadjuteur de l'archevêque de Trêves , que le 
pape n'avait osé passer outre. La ruine de l'électeur 
avait alors été décidée dans les conseils de l'empire , 
et les expéditions de Philisbourg et de Spire en avaient 
été les préliminaires. 

Pendant que le maréchal de Brézé était occupé à 
assiéger cette dernière ville , le comte d'Emden , gou- 
verneur du Luxembourg, après avoir été prendre à 
Bruxelles les ordres du cardinal-infant , réunit le 
18 mars toute la cavalerie disséminée dans son gou- 
vernement , sous le prétexte hautement avoué de s'op- 
poser à une incursion des Suédois qui semblaient, du 
Palatinat, vouloir opérer sur la Moselle. Le 22 mars 
il rassembla de même toutes les troupes d'infanterie ; 
le rendez-vous fut pris à Eehternach, et, le 25 au soir,' 
ia petite armée passa la Sure sur le pont de Wasserbilich' 
Pendant la journée, des partis de cavalerie, disséminés 
sur toutes les routes aboutissant à Trêves, avaient arrêté 
les voyageurs se rendant en cette ville et qui auraient 
pu y donner l'alarme en faisant connaître la présence 
de troupes espagnoles dans les environs. Quand la nui( 
fut venue , 800 hommes d'infanterie , cachés dans cinq a 
six grandes barques préparées à cet effet et paraissant 
chargées de foin . descendirent lentement la Moselle 



— 509 — 



sous la conduite de mariniers luxembourgeois. A trois 
heures du matin cette petite flottille arrivait sous le 
vieux pont de Trêves et bientôt après en face d'une 
porte nommée Kranen , où abordaient habituellement 
les bateaux. Pendant que les mariniers expliquaient à 
la sentinelle leur arrivée à cette heure inaccoutumée 
par la nécessité de soustraire aux vues de l'ennemi 
leur chargement destiné au ravitaillement de la ville , 
quelques soldats , à la faveur de l'obscurité , faisaient 
jouer un pétard qui leur ouvrait la porte. L'explosion 
réveilla la garde qui courut en armes, et l'alarme 
fut aussitôt donnée. Mais les troupes du comte d'Emden 
étaient les plus nombreuses : arrêtées quelques instants 
par la herse qui avait été baissée el par une barricade 
intérieure assez difficile à emporter, elles furent bientôt 
secourues par la cavalerie entrée par la porte du Pont 
que quelques vieux soldats , en se glissant le long des 
remparts, étaient allés détruire à coups de hache. Pris 
entre deux feux, les Français de la garnison , surpris 
el ignorant le nombre de leurs ennemis, lâchèrent pied , 
ei le combat jusqu'à huit heures du matin dégénéra en 
un véritable massacre. Des 1500 hommes qui défendaient 
la place, 600 environ furent faits prisonniers ; les autres 
perdirent la vie , à l'exception d'un petit nombre qui 
parvint à s'échapper en se laissant glisser au moyen 
de cordes dans les fossés en dehors des remparts. Le 
fils de Bussy-Lametz qui , en l'absence de son père 
parti pour Coblentz , commandait les troupes , et les 
principaux officiers de la garnison lurent au nombre 
des prisonniers. Mais la capture la plus importante 
fut celle du prince-électeur, arrêté dans son palais, el 
qui fut aussitôt envoyé sous bonne escorte à Bruxelles, 



1 
























1 


1 






B 







— 510 — 

en même temps qu'une vingtaine de drapeaux et de 
fanions des régiments français. 

Après le combat on donna quelques heures au pillage : 
le palais épiscopal, les maisons occupées par les Fran- 
çais, soldats et marchands, qui habitaient Trêves, celles 
des Juifs et des ministres de l'électeur furent livrées 
aux vainqueurs qui s'emparèrent de tout ce qu'eux et 
leurs chevaux purent porter. 

Les Trévirois en général manifestèrent hautement 
leur joie de ce qu'ils appelaient leur délivrance , et ils 
célébrèrent doublement ce jour qui , selon l'usage du 
pays , était le premier de l'année comptée à partir de 
la fête de l'Incarnation L 

Il serait puéril de supposer qu'en allant attaquer ainsi 
chez lui un prince placé sous le protectorat de la France 
et dont les villes fortes avaient reçu des garnisons et 
des gouverneurs français , la maison d'Autriche n'avait 
pas conscience de la gravité d'une telle provocation et 
pouvait supposer que Louis XIII laisserait écraser ses 
alliés sans protester autrement que par des plaintes et 
des objurgations. On n'ignorait nullement à Vienne , 
non plus qu'à Madrid et à Bruxelles , que le 8 février 
le roi de France avait signé avec les Provinces-Unies 
un traité offensif et défensif dont les conditions n'étaient 
peut-être pas encore bien connues , mais dont le but 
n'était pas douteux. La guerre était imminente , tout 
taisait supposer qu'elle éclaterait dans les Pays-Bas , 



1 Relation de ta surprise de la ville de Trêves , 'par la direction de 
Monsieur le comte d'Emden . gouverneur du duché et pays de Luxem- 
bourg. Arrivé le 26 de mars 1635 , sur les trois heures du matin. Escrite 
de Luxembourg le dernier dudict mois. — A Douay, de l'imprimerie de 
la yefve Marc Wyon, à l'enseigne du Phœnix. — 1635. 






k*ï». 



— 511 — 

et la maison d'Autriche , informée que Richelieu avait 
voulu entraîner l'archevêque de Cologne 1 et le duc de 
Neubourg 2 dans son alliance , comprenant que son 
dessein était d'intercepter toute communication entre 
l'Allemagne et la Belgique en fermant partout les pas- 
sages du Rhin , voulait , en occupant l'éle'ctorat de 
Trêves , s'assurer la possibilité de toujours diriger sur 
les Flandres les secours rendus nécessaires par les 
événements, sans avoir à subir des détours et des pertes 
do temps si fatals à la guerre. De là ces expéditions 
exécutées, contrairement aux habitudes de l'époque, en 
plein hiver, avec autant de hardiesse que d'habileté ; 
elles assurèrent en définitive le succès de la campagne 
qui allait s'ouvrir. 

Si le traité entre la France et la Hollande était conclu, 
les deux contractants ne s'étaient toutefois pas encore 
mis d'accord sur le plan de campagne à adopter. La 
Belgique, sans frontières naturelles, était à cette époque 
détendue par une ceinture de places fortes , la plupart 
d'une médiocre importance il est vrai, niais que les 
armées n'avaient pas encore appris à mépriser et dont 
le siège, le [dus ordinairement, absorbail une grande 
partie du temps destiné' aux opérations militaires d'une 
campagne. Du côté de la Franco cette ceinture «Hait 
intacte et s'étendait sur plusieurs rangs de profondeur 
de Dunkerque a Luxembourg; entre cette dernière 
place ei celles situées sur les liords delà Meuse, elle 



1 Mémoires de Richelieu . t. IX , p. 218. 

- 5 février 1635. — Relation de la négociation du cardinal-infant 
avec le duc de Neubourg, Correspondance du cardinal-infant <■( de 
Philippe IV. t. III . t. 92. 



— 512 — 






présentait cependant une trouée assez importante , dont 
la neutralité de certaines enclaves , appartenant à la 
principauté de Liège, n'assurait que très-incomplétement 
la fermeture. Au nord , les succès constants des der- 
nières campagnes du prince d'Orange avaient rompu 
en plus d'un endroit la barrière de forteresses élevée 
par l'Espagne contre ceux qu'elle continuait à nommer 
les rebelles , et la chute de Bois-le-Duc , de Venloo , 
de Ruremonde et de Maastricht y avaient fait une brèche 
ouverte à l'invasion. La frontière orientale qui touchait 
au Pays de Liège était à peu près sans défense , et 
deux armées , l'une venant do la France par le Luxem- 
bourg, l'autre du Nord par la brèche que nous indiquons, 
pouvaient faire leur jonction aux environs de Namur 
sans presque rencontrer d'obstacles matériels ; de là 
elles pouvaient réunies pénétrer au cœur du pays et 
apparaître bientôt sous les murs de la capitale si Tirle- 
mont et Louvain ne parvenaient pas à les arrêter dans 
leur marche , ou bien se ruer sur les forces qui leur 
seraient opposées et les obliger à accepter la bataille dans 
des conditions presque certaines d'infériorité numérique. 
Un autre mode de jonction des deux armées était 
encore de les diriger le long du littoral , l'une partant 
de Calais , l'autre de l'Ecluse , pour se rencontrer dans 
les environs de Dixmude. C'était la voie la plus courte , 
mais elle était semée d'obstacles : de grandes et popu- 
leuses cités; Lille, Tournai, Ypres, Bruges se trouvaient 
sur le passage ou sur les flancs des armées alliées et , 
grâce aux nombreux cours d'eau et aux canaux qui cou- 
vraient le pays comme d'un réseau, l'armée espagnole 
pouvait leur tenir tête longtemps sans être obligée 
d'accepter la bataille. 






— 513 — 

Richelieu qui , depuis le siège de la Rochelle , aimait 
à se persuader qu'il avait en lui le génie de la guerre , 
avait élaboré ces deux plans stratégiques et envoyé le 
baron de Charnacé à La Haye pour les discuter avec 
le prince d'Orange. L'ambassadeur avait mission d'in- 
sister particulièrement sur le premier qui paraissait le 
plus sûr ; en cas d'adoption , pour le mettre à exécution, 
l'armée royale devait se trouver réunie vers le 15 avril 
sur les frontières delà Champagne L 

Avant de déclarer la guerre , le cardinal-duc voulut 
toutefoisau cardinal de Riche- 
lieu. On jugea même bientôt la capitale des Pays-Bas 
trop peu sûre pour Marie de Médicis, et le 1 er juin elle 
alla reprendre à l'abbaye S'-Michel à Anvers l'appar- 
tement que, plusieurs fois déjà, elle avait occupé. 

Il ne semble pas que la duchesse d'Orléans l'y ait 
suivie. Le péril était cependant le même pour elle, car 
dans les instructions remises par le roi de France aux 
deux maréchaux on lisait : « Si par hazard il arrivait 
» que , dans la prise de quelque place , la reine-mère 
» du roi et la princesse Marguerite de Lorraine tom- 
» bassent entre les mains de Sa Majesté et des sieurs 
» des Etats-Généraux, le roi désire que l'on rende à 
» la reine sa mère tous les honneurs et bons traitemens 
» dus à sa qualité, et que, pour la princesse Marguerite, 
y, elle soit gardée en telle sorte que l'on puisse répondre 
» de sa personne , lui rendant néanmoins toutes les 
* civilités requises à une princesse de sa naissance. 
» En tel cas , lesdits sieurs maréchaux feront soigneu- 
» sèment garder ceux qui auront été pris auprès de 
» la reine , sçauront ses volontés pour les faire savoir 
» au roi, et cependant auront l'œil qu'elle ne puisse 
» recevoir ni exécuter aucune résolution qui ne soit 
» contraire au service de Sa Majesté l . » 

Cette conjecture ne devait pas se réaliser et, dans 






1 Du Bouchkt , Preuves de l'histoire de Coligny, p. 74 ; cité par la 
présidente d'Arconville dans son histoire de Marie de Médicis. 






523 



tout le cours de la campagne , ni la reine , ni Madame , 
ni les siens ne se trouvèrent en péril. Nous en exceptons 
toutefois le père Chanteloube. Un Français , du nom 
de La Bernardière , le maître de ce petit René que nous 
avons vu condamné par la justice du cardinal, désireux 
de rentrer en France sans avoir à craindre les poursuites 
que les correspondances saisies sur son valet pouvaient 
légitimer , avait imaginé d'enlever le prêtre oratorien 
et de le livrer à Richelieu , qui ne pouvait que payer 
très-cher un semblable service. Ce projet fut éventé et 
La Bernardière arrêté ; mais sa captivité fut de peu 
de durée : au bout de quelques jours il fut mis en liberté 
par ordre du cardinal-infant, fort peu édifié, scmble-t-il, 
à cette époque sur le compte de Chanteloube , et qui 
ne parût pas considérer comme bien criminels les com- 
plots dont il pouvait être la victime l . 



1 Le cardinal -infant au conseil d'État. — De Goch, le 1(5'- d'aoust 1635. 
Très-chiers et bons amis. Nous youfl faisons ceste pour vous dire et 
encharger que, si le S r de la Bernardière ne se trouve chargé d'autres 
excès que d'avoir comploté l'enlèvement du père Chanteloupe, vous lui 
fassiez ouvrir les prisons pour s'en retourner en France. A tout etc. 
— (Audience 675.) 



1 









CHAPITRE XXIII 



Position difficile de l'armée française après la bataille d'Avilis. — Jonction des armées alliées près 
de Maestricht. — Armée du cardinal-infant. — De Tirlemont il se relire derrière Louvaiu. — 
Invasion de la Belgique. - Sac de Tirlemont. - Siège de Louvain. - Belle défense des 
habitants. — Piccolomini rejoint avec ses troupes l'armée du cardinal-infant. — Retraite des 
alliés. — ils sont poursuivis jusqu'à Rurcmonde. — Prise du fort de Sclienk. — Activité du 
prince d'Orange. — Dévastations sur les frontières de Picardie. — Marie de Médicis à Anvers. 
— Elle veut jouer le rôle de médiatrice entre les belligérants. — Elle envoie l'abbé Fabroni a 
Rome. - Ses lettres au pape. - Elle écrit à Louis XIII par l'intermédiaire de l'internonce 
Julio Mazarini. - Duplicité de celui-ci. — Réponse du roi. — Clausel et le duc de Rohan. — 
Colère de la reine. — Tentatnes de médiation d'Urbain VIII. — Négociations secrètes entre 
le cardinal-iufant et le prince d'Orange. — Elles échouent. 

L'armée française , par suite du retard inconcevable 
de l'armée des Provinces-Unies à la rejoindre , s'était 
trouvée dans une position assez difficile au lendemain 
de la facile victoire d'Avins. Assurer la subsistance des 
troupes était à cette époque , bien plus encore que de 
nos jours , le problème le plus ardu de l'administration 
militaire. Le Luxembourg-, pauvre et aride, n'avait 
offert que peu de ressources à l'armée d'invasion , et 
les approvisionnements qu'elle avait amenés avec elle 
étaient épuisés L Si le prince d'Orange s'était trouvé 
au rendez-vous convenu , il eût été facile de traverser 
la Meuse et de pénétrer dans les riches plaines de la 
Hesbaye où n'auraient manqué ni les vivres ni les 
fourrages ; mais l'armée française , dépourvue d'ailleurs 



1 « Nous n'avions rien de quoi manger 
Mémoires, t. 8 , p. 317. 



» dit Richelieu dans ses 



— 525 - 

de l'équipage de pont qui lui eût été indispensable, 
n'était pas assez nombreuse pour se hasarder à effectuer 
le passage du fleuve , en présence de l'armée du car- 
dinal-infant évaluée à 12,000 fantassins et 7000 che- 
vaux. Les magistrats de Liège qui, assurés de la 
protection du prince Thomas , avaient voulu d'abord 
protester contre la violation du territoire de leur pays , 
après la victoire d'Avins s'offrirent à fournir les deux 
maréchaux des vivres dont ils pouvaient avoir besoin l ; 
grâce à ce concours , plus forcé que volontaire , ceux-ci 
purent arriver sans trop de misères aux environs de 
Maestricht avec leurs troupes , fortes ce moment de 
23,000 fantassins et 4200 chevaux 2. 

En apprenant le résultat de la bataille d'Avins , le 
prince Frédéric-Henri de Nassau avait quitté Nimègue, 
où il se trouvait avec son armée. Le 30 mai il opéra sa 
jonction à Meersen avec 17,000 fantassins et 5000 che- 
vaux 3 , et prit le commandement en chef des deux 
armées coalisées. Il était à supposer qu'il prendrait ses 
mesures pour faire vivre ses troupes sans distinction 
de drapeaux ; en effet , avant de se mettre en route . 
il leur fit distribuer à toutes également du pain confec- 
tionné avec les farines qu'il avait fait réunir en quantités 
considérables à Maestricht. Le 1 er juin les deux armées 
traversèrent la Meuse sur un pont construit un peu 
en amont de cette ville , pendant que l'artillerie et les 



1 On lit dans le Registre aux recès de la magistrature (1G34- 1636) 
que le 24 mai les trois États du pays de Liège envoient aux maréchaux 
de Chastillon et de Brézé 18 poinsons de vin do baulrae (f. 125 v"). 
(Bibl. de l'université de Liège.) 

2 Mémoires de Richelieu, t. 8, p. 321. 

3 Mémoires de Fréderic-IIenri iie Nassau, p. 1*5 à 197, éd. de 1733. 



m 







526 — 



m 









bagages suivaient la route qui passait dans ses murs , 
et elles se mirent en marche vers Tirlemont où l'on 
disait le cardinal-infant prêt à leur disputer le passage. 
En effet , don Fernando , que venaient de rejoindre 
quelques troupes allemandes sous le commandement 
d'Augustin Spinola, avait choisi cette ville pour quartier 
général. Au commencement de juin , indépendamment 
de la petite armée que le prince Thomas reformait à 
Namur , des onze compagnies d'ordonnance qui avaient 
été convoquées * et des milices communales et provin- 
ciales qui , sous le nom à'élus , devaient se monter à 
22,250 hommes 2 , il avait autour de lui 16,000 hommes 
et 6000 chevaux. C'était peu , et il eût été souveraine- 



■ 






1 Ces compagnies étaient celles des comtes d'Hochstraet, qui se levait 
à Arras , de Bucquoy à Cambrai , Van den Bergh à Valenciennes , 
de Solre à Soignies , de Boussu à Alost . d'Issenghien à Gand , de 
Grimberg à Termonde , de S'-Aldegonde à Nivelles , de M r de Varem- 
bon à Malines , du prince de Robecq à Marville et du prince de Ligne 
à Cassel. (Audience 674.) 

Le plat pays de Brabant devait fournir 2000 élus. 
Le quartier de Louvain et Tirlemont 650 



Anvers 


1000 


Le pays de Waes 


7000 


» de Termonde 


2000 


La ville de Gand 


1200 . 


» de Bruges 


700 . 


•> de Courtrai 


200 . 


» de Bruxelles 


800 . 


La province de Hainaut 


1200 . 


La ville de Mous 


500 • 


» de Valenciennes 


500 . 


d'Ath 


300 » 


La province dArtois 


1200 » 


La ville d'Arras 


500 .. 


La châtellenie de Lille 


1000 » 


La ville de Lille 


1000 -. 


» de Tournai 


500 » 



(M.) 






— 527 — 

ment imprudent de les exposer en pleine campagne à 
une armée plus forte du double, alors surtout qu'il avait 
tout lieu d'espérer un secours prochain assez considérable 
de troupes allemandes. A la première nouvelle de la 
marche en avant des armées alliées , il se retira derrière 
Louvain , ne laissant dans Tirlemont qu'une faible gar- 
nison sous le commandement de Martin de Los Arcos , 
et ordonna itérativement de faire transporter dans les 
places fortes tous les grains et tous les vivres qui 
pouvaient se trouver dans les campagnes , pour faire 
autant cpie possible le vide devant les ennemis l . 

Bien que tardives , ces mesures eurent le temps de 
s'exécuter grâce à la lenteur extrême des alliés , qui 
mirent 6 jours à parcourir les 10 lieues environ qui 
séparent Maestricht de Tirlemont. En arrivant devant 
cette ville , ils se préparèrent à l'assiéger afin de s'em- 
parer des provisions de blés qui y étaient renfermées. 
Pourvue d'une faible garnison , la place , dont les mu- 
railles étaient à demi-ruinées, n'avait qu'un armement des 
plus incomplets ; le gouverneur ayant toutefois refusé 
de capituler , le prince d'Orange s'en approcha le au 
matin avec 8000 hommes de pied , moitié Français , 



1 Le cardinal-infant au conseil d'État. 24 mai 1635. — « ...Comme 
nous scavons que les armées françaises ne peuvent longtemps subsister 
en campagne avec incommodité et particulièrement de vivres , nous 
vous ordonnons très-sérieusement par toutes voyes aceoustumées et 
aultres que vous trouverez plus à propos d'ordonner et procurer promp- 
tement que tous les grains et vivres estant au plat pays , en quelque 
lieu que ce soit , se transportent sans aucun délai dans les villes les 
plus proches et que vous avisiez au surplus aux moyens d'empêcher 
la subsistance des troupes ennemies dedans le pays... (Audience 674.) 
Il y a une autre lettre, datée de Tirlemont 5 juin, renouvelant ces 
ordres. (Conseil d'État, carton 446.) 



Mi 









— 528 — 

moitié Hollandais , et quelques canons. Après quelques 
salves d'artillerie il lança ses troupes à l'assaut : elles 
escaladèrent d'abord une ancienne muraille d'enceinte 
abandonnée par les défenseurs , et coururent se loger 
dans quelques maisons et abbayes situées devant les 
portes de la ville et que les assiégés , un instant, firent 
mine de défendre. Il n'y eut pas d'autre résistance , et 
Martin de Los Arcos ayant demandé à entrer en com- 
position , fut mis en rapport avec le prince d'Orange. 
Mais pendant les négociations , des soldats , profitant du 
manque de surveillance de la garnison, passèrent un fossé, 
escaladèrent le rempart et allèrent rompre les portes 
de la ville : aussitôt les 8000 hommes s'y précipitèrent 
et se mirent à piller. Vers le soir, les officiers parvinrent 
à faire rentrer leurs troupes clans leurs quartiers : 
jusqu'alors les églises et les monastères avaient été 
épargnés ; mais le lendemain, les régiments qui n'avaient 
pas pris part au pillage voulurent avoir leur tour , et 
le sac recommença avec une brutalité inouïe et une 
barbarie effroyable. En peu d'heures Tirlemont fut 
pillé de fond en comble , saccagé , détruit ; les églises 
et les couvents dévastés et brûlés , les religieuses livrées 
à la brutalité du soldat , les vases sacrés souillés et 
profanés , et on remarqua que les Français catholiques 
se firent honneur de ne pas y mettre plus de ména- 
gements que leurs alliés hérétiques. La rage de destruction 
fut si folle et si aveugle que les approvisionnements 
considérables, but principal de l'attaque , furent entière- 
ment détruits sans profit pour personne : l'indiscipline 
du soldat , si fatale à Tirlemont , le devenait également 
à l'armée alliée et allait lui coûter cher, car la disette 
commençait encore une fois à se faire sentir. 



- 529 — 

Mais le sac de Tirlemont eut un autre résultat encore : 
bien loin de terrifier le pays, il y alluma un désir immo- 
déré de vengeance ; les profanations accomplies dans les 
églises excitèrent le fanatisme, et de nationale qu'elle était 
la guerre devint religieuse. Ce n'était plus seulement 
contre des Français et des Hollandais qu'on se préparait 
à combattre , mais contre des hérétiques , et l'appui que 
le cardinal de Richelieu prétait à la ligue protestante 
et à la Hollande calviniste , le choix qu'il avait fait de 
trois généraux huguenots , les maréchaux de Châtillon 
et de la Force et le duc de Rohan , pour les mettre à 
la tête des armées françaises , était représenté comme 
une marque évidente de son dessein de détruire le 
catholicisme. Aussi « La déclaration du roy sur Tou- 
» verture de la guerre contre le roy d'Espagne , x » 
datée du 6 juin , eût-elle beau promettre protection au 
peuple des Pays-Bas et conservation des « franchises , 
» authoritez , droits , libertez et prérogatives dont tous 
7, les prélats et ecclésiastiques, soit corps, communautez 
r, ou particuliers , jouissent ; » eût-elle beau assurer 
qu'il avait été arrêté et convenu avec les États-Généraux 
des Provinces-Unies que si les habitants , lors de 
l'entrée des armées alliées dans leur pays , « en faisaient 
r, retirer les Espagnols et leurs adhérens, » — les Pays- 
Bas demeureraient joints et unis , — « en un corps 
» d'Estat libre avec tous droits de souveraineté , sans 
» qu'il y puisse estre fait aucun changement pour ce 
» qui est de la religion catholique , apostolique et ro- 

i Vérifiée en Parlement le 18 juin 1035. — A La Haye , par la vefve 
et les héritiers de Hillebrant Jacobzzz. de Wouw, imprimeur ordinaire 
des haults et puissants seigneurs les Bstats -Généraux des Provinces- 
Unies du Pais Bas. 1635. — Suivant la copie imprimée à Paris. 

34 









■ 




— 530 



m 



m 

■k 



■ 



» maine ; » personne ne se laissa leurrer par ces pro- 
messes intéressées qui jamais n'auraient été tenues , 
car le traité conclu avec la Hollande spécifiait le partage 
des Pays-Bas au profit des deux contractants. 

Le cardinal-infant avait établi ses troupes le long de 
la Dyle pour en défendre tous les points où pouvait 
s'effectuer le passage à gué. N'ayant pu toutefois réussir 
à empêcher les ennemis de traverser cette rivière , il 
se retira de nouveau derrière le canal de Willebroeck , 
entre Bruxelles etVilvorde, après avoirj été 3000 hommes, 
sous le commandement du comte de Grobendonck , dans 
la ville de Louvain, et 1500 sous le marquis de Lede 
dans Malines (20juin). Les alliés, après avoir poussé une 
pointe jusqu'à deux lieues de Bruxelles et être restés 
trois jours en présence de l'armée du cardinal-infant , 
se décidèrent à rétrograder vers Louvain et le 24 s'éta- 
blirent sous les murs de cette ville décidés à en faire 
le siège. Le maréchal de Châtillon prit pour quartier- 
général le monastère de Ter Bank , le prince d'Orange 
et le maréchal de Brézé le couvent de Bethléem L 
^ C'était malgré l'opposition du prince d'Orange que le 
siège de Louvain avait été résolu. Frédéric-Henri voulait 
que tous les efforts des deux armées fussent dirigés sur 
les forces du cardinal-infant , persuadé que le pays ne 
ferait pas longue résistance après la défaite du prince ; 
mais bas généraux français , sous prétexte que les mala- 
dies décimaient les rangs de leurs soldats et qu'ils 
avaient trop à souffrir du défaut de vivres, se refusèrent 



1 Relation concernant ce qu'il s'est passé tant en l'armée de nostre 
sérénissime prince- cardinal qu'en celle des ennemis auprès de Louvain. 
M.D.CXXXV. — Petit in 4° de 8 feuillets sans pagination. 



— 531 — 

à poursuivre les opérations militaires avant de s'être 
emparé d'une place qui leur offrirait par elle-même des 
ressources considérables et leur permettrait de l'aire 
venir facilement de Liège et de Maestriclit tout ce cpii 
leur était nécessaire pour se ravitailler. Le prince leur 
proposa en vain de partager avec eux les vivres dont 
il disposait, il dut céder devant leur refus persistant. 

Ce n'était pas la première fois que la division éclatait 
entre les généraux alliés : il existait trop de motifs de 
mécontentement entre eux pour qu'il en fût autrement. 
La cause première du retard de l'armée des Provinces- 
Unies à se réunir avec l'armée française était moins 
« les diverses difficultés qui se rencontrent souvent au 
» gouvernement des républiques l , » que le manque de 
confiance des Hollandais aux promesses du cardinal 2 ; 
il n'avait fallu rien moins que la victoire des Avins poul- 
ies décider à se mettre en mouvement. Aussitôt leur 
jonction opérée, de vives discussions s'étaient élevées 
entre Châtillon et le prince d'Orange au sujet du com- 
mandement en chef des deux armées , le maréchal pré- 
tendant conserver son indépendance , et il n'avait fallu 
rien moins que l'influence toute puissante du baron de 
Charnacé, qui représentait au quartier-général de l'armée 
française la pensée du cardinal de Richelieu , pour 
décider Châtillon à se soumettre à l'article du traité 
d'alliance accordant au prince le titre de généralissime 3 . 
Fiers de leur premier succès dans le Luxembourg , les 



1 Mémoires de Fréderic-Hknri , p. 1S4. 

2 De La Haye, le 15 de mai 1635. « ...Lo que li.i retardado la partida 
del principe de Oranje ha sido la desconfiança de Francia y que loa 
Hollandes no han querido proveer deniro... >• (Audience 674.) 

3 Mémoires de Richelieu , t. 8 , p. 321. 












532 



I 



tx. 



Français supportaient impatiemment à côté d'eux ces 
alliés avec lesquels il leur faudrait partager la gloire 
de la campagne ; ils ne voulaient rien leur devoir , pas 
même les vivres qu'on leur offrait d'une façon si bien- 
veillante. Orgueil bien mal placé et qui allait devenir 
la cause de leurs revers. 

Louvain , quoique mal préparé pour un siège , avait 
vu sans témoigner aucune crainte les ennemis s'établir 
devant ses murs. Les bourgeois de la vieille cité bra- 
bançonne étaient venus se ranger en armes sur les 
remparts , auprès des soldats laissés pour leur défense ; 
les étudiants de l'université, ayant quelques-uns de leurs 
professeurs à leur tête , avaient pris résolument le mous- 
quet , et les moines , auxquels leur caractère sacré inter- 
disait de verser le sang , avaient saisi la pioche et 
travaillaient aux fortifications avec tout ce qui restait 
de valide dans la population. Dès que les assiégeants 
s'étaient montrés , l'artillerie les avait reçus à coups de 
canon pour les obliger à passer par les lentes opérations 
d'un siège, et la nuit des sorties multipliées étaient 
faites pour inquiéter les travaux d'approche , que les 
Hollandais poursuivaient avec leur habileté ordinaire vers 
l'une clés tours des anciens remparts nommée Kostver- 
loren. Il est probable néanmoins que le courage et le 
patriotisme des habitants n'auraient pas suffi à empêcher 
leurs vieilles murailles « à l'antique r, d'être renversées 
et leur ville emportée, si la disette et la maladie n'avaient 
conspiré pour eux. Le 3 juillet, le maréchal de Châtillon 
vint trouver le prince d'Orange pour l'informer que ses 
troupes , décimées par la faim , se refusaient à faire un 
plus long séjour dans ces parages , et le lendemain 
matin cette armée , si brillante un mois auparavant , 









533 



décampait à la hâte vers Aerschot , place qu'elle avait 
occupée en arrivant , et s'y arrêtait trois jours. 

C'est là que lui parvint la nouvelle de la jonction 
de l'armée du cardinal-infant avec un corps de troupes 
composé de 15,000 hommes , cuirassiers , dragons , 
Croates et fantassins, venus d'Allemagne sous les ordres 
de Piccolomini. Ce général avait passé le Rhin le 13 juin l 
à Philisburg , s'était emparé de Germersheim et , sans 
être arrêté sur son passage, avait marché droit sur 
Namur. 

Aussitôt son arrivée , le cardinal-infant prit l'offensive 
à son tour et se mit à la poursuite des alliés , qui avaient 
continué leur retraite par Diest et "Weert sur Ruremonde 
avec plus de rapidité qu'ils n'en avaient mise à entrer 
dans les Pays-Bas ; ils n'étaient pas arrivés dans cette 
dernière ville que les Croates de Piccolomini venaient 
semer la terreur dans leur arrière-garde et leur faire 
croire que toute l'armée espagnole se trouvait sur leurs 
talons. 

Heureusement pour eux la courte résistance de Diest , 
où le prince d'Orange avait laissé un millier d'hommes , 
retarda la poursuite et leur permit d'atteindre Rure- 
monde, où ils restèrent trois semaines à se refaire avant 
de se décider à rien entreprendre. Ils venaient de quitter 



i De Louvain, du 17 juin 1033. — ...Hier au soir arriva le lieutenant- 
colonel que S. A. le prince-cardinal avait despeché en Allemagne il y a 
environ 15 jours. Il a apporté lettres du comte Galas qui disent que 
les trouppes qu'il envoie à nostre secours commencèrent à passer le 
Rhin à Wollaf, dans le Rhingau , mercredy dernier le tresième du 
courant , qu'ils sont au nombre de 5000 cuirasses , 0000 Croates . 
2000 dragons et 8000 hommes de pied... — Nouvelles du camp du 
Ser™ prince-cardinal , touchant le secours d'Allemagne, etc. Jouxte 
la copie imprimée à Louvain. (Brochure de 4 pages.) 



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— 534 










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cette ville , où les vivres devenaient rares , pour se 
rapprocher de Venloo et voir s'il ne serait pas opportun 
de faire quelque tentative sur la ville de Gueldre , 
lorsque la nouvelle leur parvint le 28 juillet que ce 
jour même , à 2 heures du matin , le lieutenant-colonel 
Einholts , du régiment du comte d'Emden , à la tête de 
600 hommes , par un stratagème tout pareil à celui qui 
avait si bien réussi à Trêves, s'était emparé par surprise 
du fort de Schenk, au confluent du Wahal et du Rhin. 
La chute de cette place constituait un véritable péril 
pour les Provinces-Unies : elle pouvait favoriser l'in- 
vasion de la Betuwe et de la province de Frise , et 
permettre aux Espagnols de menacer Utrecht et même 
Amsterdam. Le prince d'Orange n'hésita pas un instant 
sur les mesures à prendre pour parer à ce danger que 
la présence de l'armée du cardinal-infant à Stefenswerth 
semblait rendre imminent. A minuit il partit lui-même 
avec 2000 hommes portés sur 300 chariots et, suivi 
de vingt compagnies de cavalerie sous les ordres du 
comte de Stirum , il arriva le lendemain assez à temps 
pour empêcher la nouvelle garnison du fort de se loger 
de l'autre côté du Rhin, où elle commençait à se fortifier, 
et pour occuper Tolhuys et le vieux Wahal afin de 
fermer à l'ennemi l'entrée de la Betuwe. L'armée qui 
le suivait de près vint s'établir aux environs de Nimègue. 
Les troupes françaises , qui ne comptaient plus que 
13,000 hommes de pied et 4000 chevaux , furent can- 
tonnées entre Emmeric et Reez dans le Hetter , pendant 
que les hollandaises , passant le Wahal , se logeaient : 
l'infanterie à Panderen, dans la Betuwe, à deux lieues du 
fort de Schenk, la cavalerie entre Rhinberg et Roeroort, 
le long du Rhin. 



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— 535 — 

Le cardinal-infant , après s'être saisi de Goch , place 
neutre, et avoir renforcé la garnison de Schenk , pensa 
sans doute avoir assez fait pour sa gloire puisque les 
Pays-Bas étaient sauvés de l'invasion ; et quoique son 
armée], forte de 25,000 de pied et 12,000 chevaux 1, 
fut de force à prendre l'offensive , après une halte de 
quelques jours entre Goch et Clèves elle alla se loger 
près d'Udem , où le marquis d'Aytona qui la commandait 
au nom du prince fut attaqué d'une maladie qui l'emporta 
en quelques jours. Le 15 septembre elle s'établit autour 
de Gennep , petite ville neutre du pays de Clèves , au 
confluent de la Neer et de la Meuse , et peu de jours 
après reprit la route des Pays-Bas pour rentrer dans 
ses garnisons , pendant que Piccolimini avec les troupes 
impériales s'établissait entre Juliers et Aix-la-Chapelle. 

Les seuls faits de guerre qui marquèrent la fin de 
cette campagne commencée avec tant d'éclat par les 
alliés et qui avortait si misérablement, furent les courses 
entreprises sur les frontières de la Picardie par le duc 
de Chaulnes et le prince d'Épinoy à la tête d'une dizaine 
de mille hommes. Le comte de Bucquoy avec quelques 
régiments de Croates fut envoyé pour les repousser. 
Les dévastations dont ces deux petites armées se ren- 
dirent coupables furent horribles, et le nom de Croate 
acquit, particulièrement dans ces parages, une triste 



i C'est la foi-ce attribuée par Richelieu à l'armée espagnole [Mémoires, 
t. 8, p. 333) ; dans l'instruction remise le 20 juillet par le cardinal- infant 
au comte de Fuensaldaiia allant demander des renforts au roi de 
Hongrie le prince n'accuse que 20,000 fantassins et 3000 cavaliers 
(Correspondance, t. IV, f. 54). Il est évident qu'il a intérêt à déguiser 
la vérité et que la cavalerie surtout devait être bien supérieure en 
nombre. 






— 536 



m 




notoriété. Ce fut par ces brigandages à main armée 
que se termina cette redoutable invasion sur laquelle 
le cardinal de Richelieu avait fondé tant de brillantes 
espérances et qui devait arrondir la France aux dépens 
des plus belles provinces des Pays-Bas. Bien combinée, 
cette campagne dut ses revers à ceux qui devaient 
l'exécuter : ils laissèrent s'introduire l'indiscipline dans 
leur armée en lui laissant prendre des habitudes de 
maraude et de pillage , rendues excusables par la misère 
du soldat mourant de faim au milieu du pays le plus 
peuplé et le plus fertile de l'Europe, par suite de 
l'absence de mesures prises pour assurer le ravitaille- 
ment. Les chefs oublièrent trop que pour vaincre il 
ne suffit pas d'avoir de bonnes troupes , il faut d'abord 
les faire vivre. 

Bien que , par l'importance de ses fortifications et par 
sa nombreuse garnison , la place d'Anvers fut à l'abri 
des entreprises des armées ennemies , qui n'auraient pu 
l'emporter qu'après un long siège succédant à la des- 
truction de l'armée en campagne, Marie de Médicis 
n'avait pas appris sans un véritable soulagement la 
retraite des alliés i. Son séjour dans cette ville avait 
favorisé le retour des accès de fièvre intermittente dont 
elle avait tant souffert deux ans auparavant à Gand ; 
mais cette fois le roi de France n'avait envoyé aucun 
de ses gentilshommes s'informer de la santé de la reine : 
la volonté du cardinal autant que l'état de guerre entre 



• Chanteloube au secrétaire d'État Délia Faille. D'Anvers, ce 14 juillet 
1635. - Monsieur, les nouvelles dont S. A. a faict donner part à S M 
par M' le comte d'Isambour de l'esloignement des ennemys , comme' 
elles luy ont esté fort agréables , me convient aussy à vous tesmoigner 
ma joye et mon sentiment... (Conseil d'État, carton 446.) 









u 



— 537 — 

les deux nations avaient rompu complètement les rela- 
tions entre la mère et le fils. Espérant les renouer 
peut-être à la faveur de la disgrâce que l'insuccès de 
la campagne de Flandre vaudrait sans doute au cardinal, 
la reine s'avisa à cette époque d'écrire à Louis XIII 
pour se proposer comme médiatrice entre les belli- 
gérants. Ayant appris que le souverain-pontife , dé- 
sireux de ramener la paix entre les princes chrétiens , 
avait envoyé à cet effet à la cour de France , en qualité 
de nonce , Julio Mazarini , elle imagina de se servir de 
l'intermédiaire de ce diplomate pour faire parvenir 
sa lettre à Louis XIII ; ne voulant pas toutefois en 
disposer sans l'autorisation du S l -Père , l'abbé Fabroni 
partit pour Rome chargé secrètement de la lui de- 
mander , mais avec la mission ostensible de provoquer 
la béatification de la vénérable mère Anne de S'-Bar- 
thélemi, religieuse carmélite, à l'intercession de laquelle 
la reine attribuait le rétablissement de sa santé. Dans sa 
lettre à Urbain VIII , telle qu'on la publia par la suite , 
Marie ne se livre â aucune de ses récriminations habi- 
tuelles contre le cardinal de Richelieu et , tout en con- 
damnant sa politique , elle ne prononce même pas son 
nom : il semble que son âme apaisée n'ait plus aucun 
souvenir du passé et que le désir de rendre la paix à la 
chrétienté soit le seul mobile auquel elle obéisse. Mais 
une autre lettre qui nous est parvenue, datée du 23 juillet 
(la première l'est du 15) , nous semble exprimer bien 
mieux que celle qu'on nous donne comme officielle ses 
véritables sentiments : « Le principal dessein que 
v le cardinal de Richelieu a eu dans la révolte, qu'il 
» tenait infaillible, des Païs-Bas, a esté de nous perdre, 
- y disait-elle ; ce qui fust arrivé si Dieu ne nous eust 






I 



538 — 



» préservé de ce péril en favorisant les armes du roy 

» d'Espagne , nostre beau-fils , sous le commandement 

» de nostre neveu l'infant-cardinal qui , s'estant porté 

« avec tout le courage et la résolution que l'on se 

r, pouvoit promettre d'un prince si généreux, a forcé 

» ceste armée victorieuse de cinquante mil hommes à 

» se retirer des portes de Bruxelles , et dans sa retraite 

y, ayant assiégé Louvain , l'a aussi contraincte de lever 

» le siège , tellement qu'elle est maintenant réduite cà 

■n un si petit nombre qu'il est impossible qu'elle puisse 

» sortir seurement de ce pays que par mer. Ce succès 

» si éloigné des attentes du cardinal de Richelieu , nous 

r donne lieu de respirer. Et nous pouvons asseurer à 

» Vostre Sainteté que nonobstant toutes ces persécutions 

» que nous avons souffertes jusques à cette heure, nous 

» n'avons point diminué l'affection que nous avons pour 

» le roy, nostre très-honoré S 1 ' et fils. Car la connois- 

» sauce que nous avons du fond de son âme nous fait 

v croyre que , si l'on ne luy déguisoit point Testât des 

« affaires , il eust plustost consenti à sa mort qu'à une 

» guerre si injuste et qui est au détriment de la 

r, religion 1. » 

La cour de Rome se montra peu empressée de ré- 
pondre au désir de la reine-mère ; l'arrivée de l'abbé 
Fabroni et le titre de ministre-résident qu'il avait pris 
et que le pape avait en quelque sorte reconnu en le 
recevant officiellement au Vatican , avait indisposé le 
comte de Noailles , ambassadeur de France , ainsi que 



1 Marie de Médieis au pape Urbain VIII. Escrit à Anvers, le 23 e juil- 
let 1635. — De la collection de M. Hagemans , publiée dans les Annales 
de l'Académie d'archéologie de Belgique, année 1857, p. 360. 



— 539 — 

le cardinal de Lyon , frère de Richelieu , arrivé à Rome 
depuis le mois de mars précédent à l'effet de poursuivre 
la nullité du mariage du duc d'Orléans. Autoriser Maza- 
rini à favoriser une correspondance cpie l'on savait 
désagréable au tout-puissant ministre français, c'était 
risquer d'augmenter son mécontentement. Aussi Marie 
de Médicis , après avoir attendu deux mois une réponse 
qui n'arrivait pas , résolut-elle de s'en passer , et le 
15 septembre , par un palefrenier de ses écuries , elle 
transmit directement à l'internonce la lettre qu'elle le 
chargeait de remettre au roi. Quinze jours plus tard , 
n'en recevant pas de nouvelles et craignant que son 
envoyé n'eût été arrêté , elle lui en adressa un duplicata 
qui lui parvint par la voie de Londivs. 

La lettre de la reine aurait dû , avec plus de raison , 
porter le titre de remontrance. « La guerre , écri- 
r, vait-elle à son fils l , n'est juste que lorsqu'elle est 
r, nécessaire : sa justice et sa nécessité ne sont fondées 
r> que sur la conservation et la défense , qui ne sont 
» légitimes par cette voye qu'au cas que les autres ne 
» soient pas suffisantes. C'est un mal qui n'est toléré 

- que pour en éviter un plus grand. Et quel mal estes- 
* vous contraint d'éviter ou quel profit pouvez-vous 
s espérer esgal à la perte de ce que vous exposez ! 
» Jusques icy vous estes l'arbitre de la paix et de la 

- guerre : dès lors que vous aurez quitté la qualité 
« de juge pour celle de partie , aucune des deux ne 
« dépendra plus de vous. Les forces, la conduite et les 
r, intérests de vos ennemis seroient balancez avec les 
y, vostres : la disproportion n'estant pas extrême , les 




1 Cette lettre porte la date de : Anvers, ce dernier d'aOUSt 1635. 



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■ 



— 540 — 

» succès n'en peuvent estre infaillibles ; et s'ils sont 
» incertains , comment pouvez-vous estre asseuré que 
« le mal qui doit choir de l'un des deux costez ne puisse 
» aussi bien tomber du vostre ? Mais à quoy en serions- 
» nous réduits si Dieu nous affligeait du dernier ? Et 
r, quant désormais pouvez-vous vous promettre du repos 
» et en donner à ce royaume qui en a tant de besoin ? 
» D'autres que moy vous peuvent dire lestât auquel 
» il estoit après des guerres semblables à celles que 
r, nous allons voir : chacun sçait ce que les peuples en 

- pâtissent ; mais ce que souffrent les roys ne se peut 
» apprendre que des roys mesmes. Le feu roy Mon- 
» seigneur, qui l'avait expérimenté plus que personne 
» ( C 1 U0 J <l ue ce fust avec la gloire et l'avantage de tant 

- de victoires) , m'en a soigneusement informée , afin 
» de vous le pouvoir tousiours remettre devant les yeux : 
» et vous sçavez que je n'y ay pas manqué quand 

- l'occasion s'en est présentée. En vain je vous ferais 
y resouvenir qu'il ne m'avoit rien ordonné de plus ex- 

- pressément pour la conduite de vostre Estât (pensant 
» à ce qui pourroit arriver quand Dieu disposeroit de 
« luy), que de maintenir la paix et l'union, et la fortifier 
r des alliances qui se sont faites avec les principales 

- couronnes de la chrestienté. L'ayant pratiqué de la 
» sorte , Dieu m'a fait la grâce de conserver vostre 
» royaume et de la remettre entre vos mains au mesme 
-> estât qu'il estoit sorti de celles du roy Monseigneur. » 

Marie de Médicis, comme on le voit, mettait sous 
la patronage du roi Henri la politique qu'elle avait 
adoptée pendant sa régence , qu'elle avait toujours pré- 
conisée depuis et dont l'abandon provoqué par Richo- 
lieu avait été la première cause de leur inimitié. 









— 541 — 

« Je suis obligée de m'acquitter au mesme temps de 
r> ce qui m'a esté enjoint par le feu roy Monseigneur, 
» ajoutait-elle : que si je vous voyois en termes d'entrer 
r> en une pareille guerre , j'eusse à vous conjurer par 
» ses cendres et par sa mémoire (qui vous doit estre 
« en respect et vénération) de n'en point venir à ces 
» extrémitez ; ou , y estant entré , de vous convier à y 
« apporter un prompt remède , et vous recommandant 
55 de sa part de contribuer à la paix , comme à la con- 
?5 servation de ce qu'il vous a laissé , l'ayant reconquis 
55 par son sang et par vingt années de périls et de 
55 peines. Les paroles de ce grand roy vostre père 
55 me sont des oracles et ses commandemens des loix 
55 inviolables : je croy qu'ils n'auront pas moins de 
55 force auprès de vous l . » 

En évoquant ainsi la mémoire et les paroles d'Henri IV, 
la reine avait espéré sans doute faire une forte impres- 
sion sur l'esprit de son fils , l'émouvoir autant que le 
convaincre et exciter entre lui et son premier ministre 
un désaccord dont les conséquences ouvraient le champ 
libre à l'imprévu. Toutefois, pour atteindre ce but, il 
eût fallu que Louis XIII reçût la lettre de sa mère sans 
y avoir été préparé , et avec cette espèce de solennité 
que Marie de Médicis avait peut-être rêvée en la lui 
faisant parvenir par l'intermédiaire de l'envoyé pontifical. 



1 Nous empruntons ces extraits de la lettre de la reine à une 
brochure in-4" de 51 pages , intitulée : Advis de ce qui s'est passé 
sur le sujet d'une lettre présentée au roy très-chrestien de la part de 
la royne-mèrc de Sa Majesté. M. DC. XXXVI. — Les variantes qui 
existent entre cette version et celle bien plus correcte imprimée 
dans le volume intitulée : Diverses pièces pour la défense de la royne- 
inère , dont nous parlons en note quelques pages plus loin , semblent 
démontrer que Mathieu de Morgues a rédigé la lettre de la reine. 







542 



■ 






Mais Julio Mazarini n'était pas homme à se prêter béné- 
volement à ce jeu et à risquer de mécontenter le redou- 
table cardinal-duc en agissant à son insu : il était trop 
habile et trop prudent pour se faire un ennemi de celui 
qui s'était fait son protecteur. Depuis l'entrevue de Casai 
(1630) où il avait su apprécier l'activité et les ressources 
d'esprit du diplomate italien, Richelieu en effet le tenait 
en grande estime et il l'avait lui-même désigné au pape 
quand il s'était agi de nommer un internonce à Paris. 
Aussi , avant de déposer entre les mains du roi la lettre 
de la reine-mère , Mazarini consulta-t-il le cardinal qui, 
sans doute , en prit connaissance et s'arrangea de façon 
à détruire l'influence qu'elle pouvait avoir sur l'esprit 
du monarque, car il autorisa l'internonce à l'envoyer par 
un courrier à Louis XIII en ce moment en Champagne. 

La réponse se fit longtemps attendre. Avec l'assenti- 
ment de Richelieu , le 22 octobre Mazarini se rendit 
près du roi rentré depuis peu à S^Germain , « pour lui 
» remontrer que l'amour de la reine-mère pour son 
» service, et son zèle pour la paix l'avaient seuls portée 
» à lui écrire avec la liberté qu'elle avait prise » et le 
supplier de lui faire connaître sa résolution afin qu'il 
pût la lui transmettre. 

Il y avait trop peu d'années que Henri IV était des- 
cendu dans la tombe , pour qu'on pût avoir oublié qu'au 
moment où l'avait frappé le couteau de Ravaillac il 
était sur le point de rompre avec la maison d'Autriche , 
et il fallait tout l'aveuglement de la reine pour prétendre 
que sa politique à elle avait été la continuation de celle 
de son illustre époux. C'est ce que le roi fit observer 
à Mazarini *. Il ajouta que les termes de la lettre de 

1 Mémoires de Richelieu , t. 8 , p. 409. 



548 — 



sa mère convenaient mieux à un manifeste contre la 
France qu'à un appel à la concorde dont elle n'avait 
que les apparences , tandis qu'elle tendait à décrier le 
gouvernement présent , à condamner ses résolutions et 
à lui aliéner tous les cœurs. Que par dessus toute chose, 
il avait reconnu avec déplaisir que la reine sa mère 
n'avait plus d'affection ni pour lui ni pour sa couronne , 
et ce qui le confirmait dans cette croyance c'est que tout 
récemment encore elle avait chargé M r de Clauzel de 
disposer le duc de Rohan à prendre parti contre la 
France. 

C'était là une accusation extrêmement grave , mais 
qui n'était pas sans fondement et dont il serait bien 
difficile d'innocenter Marie de Médicis. On n'a pas oublié 
en effet que Clauzel , qui avait embrassé le parti de la 
reine , avait envoyé l'année précédente à Paris un de 
ses serviteurs pour essayer d'entraîner le duc de Rohan 
dans le parti de Monsieur. L'insuccès de cette tentative 
avait été attribuée à la maladresse du négociateur, et 
Clauzel , qui avait combattu jadis à côté de l'ancien chef 
des Huguenots et se vantait d'avoir sur lui quelqu'in- 
fluence , s'était offert à la renouveler , en cherchant à 
lui faire abandonner le drapeau français et adopter les 
couleurs espagnoles. Le duc de Rohan se trouvait alors 
dans la Valteline à la tête d'une petite armée pleine 
de confiance en lui , toute animée de l'ardeur qu'il 
avait su lui communiquer et qui se multipliait avec 
une infatigable activité pour fermer hermétiquement aux 
troupes espagnoles , réunies en Italie , les passages 
qui leur auraient permis de venir renforcer les armées 
impériales. Clauzel, en quittant Bruxelles vers la fin 
de juillet , se rendit en Lorraine avec le duc d'El- 







H 



— 544 — 

beuf J ; puis , à la suite du président Costa , conseiller 
intime du prince Thomas de Savoie , il passa en Italie 
où il fut présenté au comte de Serbellon , gouverneur 
du Milanais. Quelques semaines après il gagnait la 
Valteline pour offrir au duc de Rohan la souveraineté 
de cette province , au nom de l'empereur et du roi 
d'Espagne que Serbellon s'était hâté de consulter. 

Mais ni le voyage de Clauzel , ni le but qu'il se 
proposait n'étaient un secret pour Richelieu, toujours 
bien informé de ce que les Français de l'entourage de 
Marie de Médicis projetaient à Bruxelles 2 , et le duc 
de Rohan s'était bientôt aperçu qu'il était surveillé. 
Rallié depuis peu à la fortune du cardinal et son 
admirateur aussi dévoué qu'il avait été jusqu'alors son 
ardent adversaire , il comprit , dès les premières insinua- 
tions de Clauzel , que l'occasion lui était offerte de 
se faire pardonner d'un coup tout son passé et , oubliant 
son ancienne amitié pour un vieux compagnon d'armes , 
il le fit arrêter vers la fin de septembre et en donna 
aussitôt avis au roi. Le sieur Lanier, maître des requêtes, 



I» 






1 Le 19 juillet 1633 l'audiencier délivre un passeport au duc d'El- 
beuf qui, en le lui demandant, l'informe » do l'ordre que la reine, 
sa maistresse , lui donne de se rendre auprès de M. de Lorraine. » 
(Audience G75.) 

2 Scaglia à Olivarès. 15 novembre 1635. — « Escriben de alla (Milano) 
que el duque de Rohan avia mandado prender al pobre Claussel y de 
Paris que avia salido un consejero para formarle el processo. No ay 
genero de duda que es hombre perdido y este sucedira siempre en 
quien se fiare del padre Chanteloup y sus seguaces sino por la malicia 
de aquel por la vellaqueria destos. » (Correspondance , t. II , f. 227.) 

Id. à ici. 22 décembre. — « A Clausel colgaron en la Valtelina como 
V. E. abra sabido un titulo de espia; si el se huviesse detenido en Milan 
o en otra parte adonde sus abisos abrian podido servir de algo , los 
de aqui que dieron noticia a Richelieu de su viaje ac le huvieron puesto 
en peligro del desastre que ha tenido... » (Id., t. II, f. 23-4.) 












545 — 



lut envoyé de Paris pour l'interroger : des lettres com- 
promettantes adressées au duc de Rolian qui les remit 
au juge, et que Clauzel ne put se défendre d'avoir écrites, 
établirent à l'évidence sa culpabilité. Richelieu le fit 
condamner comme espion , et sous prétexte que ses co- 
religionnaires genevois se tenaient prêts à le sauver si 
on essayait de le faire revenir en France, il le fit exécuter 
sommairement dans l'intérieur du petit fort oit il était 
prisonnier. Il évitait ainsi les débats d'un procès public 
et les protestations qu'en serviteur dévoué Clauzel aurait 
pu faire pour innocenter la reine : celle-ci ayant toujours 
couvert le coupable de sa protection , cela seul suffisait 
pour convaincre Louis XIII de sa complicité. 

Mazarini lit connaître à Marie de Médicis la réponse 
que le roi lui avait faite. Sa lettre, écrite le 27 novembre, 
était datée de Ruel , maison de plaisance du cardinal , 
ce qui laissait entendre clairement que Richelieu l'avait 
inspirée toute entière. Presqu'en même temps l'abbé 
Fabroni lui apprenait les réclamations réitérées de l'am- 
bassadeur français au sujet de la faveur que le pape 
lui avait faite en agréant qu'elle eût près de lui un 
ministre-résident. C'était encore Richelieu qui agissait 
à Rome par l'organe du cardinal de Lyon et du comte 
de Noailles , c'était lui qu'elle rencontrait partout. 
Aussi comprend-on la colère qui lui inspira sa lettre 
à Urbain VIII du 7 décembre : « Le cardinal de Riche- 
» lieu , lui dit-elle , fait ouvertement paraître sa rage 
» et la haine qu'il a contre nous , de faire tous ses 
y> efforts auprès de Vostre Sainteté pour nous oster s'il 
» potivoit un honneur qui est dû à nostre naissance et 
» à la dignité de royne que nous avons receue du plus 
» grand roy qui ait jamais esté , et de mère de celuy 



— 546 — 



■e 




» qui règne maintenant , qui n'a point de part à toutes 
« ces violences et qui n'oserait ouvrir son cœur à ceux 
« qui l'environnent qui sont tous ou gaignez du cardinal 
» par argent , ou retenus par la crainte des supplices qui 
* leur seraient infaillibles s'ils tesmoignaient l'affection 
» qu'ils ont pour le roy. r> 

Si elle avait véritablement espéré jouer le rôle de 
médiatrice entre les maisons de France et d'Autriche , 
il lui fallait donc y renoncer. D'ailleurs le roi d'Espagne 
et l'empereur à qui elle avait adressé les mêmes exhor- 
tations qu'à Louis XIII , l'en avaient remerciée sans 
paraître croire que ses efforts pussent suffire à ramener 
la paix en Europe L 

Les propositions de médiation présentées par le pape 
paraissaient en ce moment appelées à un meilleur résul- 
tat. Richelieu avait semblé les accepter avec reconnais- 
sance, et de son côté l'empereur avait déclaré qu'il était 
prêt à envoyer ses plénipotentiaires à Constance , Aus- 
bourg, Trente ou Spire pour y jeter les bases d'un traité. 
Les Provinces-Unies n'avaient consenti à les écouter qu'à 
la condition qu'on négociât à La Haye. Cette prétention 
aurait pu être admise à la rigueur si l'Espagne y avait 
adhéré ; mais moins que toute autre puissance elle 
paraissait aspirer à la paix. Le baron de Charnacé 
découvrit bientôt quelle en était la cause : il eut avis 

1 Diverses pièces pour la défense de la roy ne mère du roy très-chrestien 
Louis XIII, faites et reveues par Messire Matthieu de Morgues. 
Anvers 1636. — De la page 606 à G24 , ce volume contient les lettres 
de la reine au pape du 15 juillet et du 7 décembre, au roi de France du 
31 août , au cardinal Mazarini du 15 septembre, deux brefs d'Urbain VIII 
du 31 août et du 13 octobre, la réponse de Mazarini du 27 novembre 
et celle de l'empereur Ferdinand à la lettre que lui avait écrite Marie 
de Médicis , du 30 novembre. 












547 — 



que le greffier des États des Provinces-Unies, le sieur 
Musch , avait eu plusieurs conférences à Cranenbourg , 
dans le duché de Clèves , avec des députés du cardinal- 
infant et que le prince d'Orange , par son intermédiaire 
et sans le concours des États , essayait en secret de 
reprendre les négociations de la trêve au point où elles 
étaient restées l'année précédente : le traité conclu en 
1609 avec les Provinces-Unies devait être renouvelé , 
le fort de Schenk et Bréda devaient leur être rendus en 
échange de Venloo, Ruremonde et Maestricht, et la ville 
de Fernambouc était rachetée par l'Espagne à la com- 
pagnie des Indes occidentales au prix de 4 1/2 millions. 

Aussitôt que Richelieu eut connaissance de ces négo- 
ciations , il ordonna à M 1 ' de Charnacé et au maréchal de 
Brézé de protester près du prince d'Orange et leur envoya 
en même temps les pouvoirs nécessaires pour prendre part 
au traité s'ils ne pouvaient l'empêcher de se conclure. 

La France en effet , si les Provinces-Unies venaient 
à lui manquer , se serait trouvée presque seule contre 
toutes les forces de l'empire et de l'Espagne , et le peu 
de succès de la campagne qui venait de unir était d'un 
mauvais augure pour l'avenir. Ailleurs encore que dans 
les Pays-Bas les résultats de la lutte avaient été loin 
de répondre aux espérances de Richelieu et aux prépa- 
ratifs grandioses qu'il avait effectués. Le cardinal de 
La Valette , après avoir par une démonstration sur le 
Rhin obligé le comte Galas à lever le siège de Mayence , 
premier succès qui l'avait quelque peu aveuglé sur ses 
talents d'homme de guerre, s'était imprudemment engagé 
dans un pays pauvre et désert , d'où la faim et la 
mauvaise saison l'avaient forcé à se retirer , poursuivi 
par l'armée impériale jusqu'aux portes de Metz : il était 






— 548 — 



I 









arrivé dans cette ville dans le plus triste état , après avoir 
dû abandonner le 29 septembre à Wanderfange, en Lor- 
raine, 1 8 canons et presque tout son bagage dans un combat 
qui lui coûta en outre un grand nombre de prisonniers 1. 
Le roi qui , de son côté , malgré l'avis de Richelieu ,' 
avait voulu entrer en campagne , s'était mis à la tête 
de l'armée de Lorraine , jusqu'alors sous le commande- 
ment du vieux maréchal de La Force et du duc d'An- 
goulême , renforcée pour la circonstance du ban et de 
l'arrière-ban des provinces et de quelques régiments 
suisses : il avait borné ses opérations à la prise de la 
petite forteresse de S'-Mihiel (12 octobre). En Italie, 
les retards prémédités du duc de Savoie avaient rendu' 
inutile l'armée du maréchal de Créqui dans le Milanais. 
Sur les côtes de Provence enfin, la flotte française n'avait 
pu empêcher les galères espagnoles de s'emparer des 
iles S te -Marguerite et S'-Honorat. 

Le duc de Rohan seul avait fait honneur aux armes 
françaises ; mais c'était là une faible compensation à de 
si grands revers , et la guerre qu'après tant d'hésitations 
Richelieu s'était décidé à déclarer à la maison d'Au- 
triche paraissait devoir tourner à la confusion de son 
auteur. Qu'en adviendrait-il si les Provinces-Unies , 
jusqu'alors alliées à la France , allaient s'en séparer ,' 
en ce moment surtout que la ligue protestante désor- 
ganisée , affaiblie , abandonnée par la Suède , semblait 
fuire la lutte ? L'habileté des ambassadeurs du cardinal 



■H 

| 



1 Advis de Lorraine , arrive: par deux divers exprès le 3 et 4 octobre 
1635 en la ville de Liège, et par autres lettres adressées à Mfr le révé- 
rendissime evesque de Gand , etc. 

A Lille, chez Pierre de Rache , jouxte la copie imprimée à Gand 
chez Servais Manilius, demeurant au Pingeon blancq. 



H 



■■^1 



— 549 — 

parvint à conjurer le péril : soutenus par le parti 
influent qui s'était constitué en opposition avec la maison 
d'Orange , Charnacé et Brézé surent décider les États 
à ne conclure de traité avec l'Espagne qu'à la condition 
d'y comprendre leurs alliés. Les pouvoirs du cardinal- 
infant n'allaient pas jusqu'à lui permettre de négocier 
avec la France. Pendant tout l'hiver encore son secré- 
taire Martin de Axpe et le greffier Musch continuèrent 
leurs pratiques secrètes et se rencontrèrent diverses 
fois ; mais peu à peu les influences françaises reprirent 
le dessus et la reddition du fort de Schenk (29 avril 1636) 
qui termina la campagne , en éloignant pour les Pro- 
vinces-Unies le danger d'une invasion, ralentit les désirs 
du prince de traiter et le décida à suspendre encore une 
fois les négociations l . 



s Le t. IV de la correspondance de l'abbé Scaglia contient plusieurs 
lettres de l'abbé au prince d'Orange , datées du mois de juin 1636. 
Elles sont en français et assurent Frédéric-Henri de l'envie que l'on 
a à Bruxelles de poursuivre les négociations de paix. C'était son neveu , 
l'abbé Philibert Scaglia , qui l'avait mis en rapport avec le prince ; 
on devait écrire à Scaglia sous le couvert de MM. Louis et Jean Malo 
d'Anvers , et il devait correspondre avec le secrétaire Huijgens de 
Zui.jliehem. 



■ 



CHAPITRE XXIV 







■ 



Bruxelles pendant l'Hiver de IfiSS. - Fête donnée par le duc de Lorraine en l'honneur de la 
prmeesse de Cantecroix. - Etat misérable de la duchesse d'Orléans. - Mesures prises par le 
cardinal-inlaut. - Déclaration de l'assemblée du clergé de France contre le mariage de Gaston. 
- Richelieu cherche à la faire approuver par le pope. - Urbain VIII s'v refuse. - Marie de 
Medicis parle de quitler Uruxellcs. - Disgrâce de ses anciens serviteurs. _ M- du Fargis 
.nteruee à Louvain. - Reprise des hostilités avec la France. - Motifs de leur retard. _ Jean 
de Weert devant Liège. - L'année française en Franche-Comté. - Siège de Dôle. - Manifeste 
du cardinal-Infant. -Prise de La Capelle. du Catelet et de Corbie. - Mauvais état de ces 
places. - Épouvante à Paris. - Impopularité du cardinal. - Il fait t.'-te à l'orage. - Il lève 
une armée. - La met sous le commandement de Monsieur et reprend l'offensive. - Retraite du 
cardinal infant. - Siège et prise de Corbie. - Motifs de la capitulation. _ Les armées de 
cette époque. 



Les premiers mois de l'année 1636 furent extrême- 
ment brillants à Bruxelles. Les résultats satisfaisants 
de la dernière campagne , les périls auxquels on ve- 
nait d'échapper , les espérances de paix ou de succès 
futurs avaient fait oublier les sombres préoccupations et 
les tristes appréhensions que le printemps de l'année 
précédente avait vu naître : les généraux partageaient 
leur temps entre l'étude des nouveaux plans de cam- 
pagne et les fêtes que la noblesse et la bourgeoisie 
leur offraient à l'envi. Le cardinal-infant , entouré de 
tout un brillant état-major où se faisaient remarquer 
le prince Thomas de Savoie , Piccolomini , Colloredo , 
le duc d'Elbeuf revenu depuis peu de Lorraine , Jean 
de- Weert le héros populaire , et tant d'autres moins 
illustres , mais où l'on regrettait l'absence du 



digne 



— 551 — 



marquis d'Aytona et du fastueux duc de Lerme qui 
avaient succombé tous deux pendant la campagne pré- 
cédente , le cardinal-infant se prétait avec bonheur à 
ces réjouissances dont sa jeunesse passée toute entière 
à la cour grave et formaliste de Madrid avait été 
sevrée , à toutes ces fêtes triomphales dont il était le 
héros et que rehaussait le plus souvent le pinceau de 
de cette pléiade d'artisies immortels dont le talent était 
alors à son apogée. 

Parmi tous ces chefs d'armée , tous ces grands noms 
qui donnaient tant d'éclat à la cour de don Fernando , 
se faisait cependant remarquer bien au dessus des autres 
par sa bonne mine , sa gaieté , sa prodigalité et toutes 
les qualités qui faisaient de lui l'un des gentilshommes 
les plus accomplis de son siècle , le duc Charles de 
Lorraine, arrivé à Bruxelles à la fin de décembre 1035. 
La nécessité de s'entendre avec les généraux espagnols 
sur les opérai ions militaires de la prochaine campagne 
autant que le désir de revoir ses deux soiurs, la duchesse 
d'Orléans et la princesse de Phalsbourg , expliquaient 
suffisamment sa présence clans les Pays-Bas. Mais un 
autre mobile encore l'avait amené à Bruxelles : il voulait 
y rencontrer Béatrix de Cusance , princesse de Cante- 
croix , qui depuis peu de temps était venu l'habiter avec 
sa mère, la marquise d'Autriche, que le cabinet espagnol, 
comme nous l'avons vu , avait jugée digne de servir de 
tutrice à Marguerite de Lorraine , mais qui ne semble 
pas cependant avoir jamais rempli ce rôle. Charles IV 
avait connu Béatrix à Besançon et , prompt à s'en 
flammer , séparé d'ailleurs de fait de sa femme la 
princesse Nicole que Richelieu avait réussi à attirer, 
a Paris , il lui avait voué une admiration profonde , 












— 552 — 



BP 



nous oserions même dire un culte passionné, qui ne 
lavait pas trouvée indifférente 1. 

La princesse de Cantecroix tenait par sa mère aux 
familles de Berghes et de Mérode, et son père, François 
de Cusance , baron de Beauvoir et de S'-Julien com- 
mandait un régiment de Bourguignons dans la Franche- 
Comté Elle n'était donc pas une étrangère dans les 
Pays-Bas ou sa beauté avait fait sensation. « C'était 
» dit un contemporain, la plus belle personne de son 
» temps. Sa taille au dessus de la médiocre, était libre 
* et parfaitement proportionnée ; elle n'avait d'embon- 
» point qu'autant qu'il lui en fallait pour lui donner une 

- mine haute et un port majestueux ; son visage entre 

- 1 ovale et le rond, était d'un teint vif et uni- ses 
« cheveux d'un clair cendré; ses yeux bleus, bien fendus 

» a fleur de tête, sa bouche petite et vermeille; ses 
» dents blanches et bien rangées; la gorge , le bras et la 

n main répondaient à la beauté d'un visage si parfait 2 - 
Ce fut pour plaire à Béatrix que Charles IV donna 
a Bruxelles une fête militaire où il comptait briller par 
son adresse et sa magnificence. Au milieu d'un bal offert 
par la bourgeoisie au cardinal-infant, vingt tambours 
et autant de trompettes, à la livrée de Lorraine firent 
soudain leur entrée, précédés d'un héraut qui ' après 
les roulements et les sonneries obligées, somma le 



■ 



» Voir l'anecdote racontée par le marquis de Blainville dans les 
Mémoires d'Arnaud , éd. Petitot. 

vn.f'^T; H T° ire manUSBrite de ™«*« IV. Voyez d'Hausson- 
vii.i R, tlist. de la reunion etr> f 11 r> «n ir r^ . 

de Béatrix • il . «/ V, ' P " &9 ' Va " D - Vck a P eI,,t le Portrait 

Pô™. ' g ' aVé Pai ' Peh ' US de J0de ! on lit en dessous Beatrix 

S s dépe?„rr ?™ otana etc - on y ™ tF °™ ia ^*«™* 

tians dépeints par 1 écrivain que nous citons. 






— 553 — 



prince Thomas et Piccolomini d'avoir à se rendre dans 
trois jours sur la grande place pour y combattre en 
champ-clos le duc de Lorraine. Au jour fixe" , Charles, 
monté sur un char magnifique et précédé d'un autre por- 
tant une renommée, entouré de pages nombreux et d'une 
cincpiantaine de cavaliers revêtus de cuirasses d'argent 
et vêtus à la romaine , fit le tour de la grande place 
dont toutes les fenêtres étaient garnies de curieux , pen- 
dant qu'au balcon de l'hôtel de ville se tenait toute la 
cour. Il monta ensuite à cheval et, revêtu de son armure, 
combattit ses adversaires avec la lance, l'épée, le javelot 
et le pistolet. Dans toutes ces joutes courtoises il rem- 
porta la palme , car nul cavalier au monde n'avait plus 
de grâce et d'adresse , et acclamé par la foule il fut 
reconduit au palais à la lueur des flambeaux et au bruit 
des plus vifs applaudissements *. 

Si l'on en excepte l'héroïne de la fête, nulle dame 
n'avait été plus lière des succès du duc de Lorraine (pie la 
duchesse d'( hléans. Pendant son veuvage anticipé, qui de- 
vait durer de longues années encore, ignorant si elle était 
destinée à s'asseoir un jour sur le trône de France, comme 
l'avait rêvé sa famille, ou à finir ses jours dans un cloître 
comme le lui avait prédit son père, cette jeune femme 
occupait l'hôtel qu'on lui avait donné pour demeure, avec 
quelques gentilshommes laissés près d'elle par le duc 
d'Orléans et dont elle se défiait, les soupçonnant d'être 
vendus à Richelieu. Profitant de sa faiblesse, ils dépen- 
saient entre eux la faible pension que jusqu'alors lui 
avait servi Monsieur, et les 15000 écus par an que le 
gouvernement espagnol lui avait accordés lors de son 






1 D'Haussonvuxe . t. II , p. 37. 






■ 



■ 



■ 






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■ 



— 554 — 

arrivée à Bruxelles. N'osant se défaire de ces parasites, de 
peur de déplaire à son mari, et ne sachant à qui demander 
conseil , elle pria son confesseur de transmettre à Fray 
Juan de San Augustin , du conseil d'État du cardinal- 
infant , quelques mots d'écrit résumant les griefs qu'elle 
leur imputait : il apparut clairement de ses aveux 
qu'elle manquait souvent du nécessaire , même dans les 
choses les plus essentielles à la vie. Aussitôt qu'il en eût 
connaissance don Fernando résolut de mettre un terme 
à l'exploitation dont elle était victime et , d'accord avec 
elle , il porta sa pension à 2400 écus par mois , mais 
en spécifiant que 400 écus seulement lui seraient remis 
en main propre pour en disposer comme elle l'entendrait , 
le reste devant être employé à l'entretien de sa maison , 
mais sans l'intermédiaire des Français qui l'entouraient. 
Ceux-ci jetèrent les hauts cris quand ils eurent connais- 
sance de ces dispositions : prétendre les entretenir rion 
qu'en les hébergeant c'était vouloir les renvoyer, disaient- 
ils , et ils s'en iraient. Madame leur répondit que n'ayant 
aucun autre moyen de les contenter elle les laissait libres 
de faire ce qui leur convenait le mieux. En définitive ils 
se décidèrent à rester , au prix d'une somme de 2500 écus 
que le cardinal-infant leur lit compter pour payer les 
dettes qu'ils prétendaient avoir contractées pour les dé- 
penses de la maison delà duchesse *. Ces sages mesures 
ne furent sans doute pas maintenues , car clans une lettre 
postérieure qu'elle écrit à son mari la duchesse se plaint 
encore amèrement de ses gens : « Comme vous savés que 
» je n'ay aucun maistre d'hôtel sage , ni aucune dame , 



2 Le cardinal -infant à Philippe IV. 21 février 1636. — Correspon- 
dance , t. V, f. 141. 



ooo 



- je doibs faire tout et veiller partout, lui dit-elle, Plu- 
„ sieurs mésusent du grand respect que je vous porte , 
» disant qu'ils ont des brevets bien faiets de vous, et que 
» je ne les puis chasser, néantmoins je ne les puis 
r, conduire autrement estant trop insolents. » Puis avec 
cette soumission , cette abnégation complète d'elle-même 
qu'on retrouve dans toutes les lettres de cette charmante 
femme jusqu'au moment de sa rentrée en France : « Man- 
» dés moi ce que je puis faire en chose semblable qui 
„ soit à votre gré et sans vous offenser, ajoute-t-elle. 
r Car je ne veux avoir pensée qui ne soit toujours con- 
-, forme à vos volontés, ce que je vous prye de croire. Et 

- aussi sy vous avés contentement et honneur par mes 
« souffrances , je désirerois de bon cœur les prolonger. 
» Car enfin je vous ayme et honore du fond de mon 
„ cœur. Je sçav aussi que vous m'aimes bien. Certes 
« vous en avés sujet. Faites-le clone paraître, mon 

- très aimé cœur. Je vous en prye , afin que je sois 

- bientost auprès de vous, pour l'aire une vye selon 
r, Dieu et qui soit d'édification au monde. Voilà mon 

- desseing; car je ne songe qu'a plaire à Nostre Sei- 

- gneur, et à vous agréer en tout. Adieu, Monsieur, 

- puis continuez à m'aymer puisque je ne désire vivre 

- que pour vous l ... - Naïf mélange d'amour divin et 
d'affection mondaine, qui semble un reflet des mœurs 
espagnoles depuis trop longtemps acclimatées à la cour 
de Bruxelles pour y avoir été sans influence sur ceux 
qui y séjournaient. 

Ce que l'on peut dire à la louange de Gaston d'Orléans, 



i Marguerite de Lorraine à Monsieur. 19 mars (1637 ?). D'Hacsson- 
vn. i e . t. IT . pièces justificatives , p. 325. 



— 556 — 



■f* 






■ 



et il a été si peu digne d'être loué qu'à l'occasion il faut 
se hâter de lui faire un mérite de n'être pas en faute , 
c'est que malgré les obsessions qui l'avaient entouré à 
son retour en France, il s'était formellement refusé à 
déclarer son mariage clandestin et effectué par violence , 
comme l'avait décidé la sentence rendue le 5 septembre 
1034 par le parlement de Paris, ce qui était à ce juge- 
ment toute sa valeur. Forcé d'abandonner ce moyen 
d'invalidation , le cardinal de Richelieu avait profité de 
l'assemblée générale du clergé à Paris , en juin 1035 , 
pour provoquer une décision nouvelle qui , rendue 
par une haute juridiction ecclésiastique , pouvait avoir 
une porté.' bien plus étendue. Il fit poser à l'assemblée 
la question suivante : « Si les mariages des princes du 
sang qui peuvent prétendre à la succession de la cou- 
ronne , et particulièrement ceux qui en sont les plus 
proches et présomptifs héritiers, peuvent être valables 
ei légitimes , s'ils sont faits non seulement sans le consen- 
tement de celui qui possède la couronne, mais en outre 
contre sa volonté. » Une commission de cinq évéques fut 
nommée ; elle se mit en rapport avec les plus célèbres 
théologiens , et le juillet l'évoque de Montpellier qu'elle. 
avait pris pour organe établit en principe : « 1° Que le 
contrai civil ('tant la matière du sacrement de mariage, 
si ce contrat est nul il ne peut y avoir de mariage. 
2° Que le contrat pour être valide doit être conforme 
aux lois du pays, et que les rois ont le droit d'y mettre 
des conditions dont le défaut le rend invalide et par 
conséquent incapable d'être la matière du sacrement de 
mariage. 3° Que la coutume du royaume, qui tient lieu 
de loi écrite , ne permet pas aux princes du sang de se 
marier sans le consentement du roi. « 



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— 557 — 

L'assemblée se prononça le 1G juillet conformément 
à l'avis des commissaires et déclara que la coutume de 
France sur laquelle on s'appuyait était raisonnable , 
ancienne , fortifiée par une légitime prescription et auto- 
risée par l'Église. 

Ce-tte décision , signée par tous les députés du clergé , 
fut portée à S'-Germain-en-Laye au roi , et à Ruel au 
cardinal ; elle paraissait devoir mettre fin à la contro- 
verse. En réalité cependant elle péchait par la base : 
elle n'était sanctionnée par aucune loi écrite ni par aucun 
exemple antérieur l , et quelques-uns des théologiens 
consultés avaient donné leur avis en ajoutant qu'ils le 
soumettaient toutefois au jugement du pape. 

Richelieu s'était décidé alors à faire approuver cet 
arrêt par le souverain-pontife près duquel il envoya , 
comme nous l'avons dit, le cardinal de Lyon, son frère. 
Pour diminuer les scrupules d'Urbain VIII , il fit signer 
au duc d'Orléans un acte par lequel le prince déclarait 
que , vu l'avis de l'assemblée des députés du clergé 
réunis à Paris , il s'était cru en conscience obligé d'y 
acquiescer, de reconnaître la nullité de son mariage et 
de déclarer qu'il ne tiendrait jamais à l'avenir Marguerite 
de Lorraine pour son épouse et ne ferait aucune action 
ni acte contraire à la présente déclaration qu'il faisait 
volontairement, mu par les véritables sentiments de sa 
conscience (15 août 1635) 2 . 

Persuadé que le S'-Père tiendrait compte de la requête 
qu'il lui avait adressée l'année précédente et par laquelle 



1 Lettre de Fray Juan de San Augustin, dans la dépêche du cardinal- 
infant du 21 février 163G. — Correspondance , t. V, f. 152. 

2 Histoire rfi< règne de Louis XIII par le P. Oriffet, t. II , p. 65.3 
et suiv. 



:-',V*.' 



■ 



— 558 — 




I»' 



il le priait de n'avoir aucun égard à tous les actes contrai- 
res à la validité de son mariage qu'il pourrait signer plus 
tard, contraint par une volonté supérieure, Monsieur 
n'avait fait aucune difficulté de mettre son nom au bas 
d'une déclaration qu'il savait d'avance sans aucune valeur, 
et de jouer de la sorte un excellent tour au cardinal. 
Cette conduite , si peu digne d'un prince , était , il faut 
l'avouer, parfaitement d'accord avec tous ses antécédents. 
Nous doutons fort cependant que cette protestation anti- 
cipée ait eu une influence quelconque sur la décision du 
S'-Père. Urbain VIII, plus indépendant que les députés 
du clergé de France, se refusa à approuver le jugement 
qu'ils avaient rendu et déclara que le mariage du duc 
d'Orléans, contracté selon toutes les conditions prescrites 
par le concile de Trente , pouvait être nul quant à ses 
effets civils , mais qu'il ne pouvait l'être quant au sacre- 
ment. Juger autrement d'ailleurs , c'eût été reconnaître 
la prééminence de la loi civile sur la loi religieuse , ce 
que l'Église n'admettra jamais. 

S'il faut en croire Vittorio Siri i, généralement bien 
renseigné sur tous les faits relatifs à la cour du Vatican, 
Marie de Médicis avait fait demander au pape de dé- 
fendre au clergé de France de juger de la validité du 
mariage de son fils auquel elle avait consenti ; mais la 
rapidité avec laquelle avait procédé l'assemblée ne 
permit pas à Urbain VIII d'intervenir. Il est vraisem- 
blable qu'il n'en fut pas fâché ; car l'antagonisme des 
ambassadeurs français et espagnol à Rome lui donnait 
assez d'embarras sans qu'il cherchât encore à les aug- 
menter sans nécessité. C'était en vain qu'il essayait de 



m 



1 Memorie recondite , t. VIII , p. 554. 






— 559 — 

maintenir dans un juste équilibre leurs prétentions 
rivales , et les difficultés ne firent que s'accroître après 
l'arrivée à Rome de l'abbé Fabroni avec le titre de 
ministre-résident de la reine-mère du roi très-chrétien ; 
car pendant que les uns protestaient avec passion contre 
la tendance de la cour pontificale à reconnaître à l'abbé 
un caractère officiel , les autres prétendaient qu'il fût 
traité avec toute la déférence due à la belle-mère de 
leur souverain L 

L'insuccès de l'armée française dans la campagne des 
Pays-Bas influa nécessairement sur la conduite du gou- 
vernement romain ; car ce fut à la pression de l'Espagne 
que le pape céda quand il ordonna à Mazarini de quitter 
la France où , comme ministre d'un prince désireux de 
jouer le rôle de médiateur , il avait montré trop de 
partialité en faveur du cardinal de Richelieu , parti- 
culièrement à l'occasion de la lettre de Marie de Médicis 
à Louis XIII. 

Aussi ne savons-nous sur quoi se basait la reine pour 
prétendre que l'Espagne la soupçonnant , à propos de son 
projet de médiation , d'avoir voulu favoriser les desseins 
de la France , lui montrait depuis lors de la défiance ; 
prétexte qui la détermina à faire pressentir par le baron 
de Rochart la façon dont le cabinet de Madrid accueil- 
lerait l'idée de la voir quitter les Pays-Bas aussitôt 
qu'elle aurait recouvré ses forces et sa santé , pour aller 
résider clans quelqu'aulre ville au choix de Philippe IV 
et du cardinal-infant. « Elle y serait, disait-elle, plus à 
même de renouer les intelligences qu'elle possédait en 



1 Marie de Médicis au cardinal-infant. 31 août 1036. 
d'État espagnole , n° 448 , f. 140. 



Secrétaire 




mm. 









I 

I 



— 560 — 

France , d'encourager ceux qui avaient à se plaindre 
de Richelieu et plus utile à la maison d'Autriche. 
N'étant plus l'hôte du roi d'Espagne , elle pourrait dès 
lors convier tous les princes cpii lui portaient de l'intérêt 
à l'aider de leurs troupes et de leurs deniers , et se 
contenter d'un secours plus modeste cpie celui que lui 
accordait son gendre et qu'elle accepterait toujours du 
reste comme un témoignage de son affection i. „ 

Nous soupçonnons fort , quant à nous , cette méfiance 
dont elle se plaignait de n'avoir jamais existé que dans 
son imagination ; en exprimant son désir d'émarger 
ailleurs encore qu'au budget du cardinal-infant, elle 
insinuait que sa pension mensuelle de 10,000 écus ne 
lui suffisait plus. Il est vrai qu'elle ne lui était pas 
toujours payée fort régulièrement ; mais ses embarras 
financiers provenaient particulièrement des dépenses 
excessives auxquelles l'avait entraînée sa manie d'en- 
tretenir des résidents clans la plupart des cours de 
l'Europe et de ses prodigalités envers les frères 
Fabroni , qu'elle favorisait au point de se montrer 
ingrate envers ceux qui avaient partagé jusqu'alors sa 
mauvaise fortune. C'est ainsi que la duchesse d'Ognano 
qui l'avait rejointe l'une des premières lors de son arrivée 
dans les Pays-Bas , était tombée en disgrâce ; qu'elle 
avait rompu avec le duc d'Elbeuf, et qu'elle allait 
bientôt éloigner le père Chanteloube. En même temps 
qu'elle se séparait de ses amis les plus anciens et les 
plus fidèles , elle continuait à poursuivre de sa haine 
et de sa colère ceux qui avaient auparavant encouru 



1 Philippe IV au cardinal -infant. 13 juin 1635. — Correspondance 
t. V, p. 570. 




— 561 — 

son mécontentement , et la marquise du Fargïs lui dut 
son internement dans la ville de Louvain où l'année 
précédente elle n'avait résidé que pendant les quel- 
ques semaines qu'avait duré^ l'invasion des alliés. 
Ce furent ses instances réitérées qui déterminèrent le 
cabinet de Madrid à envoyer à la marquise l'ordre de 
quitter Bruxelles , et le cardinal-infant se vit obligé de 
l'exécuter, à son grand regret devons-nous supposer, 
puisqu a cette occasion il trouva bon d'adresser au roi , 
son frère , l'admirable lettre que cette malheureuse femme 
lui écrivit pour protester de son innocence, et demander 
des juges l . M me du Fargis lui avait été recommandée 
par Anne d'Autriche , cette sœur qu'il n'avait plus vue 
depuis son enfance , mais pour qui il avait toujours 
conservé une tendre affection ; il savait qu'elles entre- 
tenaient ensemble une correspondance secrète par l'in- 
termédiaire du secrétaire de l'ambassade d'Angleterre à 
Paris et de Balthazar Gerbier 2 ; il lui en coûtait de 
servir contre la marquise les ressentiments de la reine- 
mère et de pousser au désespoir cette pauvre femme 
dont les malheurs avaient racheté les fautes et. qui , 



« Le cardinal-infant a Philippe IV. 8 juillet 1G3G. - - Haviendo 
procurado en eonformidad de la orden de V. M. disponer a la mar- 
quesa de Fargis aque saliesse de Bruselas. Ha obedezido promptamente 
y endose a Lobayna ; pero lia me dado el papel incluse que me ha 
parezido embiarle a V. M., paraque haviendo le visito se sirve Y. M. 
de mandarme avisai- la resolucion que fue reservido... eon esta senora , 
paraque yo pueda tener entendido la forma enque me tengo de governar 
con ella. — (Correspondance , t. V, f. 25.) - La traduction espagnole 
de la lettre de la marquise se trouve dans le même volume , f. 28. 

2 Voir Ancien fonds français n° 9241 , à la bibl. nationale de Paris , 
les lettres de M'" e du Fargis à la reine Anne. M. V. CorsiN a publié 
de nombreux fragments de cette correspondance dans son Histoire de 
M me de Chevreiise , notes du chapitre III. § 3°. 

sa 



— 562 — 



K 

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éloignée de son mari prisonnier à Vincennes , réduite 
à la misère par la confiscation de ses biens , n'avait plus 
pour vivre que la faible pension de quelques centaines 
d'écus que lui payait l'Espagne. 

Les six premiers mois de l'année 1636 étaient écoulés 
quand le cardinal-infant se décida à reprendre les hosti- 
lités contre la France. Jusqu'au commencement de mai, 
le siège du fort de Schenk , entrepris par le prince 
d'Orange , avait immobilisé sur les frontières du nord 
un petit corps d'observation , trop faible pour obliger 
Frédéric-Henri à abandonner son entreprise, mais assez 
fort cependant pour donner aux assiégés le courage et 
la persévérance de résister de longs mois , pour ôter au 
prince l'envie d'employer les régiments que les travaux 
d'approche n'occupaient pas à des courses aventureuses 
dans le pays, et pour l'empêcher de renvoyer en France 
ce qui restait de l'armée des maréchaux de Brézé et 
Châtillon. Ce corps d'observation, rendu disponible par la 
reddition du fort , dont la garnison de 800 hommes 
son gouverneur le colonel Fourdin en tête put rentrer 
honorablement dans les Pays-Bas, reprit aussi le chemin 
du Brabant muni d'un sauf-conduit du prince d'Orange 1 . 

Une autre partie de l'armée du cardinal-infant avait 
été occupée une partie de l'hiver dans le pays de Liège , 
dont les habitants s'étaient révoltés contre leur prince, 
l'archevêque-électeur de Cologne. Les Liégeois, malgré 
les misères que leurs sympathies pour la France leur 
avaient values dans les siècles précédents , avaient , 
aussitôt après la bataille des Avins, accueilli très-amicale- 
ment les maréchaux français et leur avaient fourni des 



1 Mémoires de Frédéric-Henri , p. 190. 



— 5C3 — 

vivres. Des troupes avaient même été levées dans la 
principauté pour le compte de Louis XIII , et un régi- 
ment formé par le colonel Trouillet , cet aventurier que 
nous avons vu autrefois à la solde de Gaston d'Orléans , 
en essayant de passer en France avait été attaqué à 
Pont-de-Loup, sur la Sambre, par le comte de Lamottry 
et en grande partie détruit l . Le prince-évêque avait 
vainement essayé de ramener son peuple à des senti- 
ments de fidélité envers l'empire, et n'avait pas mieux 
réussi à faire recevoir dans sa capitale une garnison 
composée d'une partie de troupes impériales, jusqu'alors 
en quartier dans les environs de Cologne. Jean de Weert 
avait alors reçu l'ordre d'y aller loger et de forcer les 
Liégeois à entretenir ses soldats ; mais il s'était trouvé 
impuissant à vaincre la résistance que lui avait opposée 
le bourgmestre Lamelle à la tête du parti patriote : 
ne pouvant pénétrer dans la ville que les bourgeois 
avaient armée et d'où ils avaient chassé , le 10 avril , 
tous ceux qui tenaient pour l'Espagne , il s'en était 
vengé sur les faubourgs e1 les villages des environs 
qui avaient été pillés, rançonnés ou brûlés par ses 
Croates. 

Le cardinal de Richelieu, comptant sur les Provinces- 
Unies auxquelles il venait d'allouer un nouveau subside 
de 1,500,000 francs pour tenir tête à l'armée des Pays- 
Bas , avait de son côté envoyé ses meilleures troupes 
en Italie sous les ordres du maréchal de Créqui , en 
Franche-Comté sous le prince de Condé , et en Lor- 
raine sous le cardinal de La Valette. La Picardie et, 






i Charles de Lannoy, comte de Lamottry, au cardinal-infant. Natnur. 
15 août 1035. — Conseil d'État , rarton 446. 












1 






— 564 - 

la Champagne renfermaient à peine quelques régiments, 
que vint bientôt renforcer la petite armée française 
restée en Hollande avec le maréchal de Brézé et qui , 
réduite à 6000 hommes et 2500 chevaux , s'embarqua à 
Rotterdam pour Calais, où elle arriva au commencement 
de juin. 

La Franche-Comté, en dépit de sa neutralité reconnue 
par les traités , avait été envahie le 27 mai , et le prince 
de Condé avait assiégé la ville de Dôle qu'il croyait 
mal armée, mal approvisionnée et incapable d'une résis- 
tance sérieuse ; mais le courage et l'énergie des habitants 
« et la haine naturelle que les Comtois portent aux 
» Français i, « trompèrent son espérance. Sommée de 
se rendre avant trois jours , la garnison répondit fière- 
ment « que rien ne pressait et que dans un an elle 
r, verrait ce qu'elle aurait à dire , » et le prince dut se 
résigner à assiéger la place selon les règles. Toutefois 
elle devait nécessairement tomber si on ne marchait à 
son secours. Pendant que le duc de Lorraine , avec une 
petite armée de 7000 fantassins et 3000 cavaliers , aux- 
quels s'étaient joints 2500 hommes de troupes impériales 
conduites par le baron de Lamboy et les milices franc- 
comtoises à la ièie desquelles se trouvait AL de Conflans, 
un des gentilshommes de la province, marchait directe- 
ment sur Dôle pour attaquer les assiégeants , afin de 
faciliter sa mission le cardinal-infant s'apprêtait de son 
côté à entrer en France à la tête d'une puissante armée. 
Sans compter la cavalerie de Jean de Weert qui venait 
de quitter Liège , elle se composait d'environ 12,000 ca- 
valiers et 6000 fantassins , et Piccoloinini , qui était allé 



1 Mémoires de Richelieu, t. 9, p. 195 



— 565 — 






à Ici rencontre des troupes envoyées par l'empereur, lui 
en amenait presqu'autant . 

Pendant que son armée passait la frontière et inves- 
tissait La Capelle, don Fernando, à l'instar de Louis XIII 
l'année précédente , publia lui aussi son manifeste et le 
0t répandre dans les villes de la Champagne et de la 
Picardie. Il y expliquait les raisons qui l'avaient déter- 
miné à pénétrer en France et déclarait que son but 
était non de ruiner et de conquérir, mais d'obliger le 
cardinal de Richelieu à accepter une paix qui pût rendre 
le repos à la chrétienté. « Pour ces causes , disait-il, 
„ et aussy pour monstrer Testât que Leurs Majestés 
« font des prières qui leur ont esté faictes par la reyne- 
r, mère du roy très-chrestien , nous faisons sçavoir que 
» nous protégerons et traicterons comme amis tous les 
» Français qui seconderont conjoinctement ou séparé- 

* ment nos bons desseins , que nous avons ordonné que 
„ la neutralité soit gardée avec ceulx de la noblesse 
„ et avec les villes qui la demanderont et qui refuseront 
» assistance à ceulx qui s'opposeront au bien de la 
„ chrestienté et à leur propre salut , contre lesquels on 
„ exercera toute sorte d'hostilité sans donner quartier 
r, à leurs personnes ny espargner leurs maisons et leurs 
„ biens. Nous voulons aussy que chacun sçache que la 
„ résolution de Leurs Majestés est de ne poser point 
» les armes que la reyne-mère du roy très-chrestien ne 

* soit satisfaite et contente, que les princes injustement 
» chassez de leurs Estais n'y soient restabliz , et qu'on 

* ne voye des assurances de paix plus certaines qu'on 
„ ne les peut attendre de l'entremise de celuy qui a 
„ violé les traictez de Ratisbonnc et autres , faits devant 
- et après qu'il a eu le maniement des affaires de France, 






— 566 — 






1 

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» sans que nous prétendions de tirer autre avantage du 

- bon succès qu'il plaira à Dieu de donner à nos justes 

- poursuites , que d'avoir conservé et augmenté la reli- 
» gion catholique, pacifié l'Europe, relevé les opprimez 

- et faict rendre à un chacun ce qui luy appartient L * 
Comme on le voit , le cardinal-infant en se posant 

en champion de la chrétienté , en défenseur de AJarie 
de Médicis, du duc de Lorraine et de tous les opprimés 
semblait bien moins s'attaquer à la France qu'à Richelieu' 
La Capelle, investie le 3 juillet, eut à subir une 
attaque d'emblée : les Espagnols établirent pendant la 
nuit leurs batteries sur le bord des fossés de la place et 
commencèrent immédiatement à la battre avec achar- 
nement de leurs canons et de leurs mortiers , engins 
alors nouveaux et à peu près inconnus en Franco. 
Le 7 la place capitula, son gouverneur, le marquis de 
Vardes , frère cadet de celui qui avait failli à son devoir 
en l'offrant pour asile à Marie de Médicis , ayant refusé 
de continuer plus longtemps à la défendre. La garnison 
obtint l'autorisation de se retirer à S'-Quentin avec armes 
et bagages et trois canons ; mais les affûts et les roues 
de ceux-ci étaient en si mauvais état qu'ils durent être 
abandonnés en chemin 2 . 

Le cardinal-infant marcha ensuite sur Guise, mais 
sans l'attaquer et , s'emparant sur sa route de Vervins 
et de Bohain qui se rendirent aux premières sommations, 

1 Ce manifeste, contresigné Yerreyken, est daté de Mons, le 5 juillet 
1636. Il fut imprimé à Bruxelles chez Hubert Anthoine Velpius 
imprimeur de la cour, à l'Aigle d'or, prés du palais. 

2 Copie d'une lettre de Cambrai/ en datte du 17 juillet 1636 , où se 
déclare Testât et progrés qu'a faict en France la puissante armée de 
noslre cardinal-infant , depuis la prise de La Chapelle jusques au 
17 courant . avec une autre adjointe en date du 22. — MDCXXXVI. 




_ 567 — 

il se dirigea sur le Catelet que les premières bombes 
étonnèrent au point qu'il demanda à capituler. Corbie , 
place plus importante et que l'on croyait capable d'une 
longue résistance, ne tint pas plus longtemps et se 
rendit le 15 août. 

Que signifiaient ces capitulations successives, et la 
lâcheté de leurs gouverneurs , que Richelieu accuse seul 
dans ses Mémoires, était-elle l'unique cause de la chute 
de toutes ces places ? Dès l'année précédente , lorsque 
la rupture avec l'Espagne avait été décidée , le cardinal 
avait envoyé le secrétaire d'État de Noyers visiter les 
villes frontières du nord de la France, avec plein pouvoir 
de remettre leurs fortifications et leur armement en bon 
état et de les fournir de vivres et de munitions en quan- 
tités suffisantes pour leur permettre d'obliger une armée 
envahissante à passer , pour s'en rendre maître , par 
toutes les longueurs d'un siège. Il comptait que ses 
ordres avaient été exécutés. Mais soit que de Noyers 
fût un ingénieur médiocre, soit qu'il s'en remit à d'autres 
qui n'y firent pas leur devoir , au moment de l'invasion 
la plupart des places fortes avaient leurs remparts 
ruinés , étaient dépourvues d'approvisionnements , 
avaient de faibles garnisons et un armement pitoya- 
ble, car selon Fontenay-Mareuil « la plupart des 
» canons étaient sur le ventre , avec peu d'affûts sur 
„ qui on les pût monter i. - Certes , les gouverneurs 



i Mémoires dé Fontrnay-Mareih., p. 242, éd. Petitot. - Si de Noyers 
remplit mal en 1G33 ses fonctions d'inspecteur des places fortes , pour 
lesquelles il n'était pas fait, il essaya du moins de rendre sa mission 
util,, en cherchant à gagner les gouverneurs des villes des Pays-Bas. 
C'est ainsi cjne le H juin 1635, le frère Jean de Lyer, prieur des pré- 
mnntrés de l'abbaye du Mont-St-Mai-tiu en France, se rendait en soi: 



— 568 







m 

II» 

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manquèrent d'initiative et se laissèrent surprendre mais 
le régime despotique sous lequel ils vivaient les' avait 
habitués à une tutelle qui les laissait éperdus quand 
elle venait à. leur manquer , et ils succombaient sous 
le pouls de la lourde responsabilité dont ils se voyaient 
soudainement investis. 

A la nouvelle de la reddition de La Capelle, Louis XIII 
avait aussitôt envoyé l'ordre au comte de Soissons , qui 
venait de prendre le commandement de toutes les troupes 
réunies sur la frontière du nord , de s'avancer en Picar- 
die avec les régiments qu'il avait en Champagne, pour 
y rejoindre Messieurs de Chaulnes et de Brézé. Mais 
la marche rapide des ennemis et leurs triomphes suc- 
cessifs ne permirent pas au prince d'opérer dans cette 
province et, après avoir jeté quelques garnisons dans 
les places menacées , il quitta la Somme et se retira sur 
Compiègne pour couvrir Paris, laissant le champ libre 
à l'invasion. 

L'émotion et l'épouvante qui saisirent la capitale de 
la France à la nouvelle de cette retraite et de l'approche 
des ennemis , furent aussi vives que la terreur qu'elle 
montra en 1870 à l'annonce des succès des Allemands. 
La peur y provoqua une émigration considérable, et en 
quelques jours les routes qui conduisaient à Orléans et 
à Tours se couvrirent de voitures et de chariots em- 
portant les objets les plus précieux de toute une popu- 
lation affolée. Comme les cosaques de 1814 et les uhlans 
de 1870, les croates qui, dans leurs courses aventureuses, 



nom près de Louis de Benavidés pour le persuader de livrer au cardinal 
nom) '' ai d ° nt U était S"-™- (Chambres des complës | 



— 569 — 






apparurent jusque devant les faubourgs de Paris, y 
acquirent une réputation légendaire , et Jean de Weert 
surtout , le chef entreprenant de cette cavalerie légère , 
habituée aux coups de main et aux exécutions rapides , 
y gagna un renom qui a traversé les siècles. 

Le peuple, toujours prêt à renier ceux qu'il a adorés 
quand le succès semble les abandonner, faisant remonter 
au cardinal de Richelieu toute la responsabilité do cette 
guerre , l'accabla d'injures et de menaces de mort , et 
ses ennemis crurent un moment que cette soudaine im- 
popularité l'obligerait à quitter le pouvoir ou provoquerait 
sa disgrâce. Mais Richelieu n'était pas de ceux qui 
abandonnent le gouvernail quand sévit la tempête : on 
le vit braver l'impopularité en traversant presque sans 
gardes les rues de Paris où son nom soulevait le plus 
de clameurs hostiles , et par cette heureuse audace 
ramener à lui tous ceux que séduit toujours le courage 
calme et maître de soi. Dans ce naufrage où les pessi- 
mistes voyaient déjà la France s'abîmer, chacun, cher- 
chant autour de soi un ferme appui, une volonté énergique 
qui pût réunir en faisceau les ressources de la nation 
pour les opposer à l'ennemi , jeta les yeux sur lui et 
reconnut qu'en lui soûl était le salut. De son côté il 
ne faillit ni à son devoir ni à la confiance qu'on lui 
témoignait ; aidé par Louis XIII , qui dans cette occa- 
sion fit preuve d'une activité et d'une résolution qu'on 
n'était pas accoutumé à lui reconnaître, du -1 au 12 août 
il fit rendre une série d'ordonnances qui, avant la fin 
du mois, lui fournirent une armée de 30,000 hommes de 
pied et de 12,000 chevaux. Elle quitta Paris le I" 1 ' sep- 
tembre , sous le commandement du duc d'Orléans ayant 
sous ses ordres le comte de Soissons et les maréchaux 



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— 570 — 



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de Châtillon et de la Force. Le 13 septembre elle 
traversa l'Oise et s'avança en Picardie. 

Ce fut au tour des Espagnols de reculer. Ce qui était 
arrivé l'année précédente dans les Pays-Bas à l'armée 
française venait d'avoir son pendant : une campagne 
de deux mois , avec ses courses aventureuses et ses 
expéditions hardies presque toujours suivies de dévas- 
tations inutiles, avait désorganisé l'armée du cardinal- 
infant eu y introduisant l'indiscipline ; de plus , les 
généraux , divers d'origine et commandant à des troupes 
de nationalités différentes , se jalousaient et se pliaient 
mal à l'avis les uns des autres ; le pain et les vivres , 
devenus rares dans un pays dévasté à plaisir, man- 
quaient le plus souvent , et les retards apportés 
au paiement de leur solde ne laissaient guère aux 
troupes d'autre alternative que de piller ou de mourir 
de faim. A la nouvelle de l'approche des Français, le 
cardinal-infant n'essaya même pas de leur barrer le 
passage : il augmenta la garnison de Corbie et se hâta 
de mettre la Somme entre lui et l'armée du duc d'Orléans ; 
les quelques jours que perdit celui-ci à s'emparer de 
Pvoye, qui ne méritait pas l'honneur d'un siège, lui 
permirent d'effectuer sa retraite sans difficulté (15 sep- 
tembre). 

Dés lors , pour recouvrer toute la ligne de la Somme , 
il ne restait plus à l'armée française qu'à reprendre 
Corbie. Mais elle y mit tant de lenteurs que 15 jours se 
passèrent encore avant le blocus définitif de cette ville. 
D'autre part , la négligence avec laquelle se gardaient 
les Français ayant permis plus d'une fois à Jean de 
Weert de tomber avec sa cavalerie sur quelqu'un de leurs 
détachements isolés , leurs généraux se virent obligés 



If 



— 571 



de concentrer leurs forces et de renoncer au projet qu'ils 
avaient conçu de harceler les Espagnols dans leur retraite 
avec une partie de leur armée, pendant qu'avec le reste 
ils assiégeraient Corbie. 

Le 25 octobre seulement la circonvallation fut achevée 
devant cette place , et les quartiers établis de façon à 
l'empêcher de recevoir aucun secours. Vu la saison 
avancée , le maréchal de Châtillon proposa d'avoir re- 
cours à une attaque d'emblée. Malgré l'opposition du 
comte de Soissons , cet avis fut appuyé par le cardinal 
et approuvé par le roi qui , pour donner plus d'énergie 
aux opérations militaires , avaient tous deux rejoint 
l'armée. La tranchée, ouverte le 5 novembre, fut poussée 
si rapidement qu'au bout de quatre nuits elle était 
arrivée à cinquante pas de la contre-escarpe de l'un 
des dehors : aucune batterie importante n'avait cependant 
encore été construite , aucune brèche par conséquent 
n'avait été faite au corps de place , quand le 9 la gar- 
nison demanda à capituler. On lui accorda trois jours 
pour faire connaître au cardinal-infant sa situation et 
lui demander des secours ; mais il était convenu que 
si , passé ce terme , la ville n'était pas secourue , elle 
devait être évacuée par la garnison qui pourrait en sortir 
tambours battants, enseignes déployées, mèches allumées 
et emmener avec elle trois canons. On était si satisfait 
au camp français de cette solution inattendue , qu'on 
avait accordé les honneurs de la guerre , réservés aux 
braves, à des gens qui s'étaient si peu défendus. Le 
14 novembre, au point du jour, Ï800 hommes en bonne 
santé « et qui avaient encore tant de vivres qu'ils tenaient 
-, quasy tous un morceau de pain et de beurre à la 
- main , - sortirent de Corbie , suivis de chariots trans- 



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— 572 — 

portant leurs bagages et leurs malades , et se dirigèrent 
sur Arras, accompagnés jusqu'aux environs de° cette 
ville par une escorte française. 

M 1 ' de Fontenay-Mareuil , maître de camp d'un régi- 
ment français , en remarquant dans ses Mémoires que 
« l'estoile de ceste année-là estoit mauvaise pour ceux 
» qui avaient à deffendre des places , » voulut savoir 
comment une garnison si nombreuse , si bien pourvue 
do vivres et de munitions et ayant à défendre des rem- 
parts en bon état, bien armés et nouvellement renforcés, 
avait pu consentir à capituler presque sans résistance,' 
et il s'en informa prés des officiers restés à Corbie comme 
(Mages jusqu'au retour de l'escorte. Ils lui avouèrent 
« ingénument , qu'ayant esté avertis qu'on ne les pour- 
» roit pas secourir et que les quartiers d'biver s'alloient 
« faire , ils avoient creu se devoir rendre pour y estre 

- quand on les donnerait ; estant bien assurés que sans 
» cela ils en auraient de sy mauvais que leur compagnie, 

- d'où despendoit toute leur fortune , ne se pourrait 
» remettre. Que cela avoit esté représenté à celuy qui 
« commandoit depuis la mort du gouverneur, M r de 
» Brimeu, en un conseil où se trouvèrent tous les 

- officiers de la garnison ; et que ce serait peu d'avantage 

• au roy d'Espagne quand ils tiendraient huit ou dix 

» jours de plus , et à eux une ruine totale ; et que 

» partant ils le supplioient de trouver bon qu'on se 

y rendit sans attendre plus longtemps... Ce qui doit 

y apprendre aux princes , observe l'auteur, à bien re- 

» garder quels gens ils mettent dans leurs places , afin 

» qu'elles soient toujours deffendues jusques au bout , 

» peu de temps faisant quelquefois grand bien i. » 

1 Mémoires de Fomte.nay-Marel'H. , p. 270. 






— 573 — 



Et en effet, si Corbie avait tenu quelques jours de 
plus, les Français eussent été forcés de lever le siège , 
car le temps devint subitement si mauvais que les 
travaux des tranchées auraient dû être abandonnés. 
« Dieu parut visiblement en cette occasion , dit 
» Richelieu dans ses Mémoires ; aussi Sa Majesté 
» lui en fit rendre actions de grâces et chanter le 
» Te Deum à Notre-Dame de Paris l . » 

Le raisonnement ingénu des officiers de la garnison 
de Corbie nous édifie mieux que de longs commentaires 
sur la composition et la moralité des armées de cette 
époque. Soldats et capitaines sont des mercenaires pour 
qui la profession des armes est une exploitation dont 
les profits doivent compenser les dangers qu'elle pré- 
sente ; quant à l'honneur militaire , à la religion du 
drapeau , ce sont là des mots qui n'existent pas dans 
leur vocabulaire ; ils n'en ont aucune idée. Que leur 
importe le drapeau ? Ils honorent le plus celui qui leur 
rapporte les plus beaux dividendes, c'est du moins là 
le terme dont ils pourraient se servir aujourd'hui. Aussi 
en campagne et en cantonnements sont-ils des pillards, 
en garnison d'insatiables parasites, des fléaux toujours, 
et bien coupables étaient ceux qui les déchaînaient 
sur le monde pour atteindre une fugitive suprématie 
et flatter l'orgueil national. 






1 Mémoires de Richelieu , t. 9, p. 258. 



Il 



CHAPITRE XXV 






Motifs dp l'inaction du cardinal-infant pendant, le siése de fnrhie r a- -, • 

Arrestation et mort de Turhurens . ■! , , „ ~ P d *'' rét ™*!"*M- - 

M- de Saint-.oal. - ^sltZpVa^ c„ n te de SoT' 7- '° ^ * *»*-' « 
Il manque de résolution. - La pri,e de Co bi e ,1 H aSSaSS '" al ^ C0 '' dina '- ~ 

décide Monsieur a quitter ,a cou , - se r , Set GaT" T dCSS ° in - " ^ r ° m,C 
- Emot.on | Uruven,, , „ nouvelle „ te fe,'. Z '" T "" '' GUiCnn '- 

Soissons, le cardinal-infant , la reine-n.ére le e Tl _ Ne « ™ l ' M ' e « 1 »- ''«•"•* de 

avec le cardinal de K,cl,, - „ ^1 ^Z^T^^Z^^ 

-T™ u/dH/i e ^7: ':~ C "» li "" ali0 " «- négociali..,. entre Sedan et B Nés 

aa lettre au prince Thomas. - Il sc réconcilie avec le roi de France. 

Si le cardinal-infant n'avait mis aucun obstacle à 
1 investissement de Corbie , ni rien essayé pour l'em- 
pêcher de capituler , la diminution de son effectif et 
la démoralisation de son armée par les motifs que nous 
avons indiqués n'en étaient pas les seules causes. Il 
s'était encore trouvé dans la nécessité de détacher un 
corps assez considérable, sous le commandement du 
comte de Féria , pour observer dans les environs de 
Diest d'abord , puis entre Anvers et Lierre , les mou- 
vements du prince d'Orange : en effet , à la persuasion 
du baron de Charnacé , Frédéric-Henri était apparu 
avec l'armée hollandaise autour de Bréda, moins ce- 
pendant dans l'intention d'attaquer cette place que pour 
aider l'armée française par une habile diversion. Mais 
d'autres raisons encore avaient peut-être engagé don 
Fernando à conserver intactes les forces qu'il avait 
autour de lui : certaines éventualités pouvaient se pro- 



i 



575 



duire en France à la suite d'une nouvelle incartade 
qu'il savait le duc d'Orléans , de concert cette fois avec 
le comte de Soissons , sur le point d'exécuter , et il 
voulait se tenir prêt à en profiter. 

Il est nécessaire à ce propos que nous remontions 
quelque peu en arrière. 

A son retour en France en octobre 1634 , Monsieur 
avait été accueilli le mieux du monde par Louis XIII , 
et les deux frères en se réconciliant s'étaient juré l'oubli 
du passé. Toutes les promesses spécifiées dans le traité 
d'Écouen avaient été tenues , et Puylaurens , créé duc 
et pair, avait épousé la seconde fille du baron de 
Pont-Château , cousin du cardinal , le jour même que 
le duc de La Valette épousait l'aînée (26 novembre). 
Moins de trois mois après cependant, le 14 février 1635, 
le nouveau duc avait tout à coup été arrêté en même 
temps que du Fargis , Coudray-Montpensier et quelques 
autres et , incarcéré à Vincennes , il y était mort en peu 
de temps de cette fièvre pourprée à laquelle avait déjà 
succombé quelques années auparavant le maréchal d'Or- 
nano , ce premier confident de Gaston. 

Celui-ci avait appris avec un trouble profond l'arres- 
tation de son favori et n'avait retrouvé son calme et sa 
présence d'esprit qu'après qu'on lui eut assuré que ces 
nouvelles rigueurs ne le concernaient pas et n'avaient 
été rendues nécessaires que par les intelligences que 
Puylaurens continuait à entretenir avec les ennemis de 
l'État. Cette accusation n'était pas, comme on a pu le 
croire , dénuée de fondements ; seulement cetle fois-ci 
le nouveau duc d'Anville était moins coupable que le 
duc d'Orléans lui-même. 

Fort peu de temps après son retour, Gaston avait 



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— 576 — 

senti se réveiller en lui les sentiments d'envie et de 
basse jalousie qui avaient provoqué jadis sa rupture 
avec le cardinal ; en se rapprochant du trône il avait 
reconnu quelle place considérable le premier ministre 
avait su s'y faire à côté du roi et , mécontent de n'être 
rien , il n'avait su contenir toute l'amertume renfermée 
en son âme. Une dame de qualité avait reçu ses con- 
fidences et les avait communiquées à un gentilhomme 
de ses amis , par l'intermédiaire duquel elles étaient 
arrivées à la connaissance de l'abbé de S'-Germain à 
Bruxelles. Une correspondance assez suivie s'était en- 
gagée à cette occasion entre l'aumônier de la reine-mère 
et Paris ; le domestique d'un médecin attaché à Marie 
de Médicis s'était douté de l'importance que ces lettres 
pouvaient avoir , il en avait intercepté quelques-unes , 
les avait livrées à Richelieu , et la dame et le cavalier, 
enfermés à la Bastille , avaient fait des révélations fort 
compromettantes pour le prince l . Le cardinal , ne 
pouvant sévir contre lui , s'était décidé à le frapper 
d'une terreur salutaire en le séparant de ceux qui , 
jusqu'alors , s'étaient toujours montrés les plus disposés 
à le pousser à la révolte ; puis il avait profité de son 
trouble pour lui faire accepter à leur place des gens 
dont il était sûr, et pour chancelier le secrétaire d'État 
Boutheillier, comte de Chavigny, tout à sa dévotion et 
spécialement chargé de le surveiller. Néanmoins un 
petit nombre de personnages de moyenne condition , 
revenus des Flandres avec Gaston et dont le cardinal 



1 L'abbé Scaglia à Olivarès. 25 janvier 1635. — Correspondance , 
t. II, f. 200. — Dans cette lettre, Scaglia en parlant de l'abbé de 
S'- Germain l'appelle un philosophe chrétien. 










■ 



— 577 






ne se défia pas assez , faillirent rendre ces précautions 
inutiles. A leur tête se trouvait Louis Barbier, abbé 
de La Rivière qui , sorti des rangs du peuple et quelque 
temps domestique de l'évêque de Cahors , devait être 
un jour évêquedeLangres. A force d'habileté, il parvint 
en peu de temps à gagner la confiance du duc d'Orléans ; 
mais ce fut pour l'encourager dans la voie de l'opposition 
au cardinal vers laquelle il n'était que trop porté. Sur- 
veillé de près par le nouveau chancelier, il ne put 
toutefois pousser le prince à la révolte comme l'avaient 
fait ses prédécesseurs ; mais on le soupçonnait de rela- 
tions avec l'Espagne ] , et il était probable que , l'oc- 
casion de se débarrasser de lui se présentant , on ne 
la laisserait pas échapper. Aveuglé par la confiance 
que lui montrait Monsieur, Louis Barbier crut au com- 
mencement de l'année 1636 pouvoir prétendre au poste 
de premier aumônier du prince , devenu vacant par la 
mort du titulaire et que le comte de Chavigny avait 
demandé pour son oncle. Cette prétention, que son 
faible mérite et son extraction obscure ne justifiaient 
pas , lui fut fatale : le 5 mars il fut mis à la Bastille 
où vinrent bientôt le rejoindre quelques-uns de ceux 
qui l'avaient pris pour patron. Après cette exécution 
dont Gaston, comme d'habitude, ne parut guère s'émou- 






1 Dans le courant de l'année 
essayé de renouer avec le duc 
avait cliargé le cardinal-infant 
secret. Dans une lettre de don 
tembre 1635 , on lit : « La neg 
misma carta (du 18 juillet) se 
recatado que pudiere hallarse; p 
por la atencion con que el cardi 
— Correspondance , t. IV, f. 139. 



1635 le gouvernement espagnol avait 
d'Orléans de nouvelles négociations et 
de chercher à s'entendre avec lui en 
Fernando à Philippe IV, du 15 sep- 
ociacion con Monsieur de que trata la 
procurara intentai 1 por el camino mas 
ero siempre tendra esto suma dificultad 
nal de Richelieu mira sus acciones. » 



37 



— 578 — 

voir , on crut qu'il ne restait plus autour de lui aucun 
de ces esprits brouillons qui avaient toujours eu tant 
d'influence sur sa conduite , et quand au mois de sep- 
tembre le roi eut réuni cette armée qui devait couvrir 
Paris et refouler l'Espagnol , c'est à son frère qu'il en 
confia le commandement pour lui donner une marque 
de son entière confiance. 

Cependant près de Monsieur se trouvait alors un gen- 
tilhomme , Claude de Bourdeille , comte de Montrésor , 
qui avait su se rendre maître de son esprit et acquérir 
un ascendant qu'il mettait autant de soin à cacher que 
d'autres , moins habiles , avaient mis d'empressement 
à afficher. C'était un de ces caractères inquiets et am- 
bitieux , comme la France en a toujours produits , qui 
ne se sentant dans leur élément qu'au milieu des ré- 
volutions et des luttes civiles , trouvent alors à se 
créer une position et à se faire une fortune auxquel- 
les ils n'auraient pu prétendre dans les époques de 
calme , incapables qu'ils sont d'un labeur patient et 
obstiné. Montrésor trouva dans M r de S'-Ibal, son 
cousin , gentilhomme du comte de Soissons , un as- 
socié digne de lui, et tous deux conjurèrent leurs 
efforts pour entraîner leurs maîtres à la révolte et pour 
les décider à se saisir du pouvoir, fut-ce même au prix 
d'un crime. 

Dès les premiers jours de l'entrée en campagne de 
l'armée royale , il devint évident que Monsieur était 
incapable de la commander et que l'orgueil du comte 
de Soissons mettrait obstacle à toutes les entreprises 
que lui-même n'aurait pas proposées. Richelieu se 
décida alors à prendre la direction des opérations 
militaires ; mais pour ne pas blesser l'amour propre 



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des deux princes, il persuada au roi de se rendre 
aussi à l'armée pour la commander sous son inspira- 
tion. Le duc d'Orléans et le comte de Soissons com- 
prirent parfaitement qu'ils étaient relégués au second 
plan par cette habile manœuvre du premier minis- 
tre ; le ressentiment qu'ils en éprouvèrent les rendit 
faciles à persuader de profiter de leur position de 
commandants de l'une des plus fortes armées que la 
France eût encore mise sur pied , pour arracher par la 
violence le pouvoir au cardinal et imposer au roi de 
nouveaux conseillers. Le 25 octobre fut choisi pour 
l'exécution du coup de main. Ce jour-là le roi devait 
se rendre du château de Denain , où il avait établi son 
quartier , à Amiens où Richelieu avait le sien , pour 
y tenir conseil avec lui et les deux princes. Selon l'éti- 
quette observée en semblables circonstances , les nom- 
breux gentilshommes dont le cardinal était toujours 
entouré se tenaient à l'écart tant que durait la visite 
royale et ne reprenaient leur service autour de sa 
personne qu'après qu'il avait été reconduire le mo- 
narque au bas de l'escalier et qu'il l'avait vu s'éloi- 
gner. Monsieur et le comte de Soissons , qui accom- 
pagnaient aussi le roi jusqu'à son carrosse , devaient 
alors donner le signal et les poignards des conjurés 
devaient frapper le cardinal. Tout avait été parfai- 
tement convenu; mais quand arriva le moment d'agir , 
Gaston manqua de résolution : il parut ne plus se 
souvenir de rien et se retira. Le comte de Soissons 
n'osa prendre sur lui la responsabilité de l'attentat , 
les poignards restèrent dans leur fourreau et Richelieu 
put remonter paisiblement chez lui sans se douter du 
péril auquel il venait d'échapper. 



— 580 — 



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L'occasion qu'on avait laissé perdre pouvait cependant 
se représenter, surtout si le siège de Corbie était pour- 
suivi méthodiquement : le séjour du cardinal à Amiens 
devait se prolonger et les deux complices , dans leur 
quartier, restaient maîtres de l'armée. Mais la proposition 
de Châtillon d'attaquer la place d'emblée vint mettre 
obstacle à leurs desseins ; une telle entreprise , qu'elle 
réussît ou non , devait en effet avoir pour résultat immé- 
diat la dispersion de l'armée. Aussi les deux princes , 
et surtout le comte , mirent-ils une obstination singu- 
lière à repousser le plan du maréchal et une passion 
non moins grande à défendre le leur, qui était de 
s'en tenir au blocus : ils prédisaient le plus sanglant 
échec. 

Comme nous l'avons vu l'événement leur donna tort 
et les étonna beaucoup. 

Pour tous ceux qui avaient trempé dans la conjuration 
un grand danger était dès lors imminent : si le plus 
léger indice faisait jamais soupçonner au cardinal le 
péril auquel il avait échappé , il était à prévoir qu'il 
s'adresserait aussitôt à Monsieur et en obtiendrait aisé- 
ment les avens ingénus dont le prince s'était toujours 
montré si prodigue en semblable occasion ; ceux qui 
avaient été ses instruments seraient encore une fois 
sacrifiés. Pour conjurer le danger , il fallait au plus 
vite provoquer une rupture entre Gaston et Richelieu 
et éloigner le prince de la cour. C'est ce qui fut 
résolu. 

Monsieur était à peine de retour à Paris que le 
18 novembre le comte de Soissons s'y rendit également 
et , dans une entrevue qu'il eut avec Louis XIII , insista 
fortement pour être chargé de ramener en Champagne , 



581 — 



dont il avait le gouvernement , les troupes qui devaient 
y prendre leurs quartiers d'hiver. Cette demande parut 
d'autant plus suspecte que le comte y mettait plus de 
passion , et comme sa conduite pendant toute la cam- 
pagne n'avait pas toujours été très-claire , le roi de son 
côté mit de la persistance à la lui refuser. Le prince 
voulait-il s'assurer un noyau de troupes dont il comptait 
se servir dans de mauvais desseins ? La chose est très- 
probable. Le refus du roi le convainquit que la défiance 
était éveillée , qu'on soupçonnait peut-être même quel- 
ques-uns de ses projets et qu'on n'attendait qu'une occa- 
sion favorable pour l'arrêter et Monsieur avec lui. De son 
côté la conscience de Gaston n'était pas assez tranquille 
pour qu'il fût bien difficile de lui persuader que sa 
liberté était en jeu. Tous deux se décidèrent à fuir, 
et, dans la nuit du 19 au 20, ils quittèrent Paris , le duc 
d'Orléans pour se retirer en Guienne prés du duc d'Eper- 
non qu'il espérait rallier à sa cause , non loin des fron- 
tières d'Espagne dont il comptait réclamer le secours , 
près de l'Océan enfin à qui , en désespoir de cause , il 
pouvait toujours confier César et sa fortune ; le comte 
de Soissons pour se rendre à Sedan , sur les frontières 
des Pays-Bas , dont son beau-frère le prince Thomas 
commandait les armées, près de cette famille de Bouillon 
qui subissait avec tant d'amertume la protection onéreuse 
de la France. 

La nouvelle de la retraite du duc d'Orléans et du 
comte de Soissons arriva à Bruxelles le 28 novembre , 
par un courrier que ce dernier y envoya de Sedan 
avec la mission de demander au cardinal-infant que 
quelqu'un à qui il pût confier ses projets vînt l'y trouver, 
et qu'on voulût bien lui donner un passeport pour un 




I I 







- 582 — 

de ses gentilshommes qu'il comptait envoyer au duc 
de Bouillon , à Maestricht dont il était gouverneur l . 

On ne peut pas dire que ces événements surprirent 
beaucoup la cour de Bruxelles ; depuis deux mois et 
plus on s'attendait à quelque chose d'analogue : en 
septembre le bruit de la mort ou de la disgrâce de 
Richelieu y avait couru 2 et l'on rapporte aussi que 
vers cette époque Piccolomini s'entretenant avec Des- 
roches-Baritaud , l'un des prisonniers du siège de Roye , 
lui aurait dit « qu'il verrait arriver quelque chose en 
« France qui n'était pas prévu ni pensé de personne 
» et qui apporterait un grand changement 3 . » Le 8 no- 
vembre le bruit de la fuite du duc d'Orléans et du comte 
de Soissons était répandu à Turin et , le 10 , le baron 
de Charnacé écrivait qu'à La Haye et à Amsterdam on 
parlait d'une menée qui devait éclater en France et que 
le roi serait bien habile à démêler. Il est probable que 
le comte de Soissons depuis quelque temps déjà était 
en correspondance avec Thomas de Savoie et peut-être 
avec le duc de Bouillon , et que des indiscrétions avaient 
été commises : un secret brûle toujours les lèvres de 
ceux qui le possèdent ; c'est pourquoi , fort heureuse- 
ment , il est si difficile de conspirer. 

Un gentilhomme du prince Thomas se rendit aussitôt à 
Sedan. Le 4 décembre il était déjà de retour à Bruxelles. 
Il vint assurer Marie de Médicis , au nom du comte , 
que ni lui ni le duc d'Orléans ne se concerteraient 



Ln 



tf 



1 L'abbé Scaglia à Olivarès. 29 novembre 1636. — Correspondance . 
t. III, f. 186. 

* Lettre de M™ du Fargis à la reine Anne. 27 septembre 1636. — 
Appendice du chapitre III e de M™ de Chevreuse, 
" Mémoires de Riohrlieu , t, 9, f. 27G. 










583 — 



jamais avec le cardinal sans la comprendre dans le 
traité, et la prier de réunir tout l'argent dont elle pour- 
rait disposer pour l'envoyer à Monsieur en Guienne. 
Il était également chargé de demander au cardinal-infant 
de quoi lever et entretenir pendant trois mois 800 fan- 
tassins et une centaine de cavaliers , et l'envoi de troupes 
sur la frontière si Sedan était menacée par l'armée 
française. Il lui fit connaître en même temps que le 
comte était tout disposé à conclure un traité d'alliance 
avec l'Espagne aussitôt qu'il aurait reçu des nouvelles 
du duc d'Orléans L 

Comme d'habitude , le nouveau révolté se berçait d'il- 
lusions au sujet des sympathies que sa cause n'allait pas 
manquer de rencontrer en France. 11 comptait non seu- 
lement sur la complicité du duc d'Épernon que Monsieur 
parviendrait bien à entraîner , mais aussi sur celle de 
s,»u fils, le duc de La Valette ; il ne doutait pas de 
l'appui du parlement de Paris et assurait «pie, s'il entrait 
en France avec quelques troupes, la plus grande partie 
de la noblesse viendrait se ranger sous ses drapeaux. 
Il ajoutait que , vu la pénurie des finances du gouver- 
nement français en ce moment , il fallait faire peu 
de cas de ses armées : si elles attaquaient le duc 
d'Orléans , une diversion espagnole le tirerait aisément 

d'affaire ~. 

Le cardinal-infant , en transmettant à Madrid les 

i Le cardinal- infant à Philippe IV. décembre 1636. — Corres- 
pondance, t. VI, f. 460 et 462. 
L'abbé Scaglia à Olivarès. 4 décembre 16S6. - Correspondance, t. III, 

f. 140. 

2 Memoria que ha dado el gentilhombre del S r principe Thomas a 
su buelta de verse con el conde de Soison. — Corr. de Philippe IV 
et du cardinal -infant , t. VI, f. 462. 
















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— 584 — 

demandes du comte de Soissons , dont la personne ne 
lui paraissait pas de moindre importance que celle de 
Monsieur, particulièrement à cause de la popularité 
dont il jouissait dans l'armée française , émit cependant 
1 opinion que tout en l'aidant de manière à lui permettre 
de renforcer son parti, il était préférable de soutenir 
la révolte en fournissant des secours par l'Espagne au 
duc d Orléans en Guienne, ce qui pouvait se faire plus 
commodément et avec plus d'apparence de succès. 

Mais compter sur Gaston c'était bâtir sur le sable 
mouvant. En effet, au lieu de se retirer en Guienne 
il s était arrêté à Blois et, dès le 21 , avait envoyé au 
roi son frère une lettre fort soumise : au lendemain de 
son escapade il paraissait déjà s'en repentir. Le cardinal 
revenu de Picardie le 24 à la première nouvelle de là 
fuite des princes, lui envoya tour à tour les comtes de 
Guiche, de Beautru et de Chavigny lui porter les pro- 
messes et les ordres du roi, et il parut que Monsieur 
était tout disposé à un accommodement. 

On le sut bientôt à Bruxelles, et les espérances des 
émigrés s évanouirent plus rapidement encore qu'elles ne 
s étaient éveillées. « Le comte de Soissons passe ici pour 
» un de ces François qui n'ont pas un marc de plomb en la 
» tête, écrit M- du Fargis le 20 décembre à Anne d'Au- 
» tncbe. Dieux ! Quelle sorte de génération ! La reine- 
» mère et Madame sont confuses de cette banqueroute 
» car les François d'ici s'étoient imaginé de grandes 
» choses 1. » On avait tort cependant de désespérer 
sitôt; Monsieur tout en paraissant disposé à signer tout 






'M S de la bibl. nat. de Paris , ancien fonds français, n° 9241 
Voir V. Cousin. M°* de Chttreun , appendice, p. 413. 






585 — 



ce que le roi voulait , demandait toutefois à en donner 
avis au préalable au comte de Soissons. « Pour la 
« forme, » disait-il, et il ajoutait qu'il lui écrivait « de 
» bonne encre » pour le décider lui aussi à s'accommoder 
avec le roi. En réalité, ayant reconnu la faute qu'il avait 
faite en se séparant du comte , alors surtout que le 
duc d'Éperuon sur lequel il avait cru assez légèrement 
pouvoir compter , ne mettait aucun empressement à 
entrer en relation avec lui, il pensait à aller le rejoindre 
à Sedan et avait fait demander au duc de Bouillon de 
l'y recevoir L En attendant il traînait les négociations en 
longueur. Il avait déclaré d'abord qu'il ne retournerait 
à la cour que si on autorisait sa femme à le rejoindre , 
qu'après la mise en liberté de ceux de ses serviteurs 
qui se trouvaient en prison et le paiement d'un demi- 
million d'écus. Le roi accepta ces deux dernières con- 
ditions ; mais quant à la première , il lui fit observer 
que son mariage était contraire aux lois du royaume. 
Peu de temps après il consentit toutefois à le recon- 
naître et à laisser Madame rejoindre son époux, mais à 
la condition que Gaston jurerait solennellement d'aban- 
donner les intérêts du duc Charles de Lorraine et de 
sa maison, de ne jamais les défendre en aucune occasion 
et de n'avoir plus aucun rapport avec la famille de sa 
femme 2 . C'était là une immense; concession que faisait 
le roi à son frère , et celui-ci sans doute ne s'y était 
pas attendu , car il y répondit aussitôt en faisant valoir 
de nouvelles prétentions : il demandait une place de 
sûreté pour lui , le rapport du jugement prononcé par le 






» Scaglia ci Olivarès. 26 août 1636. T. III , f. 152. 

2 M. à id. 9 janvier 1637. — Correspondance, t. 111, f. 162. 



— ."386 — 



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parlement de Paris contre son mariage , et enfin que 
satisfaction fût rendue à la reine sa mère i. 

Cette dernière exigence, si peu d'accord avec sa 
conduite habituelle et si éloignée de l'indifférence qu'il 
avait toujours montrée pour Marie de Médicis dans les 
négociations précédentes , parut trop peu naturelle à 
Richelieu pour ne pas éveiller sa défiance. Il était 
informé en même temps que le comte de Montrésor 
venait de partir pour la Guienne chargé d'une mission 
secrète pour le duc d'Épernon , et que le nombre des 
gentilshommes qui composaient la cour de Monsieur 
s'accroissait tous les jours : il comprit que s'il ne voulait 
pas être dupé , il lui fallait employer d'autres moyens 
que ceux dont il s'était servi jusqu'alors. Il donna im- 
médiatement des ordres sévères pour fermer à Gaston 
les routes qui pouvaient le conduire à Sedan, en Guienne, 
en Normandie ou en Bretagne, partout enfin où on le' 
soupçonnait de vouloir se diriger pour se retirer encore 
une fois chez les Espagnols; il le fit surveiller très- 
étroitement pour être prévenu à chaque instant de ses 
moindres mouvements et , dans un conseil qui se tint 
le 1 1 janvier 1637 , il fit décider que si Monsieur ne 
cédait pas , le roi lui-même , à la tête d'une armée , 
irait jusqu'à Blois l'y contraindre. 

Richelieu avait parfaitement jugé de la situation et 
les mesures qu'il avait ordonnées étaient des plus judi- 
cieuses. En effet, M r de Verderonne qui avait quitté 
Gaston le 7 janvier et pris la route de Bourgogne , 
en arrivant le 15 à Sedan annonçait que Monsieur le 
suivait de près. Cette nouvelle, connue immédiatement 



1 Scaglia à Olivarès. 9 janvier 1637. - Correspondance, t. III, f. 168. 



— 587 



à Bruxelles, y causa une grande émotion, et Mario 
de Médicis se disposa à aller rejoindre son fils dès son 
arrivée , emmenant Madame avec elle L Mais cette joie 
ne dura guère ; bientôt un nouvel avis du comte de 
Soissons informa les deux princesses que Monsieur 
n'avait pas encore quitté Blois 2 . 

Presqu'en même temps des nouvelles de Paris apprirent 
qu'il fallait décidément renoncer à compter sur ce prince. 
Après lui avoir encore envoyé M r de Léon et le père 
de Contren , son confesseur , général des oratoriens , 
pour lui renouveler ses dernières propositions , le 
roi, comme il l'avait fait eu mars 10:31, quitta Paris 
à la tête de quelques régiments et se mit en route pour 
Blois. Mais il n'alla pas plus loin que Fontainebleau ; 
cette démonstration suffit. Gaston se hâta de traiter 
définitivement sans plus parler de sa mère , mais en 
réclamant le paiement de ses . jettes jusqu'à concurrence 
,1e 500,000 livres après la paix générale , et une pension 
pour sa femme. Le roi stipula toutefois que cette pension 
ne serait, payée qu'après la rentrée en France de la 
duchesse, et' le 8 février , à Orléans, les deux frères se 
rencontrèrent et , pour la quatrième ou cinquième fois , 
conclurent leur raccommodement. 

Encore une fois abandonnée par son fils, Marie de 
Médicis reporta toutes ses espérances sur le comte de 
Soissons. Dès son arrivée à Sedan elle lui avait envoyé 
Fabroni et, pour resserrer encore les liens qui attachaient 
le prince à son fils Gaston , elle lui avait fait offrir en 
mariage la fille que celui-ci avait eue de son premier 









' Scaglia à Olivarcs. 20 janvier 1637. - Correspondance, t. III, f. 172. 
s H. à id. 21 janvier. id. id. f. 175. 












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— 588 — 

mariage avec M- de Montpensier et qui n'était alors 

ZTt 1 T l : ^^ enC ° re là Un P^Jet qu'il 

fallait abandonner depuis que Monsieur avait traité avec 
son frère. Mais le comte ne paraissait pas désireux de 
suivre 1 exemple de son complice : il avait reçu fort mal 
M de Liancourt que Richelieu lui avait envoyé il 
entretenait une correspondance très-active avec le prince 
Thomas qui s'était chargé de ses intérêts près du gou- 
vernement espagnol et , par l'intermédiaire du duc de 
Bouillon, il s était mis en rapport avec W de Hauterive 
le frère de l'ancien garde des sceaux Châteauneuf et 
avec d autres Français de qualité réfugiés en Hollande 
Le duc de La Valette lui avait aussi promis son con- 
cours, mais en déclarant vouloir rester le maître de 
choisir le moment favorable. 

Pendant plusieurs mois la route de Sedan à Bruxelles 
fut incessamment sillonnée par les courriers qu'échan- 
geaient entre eux le comte , la reine-mère , la princesse 
Marguerite 2 et le prince Thomas. Monsigot résidait 
près du comte au nom de la reine, et S'-Ibal à Bruxelles 
représentait le comte de Soissons. 

La principale difficulté qui s'était présentée était la 
question financière , et le marquis Paolo Palavicini 
le banquier génois du roi d'Espagne, était même allé 
a Sedan pour la résoudre et débattre avec le prince 
le chiffre de ses prétentions. C'était une question capitale 
en effet de savoir comment on parviendrait à réunir 



1 ScarjUa à Qlivarès. 3 janvier 1636 
f. 158 v". 



Correspondance, t. III, 

• M- du Fargis à la reine de France. Bruxelles, 18 avril 1637 - 
Madame tient force correspondance avec Soissons qui a mandé' ne 
vouloir attendre un accommodement. 



589 



les 400,000 livres qu'il demandait « pour monter de 
» suite à cheval. » Le président Roose se refusait 
obstinément à laisser emprunter aux caisses de l'État 
une somme aussi importante sans l'aveu du roi d'Es- 
pagne , en ce moment surtout que les finances des 
Pays-Bas , grâce aux dépenses de la campagne 
précédente et aux largesses prodiguées par le cardinal- 
infant à ceux qui l'entouraient, n'avaient jamais été 
clans un si triste état l . Le prince Thomas qui , plus 
que personne par les promesses qu'il avait fait briller 
aux yeux de son beau-frère , avait contribué à le lancer 
dans une aventure dont l'issue paraissait chaque joui- 
plus incertaine, et qui avait à cœur de l'en tirer, parvint 
heureusement à s'assurer l'appui du cardinal-infant en 
grossissant à ses yeux l'importance de la révolte des 
Croquants 2 , nom qu'on donnait à cette époque aux 
paysans du Périgord et du Poitou qui venaient de se 
soulever : le 28 juin fut signé par l'infant au nom du 
roi d'Espagne d'une part , et par la reine-mère , repré- 



' M m * du Fargis à la reine de France. Bruxelles, 2 mai 1637. — « Tout 
est en nécessité , jusqu'à la reine-mère qui de trois mois n'a pas eu 
un sol. « 

s Nous trouvons dans la correspondance de l'abbé Scaglia l'explication 
suivante du nom de Croquant. " Le vocable croquant dont se servent 
les révoltés de la Saintonge dérive du mot croc, en espagnol un garavato, 
un garfio (un crochet, un harpon); ils ont pris ce nom pour donnera 
entendre que , conformément a la rature de cet instrument , ils ne 
lâchent plus ce qu'une fois ils ont pris en mains. » Il ajoute que ce nom 
avait déjà été donné en France à un parti durant la ligue et que ceux 
de Saintonge en le ressuscitant avaient mis à leur tête le marquis 
d'Isideul (?) , frère aîné de l'infortuné comte de Chalais , la première 
victime du cardinal de Richelieu. Appartenant à la maison de Montluc , 
le marquis était de sa personne un soldat plein de valeur et d'expérience 
et avait servi plusieurs années dans les guerres de Hongrie et de 
Pologne. (Correspondance, t. III, f. 156, 26 décembre 1636.) 






590 — 



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H'*" 




sentant le comte de Soissons de l'autre, un traité par 

lequel Philippe IV s'engageait à ne faire ni paix ni trêve 
avec le roi de France sans y comprendre la reine et le 
comte, -à délivrer de suite à celui-ci 500,000 livres 
pour la levée et l'entretien d'une armée jusqu'à la fin 
de la campagne , à entretenir une garnison dans Sedan 
et à dédommager le duc de Bouillon de la perte de ses 
biens on France, leur confiscation devant naturellement 
être une conséquence de sa révolte. Par contre, Marie 
de Médicis promettait qu'aussitôt après avoir reçu satis- 
faction , ce qui ne pouvait jamais être qu'après la 
mort ou la disgrâce de Richelieu , spécifiait-elle , pour 
qu'il fui bien entendu qu'elle ne traiterait jamais' avec 
lui , ou après qu'il aurait été mis hors du service du 
roi (elle ne disait pas si c'était d'une manière violente), 
elle ferait tous ses efforts pour travailler à terminer 
les différends qui existaient entre la France, l'empire 
et l'Espagne, si alors déjà la paix n'était pas conclue. 
Comme le lii observer avec beaucoup de raison 
Philippe [V 1 en prenant connaissance de ce trait.'', 
l'Espagne , qui en faisait tous les frais , n'en devait 
retirer que des bénéfices fort problématiques ; ni les 
engagements n'étaient égaux, ni les avantages réci- 
proques, et les 500,000 livres octroyées au comte tout 
d'une fois, au lieu d'être divisées en subsides mensuels , 
risquaient fort d'être très-mal employées. Ces considé- 
rations n'avaient pas échappé au cardinal-infant, car 
il avait cru devoir lui-même justifier le traité en faisant 
ressortir la nécessité de provoquer des troubles en France 



1 Phileppe IV au cardinal-infant. 10 août 1637. - Correspondance 
I. 7. r. 379. 






— 591 — 

le plus tôt possible , afin d'empêcher Louis XIII de se 
porter avec toutes ses forces sur les frontières du Hainaut 
et de l'Artois , au moment même où les Provinces- 
Unies s'avançaient sur le Brabant et les Flandres. 
Informé du reste que l'Espagne mettait à sa disposition 
une somme de 200,000 écus pour servir au parti du 
comte de Soissons i, il faisait bon marché des avantages 
qu'on pouvait recueillir du traité dans l'avenir , si ceux 
qu'il en attendait dans le moment même pouvaient être 

acquis. 

Quand la reine-mère s'était engagée au nom du comte 
de Soissons , elle l'avait fait avec la certitude de n'être 
pas désavouée, puisqu'un subside plus fort que celui 
qu'il avait toujours réclamé lui était alloué ; on pensait 
donc à Bruxelles que le traité serait accueilli à Sedan 
avec enthousiasme , et le cardinal-infant n'avait pas 
même attendu qu'il fût ratifié par le comte pour en infor- 
mer le roi d'Espagne. Aussi ne fut-on pas médiocrement 
étonné d'apprendre que le prince, avant de rien signer, 
avait désiré attendre le retour de M 1 ' de S'-Ibal qui 
était allé trouver le duc de Bouillon à Maestricht , pour 
s'entendre avec lui sur la façon dont il lui prêterait son 
concours. Bientôt de S'-Ibal revint de Hollande avec la 
promesse du duc de se rendre à Sedan avec de l'infanterie 
et de la cavalerie aussitôt que le comte l'en aviserait ; 
il fit connaître cette réponse en passant à Bruxelles 
et en partit aussitôt pour la porter à son maître afin 
de hâter la ratification du traité. 

Cette singulière préoccupation du prince de faire 

1 Philippe IV au -président Roose. De Aranjuez, ■-' 'If mai 1637. — 
Papiers de Roose , t. 1 , f. 160. 













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— 592 — 

dépendre son consentement de la résolution du duc de 
Bouillon, avait éveillé les soupçons du cardinal-infant 
et ha avait fait craindre que Richelieu, avec son habileté 
habituelle , ne travaillât à détruire ce qui avait coûté 
tant de peine à édifier i. En effet , bientôt le prince 
Thomas reçut de son beau-frère une lettre qui ne 
laissait aucun doute à cet égard : « On ne peut rien 
■o désirer de mieux que le traité qui m'a été envoyé 
» disait le comte 2, et le premier article va même au-delà 
» de mes espérances ; aussi je ne trouve pas de paroles 
» pour exprimer comme je le voudrais l'estime que 
» j éprouve pour les faveurs que j'ai reçues du cardinal- 
» infant, et je vous prie de lui en rendre grâce en mon 
» nom : tant que je vivrai ses bienfaits me seront toujours 
» présents , et je serai toujours son humble et obligé 
» serviteur. Dans un des articles du traité il est dit 
» qu'aussitôt après avoir touché le subside qui m'est 
» alloué , je devrai faire mes levées et constituer mon 

- parti dans l'espace d'un mois. Cette condition est très- 
» naturelle , mais il m'est absolument impossible de la 
» remplir : il est à craindre en effet que les positions 
» occupées par les armées françaises ne m'empêchent de 
» réunir mes amis, qui doivent arriver de divers côtés; 

- et il en résulterait que j'aurais touché l'argent sans 
» pouvoir remplir les obligations qui me sont imposées. 
y Si nos trois armées avaient pu se prêter le concours 
» dont il avait été question entre nous et qui servit 
» de base à mes négociations par l'intermédiaire de 

1 Le cardinal-infant à Philippe IV. "juillet 1637. - Correspondance, 

* Le comte de Soissons au prince Thomas. De Sedan, 15 de julio 1637 
— Id., f. 309. 



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— 593 — 

» M 1 ' de S'-Ibal, j'aurais pu obtenir un résultat pratique. 
« Mais la vôtre ne pouvant entrer en France à cause 
» des forces qu'on lui oppose , ni celle du duc de Lor- 
» raine par suite du désordre dans lequel elle se trouve , 
r, ce serait vous tromper que de vous promettre quelque 
y, chose de semblable , et cette seule appréhension me 
r, cause une mortelle affliction. La sensible peine que 
» j'en éprouve m'empêche de m'étendre sur ce sujet ; 
« aussi j'ai ordonné à M r de Méause de vous en parler 
» plus longuement et de vous faire connaître l'état de 
» mes affaires. J'ai su par M r de S'-Ibal les soins que 
v vous avez daigné prendre de mes intérêts et les 
r, grandes démonstrations d'amitié et de bonne volonté 
» que vous m'avez témoignées , ce qui met le comble aux 
v obligations dont je vous suis redevable. Je suis très- 
» malheurenx de ne pas me trouver en position de 
« pouvoir vous donner la mesure de la passion que je 
» professe pour vous et je vous conjure de croire que 
» si l'amitié et les bienfaits se peuvent reconnaître , 
» vous ressentirez ma véritable affection. Je reste de 
» cœur avec non moins de sincérité que de franchise , 
v votre très-humble frère et serviteur , 

r, Louis de Bourbon l . 

» De Sedan , 15 de juillet 1637. » 

Ce que cette lettre ne disait pas , ce que M r de Méause 
avait reçu l'ordre de faire connaître à Bruxelles , c'est 
que le comte de Soissons venait de se réconcilier avec 
le roi de France. 

1 Nous traduisons cette lettre de la traduction espagnole envoyée à 
Philippe IV. 






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- 594 — 






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Le traité du 28 juin était à peine signé que le car- 
dinal de Richelieu, toujours bien servi par sa police 
secrète , en possédait une copie ; car c'est ainsi qu'il 
faut comprendre le hasard , le bonheur ou parfois le 
miracle , comme il s'exprime dans ses Mémoires , qui 
faisait toujours tomber entre ses mains toutes les pièces 
qu'il lui était le plus utile de connaître. Comprenant 
qu'avec le caractère résolu du comte de Soissons , une 
révolte à main armée était bien plus redoutable sous 
sa direction que sous celle de Monsieur , et qu'elle 
pouvait arrêter instantanément les progrès de l'armée 
royale, il s'était résolu à souscrire à toutes ses pré- 
tentions. 

Jusqu'alors des négociations avaient bien été entamées 
entre Paris et Sedan par l'intermédiaire d'un capucin , 
le père Hilarion, qui avait été plusieurs fois trouver 
le comte , et par Alexandre de Campion , gentilhomme 
de celui-ci , mais on n'avait abouti à aucun résultat. 
Cette fois il était urgent de traiter et M r de La Croi- 
sette , gentilhomme de M r de Longueville , partit le 
11 juillet pour porter au comte « une déclaration par 
» laquelle le roi oubliait toutes les fautes qu'il avait 
» commises en sa retraite et depuis qu'il était à Sedan , 
» le rétablissait en ses charges , voulait qu'il jouît de 
y tous ses biens , appointements et émoluments de ses 
r> charges , pardonnait à tous ceux qui l'avaient servi , 
» et abolissait les crimes par eux commis à ce sujet ; 
» une promesse particulière du roi, signée de Sa Majesté 
« et d'un secrétaire d'État , par laquelle elle promettait 
» que , moyennant qu'il demeurât dans la fidélité et 
» obéissance qu'il était convenu de jurer sur les Évan- 
» giles , Sa Majesté ferait jouir lui et les siens de l'effet 



— 595 — 

y> de la dite déclaration , trouvant bon qu'il demeurât 
y> encore quatre ans consécutifs dans la ville de Sedan , 
y> si bon lui semblait , etc. » 

On ne pouvait être plus large , et il n'était pas à 
supposer que le comte pût refuser de rentrer loyalement 
dans le devoir puisqu'on lui accordait , en même temps 
que son pardon , toutes les conditions qu'il avait posées 
lui-même dans les diverses négociations. Il est possible 
cependant qu'il eût trouvé quelque biais ou bien que , 
sentant grandir son importance en raison des concessions 
qu'on lui faisait , il fût devenu plus exigeant , si l'ar- 
rivée du négociateur n'avait pas concordé avec les nou- 
velles qu'il recevait de tous côtés de l'approche de l'armée 
française qui paraissait menacer Sedan. Il pesa soigneu- 
sement d'une part les chances d'une révolte hasardeuse 
avec l'appui des Espagnols , de l'autre les avantages 
matériels qu'on lui faisait en France , et ses réflexions 
le convainquirent que pour le moment mieux valait 
renoncer à prendre les armes contre son pays. 

Le 26 juillet, en présence du comte de Beautru , 
après avoir signé le traité , il prêta serment entre les 
mains de l'abbé de La Ferté , aumônier du roi , « de 
« ne se départir jamais de la fidélité et obéissance qu'il 
r, devait à Sa Majesté , ni avoir aucune pratique ou 
y> intelligence qui lui pût être suspecte , tant dedans 
7, que dehors le royaume , et de le servir de tout son 
v pouvoir dans l'exécution de tous ses desseins l . « 
Serment solennel qu'il ne devait pas tenir bien long- 
temps, malheureusement pour lui. 

Ainsi se termina cette double escapade de Monsieur 



1 Mémoires de Richelieu, t. 9, p. 359 à 378. 




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— 596 — 

et du comte de Soissons qui avait paru d'abord si 
menaçante pour la France , avait comblé de joie ses 
ennemis et rempli d'espoir le petit camp des émigrés de 
Bruxelles. 









CHAPITRE XXVI 






Campagne de (037. — Capitulation de Cateau-Cambresis et de Landrecies. — Le peuple de 
Bruxelles accuse de trahison les Français rélugiés. — Le conseil d'État ordonne le recensement 
de ceux que renferme la capitale. — On visite la maisoo de la reiuc-mèrc. — Monsigot envoyé 
eu Angleterre, porteur du traité avec le comte de Soissons , rapporte l'olTre de Charles I" de 
négocier avec Louis XIII la rentrée de Marie eu France. — Difficultés au sujet de la duchesse 
d'Orléans. — La reiue soupçonnée de conspirer secrètement avec la France. — Enquête. — Le 
père Caussin et M'"" de La Fayette. — Disgrâce de Clianteloube. — Les nouveaux favoris de 
la reine-mère. — Campagne de 1658. — Siège de S'-Omer. — Combat de Calloo et défaite du 
comte Guillaume de Nassau. — Levée du siège de S'-Omer. — Marie de Médicis part pour Spa. 
— A S' Trond elle prend subitement la route de la Hollande. — Causes de son départ. — 
Manifeste qu'elle désavoue et déclaration qu'elle publie a Londres à ce sujet. 



Le cardinal-infant ne se méprit pas sur les motifs qui 
avaient fait renoncer le comte de Soissons aux avantages 
que le traité du 28 juin lui accordait et l'avaient décidé 
à renoncer à son rôle de révolté ; il l'explique en peu 
de mots à Philippe IV dans une dépêche du 29 juillet : 
« Ce qui a fait évanouir les bonnes dispositions que le 
r> prince montrait , écrit-il , c'est la vue du discrédit do 
« mes armes et les heureux succès des ennemis qui, 
v de toute part, voient leurs desseins réussir 1 . « 

La France avait fait cette année de grands efforts 
pour réparer les échecs qui avaient marqué le commen- 
cement de la campagne précédente et que des succès 
tardifs n'avaient pu faire oublier complètement ; aussi 
les premières opérations militaires avaient-elles été heu- 

1 Correspondance . t. 7, f. 305. 



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— 598 — 

reuses pour ses armées et pour celles de ses alliés. Le 
duc Bernard de Saxe-Weimar , après quelques pointes en 
Franche-Comté , s'était rabattu sur les troupes du duc 
de Lorraine et les avait défaites ; le duc de Longueville 
s'était emparé dans la même province de quelques petits 
postes fortifiés ; le maréchal de Châtillon était en Lor- 
raine ; mais l'armée la plus considérable et dont on 
attendait les résultats les plus importants , mise sous les 
ordres du cardinal de La Valette, dans lequel Richelieu 
s'opiniâtrait à voir l'étoffe d'un habile capitaine , était 
destinée à tenter un nouvel effort sur les Pays-Bas. 

Pendant que Châtillon divisait l'attention et les forces 
des Espagnols en menaçant le Luxembourg , La Valette 
pénétrait dans le Hainaut , s'emparait en passant de 
Cateau-Cambresis et pendant que Gassion , alors simple 
colonel, tenait la campagne, il allait mettre le siège 
devant Landrecies qui capitulait au bout de 12 jours, 
le 26 juillet. Au même instant le prince d'Orange , dont 
l'armée avait été réunie à Rammekens pour assiéger 
Dunkerque, refuge des corsaires qui faisaient le plus 
souffrir le commerce français et hollandais, fatigué 
d'attendre depuis deux mois un vent favorable , se dé- 
cidait à assiéger Bréda devant lequel il arrivait le 
23 juillet. 

^ Pour résister à tant d'ennemis , le cardinal-infant 
n'avait à leur opposer que 13,000 hommes de pied et 
5000 chevaux , sous le prince Thomas dans le nord , 
et 10,000 hommes de pied et 3000 chevaux sous Picco- 
lomini et le baron de Balançon dans le Hainaut. Un 
général habile , en réunissant toutes ces troupes en une 
seule armée , aurait pu infliger aux ennemis des échecs 
successifs en les attaquant l'un après l'autre ; mais une 



— 599 



hardiesse aussi grande n'était pas le fait des stralégistes 
de cette époque : dans l'attaque, ils fractionnaient leurs 
forces pour inquiéter l'ennemi sur toute la frontière^ et 
n'étaient nulle part en état de rien entreprendre d'im- 
portant ; clans la défensive , ils les fractionnaient plus 
encore et, voulant faire face de tous côtés à leurs 
adversaires, ils n'étaient nulle part en mesure de résister. 
Les places fortes et les châteaux qui avaient la prétention 
de défendre partout les passages des fleuves , des 
rivières et de barrer les routes , trop nombreux pour 
être entretenus avec soin , étaient en général mal armés , 
plus mal approvisionnés encore et ne renfermaient 
jamais assez de défenseurs pour présenter une résis- 
tance proportionnée à leur importance. Aussi, quand 
ils n'avaient pas pour gouverneur quelque soldat habile 
et résolu , bien décidé à faire son devoir, capitulaient-ils 
aux premiers coups de canon , quelquefois à la première 
sommation. C'était ce qui était arrivé en 1636 en France 
et le même fait venait de se représenter dans les Pays-Bas 
pour Cateau et Landrecies. 

Bien qu'en réalité la perte de ces villes fût sans 
importance et qu'elle ne pût avoir que fort peu d'influence 
sur le résultat général de la campagne, elle n'en fit 
pas moins le plus déplorable effet sur l'esprit du peuple , 
toujours disposé à voir la trahison où il n'y a le plus 
souvent qu'incapacité et faiblesse. Ce ne furent pas 
cependant les gouverneurs cette fois qui furent accusés : 
le bruit se répandit que ces places étaient tombées entre 
les mains des Français, grâce aux intelligences qu'ils 
y entretenaient avec ceux de leurs compatriotes qui y 
avaient reçu un asile hospitalier et , au commencement 
d'août , l'émotion gagnant de proche en proche , la capi- 



— 600 - 



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taie des Pays-Bas elle-même se crut menacée du même 
sort. Les étrangers furent insultés dans les rues par 
la populace , et les compagnies bourgeoises refusèrent 
de monter la garde aux portes tant que le mot d'ordre 
serait donné par la reine-mère , comme la coutume en 
était établie chaque fois que le cardinal-infant s'absentait. 
Les soupçons déguisés sous ce refus étaient si offensants 
pour Marie de Médicis qu'on n'y donna pas suite ; mais 
pour tranquilliser les Bruxellois qui prétendaient qu'un 
grand nombre de Français étaient cachés dans la ville , 
le conseil d'État ordonna de visiter toutes les maisons 
où l'on supposait qu'il pouvait s'en trouver. 

Les officiers municipaux, chargés d'effectuer ce recen- 
sement , ne crurent pas que l'habitation de la reine était 
exclue de semblables recherches ; ils s'y présentèrent 
pour s'informer de la demeure des Français attachés 
à son service et pour compter ses domestiques. Marie 
fut vivement froissée de ce manque d'égards ; mais com- 
prenant qu'en refusant sa porte elle donnerait du corps 
aux soupçons populaires , elle ordonna à son capitaine 
des gardes de conduire les visiteurs dans toutes les 
pièces de son hôtel , sans les dispenser d'un seul recoin ; 
elle fit même déplacer les piles de bois de chauffage 
qui étaient entassés dans le bûcher, pour leur montrer 
qu'elles ne servaient pas à dissimuler des cachettes , et 
fit percer les tonneaux qui se trouvaient dans les caves 
afin qu'ils s'assurassent que c'était du vin et non de la 
poudre qui y était enfermé. Mais, dès ce jour, elle 
s'enferma plus étroitement que jamais dans ses appar- 
tements et, sous prétexte que les rues de Bruxelles 
n'étaient plus libres pour elle et qu'on ne cherchait qu'à 
l'insulter, elle ne sortit plus , pas même pour se rendre , 



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— 601 — 



comme elle y était habituée , à l'église des Minimes , 
voisine de son hôtel ; elle assista à la messe et au sermon 
dans son oratoire i. 

Ces faits ne furent sans doute pas sans influence sur 
la détermination qu'elle prit l'année suivante de quitter 
les Pays-Bas pour se retirer en Angleterre. Les pre- 
mières négociations, qui devaient aboutir à lui donner 
S'-James comme résidence , datent justement de cette 
époque. 

Aussitôt après la signature du traité du 28 juin, 
malgré les instances du cardinal-infant qui la suppliait 
d'attendre au moins la ratification du comte de Soissons , 
elle avait immédiatement envoyé à Londres M r de Mon- 
sigot pour informer Charles I er de son contenu et pour 
l'exhorter à ne faire aucun traité d'alliance avec la 
France comme le bruit en courait 2 . L'ancien secré- 
taire du duc d'Orléans revint, au commencement d'août, 
rapportant la proposition du roi et de la reine d'An- 
gleterre de servir d'intermédiaires pour négocier l'ac- 
commodement de leur mère avec Louis XIII. 

Fidèle à la règle de conduite qu'elle s'était tracée 
dans des circonstances analogues , Marie lit aussitôt 
connaître au cardinal-infant l'offre qu'elle venait de rece- 



1 Le secrétaire Finia au président Roose. Bruxelles, le 12 de aoust 
1637. — M r J'envoye à V. E. soubs cachet volant ces deux consultes 
concernant les inquiétudes de ceste ville et de la frontière respective- 
ment , l'advertissant seulement que la relation de ce qui s'est passé 
dans la maison de la royne ne m'a esté envoyé â temps . et qu'il m'a 
semblé que le reste sans cela ne laisse d'estre de considération.... 
(Papiers de Roose, t. 4-1, f. 4(3.) 

Voir aussi la lettre du cardinal-infant à Philippe IV, 12 octobre 1637. 
— Correspondance , t. 8, f. 159. 

2 Le cardinal-infant à Philippe IV. 5 septembre 1637. — Corres- 
pondance , t. 8 . f. 28. 



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— 602 — 



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voiri. Le prince en témoigna toute sa satisfaction et, 
en exprimant l'espoir que les négociations qui allaient 
être entamées aboutiraient, il ajouta que si elles ne 
réussissaient pas , la reine-mère continuerait néanmoins 
à recevoir clans les Pays-Bas les mêmes témoignages 
de respect et pourrait y vivre avec autant de sécurité 
que par le passé. S'il avait osé tout lui dire , ce n'eût 
pas été l'espoir seulement , mais encore le désir de la 
réussite qu'il aurait exprimé ; car , comme l'avait prévu 
avec tant de lucidité le comte-duc d'Olivarès à la pre- 
mière nouvelle de l'arrivée de Marie de Médicis dans 
les Flandres , elle n'avait été qu'un embarras pour l'Es- 
pagne , et don Fernando écrivait à son frère que 
c'était avec la plus grande indifférence, pour ne pas 
dire avec une secrète satisfaction, qu'il la verrait rentrer 
en France , ou même seulement passer en Angleterre 
si les nécessités des négociations l'exigeaient, pourvu 
qu'elle quittât les Pays-Bas. 

Il était un point cependant qui ne laissait pas d'em- 
barrasser le cardinal-infant. Si la reine-mère quittait 
les Pays-Bas , lui laisserait-il emmener la duchesse 
d'Orléans ? Dans le dernier traité d'accommodement 
signé entre le roi et Monsieur , le mariage de celui-ci 
était en quelque sorte reconnu , mais seulement alors 
qu'il aurait été célébré en France , et la pension accordée 



1 Marie de Médicis au cardinal-infant. 10 août 1637. — Corr., t. 8, f. 44. 
— Mon neveu. V. A. a seu le sugget du voiage du S' de Mo'nsig'ot en 
Angleterre, lequel estant de retour icij'envoye à V. A. pour l'informer 
de ce qu'il m'a raporté de la parte du roy d'Angleterre mon beau-fils , 
et de la reyne ma fille et pour apprendre de vous quels sont vos 
sentiments pour mon regard pour ceste affaire. Je prie V. A. de me 
le mander par luy et d'ajouter croiance à ce qu'il vous dira de ma part 
en ceste occasion... (Entièrement de la main de la reine.) 






— 603 — 



à la princesse Marguerite ne devait lui être payée 
qu'après sa rentrée dans le royaume. Il semblait aux 
membres de la famille de Lorraine que , si la jeune 
femme était définitivement reconnue pour l'épouse légi- 
time de Gaston , ces conditions n'avaient aucune raison 
d'être, qu'elles cachaient quelque, arrière-pensée et qu'on 
ne voulait peut-être la déterminer à entrer en France 
que pour l'interner dans quelque château-fort ou dans 
quelque couvent, jusqu'au jour où on l'eût fait consentir 
à la rupture de son mariage. Aussi le duc Nicolas- 
François , par l'intermédiaire de Diego de Saavedra , 
faisait-il représenter au cardinal-infant le danger de 
laisser sa sœur suivre la reine en Angleterre , d'où elle 
serait sans doute livrée aux mains des Français l , et 
la princesse de Phalsbourg lui insinuait de s'opposer 
personnellement au départ de Marguerite, afin de fournir 
à celle-ci une excuse pour ne pas rentrer en France , 
comme semblait le désirer le duc d'Orléans , sans que 
sa désobéissance pût servir de prétexte à une rupture 
entre les deux époux. C'était là une difficulté que le 
prince espagnol n'osait décider sans l'avis de son frère , 
auquel il demanda des instructions 2 . 

Mais en ce moment même la cour d'Espagne recevait 
de Bruxelles de singuliers avis. On lui disait que la 
reine-mère négociait secrètement avec le cardinal de 
Richelieu , qu'elle se rendait chaque jour en carrosse 
dans la forêt de Soignes , qu'elle y rencontrait des cava- 
liers avec lesquels elle s'entretenait , et ne rentrait 



i Diego de Saavedra à S. A. le cardinal-infant. Monaco, 19 août 1637. 
— Correspondance , t. 8 , f. 40. 

2 Le cardinal-infant à Philippe IV. 5 septembre 1637. 



604 — 




souvent dans la capitale que très-tard dans la soirée. 
Le bourgmestre de Bruxelles, ajoutait-on, avait cherché 
à appeler sur ces faits l'attention du chancelier de Bra- 
bant et de l'archevêque de Malines ; mais celui-ci avait 
refusé de l'entendre , et l'autre , dont la femme venait 
de recevoir récemment. de la reine-mère un bijou évalué 
à 9000 florins , avait accueilli très-mal ses révélations. 
Le cabinet de Madrid s'était ému à cette nouvelle, qui 
lui avait paru justifier quelque peu les appréhensions 
qui s'étaient manifestées à Bruxelles parmi la bour- 
geoisie ; en appelant sur ces faits l'attention de son 
frère, Philippe IV l'invita à en faire le sujet d'une 
enquête et à prévenir Marie de Médicis qu'elle manquait 
de prudence en s'éloignant de Bruxelles autant qu'elle 
le faisait journellement pour se rendre au bois , manière 
détournée de la prier de ne plus s'y rendre. Il le char- 
geait en outre de déterminer la reine , si c'était possible , 
à retourner à Gand. Le comte de Bucquoy, gouverneur 
du Hainaut, reçut ordre également de veiller attentive- 
ment sur les frontières, de faire arrêter tous les courriers 
qui se rendraient en France sans passeport et de con- 
fisquer leurs dépêches 1 . 

Il parut résulter de l'enquête, que les nombreuses 
promenades au bois de la reine-mère et ses conférences 
secrètes n'avaient jamais existé que dans l'imagination 
d'un villageois , qui , après avoir vu ses confidences 
repoussées par l'archevêque et le chancelier, s'était 
adressé aux magistrats de la capitale ; ceux-ci, pour 
montrer leur zèle, avaient aussitôt fait connaître diroc- 



1 Philippe IV au cardinal-infant. 22 septembre 1637 — T 8 f 133 
et 138. 



— 605 



tement à Madrid la petite conspiration qu'ils étaient 
tiers d'avoir découverte. Il fut établi en même temps 
que le riche joyau reçu par la femme du chance- 
lier Boischot , et consistant en un rosaire de calambour 
enrichi de diamants d'une valeur d'environ 1000 florins, 
souvenir gracieux de la reine à une amie qu'elle avait jadis 
connue à Paris et qu'elle avait été heureuse de retrouver 
dans son exil, n'avait été accepté qu'avec l'autorisation 
de l'infant 1 . 

Il est possible toutefois que les conférences mysté- 
rieuses du bois de Soignes n'aient pas été , comme 
le dit l'enquête, un pur produit de l'imagination d'un 
rustre impatient de se donner de l'importance. Indé- 
pendamment de sa fille, la reine Henriette d'Angleterre, 
qui s'occupait d'elle en ce moment , Marie de Médicis 
avait d'autres amis à la cour même de Louis XIII 
avec lesquels elle pouvait être secrètement en corres- 
pondance. On n'a pas oublié qu'en 1633, à la veille 
de commencer sérieusement à négocier avec son fils 
son retour en France, elle avait prié le roi d'Espagne 
de recommander sa cause au général de l'ordre des 
jésuites , pour que le confesseur du roi de France , 
qui appartenait à cette compagnie , disposât en sa 
faveur l'esprit de son pénitent. Au père Gordon, trop 
vieux et trop infirme pour remplir ses devoirs de 
confesseur , avait succédé le 25 mars 1636 le père 
Nicolas Caussin; il ne s'était fait connaître jusqu'alors 
clans le monde religieux que par la publication d'un 
livre intitulé : La Cour Sainte , qui y avait obtenu 



1 Le cardinal-infant à Philippe IV. 3 décembre 1637. — Correspon- 
dance , f. 400. 




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une certaine vogue. Homme simple et modeste, ayant 
toujours vécu jusqu'alors clans une retraite absolue, 
il avait paru à Richelieu le plus propre à diriger la 
conscience du roi, auquel il se garderait bien sans 
doute de parler des affaires de l'État dont jusqu'alors 
il s'était toujours tenu éloigné. Ce fut exactement le con- 
traire qui arriva : le père Caussin fut à peine installé 
clans sa charge qu'il se montra , plus qu'aucun de 
ses prédécesseurs , disposé à introduire la politique 
dans ses entretiens avec son royal pénitent. 

Il arriva à la cour au moment où on s'y occupait 
presque exclusivement des amours du roi pour M elle de 
la Fayette, amours tout platoniques qu'avait protégés 
d'abord le cardinal, puis dont il avait pris de l'ombrage 
en s'apercevant du goût chaque jour plus prononcé 
du roi pour cette jeune fille et de l'influence qu'elle 
prenait sur lui. Défiant , comme il l'était toujours , 
Richelieu chercha alors un moyen d'éloigner M elle de 
la Fayette , et il compta sur le père Caussin pour 
la déterminer à se retirer dans un cloître afin de la 
soustraire à la passion que le roi manifestait pour 
elle. Mais le jésuite se montra tout au contraire fort 
peu disposé à forcer la vocation de cette belle per- 
sonne , et elle aurait continué sans doute à rester à 
la cour si, trop fière pour jamais consentir à devenir 
une favorite, elle n'avait elle-même manifesté la volonté 
de chercher dans un couvent un refuge assuré aussi 
bien contre elle-même que contre le roi. Admise le 
19 mai 1637 au monastère de la Visitation , dans la 
rue S'-Antoinc à Paris, elle ne cessa pas cependant 
d'y recevoir Louis XIII , qui venait fréquemment la 



visiter 



et causer de longues heures avec elle 



au 



— 607 — 

parloir du couvent, en présence de ses gentilshommes 
et de ses courtisans qui se tenaient assez éloignés de 
la grille pour ne rien entendre. 

Le père Caussin était le directeur spirituel de M elle de 
la Fayette avant son entrée au couvent , il l'était 
demeuré après. Fut-ce , comme on l'a dit , l'influence 
de cette jeune fille, à peine âgée de 18 ans, qui le 
décida à s'attaquer au premier ministre et à vouloir 
provoquer sa disgrâce. Nous ne le pensons pas. Sans 
doute M elle de la Fayette , qui ne pouvait apprécier 
à sa juste valeur Richelieu comme homme d'Etat , 
n'avait vu en lui que l'auteur des exécutions sanglantes 
et des deuils répandus sur les premières familles 
de France , et il est naturel de supposer qu'elle 
ne l'aimait pas. Mais si elle avait voulu • ébranler son 
pouvoir , se serait-elle montrée si opiniâtre à s'en- 
sevelir clans un cloître? Ceux qui ont supposé que 
dans ses entrevues avec le roi , au Louvre ou à la 
Visitation , au milieu des épanchements de deux cœurs 
aimants , il était souvent traité de questions d'Etat , 
ont oublié leur jeunesse : une incursion dans le domaine 
de la politique aurait bientôt détruit le merveilleux 
attrait de ces confidences intimes , troublé cette cris- 
tallisation dont parle Stendahl , et rompu le charme 
de ces longues causeries dont la candeur de la jeune 
femme faisait tout l'attrait. Sans accuser M el10 de La 
Fayette d'avoir cherché à lui nuire près du roi, Richelieu 
dit toutefois dans ses Mémoires qu'elle se laissait 
•conduire par des esprits malintentionnés ; et quand on 
connaît les efforts intéressés du jésuite pour la décider 
à ne pas quitter le monde et la cour , où elle avait 
été jusqu'alors « comme un oiseau des Indes qui se 




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— fi 08 — 



I 



» nourrit d'ambre et de cannelle, „ et à ne pas s'éloigner 
du roi qu'elle connaissait trop bien « pour avoir apprë- 
» hension qu'il lui demande jamais rien que ce que 
» Dieu lui permet d'accorder i, » on ne peut clouter 
que le cardinal n'ait entendu comprendre le petit père , 
comme il l'appelle , au nombre de ces esprits. 

Le père Caussin avait confessé le roi pour la première 
fois le jour de Notre-Dame de mai 1637 , c'est-à-dire 
à la fête de l'Ascension. Depuis cette époque, dans ses 
conférences spirituelles avec son royal pénitent, il n'avait 
cessé d'attaquer le cardinal ; mais ce fut le jour de la 
Conception de la Vierge , c'est-à-dire le 8 décembre , 
qu'il lança contre lui par insinuation la plus violente 
accusation : il s'étonna, à propos de la façon dont 
Richelieu s'était conduit à l'égard de la reine Anne 
après la découverte de la correspondance secrète qu'elle 
entretenait avec M me du Fargis et l'infant d'Espagne , 
qu'il la traitât si mal , lui qui l'avait toujours aimée 
et avait encore tant d'affection pour elle 2 . Encouragé par 
le silence de Louis XIII, il lui parla ensuite de la détresse 
du royaume ruiné par le mauvais gouvernement de 
son premier ministre , puis le conjura d'avoir pitié de 
la reine-mère et de ne pas la laisser languir plus longtemps 
dans l'exil. et dans la misère. Il lui déclara que la loi 
de Dieu l'obligeait à pourvoir à sa subsistance en lui 
faisant payer son douaire , que du reste elle ne lui 
demandait pas d'autres grâces , et il lui présenta une 
lettre par laquelle Marie de Médicis suppliait son fils 



1 Mémoires de Richelieu , t. 10 , p. 16. 

2 Voir au sujet de cette correspoudance les Mémoires de La Porte 
et la note IV de l'appendice de AT™ de Chevreuse de V. Cousin. 



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de lui accorder avec la jouissance de ses revenus , un 
asile dans le royaume , lui promettant de renoncer pour 
jamais à s'occuper des affaires d'État. 

Le roi lut la lettre et en parut touché. « Je voudrais 
» bien , lui dit-il , donner contentement à ma mère , 
» mais je n'oserais en parler à M r le cardinal. » Puis 
s'impatientant bientôt des nouvelles instances de son 
confesseur, il le pria de remettre celte conversation à 
un autre jour. Le lendemain il allait à Ruel faire part 
à Richelieu des inquiétudes et des scrupules que le père 
Caussin avait éveillés en lui , et le cardinal , avec cette 
surabondance de raisons qui ne lui faisaient jamais dé- 
faut, parvenait sans peine à les dissiper. Le 10 décembre, 
le confesseur du roi recevait du provincial de son ordre 
une lettre de cachet qui lui intimait l'ordre de se rendre 
sans délai à Rennes en Bretagne : il y resta jusqu'à 
la mort de Louis XIII l . 

La compagnie de Jésus se hâta de désavouer le père 
Caussin ; mais ce qui prouve bien que Richelieu la 
croyait son complice, c'est qu'il fut sérieusement question 
alors de choisir, contre la coutume , le confesseur du roi 
ailleurs que dans les rangs de « ces bons pères. » Le 
cardinal accuse du reste positivement Caussin de s'être 
entendu dans toute cette affaire avec le père Monad, 
autre jésuite , confesseur de la duchesse de Savoie : des 
avis du feu duc l'en avait informé d'une manière vague; 
il avait aussi reçu à ce sujet d'Allemagne des informa- 



i Histoire de Louis XIII par le Père Griffkt, t. III. — V. Cousin, 
Appendice de M me d'Hautefort. — La lettre donnée par M. Cousin 
comme étant celle de la reine-mère, et que nous avons rapportée 
page 73 , ne peut être celle que le père C aU ssin remit au roi. 



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tions qu'il n'avait pas crues exactes, et l'ambassadeur de 
Venise les lui confirma plus tard, à lui et au père Joseph 1 . 
Il y avait donc une conspiration qui s'étendait au loin ; 
la reine-mère ne l'ignorait pas puisqu'elle avait confié 
une lettre au confesseur de son fils , et rien ne prouve 
que ses promenades mystérieuses dans le bois de Soignes 
n'ont pas eu pour but de cacher cette coopération secrète 
à ceux de son entourage dont elle se défiait , ni que la 
disgrâce qui frappa Chanteloube vers le mois d'avril de 
cette année, à l'époque où le père Caussin entrait en 
charge, n'a pas été provoquée par la mauvaise humeur de 
cet ancien serviteur, blessé de voir sa maîtresse con- 
fier ses intérêts à un ordre religieux avec lequel les 
pères de l'Oratoire ne vécurent jamais en très bons 
termes. A en juger par la façon dont Marie de 
Médicis le traita , les dissentiments qui éclatèrent 
entre eux durent être graves : non seulement elle 
l'ôloigna de sa personne, mais elle le fit interner à 
Tamise, à cette époque petite place forte sur le bord 
de l'Escaut , à trois lieues d'Anvers , qu'il ne quitta 
peu de temps après que pour aller vivre à Malines. 
Il y gagna la pension que lui paya l'Espagne , en 
fournissant au gouvernement des Pays-Bas les avis 
que ses correspondants de France lui envoyaient : 
triste fin d'un homme que Richelieu n'avait pas jugé 
indigne de sa colère 2 . 



■ 

: 



1 Mémoires de Richelieu , t. 10 , p. 16 et 215. 

2 Scaglia à Olivarès. 2 mai 1037. — V. E. abra sobido como la 
reyna-madre despidio al P e Chantelouve. Sus desseos serean de hallar 
un medio al concierto para volver en elïeto a su casa de Paris. Pero 
no pienso que Richelieu venga en esso por ninguna coudicion... (Cor- 
respondance , t. III , f. 210.) 

Chanteloube au président Roose. 27 juillet 1637. — Monsieur , le 









— Gll — 

S'il était si facile pour un peu d'argent d'acheter 
des hommes comme Chanteloube , il est clair qu'on 
pouvait soupçonner avec quelque raison les autres 
serviteurs de Marie de Médicis d'être vendus à Riche- 
lieu. Il en était cinq surtout , et les plus familiers , 
dont le cardinal-infant se défiait : l'ex-président Le 
Coigneux , qui était enfin parvenu , intrigant et habile 
comme il l'était , à entrer chez la reine-mère et 
à gagner sa confiance , l'ex-secrétaire Monsigot qui 
avait partagé jusqu'alors sa bonne et sa mauvaise for- 
tune, le vicomte Fabroni, puis le médecin et le capitaine 
des gardes de la reine. On croyait ces gens capables 



soing que Monsieur de Montepedon m'a dit que vous aviez pris de 
faire ressouvenir Son Altesse Reale de changer le séjour de Tamise en 
celuy de Malines , me rend extrêmement vostre obligé ; ce sont des 
effets de vostre bonté de favoriser une personne abandonnée et perséqutée 
injustement après avoir fldellement servi. Je vous demande, Monsieur, 
la continuation de vostre assistance et bons offices vers Son Altesse 
Reale et vous supplie , Monsieur, de me vouloir faire la faveur d'escrire 
aux magistrats deceste ville une lettre de recommandation,